Etablissement du système métrique. Anciennes mesures
i°. — Je n'ai pas l'intention de présenter même en raccourci l'histoire de l'établissement du système métrique. Elle ne manque cependant pas d'intérêt; elle est même rendue profondément réjouissante par les discours prononcés, les vaines palabres, les grands gestes, les médailles commémoratives, bref par le gâchis et l'éloquence qui sont les caractéristiques de l'administration française. Autant les travaux proprement scientifiques furent admirables, autant la mise en œuvre du système fut ridicule. Il y a pourtant quelques enseignements à tirer de tout ce fatras de lois, de décrets, de circulaires, de tâtonnements, sans parler des jalousies de savants et des « épurations » : je rappelle ce fameux arrêté du Comité de Salut public qui n'entend « donner de mission qu'à des hommes dignes de confiance par leurs vertus républicaines Jet leur haine pour les rois ». On croirait vraiment assister au choix des fonctionnaires sous la troisième République; malheureusement elle ne risque plus d'éliminer des Lavoisiers; le moule est cassé. Nous n'avons plus que des fabricants de poudre de perlimpinpin.
V°. — Anciennes mesures parisiennes.
Je ne perds pas mon temps à prouver qu'il est nécessaire d'avoir
SYSTEME METMQCE lflfi
les poids et mesures uniformes : tout le monde eu convient et depuis longtemps. Avant la Révolution la diversité était extrême. Cependant les unités parisiennes étaient considérées comme les plus importantes : en voici les valeurs.
a) L'étalon légal de longueur (toise) était une règle (toise du Pérou) déposée au Louvre. La copie était une règle à talons en fer, scellée dans un mur du grand Châtelet.
Yoîci les valeurs en mètres de la toise et de ses subdivisions :
1 toise = (i pieds = 72 pouces -- 8(>1 lignes = 1,!)VJ01 mètre; 1 pied =12 pouces = 32,481 centimètres; I pouce = 12 lignes = 2,707 centimètres ; l ligne =2,250 millimètres.
La toise en fer pouvait être librement copiée par le public. A talons, elle s'allongeait par l'usure et devait être renouvelée de temps en temps.
Les mesures de surface ne dérivaient pas simplement des mesures de longueur. Ainsi la perche des eaux et forêts valait 22" = 48'i pieds carrés; la perche île Paris n'en valait que 18J = 32't. \J arpent valait 100 perches.
A côté de la toise, on utilisait une mesure différente, Y aune de Paris, qui valait 3 pieds 7 pouces 10 lignes, soit 1",188; elle se subdivisait en demis, tiers, quarts, huitièmes. h) Les unités de poids étaient les suivantes :
1 livre = 2 marcs = 10 onces — 480,500 grammes;
1 marc = 8 onces = 231,7,">3 grammes;
1 once = 8 gros = 30,59 grammes ;
l gros =72 grains = 3,82 grammes;
1 grain= 53,1 milligrammes.
L'étalon était conservé à l'hôtel des Monnaies sous forme de poids ii godet.
On avait donc la série suivante :
I livre = 2 marcs = 16 onces - ; 128 gros = 0210 grains. Les mesures ci-dessus sont celles de Paris. Les étalons variaient ' d'une ville à l'autre; de plus, la division n'était pas décimale. 11 y avait donc deux réformes à effectuer : l'unification des étalons, l'uniticatioD du système de subdivision.
122 bis. Unification des mesures.
F. — 11 ne faut pas imaginer la France d'alors conlralisée comme elle l'est depuis Napoléon : si répandues que fussent les mesures de Paris, jamais les provinces ne les eussent adoptées. Pour obtenir l'unification, il fallait donc prendre des étalons qui n'appartinssent jusqu'alors à personne. Naturellement on devait trouver un l'Htr i:\tk de les choisir d'une certaine manière. Si les savants do 17iS'J virent
dans ce prétexte une raison, nous n'avons pas le droit, en 1910, de partager leur erreur. Je ne comprends donc pas qu'on écrive des phrases de ce calibre (Bigourdan, Système métrique) : « Les mesures de Paris n'offraient aucun caractère qui justifiât le privilège [d'être imposées à tous]. Et l'on pouvait objecter que l'usure des étalons ferait disparaître bientôt l'uniformité, supposée rétablie, ramenant une diversité plus grande encore que celle îju'on voulait faire disparaître. Il fallut donc attendre que la science eût trouvé un étalon naturel et le moyen de le rétablir au besoin avec facilité... »
Cette phrase serait la condamnation pure et simple de tout ce qu'a fait la Convention internationale du mètre; heureusement elle n'a pas de sens. En premier lieu, les étalons ne s'usent que par l'usage : donc on évitera leur usure en ne s'en servant que d'une manière exceptionnelle : c'est ce qu'on fait aujourd'hui. En second lieu, un étalon est.aussi facile à retrouver, qu'il représente la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre, ou- n fois cette dix-millionième partie, n étant un nombre absolument quelconque, par exemple égal à l,9-'i901. Enfin nous avons récemment changé nos définitions du mètre et du kilogramme, précisément parce que nous trouvons que les chances d'usure sont moindres que les difficultés des comparaisons renouvelées avec la fameuse unité naturelle qui, dans l'espèce, est un des méridiens terrestres.
*/'. — Seulement, je le répète, il fallait un prétexte; et la meilleure preuve que ce n'était qu'un prétexte est le choix de la longueur du méridien terrestre au lieu de celle du pendule battant la seconde, longueur qui est autrement facile à retrouver que celle du méridien. Au surplus, la longueur de Péquateur avait été proposée : on la repoussa (pesez bien ces raisons!) parce que sa- régularité n'est pas plus assurée que la régularité ou la similitude des méridiens, et que les régions équatoriales sont généralement d'un accès trop difficile.
Pour ce qui est de la longueur du pendule, on la repoussa parce que la seconde est une unité de temps arbitraire, et parce qu'il ne faut pas faire intervenir le temps et la pesanteur dans une unité de longueur. Raisons qui n'ont aucune valeur pour un savant moderne; leur en donner serait réduire à néant tout le travail de ces dernières années, — que, pour ma part, je crois bon.
La Commission internationale du mètre a formulé les vrais principes : les étalons sont a eux-mêmes leur propre définition. Avec l'étalon de longueur on mesure la longueur des méridiens, de réquateur, des pendules battant la seconde...; on peut espérer que ces mesures donneront le moyen de retrouver les étalons si, par exemple,... la Terre est jamais réduite en poussière par le choc d'une comète, — auquel cas l'intérêt serait évidemment primordial de reconstituer le mètre. — Mais ces rapports numériques simples ou complexes des étalons matériels avec les étalons naturels ne doivent pas être pris pour des définitions.
T. — En réalité, Delainbre ne nous cache pas que le choix du
méridien comme unité de longueur a été inspiré à Borda par le désir de battre ta caisse autour de son cercle répétiteur. De sorte que pour faire plaisir au chevalier, sur l'établissement d'un système de mesures national, on greffa une opération géodésique sans aucun rapport avec lui, en tous cas qui n'avait pas la moindre utilité, ni pressante, ni spéciale.
Et la preuve, c'est qu'avant même qu'on eût commencé la nouvelle mesure de l'arc de méridienne, en se basant sur les anciennes mesures, l'Académie fixait la valeur du mètre provisoire a 3 pieds 11,440 lignes, soit 1,000.327 mètre (29 mai 1703;.
Méchain et Delambre prouvèrent que le mètre véritable (! ?) était de 0,144 lignes plus court (325 microns). L'étalon corrigé devint légal le 3 décembre 1799. Le mètre était définitivement fixé à :
3 pieds 11,290 lignes.
Mais on n'ignore pas que Delambre et Méchain s'aperçurent d'une erreur considérable dans leur résultat, que Delambre tripatouilla les nombres à souhait. Il s'illusionnait si peu sur la valeur de son travail qu'il considérait l'étalon comme représentant sa définition, non pas à 0°, mais à 8°,5.
Admettons qu'une règle d'un mètre en platine se dilate de 880 microns entre 0 et 100 degrés; Delambre admettait donc son étalon trop court d'environ 75 microns.
Maintenant cherchez quels auraient été les inconvénients de conserver le mètre provisoire (comme du reste le voulait Prieur; : vous n'en trouverez aucun. Certes nous n'aurions pas la satisfaction de savoir que notre mètre est à peu près la dix-millionième partie du quart d'un certain méridien terrestre : il ne le serait qu'/f/i /mu moins exactement. Mais comme nous ne sommes pas sûrs que tous les méridiens soient égaux, nous en serions quittes pour croire qu'il représente exactement la longueur d'un méridien autre que celui qui passe par Dunkerque et Barcelone.
A la même époque, on fixa le poids du décimètre cube d'eau distillée au maximum de densité, à 18827,15 grains, les pesées étant faites dans le vide.
L'homme n'accomplît par hasard de bonnes choses que pour de mauvaises raisons. Quand on voit les membres de la Commission internationale moderne insister à chaque instant sur le caractère universel, international du mètre, on finit par louer les savants de la Révolution d'avoir prononcé tant de phrases ridicules, puisqu'elles étaient, somme toute, nécessaires pour faire passer la réforme. On ne peut cependant pas s'empêcher de trouver i\nau point de vue de la métrologie pure, il eut été plus simple cl tout aussi scientifique de prendre pour étalon la toise, le mètre provisoire, ou n'importe quelle règle dont la longueur aurait été choisie avec une paire de dés.