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GENTKS, QUI FERAIENT DE LA SCIENCE AVEC DES RENSEIGNEMENTS ÉPARS

D'autant que ces notions sont les plus usuelles, les plus amusantes qui soient parmi toutes les matières dont vous assommez vos élèves. Elles deviennent assommantes et abrutissantes par votre façon de les enseigner.

Vous rasez les gosses pendant quinze ans, puis vous leur faites, à TEcole polytechnique ou à l'Ecole centrale, un cours ex professo de Cinématique pure, et de quelle Cinématique!

Croyez-vous que, pour savoir pratiquement, intelligemment et scientifiquement ce qu'est une vis et le rôle qu'elle joue, il soit bien nécessaire de connaître la théorie des courbes gauches? Croyezvous que, pour comprendre le rôle des engrenages et des crémaillères, il soit indispensable d'être initié à la théorie des développantes? Le volume que je publie est là pour démontrer que toutes ces notions, un enfant de douze ans est capable de s'en amuser. Il est même capable de les retrouver par lui-même en regardant autour de lui, s'il n'a pas « profité » de l'enseignement secondaire tel qu'il existe. Initié comme il faut, quand plus tard viendra le CQurs de Cinématique, il en saisira l'intérêt.

Commencez donc par ce qui doit être le commencement, par ce que les enfants voient journellement autour d'eux, et si vous n'avez pas le temps de leur parler de l'électricité statique, de l'induction, des courants alternatifs et du radium, j'ai comme une idée qu'ils ne s'en apercevront même pas. Au reste, pour les sottises que vous leur racontez sur ces sujets, ce sera tout bénéfice.

A l'Institut Électrotechnique, de Toulouse, qui est, je Faccorde, un monument, on fait en trois ans des ingénieurs électriciens. Mais dans une quatrième année on leur apprend... la Mécanique. Vous procédez de même à tous les degrés de l'enseignement : vous barbotez pendant dix ans dans les mécanismes sans en tirer de profit intellectuel, puis vous les étudiez systématiquement pendant la onzième année!

Feu Joubert, qui a régenté de longues années l'enseignement de la Physique, voulait qu'on étudiât un seul instrument, mais dans son détail. C'est exactement le contre-pied de ma thèse. Une des machines types qu'il conseillait était... ne cherchez pas!... le compensateur de Michelson! Ce qui l'avait surtout frappé dans cet appareil, du reste admirable, est qu'avec une cordelette on fléchit une tige d'acier de grande section! Le pauvre était bien incapable de s'intéresser à la flexion des peupliers, voire des roseaux, à la flexion d'un fer à T ou d'un pont de treillis. Mais la flexion d'une grosse tige d'acier sous l'influence de la traction d'une mince cordelette (le déplacement obtenu est de l'ordre du micron), ça, c'était intéressant pour ce bon scolaire, pour ce parfait universitaire!

L'Université pérore, mais le monde extérieur n'existe pas pour elle!

C'est pourquoi elle n'a jamais su faire le pont entre la Science et

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l'Industrie; c'est pourquoi il existe un abîme conventionnel entre nos instruments de laboratoire et les machines-outils; c'est pourquoi tout est à recommencer pour ceux X[ui passent de l'Universitédans une école technique! C'est pourquoi nous ne savons pas profiter de la forte discipline intellectuelle que l'Industrie rend nécesstiù'e en exigeant que les questions soient traitées, non par à peu près, mmi$ jusqu'au bout, avec des nombres!

Le savant est l'homme qui sait regarder autour de lui.

Cet énoncé met à part les mathématiciens et explique pourquoi ces messieurs sont d'effarants pédagogues. Logiciens purs, insoucieux des réalités, ils peuvent vivre hors, du monde matériel... et ne s'en privent pas. Leurs prémisses sont quelconques; ils dévident les sorites sans se préoccuper de la concordance des chaînons avec les phénomènes naturels. L'absurde est leur joie1; Tannery le déclarait avec orgueil!

Les mathématiques, indispensables pour dérouler des sorites, sont vides par essence. On ne peut s'en passer, pas plus que de la logique dont elles ne sont que le prolongement.

Mais si tous les jours elle utilise la géométrie d'Euclide, la Physique actuelle n'emploie guère que les mathématiques connues d'Euler et de Laplace. Nous autres physiciens pouvons ignorer sans dommage ce que les mathématiciens ont découvert depuis cinquante ans et ce qu'ils découvrent tous les jours, parce qu'ils s'éloignent tous les jours davantage de ce qui peut avoir une application.

A Dieu ne plaise que je demande leur tête ! Je trouve bien que

1. Un de mes camarades à l'Ecole normale, mort il y a quelques années, avait la manie du petit jeu dont voici le spécimen : « Suppose que tu t'appelles Y As, et que tu sois méchant ; je dirais l'aspic. » Il en connaissait bien cent cinquante d'égale force. Le malheureux ne se doutait pas qu'en se livrant à cet exercice éminemment intelligent, il continuait ses occupations de mathématicien : « Supposons une fonction définie par telle ou telle propriété, il en sortira ceci ou cela. » Quant à l'absurdité des prémisses {axiome initial, définition, hypothèse, postulat, principe; en pratique tous ces termes signifient exactement la même chose), elle n'a aucune importance.

Au contraire, le jeu devient passionnant quand l'hypothèse est absurde pour les gens de constitution normale. Supposons que, par un point pris hors d'une droite, on puisse mener plusieurs parallèles ù cette droite; débobinons le s o ri te : nous avons la Géométrie non euclidienne. C'est un passe-temps d'aliénés ou de génies, comme on voudra. Ça ne présente, du reste, pas plus do difficulté que les calembredaines du camarade : « Suppose que tu t'appelles l'Hos, et que tu aies la gravelle; je dirais l'Hospice du Gros-Caillou! » Logiquement les deux exercices sont de la même famille.

Il seruit bon que MM. les mathématiciens cessassent de nous monter le bateau sur la transcendance de leurs petits trucs. Ils ont commencé par décoconner les sorites utiles; puis, le fil se cassant, les cocons devenant rétifs, ils ont trouve plus avantageux de dérouler n'importe quoi. Ce qu'ils dévident actuellement n'a plus rien de commun avec quoi que ce soit qui puisse servir à quelque chose. Comme je suis bienveillant et intellectuellement un peu pervers, je trouve très amusant le spectacle de tous ces rouets occupés à débobiner le néant,... pourvu cependant qu'ils ne barrent pas le chemin.

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l'État entretienne quelques-uns de ces intellects spéciaux,... pourvu qu'ils ne soient pas encombrants et qu'ils prennent conscience de la parfaite inapplicabilité de leur travail actuel. Ils nous promettent des merveilles : je répète que si l'on supprimait tous les mathématiciens depuis cinquante ans, qui n'ont été que cela, les sciences de la nature en seraient exactement au même point.

Les mathématiciens mis a part, le savant est l'homme qui sait regarder autour de lui.

L'enseignement scientifique a pour but d'apprendre a regarder. Les scolaires classent les objets en scientifiques (le cathétomètre, par exemple, ou la machine à diviser) et en vulgaires (la machine h couper les tranches de saucisson ou la machine à coudre). Ils ne comprennent pas qu'uN sujet devient scientifique par la manière de le traiter. Le monde entier est l'objet de la curiosité du savant : quand son regard devient plus aigu, les choses acquièrent de la valeur intellectuelle.

Ces vérités sont peu familières à nos pédagogues (mathématiciens ou philosophes1 qui sont trop souvent des mathématiciens sans la précision des algorithmes); aussi j'ai groupé quelques exemples extrêmes dans un Appendice où j'étudie brièvement le clou, l'aiguille, l'épingle, la plume. J'y montre comment on rend scientifiques les opérations les plus vulgaires. Par exemple, à propos des points de couture, comment l'énoncé de deux propositions transforme une énumération sans intérêt, en un bref chapitre d'une espèce de géométrie'de situation. On prend plaisir à voir comment, du fait qu'on tient l'aiguille d'une certaine manière et que le point consiste à traverser deux fois l'étoffe, le travail avance, suivant la nature du point, quand l'aiguille se rapproche ou s'éloigne du corps de l'ouvrière. A partir de ces propositions, la classification des points de couture va de soi.

De tels exemples éclairent la nature de la science « qui a pour but de soulager la mémoire et de l'aider à retenir plus aisément la multitude des lois expérimentales », comme l'écrit M. Duhem. La théorie des points de couture est plus abordable que celle des feuillets magnétiques; l'opération intellectuelle est la même, mais on en suit plus^aîsément le mécanisme. C'est une aberration de séparer les objets en susceptibles d'une connaissance scientifique et en non susceptibles, de les grouper en deux castes, et naturellement de mettre dans la première ceux qui n'ont aucune utilité.

Ils ont peur d'abaisser la Science; aussi la rendent-ils étrangère à tout ce qui peut servir.

1. Si vous voulez passer un bon moment, procurez-vous l'Éthique jamais allé eu delà des dii premières pages, tant je craignais l'apoplei

les dix premières pages suffisent pour comprendre comment on construit une tneone înetuphvsique (le procédé est le même que pour une théorie mathématique) et pourquoi la théorie métaphysique manque de précision. Certaines gens trouvent superbes ces élucubralions qui me semblent grotesques; grand bien leur fusse! Malheureusement, ils ont la rage de se fourrer dans l'administration ; ce qui explique plusieurs choses, hélas ! trop connues !

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LV/ peu près, le vague, le superficiel sont les caractéristiques de notre enseignement à tous les degrés. Le professeur qui ne comprend plus exactement ce qu'il dit, ne tient pas à ce que les étudiants comprennent davantage, ce qui rendrait sa situation pénible. Si vous trouvez mon pessimisme exagéré, feuilletez les cours imprimés et les traités de physique actuels. Jetez un coup d'œil sur les figures qui représentent les appareils les plus connus, les plus usuels, les plus simples.

Comment les élèves comprendraient-ils le fonctionnement des appareils à travers ces représentations grotesques, reproductions photographiques illisibles ou schémas dessinés au petit bonheur par des ignorants? Remerciez-moi de ne pas mettre des noms et des références : je ne suis pas en peine d'exemples, et les noms ne me coûteraient rien à transcrire. Lorsqu'on fait le procès d'un système d'enseignement, ce qui est une grosse omelette, on ne regarde pas à casser des œufs!

Comparez mes figures à celles de mes adversaires et, de bonne grâce, acceptez la leçon!

Elle en vaut la peine.

Car, si la Science et l'Industrie sont sœurs, toujours est-il que dans l'Université vos ignorances n'ont pas de sanction. Agrégé, vous ferez la classe ; tant pis pour ceux qui vous écouteront. L'État est bon prince, qui tolère aisément d'être mal servi pourvu qu'on l'admire. Mais vos ignorances ont une sanction dans l'Industrie : elles coûtent de l'argent à votre employeur, qui se débarrasse d'un savant ne sachant les choses qu'à demi, connaissant, par exemple, les développantes et les épicycloïdes à peu près et par ouï-dire, mais n'ayant pas la moindre idée de ce qui empêche la vis d'une machine à diviser de se déplacer longitudinalement (voyez vos figures).

Nos phraseurs ont encore à apprendre, eux qui vivent d'à peu près, de vague, de superficiel, que tout cela n'est pas de mise dans l'Industrie. La condition essentielle d'un enseignement utilitaire est d'aller au fond des choses et de traiter les questions jusqu'au bout; la condition essentielle d'un enseignement pratique est d'être honnête, de ne pas décrire une machine telle qu'on la voit à quinze pas, mais de la démonter, d'en séparer les pièces et de s'arrêter là où seulement commence la technique qui n'est pas de notre compétence. Tant que les professeurs n'auront pas appris ce qu'est une figure raisonnable, tant qu'ils supporteront qu'on leur vende les abominations actuelles, ils ne sont pas mûrs pour un enseignement utile, applicable, intelligent. Ils ont beau pérorer sur le principe de Relativité et réciter des théorèmes généraux, personne ne les prend au sérieux; on hausse les épaules de leurs prétentions à

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la Science, on rit de leur fausse science qui n'est pas même capable de représenter un palmer de manière qu'on en comprenne le mécanisme (voyez vos figures).

Par un retournement curieux, l'a peu près, le vague, le superficiel, l'incomplet, le flou, l'indistinct, sont tolérés, encouragés par les soi-disant savants; le net, le précis, le complet, sont exigés par l'Industrie. L'enseignement secondaire actuel ne sert à rien, non parce qu'il est trop savant, mais parce qu'il n'a de la Science que le nom. Il est scientifiquement très inférieur à l'enseignement des écoles d'Arts et Métiers, moins prétentieux, mais plus exigeant dans ses limites plus étroites.

Ce n'est pas savoir que de ne savoir qu'à moitié.

Rien n'est plus démonstratif de la manière dont nos lycées comprennent l'enseignement, que la manière dont nos professeurs font les figures de leurs livres.

Je critique les professeurs de physique, mais ne dois-je pas craindre d'être aussi vertement critiqué par les ingénieurs?

Avec plaisir et déférence je recevrai leurs conseils; mais je doute fort que, dans les limites par moi choisies, Ils aient grand'chose à m'apprendre. Pour leur éviter un pas de clerc, je réfute à l'avance quelques critiques.

Par exemple, mes figures sont schématiques; elles ne sont pas à l'échelle. Je le sais, pour l'excellente raison que je les dessine moimême, l'appareil ou la machine sous les yeux. Quand je ne l'ai pas, j'ai son bleu ou des figures détaillées. Mes figures sont incomplètes; mais faut-il répéter que je ne suis pas technicien, que je n'éduque pas des techniciens, et que, précisément pour éviter toute contestation, je me limite? Je ne demande pas qu'on transforme les lycées en ateliers, qu'on fasse de nos élèves des apprentis.

Je demande qu'on fasse de la science avec ce qu'ils voient tous les jours.

Certes je décris certaines opérations que je serais fort embarrassé d'ejfécuter correctement; mais je serais tout de même capable de les exécuter, parce que depuis trente ans que je vis dans un laboratoire, depuis plus de trente ans que je regarde autour de moi, je voudrais savoir quelles sont les opérations que je n'ai pas essayées pour me rendre compte. Sous ce rapport, je conseille à nos ingénieurs gros légumes de ne pas me chercher noise.

Je vois d'ici leur tête s'ils devaient faire une rivure, du mortier, ou laminer un rail. Il est plus que probable que j'en sais pratiquement là-dessus autant que la plupart, ce qui n'est pas difficile.

Je ne leur en fais pas un reproche. A la vérité, je me sers moins bien d'une perceuse que le serrurier du coin; mais beaucoup-mieux

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que lui je sais comment fonctionne une perceuse. Cette phrase résume la différence entre Fouvrier et l'ingénieur, entre l'habileté manuelle et l'intelligence scientifique. Je ne veux certes pas dire que l'ouvrier est inintelligent; mais s'il fallait exiger du mécanicien de locomotive qu'il connaisse les lois de la vapeur, les ingénieurs de la traction devraient seuls monter sur les machines.

Je ne reproche pas aux ingénieurs leur ignorance pratique, pourtant incontestable. J'en connais beaucoup qui seraient incapables de raboter une planche ou de tourner un rond de serviette; ils seraient ridicules de me blâmer de ne pas savoir évider dix sphères concentriques. Il y a quarante ans que je cloue, que je scie, que je perce, que je lime;... ce que je ne sais pas faire, j'ai prié des habiles de le faire sous mes yeux...

A la vérité, je ne suis pas infaillible. Je serai donc reconnaissant aux ingénieurs de relever mes fautes,... à la condition que ce soit comme entre gens logés à la même enseigne.

Il pourrait être désirable que chacun des paragraphes de ce livre soit écrit par le spécialiste correspondant, a supposer que ce spécialiste SACHE AUSSI LE METIER DE PROFESSEUR, QUI EST UN METIER

comme un autre. Hélas! des dictionnaires dans le genre de celui de Laboulaye montrent les spécialistes parlant de leur petit truc : c'est proprement illisible.

Si le lecteur craint que je sois injuste, qu'il compare ce que je dis des machines à coudre dans l'Appendice de ce volume, à l'article Machines à coudre du dictionnaire de Laboulaye. Il verra d'abord qu'il y a bien les 9/10 du texte de Laboulaye constitués par des. renseignements historiques et autres dont personne n'a que faire : ça tient de la place; qu'il les supprime. Il s'apercevra qu'aucune explication difficile n'est effleurée. Les trois quarts des définitions manquent; les figures, trop peu nombreuses, sont illisibles. Bref, c'est, dans toute son horreur, de la vulgarisation, c'est-à-dire l'encouragement à se contenter d'à peu près et de vague, non pas sur la description d'une machine particulière, mais sur les principes mêmes du fonctionnement de l'espèce de machines qu'on décrit.

En 1916, nous sommes loin de posséder en français quoi que ce soit de comparable à Y Encyclopédie de Diderot, qui est admirable. Diderot et ses collaborateurs ne cherchent pas à grossir leur texte par des considérations historiques, philosophiques et sociales (19 lignes sur un sieur Henriksen dans le dictionnaire de Laboulaye pour le féliciter d'être resté pauvre ; c'est ça qui éclaire la théorie des machines à coudre les gants!). Diderot et ses collaborateurs font œuvre de savants en décrivant l'art du cloutier; Laboulaye et les siens font œuvre de contremaîtres peu intelligents jusque dans les parties les plus àcientifiques de leur livre. Je cite Laboulaye parce qu'il e«rt classique : j'ai sous les yeux la septième édition.

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11 est invraisemblable que mon livre plaise à tout le monde. 11 est probable que tout le monde feindra d'y trouver à redire, après l'avoir lu, après en avoir profite, seul point intéressant.

J'entends d'ici la conversation du coiffeur Crindebouc et de la cuisinière Gertrude. Le coiffeur tue : « 11 ne connaît pas le rasoir Omnibus. Peuh! » La cuisinière assomme : « On voit bien qu'il n'a jamais acheté de la ponce Pilote à reluire. » Cependant M. Lesouscauchy, illustre mathématicien, qui a découvert la moitié d'un théorème, mais n'a pas inventé la poudre, me classe « mathématicien médiocre ».

Je ne songe pas à satisfaire aux exigences contradictoires de Crindebouc, de Gertrude et de M. Lesouscauchy. Je vais seulement poser le problème, après quoi je vous dirai : « Si vous croyez réussir mieux que moi, la voie est libre! Recommencez! Ce que vous écrirez sera parfait; à moins qu'après beaucoup de peine, piteusement vous reproduisiez mon ouvrage. »

Voici l'un des problèmes a résoudre.

Nous exigeons, et depuis toujours, que nos élèves connaissent les principaux instruments de mesure et d'observation. Pour qu'ils en saisissent le fonctionnement, le réglage et même la possibilité d'existence, il faut qu'ils entrevoient les ressources industrielles, qu'ils- connaissent les principales machines-outils, qu'ils sachent en un mot ce qu'on peut obtenu par construction. On vous demande de résumer les notions indispensables en un texte court et lisible.

Voici le second problème.

Nous exigeons des professeurs qu'ils construisent eux-mêmes les plus simples appareils de manipulation. Nous mettons à leur disposition les principaux outils et les machines fondamentales (tour, étau limeur, perceuse, poinçonneuse...). On vous demande de leur présenter ces outils, non dans l'espoir de leur donner la maîtrise dans l'art du serrurier, du menuisier,... mais pour qu'ils suppléent par l'intelligence du fonctionnement des outils au rudimentaire de leur apprentissage.

Voici le troisième problème.

Nous désirons que la Science et l'Industrie apparaissent dans leur continuité, leur pénétration réciproque. Nous voulons que nos élèves s'intéressent au monde extérieur, que dans la rue ils trouvent un spectacle instructif de tous les instants. On vois hem as de de «attacher. A DES PRINCIPES GÉNÉRAUX LES CONNAISSANCES ACQUISES EN VOYANT TttAVAILLER LE- SCIEUR DE LONG, LE MAÇON, LE CHARPENTIER, L'ARPENTEUR, LE BAILLEUR DE PIERRES... AVEC CES RENSEIGNEMENTS ÉPAHS, ON VOIS DEMANDE DE FAIRE DE LA SCIENCE.

Si mon livre vous parait mal satisfaire à ce triple programme, lez-y donc! Je lirai vos œuvres avec plaisir.

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UNE CLASSE Colloque entre rélève et le professeur.

L'élève. — Monsieur, comment que c'est fait une épingle?

Le professeur, embêté. — Monsieur, apprenez donc à parler français! Il ne faut pas dire comment que c'est; il faut dire comment est-ce. Voyez quelle défaveur vous jetez sur le lycée par votre manière incorrecte de vous exprimer... Nous en étions Testés, messieurs, au perfectionnement de la machine pneumatique par Babinet.. .

L'élève. — Monsieur, s'il vous plaît, comment fabrique-t-on une épingle?

Le professeur, de plus en plus embêté. — Monsieur, d'habitude vous savez mal votre leçon; pourtant, dérangeant vos camarades oucieux d'un travail utile, vous posez des questions que ne renferme aucun programme. Que vous importe de savoir comment on fabrique une épingle, si vous restez coi sur le perfectionnement de Babinet que M. Lincrusté, professeur à la Faculté, exige qu'on sache?... Le perfectionnement de Babinet, messieurs... [La classe continue.)

Si l'enfant est une forte tête, je vous laisse à déduire ce qu'il pense de son professeur.

Si l'enfant est ce qu'on appelle un bon élève, timide et gentil, il se reproche comme un péché sa question déplacée, se promet bien de ne jamais plus être curieux. Pour complaire au maître qu'il craint d'avoir blessé, il méprisera dorénavant les épingles, les aiguilles, les clous et autres choses vulgaires qui n'ont rien de commun avec le perfectionnement de M. Babinet et les colles d'examen de M. Lincrusté.

Les idées ci-dessus développées ont une répercussion immédiate sur le choix du matériel d'enseignement.

Tout le monde admet que la richesse d'un laboratoire est mesurée par le nombre d'expériences qu'il peut réaliser. Pour raisonner dans le réel, les laboratoires ont des ressources limitées, qu'il est bon de déclarer insuffisantes, mais qu'un homme intelligent parvient à rendre suffisantes. Il faut donc obtenir beaucoup avec peu d'argent; d'où la conclusion :

Le savant doit demander a l'industrie tout ce qu'elle peut fournir COMME APPAREILS ET COMME MOYENS DE TRAVAIL.

Il DOIT TACHER DE SUBSTITUER AUX APPAREILS DITS DE LABORATOIRE LES APPAREILS PROPREMENT INDUSTRIELS, PARCE QU'ILS COUTENT MOINS CHER ET SONT AUSSI BONS.

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Rien, dans ce qui suit, ne peut blesser les constructeurs d'appareils proprement scientifiques : il s'agit de chercher de quels appareils il faut leur réserver la fabrication. Aussi bien rien n'empêche qu'ils ne servent eux-mêmes d'intermédiaires entre l'industrie et les laboratoires. Du reste, avec le développement actuel de l'industrie de précision il est rare qu'un atelier d'instruments scientifiques ne fabrique pas lui-même en série des objectifs photographiques, des jumelles, des ampèremètres...; il rentre par là dans l'industrie proprement dite.

Pour fixer les idées, nous avons besoin d'un support permettant le déplacement d'une pièce dans deux directions rectangulaires et la rotation de la pièce autour d'un axe. Satisfaisant à ce programme, l'industrie fournit des chariots de tour .d'une admirable précision, dWmontage parfait, à des prix invraisemblables. Les constructeurs scientifiques offrent des appareils d'un aspect plus séduisant, mais qui, moins robustes, sont infiniment plus coûteux à égalité de précision. A la vérité, pour dix fois le prix du chariot de tour, ils construisent des appareils un peu plus précis. Conclusion : si vous n'avez pas besoin d'une précision extraordinaire, achetez un chariot de tour.

Les appareils de physique, à précision égale, coûtent beaucoup plus cher que les appareils industriels, parce qu'ils ne sont pas fabriqués en série, leur vente étant nécessairement limitée.

Si l'on devait fabriquer au total douze montres d'un certain modèle, on ne pourrait évidemment pas les céder pour 30 francs. Une montre de pacotille qu'on vend cinq francs aux nègres après je ne sais combien d'intermédiaires et de risques, unique, coûterait plus de cent francs à construire. C'est la quantité qui fait le bas prix.

Nous exigeons un matériel spécialisé pour laboratoires; résignous-nous à le payer cher. Mais nous trouvons dans l'industrie des succédanés d'une précision remarquable, à bon marché, parce qu'ils sont achetés en grand nombre par certains corps de métier.

Les physiciens conservent un respect injustifié pour les appareils de laboratoire, du fait qu'ils ne se demandent jamais avec quels outils ils sont fabriqués. Voici quelques exemples.

Les constructeurs scientifiques font leurs cercles divisés ordinaires avec les cercles percés de trous, excellents du reste, que Vindustrie horlogère fournit pour un louis. Je vous laisse le plaisir de chercher combien vous payez vos cercles divisés ordinaires.

Certes, l'établissement de la matrice type du cercle qu'on vend un louis, a dû coûter des milliers de francs. Nos constructeurs ont raison de les utiliser; tout de même ne pensez-vous pas qu'un laboratoire aurait plus court de s'offrir un cercle type à trous d'un louis, et de tracer lui-même les cercles peu précis qu'il emploie pour les manipulations? Je dis peu précis, parce que je pose qu'il utilisera moins bien le cercle type que son fournisseur habituel qui est mieux outillé et qui a l'habitude de l'opération.

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Pour fabriquer leurs vis micrométriques, nos constructeurs de précision utilisent les tours à fileter que vend l'industrie. La vis micrométrique a donc juste la précision du tour à fileter. Conclusion : les vis de tours de nos arsenaux et de nos usines sont aussi correctes que les vis vendues comme micrométriques. Je néglige le cas exceptionnel d'un constructeur se piquant d'honneur et fabriquant une vis modèle par les procédés que je décris dans cet ouvrage : vous saurez ce qu'elle vous coûtera.

Une maison qui vend des rapporteurs par milliers met dans son outillage une somme considérable. Elle olfre des produits bon marché : n'allez pas conclure qu'ils sont moins précis que les cercles des constructeurs scientifiques. La précision est la même malgré la différence des prix, puisque les procédés de traçage sont les mêmes et que les matrices sont au moins aussi précises chez l'industriel que. chez les constructeurs scientifiques; au moins, pour ne pas dire plus, le remplacement d'un cercle type usé où avarié étant un désagrément moins pénible pour celui qui fabrique dix mille rapporteurs de précision par an, que pour celui qui trace vingt cercles.

Tout cela est, en un sens, d'une banalité excessive; je suis bien obligé d'insister pour réagir contre le préjugé enraciné dans l'àme des physiciens. Il faut les avoir vus jeter un coup d'œil de mépris sur un tour et caresser du regard l'appareil du bon faiseur, pour comprendre ce qui résulte de notre enseignement actuel, arriéré de cent ans.

Les physiciens payent leurs outils de laboratoire plus cher qu'il ne faudrait, parce qu'ils ignorent les ressources de l'industrie (je reviendrai plus loin là-dessus), et parce qu'ils n'acceptent pas les formes industrielles. Il leur faut du bois verni, des supports branlants, mais de la forme accoutumée, des têtes de vis d'un certain modèle, du laiton quand l'industrie met de l'acier. Le constructeur scientifique sert leurs manies : il est bien juste qu'ils le payent.

Les savants ignorent ce que fait l'industrie : ils ne soupçonnent donc pas qu'on leur vend très cher des outils qu'ils trouveraient à bien meilleur compte comme machines usuelles.

Pour vous édifier, comparez les prix d'un banc d'optique et d'un banc de tour. Le tour complet avec son banc coûte moins cher que le banc d'optique : cependant le banc de tour est infiniment mieux compris, plus stable, plus commode, plus précis que le banc d'optique. Cela ne veut pas dire que le constructeur scientifique ait un bénéfice exagéré : il vend un banc d'optique tous les deux ou trois ans, il doit l'avoir en magasin : vous payez l'amortissement du capital engagé ainsi qu'une partie des frais généraux.

Second exemple. Une lentille de projection achromatique montée

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sur pied se vend de 120à 150 francs chez le constructeur scientifique. Mais au comptoir de photographie, vous trouvez des projecteurs achromatiques a six verres, avec réglage de mise au point, de même ouverture, cotés de 20 à 30 francs. La différence entre les deux appareils est que le premier est monté sur un pied qui vaut cent sous, mais auquel vous êtes accoutumé : vous payez le pied. Ne dites pas que l'achromat du constructeur est meilleur, puisqu'il l'achète comme le photographe à la fabrique de verres d'optique, laquelle le donne pour quelques francs. J'ai sous les yeux le catalogue de la fabrique de verres de lunettes et d'optique de Ligny (Meuse), dépôt à Paris, 87, rue de Turbigo : je cite la maison parce que j'ai son catalogue : en France, c'est une affaire pour se procurer un catalogue. Si vous y parvenez, vous serez ahuri des prix auxquels sont débités les lentilles, les miroirs, les prismes et autres éléments des instruments d'optique de précision courante.

J'arrive au point où se montre dans toute son horreur la déformalion scolaire, où dans ces derniers temps, sous l'influence allemande, le mal est allé jusqu'à ses extrêmes limites. Pour l'extirper il suffira d'introduire chez' nos professeurs un peu d'état d'àme industriel : après la dure leçon que viennent de nous infliger les Allemands, ce ne sera pas difficile. Le lecteur remarque que, dans la même phrase, les Boches jouent deux rôles contradictoires : ce n'est pas le moins extraordinaire de ce peuple de nous fournir toujours l'extrême bien à côté de l'extrême mal; dans l'espèce, un enseignement trop souvent absurde à côté d'une organisation industrielle incomparable.

Les appareils de physique se classent en généraux et en particuliers. Par exemple, un spectroscope se compose d'une lunette, d'un collimateur (lunette dont 'on remplace l'oculaire par une fente), d'un système de prismes ou d'un réseau. Il n'est donc pas indispensable de posséder un spectroscope tout monté, si vous avez deux lunettes et un réseau. La lunette est un instrument général, le spectroscope est un instrument particulier.

Un laboratoire est biche quand il possède un grand «ombre d'appareils GENERAUX X L'AIDE DESQUELS IL EST POSSIBLE DE MONTER UN NOMBRE QUASIMENT INDEFINI D'EXPÉRIENCES PARTICULIÈRES.

J'entrevois l'objection : rien n'empêche de dire qu'une lunette est un instrument particulier formé de lentilles qui deviennent les éléments généraux. Il suffit d'un mot pour montrer la vanité de l'objection. Supposez que j'aie dix lunettes de constructions diverses et cinq réseaux d'espacements différents; avec ces éléments qui sont parfaitement interchangeables, je construirai un nombre de spectroscopes qu'il vous est loisible de calculer; simultanément j'aurai toujours cinq spectroscopes théoriquement irréprochables. Si, au contraire,

xxiv L'INDUSTRIE A TRAVERS LE PRISME UNIVERSITAIRE

j'intervertis les verres de mes lunettes, j'obtiendrai des monstres. L'instrument général est donc caractérisé parce qu'il entre dans un grand nombre de combinaisons, et parce que ses pièces sont calculées les unes pour les autres.

Avec deux niçois, quelques quartz, je construis un polarimètre de fortune. Je ne propose cependant pas de supprimer les polarimètres des laboratoires, parce que la précision des mesures exige une disposition particulière des pièces, difficile à obtenir sans beaucoup de science et d'habileté, et sans des tâtonnements assez longs. De môme un réfractomètre à réflexion totale est quasiment impossible à créer avec ce que possède ordinairement un laboratoire.

Un polarimètre, un réfractomètre, ont bien leurs pièces calculées les unes pour les autres, comme les instruments généraux; mais ils sont construits pour une seule expérience, ce qui les met parmi les instruments particuliers.

Il est clair qu'un laboratoire de recherches ou d'enseignement ne doit acheter que les appareils généraux, laissant aux laboratoires industriels les instruments particuliers. Evidemment ce principe souffre des restrictions : si, dans un laboratoire de recherches, vous étudiez les pouvoirs rotatoires des solutions, si vous avez de l'argent de reste, il est plus commode d'avoir un polarimètre. Mais si le laboratoire est bien fourni d'appareils généraux, avec un peu de patience vous construirez un polarimètre excellent. Il sera même plus raisonnable d'acheter les appareils généraux nécessaires (lunettes et niçois), quitte à dépenser un peu plus, afin qu'ils servent par la suite à la confection d'autres instruments particuliers.

Le nombre des instruments généraux est très petit : ce sont principalement des appareils de mesure et d'observation (balances, règles, lunettes,...). Le nombre des instruments particuliers est indéfini.

Voici maintenant où l'esprit scolaire montre sa bêtise.

Nous recevions avant la guerre des catalogues allemands fournissant une liste de 10.000 appareils spéciaux; vous entendez bien 10.000!

Pour fixer les idées, voici quelques exemples parmi les moins grotesques :

Modèle de microscope compose? 18 fr.

— de lunette de Galilée 10

— — astronomique .... 13

— — terrestre 17

— de télescope de Gregory 23

— — de Newtou 26

Il s'agit purement et simplement de lentilles minces non achromatiques fixées sur une planchette. Le total de ces modèles fait 107 francs. Or (catalogue de Ligny), les lentilles de besicles valent 3 à 4 francs la dizaine de paires; les petits miroirs convexes ou concaves de 4 cm. d'ouverture valent la douzaine : non argentés,

L'INDUSTRIE A TRAVERS LE PRISME UNIVERSITAIRE tiv

5 fr. 25; argentés, 12 francs. Calculez combien vous pouvez construire de modèles d'instruments, sur des planches que vous raboterez vous-mêmes, en dépensant la somme de 107 francs!

Au reste, dans un des paragraphes de l'appendice de mon Optique géométrique, j'indique le moyen de réaliser ces modèles avec des supports à coulisse, pour un prix d'une extrême douceur.

Loin de moi de suggérer que la maison boche a l'intention de vous voler. Sur ces modèles elle ne doit pas gagner lourd.

Mats vous seriez stupides de les acheter.

Expliquons ce paradoxe. Vous, professeur, avez bien quelques heures inemployées. Raboter une planche, fixer dessus un morceau de feuïllard, souder des serre-fils sur une plaque de laiton pour constituer des supports glissants, etc., il est certain que tout cela est un amusement pour vous comme pour moi. Sinon, ne l'avouez pas : ce serait la preuve que vous n'aimez pas votre métier; vous êtes un mauvais professeur de physique!

Donc, pour construire ces modèles, vous mettez un jeudi et un dimanche. On ne vous paye pas votre temps : c'est une certaine somme à défalquer. Vous rabotez vos planches, mais vous ne les vernissez pas. Vous employez votre feuillard brut, etc., etc.; vous économisez une seconde somme. Vous n'éprouvez pas le besoin de constituer six appareils distincts. Bref, quand vous faites le compte de votre travail et de vos dépenses, vous trouvez que la maison qui vend ces modèles y gagne à peine plus que ses frais généraux. Elle les vend donc à des prix ridiculement chers, sans profit notable pour elle,... malgré quoi vous seriez inexcusable de les acheter.

En dehors de la question d'argent, vous le seriez pour deux raisons. En les achetant, vous faussez l'esprit de vos élèves; ou les construisant, vous leur donnez une excellente leçon.

Nous retombons sur la manière de faire passer chez eux un peu de l'état d'âme industriel.

S'ils voient des appareils spéciaux évidemment achetés, vos élèves s'imaginent-qu'ils sont nécessaires. Comme ils ont le respect inné du verni, du poli, du poncif,... ils ne trouveront qu'un instrument est digne de ce nom que s'il est verni, poli, poncé,... marcherait-il fort mal et coûterait-il les yeux de la tète. Quand ensuite ils entrent dans un laboratoire de recherches et trouvent des appareils construits, de pièces et de morceaux, ils les méprisent instinctivement, sans contrôler si les parties essentielles de l'instrument ont la perfection désirable.

On spectroscope pour eux, ce n'est pas deux excellentes lunettes montées sur des supports quelconques fabriqués au laboratoire, et un réseau de bonne facture; c'est un ensemble souvent plus incom-

xxviii L'INDUSTRIE A TRAVERS LE PRISME UNIVERSITAIRE

sont nécessaires. Immédiatement j'évoque le président Joubert déclarant, avec la dignité et l'assurance qui sont habituelles en ces fonctions et en ces matières : « Il faut pouvoir scier avec un rabot, raboter avec une scie ! »

Il comprenait la nécessité du travail manuel; mais il comprenait tout de travers1.

Pour scier, il faut une scie et non pas un rabot; pour raboter, il faut un rabot et non pas une scie. Si vous désirez que vos professeurs ne soient pas étrangers à la construction des appareils, vous devez leur donner le respect des outils. J'ai toujours envie de bourrer de coups de pding l'i4iot qui malmène un outil. Quand on insulte une personne, elle se défend. Mais un outil! Esquinter une scie pour avoir l'air d'en faire un rabot, c'est-à-dire détruire un moyen en le détournant de sa fin, comme c'est intelligent!

Comment, après cela, nos professeurs comprendraient-ils la nécessité de la divison du travail dans l'industrie et de l'appropriation raisonnée des moyens aux fins poursuivies?

Mais nos professeurs ne peuvent tout savoir?

Qui vous demande de tout leur apprendre? Encore faut-il établir entre les connaissances la hiérarchie qu'impose le bon sens. Il ^est plus utile en 1916, pour un professeur de physique ou de mécanique, de savoir comment on construit les appareils usuels et comment on s'en sert, que de ratiociner sur la théorie cinétique, la théorie des probabilités, le principe de relativité et autres fichaises pédagogiques.

Il est inadmissible qu'au su et au vu de tous, depuis trente ans, l'École Normale, qui, par l'intermédiaire des professeurs qu'elle éduque, forme ou déforme le cerveau de tous les jeunes Français, soit dirigée en dépit de l'intérêt général, et qu'ensuite on feigne de s'étonner des résultats obtenus! Qu'on se soit trompé de bonne foi, je l'admets volontiers. Faudrait-il au moins rompre franchement avec ces erreurs! C'en est assez de la prétention de nous fabriquer des « savants », alors qu'on est incapable de donner à l'Université des professeurs intelligents, sachant regarder autour d'eux!

Au reste, c'est dans l'École Normale (côté élèves) que j'ai mes plus assidus lecteurs, mes plus déclarés partisans. Mal satisfaits de l'enseignement qu'ils reçoivent, ils sont heureux de rencontrer dans mes livres ce qu'ils devraient trouver chez leurs maîtres.

Là-dessus, l'administration vient de me faire dire que « ma place était à l'Ecole Normale » (janvier 1916).

Cet énoncé d'un truisme prouve que mes jugements ne sont pas dictés par l'aigreur d'être méconnu des grands chefs; pour leur repos ils me connaissent trop !"

Au reste, voici des années qu'on me sollicite officieusement de

1. Il n'avait pas lu La Bruyère : « Que pensez-vous de celui qni veut scier avec un rabot et qui prend une scie pour raboter? » (Du mérite personnel.)

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solliciter un poste que je ne désire pas, que j'ai déjà refusé, mais qu'on prétend ne m'accorder que sur ma demande1.

Je parle de ces histoires ridicules parce que mes adversaires les racontent de manière à jeter la défaveur sur mes livres et sur ma personne. Ceux qui jugent les œuvres par l'étiquette, sauront qu'il y a plus de douze ans, j'ai refusé la maîtrise de conférences à la Sorbonne qu'abandonnait Curie. Ceux qui attachent de l'importance aux opinions officielles, sauront que, malgré les pires avanies au fonctionnaire, l'administration n'ignore pas ce que valent le professeur et le savant. Ceux qui prisent le désintéressement, sauront que, loin de guigner la place de quelqu'un, je refuse obstinément de demander celle qu'on serait trop heureux de m'accorder.

A la vérité, je me soucie médiocrement de me chamailler avec des pontifes furieux de s'être trompés, par éducation et tournure d'esprit hostiles aux réformes que je demande, uniquement inquiets de sauver la face. Qu'ils se débrouillent!

Espérons que le populo, réveillé, ne leur demandera pas de comptes pour le sang inutilement versé, certes à cause d'une préparation militaire insuffisante, mais à cause surtout du néant de notre industrie.

L'industrie est une œuvre de paix, j'imagine !

Que les pontifes tournent casaque quand ils se trouvent seuls de leur costume, n'a vraiment pas d'importance.

Us lâchent prudemment, mais les derniers, l'enseignement qu'ils prônaient, mandarinesque, inutile, bluffard, superficiel. Après m'a- Toir ironiquement encouragé, tiré dessus, feint d'ignorer5, à mesure que se développait mon effort, ils butent non pas sur quelques conférences ou articles de revue, mais sur le mur de mes livres. Sept volumes sont écrits et vont paraître où s'affirme ma méthode, modeste, utilitaire, pratique, mats allant au fond des choses, et par cela même profondément suggestive.

1. « Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi; le reste ne nous regarde point : c'est Influira des mitres.

u Se Faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, main de soi seul ; ou renon-

i Si j'en suis le plus digne, pourquoi veut-on que je demande celte place ? Si je n'en suis pua le plus digne, pourquoi veut-on que je la demande? o (Pensée inédite d'Épictcte.)

2. Va exemple de l'équité de nus pontifes et des nasardes que ea leur vuut.

Dans le livre officiel distribué a l' Et position de Sa» Francisco lur la Science français*

Je n'y suis naturellement pas. Je ne songe pas à m'en plaindre : la liste est telle que c'est un honneur de ne pas y figurer.

Mail voici qu'en grande pompe, le ministère offre aux Harcelants charmés (!?;. la collection de ces ouvrages. Tète du Directeur de l'Enseignement supérieur français quand il apprend, ùY la bouche mémo de réiuincnt professeur de Physique M. Tcrrudus, que mes livres sont classiques u l'Université de Barcelone.

Que Messieurs les grands bonzes ne s illusionnent pas ; leurs opinions et rien du tout, c'est exactement lu même chose. Leurs listes ne servent qu'il ;mttieti tiquer ii^s opinions négligeable^ : elles montrent ce qu'ils trouvent superbe û une dale donnée : ce qui rend cw>uite p/ui difficile

en l'JIGon feint d ignorer l'existence rlo mes livres?

xxx L'INDUSTRIE A TRAVERS LE PRISME UNIVERSITAIRE

Transfuges, ils n'ont qu'une alternative : me suivre, me plagier. Un rôle à la suite messied à leur vanité, et j'aurais tôt fait de lancer dans leurs tibias pontificaux un nouveau Bachot et Bachotage qui les rappellerait à la pudeur. Leur situation n'est pas enviable!

La réforme que mes livres sont en train d'opérer, lentement, mais irrésistiblement, est un changement profond dans l'échelle des valeurs pédagogiques, un déplacement de l'axe même des matières enseignées, un remplacement des programmes qui ont fait leur temps, par les programmes qu'exige notre état social.

Et, ce n'est pas le moins curieux de cette histoire, ils ressemblent jusqu'à l'identité à ce que voulaient les plus intelligents Français du siècle le plus intelligent : les Encyclopédistes et le xvin* siècle!

Je réussis dans mon effort, parce que je connais les qualités de la race française...

Je n'ai pas copié les Boches !

M. Lala, maître de conférences à la Faculté des Sciences de Toulouse, a bien voulu se charger de la table des matières, table particulièrement utile en raison du nombre des questions traitées. Je l'en remercie bien sincèrement.

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