MARCHÉ
Nous devons rapprocher les deux espèces de machines et, par leur comparaison, montrer l'essentiel de leur structure. A faire un choix, il est préférable de négliger les appareils
DE LABORATOIRE PLUTÔT QUE LES APPAREILS INDUSTRIELS, DONT LES USAGES SONT PLUS NOMBREUX.
Vous applaudissez ironiquement : ce n'est pas sensationnel! Je vous laisse le sensationnel. Je me contente d'énoncer des propositions exactes, dont je me donne la peine de tirer les conséquences pratiques. L'ouvrage que j'offre au public n'est que le développement de ces prémisses, qui semblent évidentes à l'excès. Pourtant vous reconnaîtrez qu'il n'a son similaire dans aucune langue. Pour être « extraordinaire », il faut avoir du bon sens, qui est la chose du monde la plus rare et la moins équitablement partagée. Pour être «exceptionnel », il suffit d'avoir quelque chose à dire, une proposition à démontrer, une doctrine à soutenir!
Je développe ma thèse sur un exemple.
La machine à diviser est intéressante, le microtome des naturalistes l'est davantage ; la machine à découper les tranches de saucisson l'est encore bien davantage!
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La machine à diviser, qui est décrite dans tous les Cours de Spéciales, se compose d'une vis, d'une roue à rochet et d'un outil traceur. Le Tntcrotome des naturalistes se compose d'une vis, d'une roue à rochet et d'un outil tranchant qui oscille. La machine à couper les tranches de saucisson se compose d'une vis, d'une roue à rochet et d'un outil tranchant qui tourne. Que vous décriviez l'une ou l'autre de ces trois machines, vos élèves doivent connaître les propriétés de la vis et du rochet. L'avancement de l'outil étant ainsi déterminé par saccades, il importe peu que l'outil trace ou tranche, oscille ou tourne.
Mais, objectez-vous, pourquoi parler de la machine à découper leâ tranches de saucisson plutôt que de la machine à diviser?
Vous ne comprenez pas! Je ne vous somme pas de décrire plutôt l'une que l'autre. Je vous dis d'enseigner à vos élèves ce que sont une vis, une roue à rochet, qui sont des idées générales; puis de leur donner comme exemples des appareils basés sur la combinaison de ces organes : la machine à diviser, le microtome des naturalistes, la machine à couper les tranches de saucisson. Vous décrivez un appareil exceptionnel. Moi, je décris des organes. Gomme un organe me paraît en soi dénué d'intérêt, comme toute idée générale qu'on n'applique pas9 je le concrétise en une série d'appareils. Obéissant à mon principe fondamental, — regarder autour de soi, — je décris l'instrument qui existe à dix mille exemplaires dans Paris, l'instrument qu'il me suffit de payer quelques sous pour voir fonctionner (on me donne de la charcuterie par surcroît) : je décris la machine à couper les tranches de saucisson.
Dans vos programmes, vous trouvez le renseignement, mais non l'idée générale suivie de son application. La machine à diviser s'y rencontre, mais non la vis ni la roue à rochet. A propos du cathétomètre, vous décrivez le niveau d'eau : pour vous, l'idée générale de verticale, avec ses conséquences pratiques, n'existe pas. Tout à l'avenant : avec de la science vous faites des renseignements; avec des renseignements je fais de la science. On n'est pas adversaires plus déterminés.
Et puisque je parle du cathétomètre, prenons-le comme second exempip.
Le cathétomètre, désespoir de la jeunesse française, ne sert plus à rien, à supposer qu'il ait jamais servi sous sa forme classique. Ses parties essentielles existent dans les niveaux des topographes : ce sont les mêmes réglages, dont on comprend alors toute l'utilité. Longuement on rase les élèves avec le cathétomètre, mais on néglige les niveaux d'Égault ou de Bourdaloue.
C'est tout le temps comme cela!
Nous décrivons longuement le collimateur des physiciens (appareil qui leur donne une direction de repère), mais nous nous gardons comme du feu de dire un mot du collimateur qui sert à régler « notre" » 75. Pourtant nos élèves seraient plus satisfaits de le
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connaître que le goniomètre de l'illustre M. Babinet. Nos professeurs décrivent un collimateur; mais l'idée générale de collimation existe si peu pour ces messieurs, que vous ne trouverez la définition de ce mot dans aucun traité de Physique français. De sorte que l'expression abrégée fil sans collimation pour fil sans erreur de collimation devient un rébus.
Quant au télémètre, j'ai du rompre des lances en son honneur; il parait que les prismes de petits angles n'intéressent l'Université qu'à la condition qu'ils ne servent à rien.
L'Université pérore, mais n'applique p^s!
L'Université admet les idées générales, a la condition de les transformer en renseignements verbaux dont elle néglige de montrer le sens et l'utilité !
Avant d'aller plus loin, vidons une question de principe. f Je ne défends à personne de professer les théories les plus contradictoires de celles que je soutiens ; en 1916, les opinions sont libres en matière de pédagogie. Mais je suis en droit d'exiger qu'on prenne la responsabilité des théories qu'on professe, surtout quand elles me semblent néfastes. J'admets fort bien que depuis dix ans la Sorbonne et l'École normale s'opposent à mon effort, à la condition qu'elles aient au moins le courage de reconnaître cette opposition. Je soutiens que la Science est une, qu'il n'y a pas de frontières entre la Science pure et la Science appliquée, qu'il serait absurde de créer des Universités techniques parce que les Universités de Science pure n'auraient plus qu'à fermer leurs portes, faute de raison d'exister.
Que la Sorbonne et l'École normale considèrent ces thèses comme absurdes, c'est leur droit. Ce que je ne puis admettre, c'est que ces établissements aillent à hue et à dia, au gré du vent populaire, au gré des circonstances. Ce que je ne puis admettre, c'est la caricature de toutes les théories, faute du courage de prendre parti pour ou contre quelqu'un, ouvertement, franchement, sans barguigner.
On a commencé par m'attaquer sur la façon dont j'entendais l'enseignement de la Mécanique; puis, ayant compris que j'avais raison, on a fait ce que je demandais, incomplètement, maladroitement, comme des gens qu'on fouette. On a commencé par déclarer que la manière dont je comprenais l'enseignement des Mathématiques était la (in de tout; puis je trouve dans un récent numéro de la Revue du mois mes thèses reprises presque en termes identiques. Et ainsi de suite...
La France a plein le dos de ces méthodes qui consistent, en bonr camarades, à ménager la chèvre et le chou. Pour ma part, je ne suis pas d'humeur à souffrir qu'on m'attaque, et simultanément qu'on me
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pille. J'ai raison ou tort; mais, qu'on le veuille ou non, et avec l'aide des étudiants, je forcerai ceux qui sont à la tête de l'Université à définir leurs doctrines, à quitter les phrases générales et l'éloquence de parade, à dire ce qu'ils entendent par cette fameuse Science pure qu'on oppose toujours à la Science utile, à préciser ce que doit être l'enseignement des Facultés.
Nous les verrons alors au pied du mur; ce sera drôle.
Revenons à nos moutons.
Les machines et instruments ne sont pédagogiquement intéressants que par la manière dont ils mettent enjeu un très petit nombre d'organes, c'est-à-dire d'idées générales. C'est l'organe qui est l'essentiel et qu'il faut saVoir retrouver sous les formes accidentelles que les nécessités particulières lui imposent. C'est l'organe qu'il faut étudier in abstracto, pourvu qu'immédiatement après on montre sur un grand nombre d'exemples aussi usuels que possible comment il réalise les fins pour lesquelles il est créé.
Passer le temps toujours limité dont on dispose à l'étude minutieuse d'une machine, c'est suggérer que ses dispositifs sont exceptionnels, c'est fausser délibérément les idées de l'étudiant.
Si les lycées étaient autre chose que des établissements où l'on dictef comme je l'écrivais il y a dix ans, l'enseignement aurait la tournure que voici. Après avoir décrit une roue à rochet, par exemple, le professeur proposerait à ses élèves, comme une espèce de problème pratique, de faire avancer par saccades un outil ou un piston ; d'où la machine à diviser, le microtome, la machine à couper les tranches de saucisson et les multiples systèmes de graisseurs automatiques. Associant le rochet avec une bielle, il aurait les compteurs, les horloges électriques, etc., etc.
Tout cela, dites- vous, n'est pas dans les programmes! Je vous demande bien pardon ! La machine à diviser et le cathétomètre sont dans les programmes; donc le rochet, les vis micrométriques, les vis de serrage et les vis de rappel, etc.
Dans les programmes vous avez mis tous les organes des machines, mais sans vous en douter. Vous les étudiez mal, parce qu'au lieu de les aborder franchement, délibérément, honnêtement, scientifiquement, vous les rencontrez à propos de bottes, par surcroit, sans méthode !
D'être éducatifs est le cadet de vos soucis!
Mais, dites-vous, c'est un cours de mécanismes que j'exige!
Appelez-le comme vous voulez. Mais convenez qu'iL est stupide de décrire des appareils a des enfants pendant dix ans, quatre heures par semaine, et de ne jamais grouper les quelques notions générales qui rendraient ces descriptions profitables et intelli-
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