IMPRIME PAR E. THENOT ET C
RUE RACINE, 26, PRÈS DE l’ODÉON,
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.... Co)ilé , qui était à la tète des aéronaules, homme universel, ayant legoût, les connaissances et le génie des arts , précieux dans un pays éloigné, bon à tout, capable de créer les arts de la France au milieu des déserts de l’Arabie.
Napoléon.
Conté a toutes les sciences dans lâ tète et tous les arts dans la main.
Monge.
Conté est la colonne de l’expédition d’Ëgvpte et i’àme de la colonie.
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.... Conté ^ qui était à la tête des aéronaiites, homme universel , ayant le goût , les connaissances et le génie des arts, précieux dans un pays éloigné , bon à tout , capable de créer les arts de la France au milieu des déserts de l’Arabie.
Napoléon.
Conté a toutes les sciences dans la tête et tous les arts dans la main.
Monge.
Conté est la colonne de l’expédition d’Égypte et l’ânie de la colonie.
Berthollet,
S’il est vrai qu’un homme doit être loué surtout par ses travaux et par ses actions^ jamais cette vérité n’aura été appliquée plus justement qu’à l’éloge de Nicolas- Jacques Conté. Le récit de sa vie n’a besoin d’aucun ornement; ce n’est donc
point un panégyrique qu'on va lire^ c'est une modeste biographie ^ où doit se refléter la simplicité de ses mœurs et de son caractère.
Peu de personnes de la génération présente Pont connu; mais ses travaux^ ses découvertes^ les services rendus à la patrie^ les progrès qu'il a fait faire aux arts, l'heureuse impulsion qu'il a donnée à l’industrie nationale , tous ces titres sont encore vivants et signalent son ilom et son heureux génie à la reconnaissance publique. Ingénieur, physicien, artiste, mécanicien, travailleur infatigable , inventeur fécond , il a marqué honorablement tous les pas de sa trop courte carrière , et il a été admiré dans un temps où les prodiges ne manquaient pas. Il suffit de dire ici la haute et affectueuse estime qu'il avait inspirée au général Bonaparte, aux généraux Kléber et Gaffarelli, l'amitié de tous les hommes d'élite de cette mémorable époque, surtout de Monge, de Berthollet, deChaptal, de Foiirier, enfin les regrets qu'a fait éclater, à la nouvelle de sa fin prématurée, la Société d'encouragement pour F industrie nationale, composée des illustrations du pays.
Tous les instants de la vie d'un homme de cette trempe méritent d'être étudiés, l'enfance surtout où se développent les symptômes de facultés supérieures; ce motif excusera les détails peut-être
minutieux où il me faut entrer. Conté était né au hameau de Saint-Cénery, près de Séez [Appendice {k))y commune d’Aunou-sur-Orne^ le 4 août ^755^ de parents cultivateurs de leurs biens propres et propriétaires clans le même lieu depuis deux cent cinquante ans. Sa mère resta veuve très-jeune avec trois fils et trois filles. L'aîné fit valoir le bien paternel (I ) ; le troisième prit un état; le second^ Nicolas-Jacques^ est le nôtre. Deux filles se firent religieuses à F Hôtel-Dieu de Séez (2) ; la plus jeune resta avec sa mère.
Celle-ci était une femme de mérite , pleine de raison^ d'esprit et de vertus^ qualités héréditaires dans cette famille. On venait la consulter dans toutes sortes d'occasions ; elle consolait et soulageait la misère, elle était le conseil et le médecin des pauvres.
Le petit Jacques fut d'abord placé chez une de ses tantes, qui avait aussi l'habitude de la bienfaisance, et qui était en état de commencer son éducation.
Conté allait de temps en temps voir d'autres tantes religieuses à l'Hôtel -Dieu de Séez; enchantées de ses dispositions, de son goût pour l'étude, elles soignèrent son éducation. Il apprit
(1) Foy. les notes 1.2.3... et les Appendices A.B.C... à la suite (le cette biographie.
irabord à lire et à écrire; ses tantes lui donnaient des livres^ des crayons^ des compas^ qui faisaient son bonheur; en même temps dès le bas âge ^ il manifestait de la dextérité et un certain goût pour les ouvrages de la main (5). L'idée lui vint de faire un violon^ et il fit un violon sans autre outil qu'un couteau; il avait alors neuf ans. Ce violon servit dans des concerts; on prétend qu'il existe encore (4). Son frère aîné le grondait de perdre son temps avec des crayons et des livres ; mais plus l'enfant avançait en âge^ moins il se sentait de goût pour le travail de la terre. On remarquait son attitude méditative et sérieuse. 11 ne partageait pas les jeux des enfants de son âge (5).
L' Hôtel-Dieu de Séez^ administré par des religieuses de l'ordre de Saint-Augustin^ avait pour supérieure madame de Prémeslé^ de famille noble très-ancienne dans le pays, et, plus que cela, personne instruite et douée de grandes qualités. Elle eut occasion de voir l'enfant et s'attacha vivement à lui , le voyant plein des plus heureuses dispositions. Il fut attaché d'abord au jardin, mais il passait la plus grande partie du temps auprès de la supérieure pour se livrer à l'étude ; il dévorait les livres de physique qui tombaient sous sa main (6).
Cette respectable dame allait de temps à autre
à une maison de campagne qu'elle avait à Aunoii, Jacques s'y rendait fréquemment et donnait de plus en plus des preuves d'une vive intelligence. Tout le monde s'attachait à lui parce qu'il se rem dait utile par son esprit et son adresse ; au nombre de ces personnes était la sœur Saint» Jean en re-» ligion (née demoiselle Dufour d'Écovilîe)^ à qui la supérieure l'avait recommandé. On le voyait tracer sur les murailles toutes sortes de ligures avec un charbon grossier; il s'amusait aussi à préparer des couleurs ^ comme pour essayer de peindre un jour. Cependant ses fonctions étaient alors des plus modestes ; il n'avait pas voulu être laboureur^ on l'avait fait aide jardinier.
La supérieure ayant décidé de faire refaire les peintures de la chapelle de THotel-Dieu ^ fit venir du dehors un peintre appelé Couin. Il fut chargé de peindre les panneaux et le maître-autel. Après avoir peint deux ou trois panneaux il tomba malade; l'ouvrage resta inachevé; madame de Pré-» meslé, désolée de ce contre-tem^ps^ allait appeler un autre peintre^ lorsque le jeune Conté se présenta pour continuer l'œuvre. Jusque-là il n'avait fait que broyer les couleurs de l'artiste^ que nettoyer ses pinceaux; aussi la proposition de Lenfant de quatorze ans parut si téméraire que l'on en rit sans y faire aucune attention. MaisTem
faut persistait; il dit : « J'ai vu travailler le peintre^ wj'ai bien observé comme il s'y prenait, et j'en » ferai bien autant. Permettez que je m'essaye sur » un panneau; si je ne réussis pas, on en sera » quitte pour effacer. » Il revint si -souvent à la charge, il parut si sûr de lui-méme, que la supérieure finit par consentir; on donna à l'enfant des couleurs, une palette et des pinceaux, et il peignit de suite vingt panneaux. Ces tableaux, bien supérieurs aux premiers , représentaient les évangélistes, des saints en prière et d'autres sujets religieux , avec des fonds de paysage. On fut émerveillé du coloris brillant qu'il y avait mis et de la justesse d'expression des différents personnages; on peut dire qu'il avait tout deviné d'un coup, dessin , couleur et perspective. Il n'avait que quatorze ans quand il fit cet ouvrage (7).
Un pareil coup d' essai devait obtenir et obtint un succès éclatant. Tout le monde, toute la noblesse du pays venait voir ces tableaux, et dans le nombre, une jeune veuve de dix -sept ans, demoiselle de Brossard, nom de sa mère, appartenant à une des plus noblesfamilles de Normandie [Appendice (B)). Conté commença alors à faire des portraits.
C'est vers ce temps que pour être agréable à un grand propriétaire du pays, depuis son ami, il s'occupa de lever le plan de ses possessions.
Mais n'approuvant pas la routine des arpenteurs^ il chercha un procédé plus expéditif et plus siii% et il imagina un instrument nouveau. L'intendant d'Alençon fit constater les résultats de la méthode et en reconnut l'exactitude. Il passa encore trois années à Séez occupé à se perfectionner^ ne prenant de leçons que de la nature et faisant pour ainsi dire sa propre éducation ; mais sa tête fermentait, il sentait peut-être le besoin d'un plus grand théâtre, ou du moins désirait des exemples et le secours des maîtres de l'art. Or la jeune dame dont j'ai parlé, un peu plus âgée que lui, venait souvent chez madame de Prémeslé. Là elle vit le jeune peintre, elle apprécia chez lui les talents et les qualités du cœur; ils s'aimèrent, et un mariage fut projeté; mais la supérieure y mit une condition: c'est que Conté irait d'ahord à Paris pour se perfectionner. Conté y passa seulement dix-huit mois, après quoi le mariage eut lieu (8). Pour mademoiselle deBrossard, tille d'un officier des chevau-légers, M. de Chompre, c'était déroger. Devenue madame Conté, elle fut déshéritée par un de ses oncles, et ses cousins cessèrent de la voir (9).
Par une coïncidence singulière^ pendant que Conté commençait à Séez la peinture, Lesueiir, notre grand compositeur, alors inconnu, débu-
tait aussi à Séez en musique et touchait de F orgue à la cathédrale.
En 4776, Conté parti t pour étudier la peinture sous de grands maîtres; il fut recommandé à Greuze. Greuze, dont le talent était renommé, apprécia le jeune artiste et lui fut très-utile; il lui donnait des conseils avec le plus vif intérêt. Tant quTl vécut. Conté fut son ami; le talent de Félève, comme sa manière , avait beaucoup de rapport avec la manière et le talent du maître; naturel, naïveté , couleur se ressemblent en effet chez les doux artistes (4 0). Toutefois, Conté comprit que sa fortune ne lui permettait pas d'embrasser le genre de Fhistoire où son goût le portait, et il résolut de se livrer au portrait de préférence. C'est pourquoi il alla trouver Hall, qui était FIsabey du temps, et prit de ses leçons ; il devint très-fort en miniature sous ce maître. Revenu à Séez en 4779, il y peignit un très-grand nombre de portraits à Fhuile, au pastel et en miniature, tels que ceux de madame de Prémeslé, de M. Duplessis d’Argentré Févêque de Séez , de Févêque de Limoges son frère (44), de M. Julien Fintendant d'Alençon, deM. Poimboeuf le secrétaire général de l'intendance, de M. Parseval et d'autres personnes de la bourgeoisie. Tous ces personnages marquants, M. J ulien surtout , étaient autant de
protecteurs pour lui. Il en faut dire autant de M. Lemaître^ subdélégué de Fintendant d'Alençon, et de M. Despéreux, administrateur de la ferme des tabacs , qui allait être nommé fermier général au moment de la révolution.
A ces portraits on doit ajouter ceux deM. Lallemand , jurisconsulte, et de son épouse (i 2), de F abbé Desfossé et de Fabbé Pierre Egtiose, chanoines de la cathédrale de Paris. Le portrait de ce dernier passe pour être le premier qudl ait fait (15). L'abbé Desfossé est celui qui l'avait initié aux lettres latines, étude qui dura deux ans et qui fut suivie de succès. La plupart de ces portraits sont à l'huile et dans le style de Greuze; on les voit encore aujourd'hui avec plaisir dans différentes maisons de l'arrondissement d'Alençon; ils ])rillaient par la ressemblance autant que par le charme de la couleur.
Les derniers et les plus beaux qu’il ait faits à Séez sont ceux du père et de la mère de M. Pichon-Prémeslé, le maire actuel de la ville, petitneveu, à la mode de Bretagne, de madame de Prémeslé.
Mais au milieu de tous ces travaux qui lui procuraient une honnête aisance. Conté était tourmenté par une autre pensée; son génie inventif lui faisait découvrir de temps en temps des procédés
nouveaux dans les arts. Il s’occupait de la chimie pour arriver à améliorer les couleurs^ surtout de physique et de mécanique^ par un goût inné. C’était le moment où les expériences sur l’électricité agitaient le monde scientitique. Observateur intelligent, expérimentateur habile, Conté prenait un vif intérêt aux nouvelles découvertes, et on le vit réaliser à Séez F invention des ballons. Un jour il lança un grand ballon de papier du haut de la cathédrale; ce ballon vint tomber prèsdeSaiiit-Génery et « fit bien peur aiixhommes et aux bestiaux » : c’est le souvenir d’un respectable octogénaire cité dans les notes (14) : je reviendrai sur cette circonstance. Aussi en venant s’établir définitivement à Paris, en 1785, avec sa femme et sa fille, soiigea-t-ii à suivre des cours de physique, et notamment celui de Charles, qui, voyant sa sagacité, s’attacha beaucoup à lui.
Toutefois Conté ne négligeait pas la peinture. Sa réputation d’habileté lui fit confier le portrait de la duchesse d’Orléans, mère de Louis-Philippe, et cela à plusieurs reprises; il fit aussi les portraits de M. d’Osmond, évêque, envoyé à Saint-Domingue où il périt d’une mort tragique, de l’amiral Bruix, de plusieurs fermiers généraux, entre autres M. de Boulogne. Les dames de la cour, sachant la vérité et la sûreté de son pin-
ceau, venaient dans son modeste appartement se faire peindre. Les avantages qidil retirait de cette espèce de vogue lui permirent de composer un beau cabinet de physique^ avec des instruments de prix et un choix de machines. Le jour^ il peignait ; le soiiy il se livrait à la mécanique^ à la physique et à la chimie. Il trouva dès ce temps des couleurs solides pour la peinture sur émail. Ses travaux chimiques le firent accueillir de Guyton de Morveau^ Foiircroy etVauquelin; ses recherches de physique et de mécanique^ de Leroy^ Charles et Yandermonde.
La révolution vint changer cette vie composée du travail de Fartiste et des méditations du savant ^ ou plutôt vint la concentrer tout entière sur les applications pratiqués des sciences physiques et mécaniques. La ressource des portraits lui échappait^ il avait heureusement une ressource plus féconde dans son esprit inventif. L altention se porta sur lui^ sous ce dernier rapport^ à Fépoque de F Assemblée constituante.
Le comité des monnaies devait faire frapper une médaille commémorative ; on fit plusieurs essais infructueux. Conté fut mandé au comité, sur Favis de M. Belzais de Courménil qui connaissait le génie inventif de son compatriote. « Je ne suis pas surpris, dit Conté, que vous ne
)) réussissiez pas^ il vous manque un outil.- — » Lequel? — Je iLen sais rien^ dit -il; tout )) ce que j’aperçois en ce moment^ c’est qu’un )) outil vous manque. » Alors on demanda à Conté d’inventer cet outil. Sans rien promettre^ il se rend chez lui^ s’enferme dans son laboratoire^ imagine l’instrument^ l’exécute de sa propre main pendant la nuit et l’apporte aussitôt. Du premier coup la médaille est frappée dans la perfection [\ 5) . Cette anecdote a été rapportée^ sans autres détails^ à M. Collas^ président du tribunal d’Alençon^ par son oncle M. Belzais de Courménil^ préfet de l’Aisne^ témoin oculaire^ lequel était ^ à cette époque^ président du comité des monnaies. Ce fut là l’origine des études de Conté sur les machines à fabriquer les monnaies.
Dans sa prédilection naturelle pour la mécanique appliquée^ il saisissait volontiers toutes les occasions de réaliser les idées nouvelles qui lui venaient à l’esprit. Ainsi ^ au moment où l’on songea à remplacer le vieux système de la machine de Marly^ il imagina une machine hydraulique et soumit son modèle à l’Académie des sciences. On assure qu’elle fut trouvée la plus simple et la plus ingénieuse (IG). Cette machine hydraulique passa au cabinet de Charles^ qui s’en servait pour les démonstrations.
dans son cours de physique au Louvre (iT).
Le Ijlancliimeiit des loiles Foccupa quelque temps après ^ sous la Convention. On apprit qu'il avait jugé mal conçus et mal exécutés certains travaux de blanchiment que le gouvernement faisait faire : peu après il fut chargé de la direction des travaux. Le succès ne se fit pas attendre.
Arrêtons un moment ici notre attention sur un trait de caractère qui montre toute la bonté^ toute la clialeub d'âme de cet excellent homme : il est doux de voir cette heureuse alliance du génie et de la vertu. A cette époque douloureuse et glorieuse à la fois^ un ecclésiastique^ poursuivi par les révolutionnaires^ était menacé d'un sort fatal; Conté lui dit: « Vous ne voulez pas » prendre les précautions que la prudence com- )) mande en ce moment; je vous sauverai mal- » gré vous-même. » Et il lui donna un asile et il le nourrit^ le consolant de ses pertes et l'armant de courage.
C'est ici que prend sa place une des inventions qui ont popularisé le nom de Conté. Il fallait procurer promptement à nos ingénieurs ^ à nos officiers^ des crayons à dessiner. La guerre mettait obstacle à ce que les crayons arrivassent de l'Angleterre^ dont le sol est le plus riche en bonne ploml>agine; il fallait nous affranchir du tribut
payé aux Anglais; Fagence des mines ^ chargée d'y pourvoir^ était dans le plus grand embarras : Conté est requis^ pour ainsi dire^ de suppléer la plombagine anglaise. Que fait-il? Sa tête fermente^ il cherche et parvient bientôt à créer une substance propre à en tenir lieu (18). Il imagine des crayons artificiels^ ayant toutes les propriétés des crayons de mine de plomb ; au bout de huit jours des crayons étaient fabriqués^ crayons de qualité parfaite et à moindre prix.
Ainsi ^ il avait suffi de lui commander une découverte. L'invention de Conté produisit une vive sensation (1 9). Présentée à l'Institut^ elle fut l'objet de deux rapports approbatifs^ l'un à la classe des sciences physiques et mathématiques : les commissaires étaient Fourcroy et Bayen; l'autre à la classe de littérature et beaux-arts: les juges étaient de Wailly^ Houdon^ Pajou^ Régnault^ Van Spaendonk. (Voy. Appendices (D).) Par cette découverte^ la France était enrichie d'une nouvelle branche d'industrie et de commerce ^ et elle était délivrée d'un tribut à l'étranger. Il fallut faire violence à Conté pour lui faire prendre un brevet d'invention; il y répiignaiQ comme à tout calcul personnel^ malgré les sacrifices que lui avaient coûtés ses expériences.
Ce qui lui était d'un grand secours c'est l'ap-
titude particulière dont il était doué pour le travail de la main; avec cette faculté^ tout ce qu’il imaginait pouvait prendre une forme. Il eut été le plus adroit^ le plus habile des ouvriers s’il n’eùt été le plus fécond des inventeurs. « Ce que sa tête avait concu, dit M. Collas, sa main l’exécutait avec autant de facilité que de précision et de rapidité. »
A peu près dans le même temps qu’il inventait ses crayons, il avait été chargé d’un travail non moins important et absolument nouveau: il s’agissait d'appliquer l’aérostation au service de nos armées; mais il faut remonter un peu plus haut. Les savants s’occupaient depuis quelque temps de la décomposition de l’eau et de la production du gaz hydrogène d’une manière moins dispendieuse que par l’emploi de l’acide sulfurique. Il fallait opérer sur une grande échelle. On sait la part que prirent aux expériences Monge , Yandermonde et Berthollet. Conté fut associé à ces essais, il y consuma des jours et des nuits: Voici à quelle occasion. Il passait sur la place de la Concorde ; on y préparait du gaz hydrogène par des moyens qu'au premier coup d'œil il jugea défectueux. Il examine l’appareil, et s’écrie : Que de dépenses pour obtenir peu de résultats! Quelqu'un l’avait entendu; le lende-
main^ il est mandé par Carnot pour s'expliquer, et bientôt après il est appelé à coopérer aux essais. C'est alors que le gouvernement lui commanda de faire de nouvelles expériences au château de Meudon. Là seraient établies^à la fois la fabrication du gaz en grand et une école pour l'aérostation appliquée. Cela se passait en 1796.
Je reviens un moment au modeste essai de Conté à Séez. J'ai dit que douze ans auparavant il avait fait tout seul un ballon et Lavait lancé du haut de la cathédrale; il ne l'avait certainement pas oublié, et je vois là un des motifs qui lui ont fait prendre de l'intérêt et une part dans la nouvelle institution. Non pas que je veuille donner à Conté un titre à l'invention des ballons; mais il fut un des premiers qui répétèrent les expériences dès qu'elles furent connues; le gouvernement, en le nommant, fit donc un choix judicieux (20).
C'est ainsi à Meudon que se forma le nouvel établissement, institution sans modèle nulle part. On devait y fabriquer le gaz et les ballons par des moyens nouveaux, et former un corps d'aérostiers, c'est-à-dire d'hommes destinés au service militaire des aérostats. Avait-on l'espoir de parvenir à les diriger? cela est peu probable; mais les ballons stationnaires pouvant aider à la stra-
tégie^ et les aérostats étant une invention française^ il était naturel que le gouvernement fit des efforts pour la perfectionner. C'est à Meiidon que celui qui écrit ces lignes connut Conté pour la première fois et qu'il vit en action cet esprit inventif et d'une activité infatigable. Il l'a bien peu quitté depuis ce temps jusqu'au jour de sa fin précoce.
Conté avait à perfectionner la fabrication du gaz^ celle de l'enveloppe et celle des vernis; il devait ‘simplifier la construction de la macliine sans nuire à la solidité^ prévenir la perte du gaz et toute altération des tissus^ et encore réduire la dépense au minimum. Il trouve bientôt le moyen d'opérer très en grand et très-économiquement la production du gaz hydrogène* Il améliore les tissus servant pour l'enveloppe; puis^ il imagine des vernis imperméables et sans action sensible sur le gaz (21 ) ; sur tous les points de cette fabrication^ il introduit des procédés nouveaux. Oe n'est pas tout^ il trouve le temps d'écrire un traité sur l'aérostation (22); il initie les élèves de Meiidon à tous les détails de cet art; le jour il enseigne^ la nuit il écrit et dessine; il exécute de sa main toutes les figures des appareils^ enfin il ne néglige
aucun effort , aucun sacrifice pour justifier
la haute confiance qifon avait mise en lui.
J'ai dit dans les noies ^ à l'occasion du ballon lancé à Séez^ quefidée lui en vint probablement après avoir pris connaissance du proj et de MM . Dufriche. Personne n'ignore Fimmense retentissement qu'eurent en France^ en Angleterre et par toute l'Europe les expériences aérostatiques des frères Montgolfier à Annonay et à Versailles en J 785 ; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que Valazé (Dufriclie-Valazé, le fameux Girondin) s'enthousiasma pour cette découverte et conçut, avec son frère Dufriche-des-Madeleines, le projet d'élever à Alençon un ballon-monstre, qui aurait pu enlever trente à quarante personnes. Je dois à l'obligeance de M. delaSicotière, avocat, d'Alençon, la connaissance d'une lettre écrite le 7 février ■1 784, par Des-Madeleines à Valazé, sur cet intéressant sujet; elle apprend que celui-ci avait ouvert une souscription dans le Perche pour couvrir la dépense de l'aérostat ; malgré les annonces, la souscription ne fut pas remplie ; on comptait sur trois cents souscripteurs à J 2 livres, on n'en eut pas trente. Je donnerai à l'ippg^iÆce (G) un extrait de cette lettre curieuse , surtout par la date du 7 février, puisqu'elle suivit à cinq mois de distance l'expérience de Versailles (25). Je suis disposé à croire, comme M. de la Sicotière, que Conté,
en allanl de Saint-Cénery à Aiiinni et aux Geneties^ eut souvent Foccasioii de connaitre les projets qui occupaient Dufriclie-Valazé; de là^ peut-être^ ce ballon lancé à Séez du haut de la cathédrale et qui causa dans la campagne une vive émotion.
On excusera cette digression ^ qui contribue à expliquer la position de Conté à Meudon ; il était efléctivement des premiers qui eussent étudié la pratique des ballons.
La création du corps des aérostiers fut d'abord très-secrète; ce corps était composé de cinquante jeunes gens. On entretenait à Meudon un ballon captif de ^ 0 mètres et demi de diamètre ; on Félevait pour les exercices à i 50 mètres environ et jusqu'à 250; ilpouvaitrecevoirvingtpersonnes. On y prépara quatre ballons pour les dilFéreiites armées de la République ^ l’ Entreprenant pour l'armée du Nord^ pour l'armée de Sambreet Meuse^
l'Hercule et l'intrépide pour l'armée du Rhin et Moselle^ et plus tard un autre pour l'armée d'Italie. Guyton-Morveau donnait quelques soins à l'établissement de Meudon d'autant plus volontiers qu'il avait fait lui-rmême^ dans l'origine^ des ascensions à Dijon (le 25 avril et le 12 juin 4 784). Lomet, l'adjudant général^ y fut envoyé pour faire des expériences sur la possibilité de lever des plans en ballon.
Un triste accident^ liélas! vint quelque temps interrompre les travaux incessants de Conté à Meudon. Il était dans son laboratoire^ occupé d'une expérience nouvelle sur Uaction réciproque des gaz et des vernis. Plusieurs matras étaient remplis des différents gaz en expérience; une lumière était dans le laboratoire, mais à Fexfrémité. Il débouclia Fun des matras. Malgré F ordre qu'il avait donné, la porte était restée entr'ouverte; le courant d'air porte le gaz hydrogène jusqu'à la lumière. Aussitôt éclate une violente explosion; il a le visage couvert des éclats de verre; on entre, on le trouve dans un état déplorable, la face et les mains tout ensanglantées.
Ses élèves et ses amis étaient plongés dans la désolation; on envoyait tous les jours du Directoire pour savoir de ses nouvelles. Bientôt on acquiert la douloureuse conviction qu'il a perdu Fœil gauche. Pendant tout le traitement, il manifestait la plus parfaite résignation et la plus grande douceur. La plaie était à peine cicatrisée, que Conté reprit ses travaux. C'est alors que le Directoire le nomma chef de brigade d'infanterie commandant les établissements aérostatiques (24).
On avait proposé de former à Paris un dépôt central de machines, outils et instruments des arts et métiers divers, épars sur plusieurs points
de la capitale. Le gouvernement adopta ce plan et créa le Conservatoire des arts et métiers. Conté fut mis à la tête avec Yandermoiide et Leroy; plus tard ces deux derniers furent remplacés par Molard et Montgolfier . Telle est F origine de ce grand établissement qui est devenu depuis une liante école industrielle^ qu'ont illustrée^ qu’illustrent encore les plus savants professeurs ^ dans toutes les brandies de la teclinologie. Dans le principe, les trois chefs de F établissement portaient le titre de démonstrateurs au Conservatoire des arts et métiers.
Depuis longtemps, Conté travaillait à un nouveau genre de couleurs, pour la peinture à Fhuile, pour le pastel, la miniature, le lavis, enfin pour Fémail, Ses produits étaient déjà assez avancés pour que Fourcroy les ait vantés dans un rapport fait, à la Convention nationale, sur les progrès des arts pendant la révolution. On regardait ces couleurs comme très-solides et presque inattaqualités , le blanc surtout (25) , qui avait résisté complètement pendant vingt-cinq ans à Faction de Fair et de la lumière. On verra bientôt pourquoi cette œuvre est restée inachevée (26).
Il présenta, le 44 germinal an VI (avril 4798), à F Institut, un baromètre presque absolumen nouveau pour la conception. Frappé de Fincon-
vénient que présente le baromètre ordinaire pour sa fragilité^ il imagina de substituer^ à la mesure prise sur Féchelle de la colonne de mercure, le poids du mercure qui peut s’écouler quand la colonne atmosphérique diminue, ou, en d’autres termes, de substituer, à la mesure de la colonne de mercure, le poids du mercure même qui sort du tube lorsque le baromètre descend. Déjà des expériences avaient été faites en présence de Guyton, Leroy et Tessier. L’instrument consiste dans un tube de fer cylindrique d’environ 9 décimètres de longueur. 11 est fermé en bas par une espèce de robinet; une ouverture d’un très-petit diamètre sert à l’écoulement du mercure lorsque le baromètre vient à descendre; une cuvette s’adapte au tube en s’y vissant. Avant d’opérer, on dévisse la cuvette et on la pèse; puis, si on se transporte sur un lieu élevé, on laisse couler le mercure; quand l’écoulement a cessé , on pèse de nouveau la cuvette : la différence des deux quantités indique le poids, et par conséquent la hauteur de la colonne d’air existant entre les deux stations (27). La classe des sciences physiques et mathématiques nomma des commissaires , Charles, Leroy et Lefevre-Gineau pour lui en rendre compte; ils trouvèrent à ce baromètre des avantages précieux, surtout sa
solidité et la facilité du transport ; mais ^ à la date du rapport (le 1 1 prairial de Fan vi^ voir dppendice{y^] , riiistrument avait cessé d’être à leur disposition par suite d\in événement imprévu ^ d’une circonstance extraordinaire dont j’ai maintenant à rendre compte; ils ne purent donc continuer les expériences et firent décider seulement que Ton construirait un instrument semblable» L’événement dont il s’agit est de ceux qui ne se reproduisent pas deux fois dans un siècle; nommer l'expédition d' Égypte ^ c’est dispenser^ pour ainsi dire^ de toute explication. Ceux qui avaient conçu une entreprise aussi hardie^ aussi vaste dans ses proportions^ dans ses développements et dans sa double destination^ ne pouvaient se passer d’un homme organisé comme Tétait Conté. Cet homme, qui, suivant le mot de Monge, avait toutes les sciences dans la tête et tous les arts dans la main , cet homme éminemment pratique, inventeur par nature, et dont la tête était en perpétuel état de création , cet homme était indispensable là où il fallait pour ainsi dire tout créer. Il accepta donc la mission que lui donna le Directoire, quittant tout, sacrifiant ses travaux commencés, sa place du Conservatoire des arts et métiers, abandonnant des intérêts majeurs, enfin une femme et une fille chéries. 11 se trouvait .
il est vrai ^ dédommagé en partie par la confiance du général Bonaparte ^ par Bespoir de servir la patrie plus glorieusement encore que par le passé. D'ailleurs on ne F enlevait pas tout à fait à son institution favorite de Meudon; il F emportait^ en quelque sprte^ avec lui. Il partait comme chef du corps des aérostiers , avec Félite de son école et les instruments aérostatiques (28).
Dans la pensée des auteurs de F entreprise on devait porter les arts de F Europe chez un peuple demi-barbare et demi-civilisé^ sans industrie^ sans lumières scientifiques ; Conté dut emporter avec lui des assortiments d'ustensiles^ d'outils^ d'instruments et d'équipages.
L'histoire de Pexpédition est trop familière à tout le monde pour qu'il soit permis d'en rappeler les phases^, les circonstances diverses. Personne n'ignore les efforts que fit l'Angleterre^ dès les premiers jours ^ et même avant le départ de la flotte^ pour la faire avorter. Elle avait mieux compris que les Français eux-mêmes (du moins que ceux qui n'étaient pas dans le secret)^ pourquoi cette armée ^ formée à Lyon, s'appelait armée d'Angleterre.
Alexandrie était dépourvue de tout; Kléber y commandait. Il reconnut que, par l'effet d'une abondante rosée, les fusils se rouillaient dans l'es-
pace de vingt-quatre heures ^ et demanda à Conté le moyen de les préserver de la rouille ; Conté en bronza plusieurs sur-le-champ^ et son procédé fut mis aussitôt en usage avec le plus grand succès.
La flotte anglaise avait été aperçue ; elle menaçait la nôtre , embossée six lieues plus loin ; il importait de prévenir toute surprise ; Conté proposa d’établir une ligne télégraphique qui aurait averti l’amiral français à la première apparition de l’ennemi : l’avis fut négligé^ on sait le désastre qui s’ensuivit. Malheureusement une partie des instruments des arts^ encore déposés à bord de la flotte^ périrent dans cette catastrophe. Au moins, on profita de la présence de Conté pour établir au Phare d’Alexandrie des fourneaux à boulets rouges; il les construisit en deux jours; les vaisseaux de l’ennemi, jusque-là menaçants, disparurent; Alexandrie fut dégagée. C’était un important service; la place était sans fortifications et n’avait qu’une faible garnison : toute l’armée avait marché sur le Caire.
Bientôt Conté y fut appelé lui-même. L’Institut d’Égypte fut créé; il prit place dans la classe de physique avec Berthollet, Dolomieu, Geoffroy, Delile, Savigny, Champy, Larrey, Des Genettes et Descostils; il proposa d’établir, à l’aide des
aérostiers, des ateliers où Fou fabriquerait les objets nécessaires aux différents corps civils et militaires. Dès le 18 messidor an vi, le général du génie, Maximilien Caffarelli, au nom du général en chef Bonaparte, engageait Conté « à ob- » server tous les procédés d'art mécaniques et )) chimiques employés dans le pays, à recueillir » les notes et les dessins relatifs à cet objet, et à » introduire les perfectionnements que lui sug- » gérerait son génie inventif. » Le 5 complémentaire de la même année, le général le charge de la direction des travaux de mécanique ; la lettre de service porte ces mots : « L'étude approfondie » que vous avez faite des arts a porté le général )) en chef à vous confier cette mission. » Malheureusement , deux ou trois accidents fâcheux , Fincendie de la flottille sur le Nil , la perte du vaisseau le Patriote (29) et la révolte du Kaire avaient achevé de détruire les outils et les instruments. Les dernières caisses arrivées d'Alexandrie avaient été par malheur portées à la maison du général Caffarelli, quand les révoltés s'emparèrent de cette maison, le 50 vendémiaire an vu. Ils pillèrent ces caisses et les livrèrent à la destruction. Aussi, quand te général en chef Bonaparte revint en ville, et apprit cette triste nouvelle, il en fut vivement affecté , et s'écria : « Qu'allons-
» nous faire maintenant? Nous n’avons pas même d’outils. » Conté, présent, répartit : « Eh ùien, nous ferons les outils, » Et il fit comme il avait dit.
Effectivement, avec une activité incroyable, et secondé par de zélés collaborateurs du corps des aérostiers, tels que le chef de bataillon Coutelle, MM. Lhomond et Plazanet, MM. Adnès, Lenoir, Eouquet, Hérault et autres, il vint à bout de fabriquer des instruments, des ustensiles, des outils, des machines de tout genre. Il fit des moulins à vent pour la mouture du blé, des appareils typographiques, d’autres pour la fabrication de la poudre , des machines pour frapper la monnaie, des sabres pour l’armée, des instruments pour les ingénieurs.
J’ai parlé ailleurs de l’épisode de la révolte du Kaire et il est peu nécessaire ici d’y revenir (50) ; cependant je ne puis m’abstenir de citer la conduite habile et courageuse de Conté et de ses collaborateurs dans ces horribles journées. 11 fallait protéger les ateliers de mécanique contre l’invasion d’une population furieuse et fanatique, cernant nos maisons de tous les côtés. Ainsi que faisait Monge, à la maison voisine, c’est-à-dire au palais de l’Institut, Conté opposait des moyens de résistance et distribuait les postes aux aérostiers. On tint bon près de trois journées et rien ne
fut perdu. Plus tard^ il eut encore une occasion de défendre avec succès ses ateliers^ et Kléber voulut reconnaître son courage et son mérite par . un sabre ddionneur. Ce sabre est aujourd'hui conservé parmi des arrière-petits-fils de Conté.
On peut difficilement se faire une idée juste de F activité qui régnait dans les ateliers de mécanique. Ces ateliers étaient contigus au palais de Finstitut d'Égypte ^ de manière que Conté pouvait communiquer à tout instant avec Monge ^ Bertliollet^ Costaz^ Former et les autres physiciens et chimistes de Finstitut^ indépendamment des séances périodiques auxquelles il assistait avec assiduité^ prenant meme une part active aux travaux^ comme à un délassement.
La fabrication du pain pour F armée était un objet de première importance; il s'occupa de l'améliorer avec une commission spéciale; les hôpitaux demandaient aussi des appareils et des ustensiles de chirurgie. Il fallait aux ingénieurs et aux astronomes des lunettes; aux dessinateurs des compas et des crayons ; aux naturalistes des loupes et des microscopes; il fit tout cela au milieu d'incroyables difficultés. Il lui fallut créer aussi des fonderies^ fabriquer de l'acieig même des cartons et des tissus vernis. Sans ses profondes connaissances et son habileté pratique en méca-
nique et en cliimie^ aurait-il pu réussir? On peut en douter; mais certainement^ il ne l’eût pas tait aussi promptement. Or, dans chaque occasion, le salut de la colonie imposait l’urgence.
Il avait emporté un ballon de Meudon, celui qui servait aux expériences de Técole; il projetait d’en faire divers usages, mais il se borna d’abord à établir une mxontgolfière pour les fêtes publiques : elle fut lancée au milieu d’une foule immense de peuple.
On connait le flegme étonnant des Orientaux : ils ont pour habitude de ne s’étonner de rien, en apparence du moins , tellement que les miracles des arts, par exemple les prodiges que la mécanique enfante dans nos théâtres , semblent les laisser insensibles.
11 en fut ainsi au Kaire, le 20 frimaire an vu, quand la machine aérostatique partit de la place Ezbékyeh du Kaire , en face de cent mille de ses habitants; et cependant le ballon s’éleva à une hauteur telle que nul œil ne pouvait plus l’apercevoir. Il en fut encore ainsi lorsque, à la demande du général en chef Bonaparte, Berthollet lit des expériences de physique et de chimie devant les plus doctes des ulémas. Loin de s’étonner des métamorphoses, des changements subits de couleur, des effets du fluide électrique, etc..
ils afTirmaient que loiit cela était écrit dans le Koran. Ils soutinrent un jour au général en chef luimême qu'on trouvait tout écrit dans le saint livre jusqu’à la fabrication de la poudre et des canons.
La première montgolfière fabriquée par Conté en Égypte fut lancée à l'occasion de la fête anniversaire du 1"' vendémiaire ; on voulait frapper F imagination des Égyptiens : ils eurent d'abord grand'peur^ et se mirent à prendre la fuite. La macbine avait 4 2 mètres de diamètre; mais^ comme elle était en papier^ elle ne put résister à la pression de F air; le ballon fut déchiré et le réchaud l'enflamma. Quand les Égyptiens le virent descendre tout embrasé^ ils conclurent que c'était une machine de guerre inventée par les Français pour mettre le feu dans les villes ennemies.
Une seconde montgolfière fut aussi lancée sur la place Ezbékyeh^ pour F anniversaire de la bataille de Rivoli ^ le 25 nivôse an vu ; elle était en toile : elle avait 4 de diamètre. L'ascension fut parfaite^ et le succès complet. On ramena la machine intacte du fort Dupuis dans les ateliers de mécanique. Cette fois les habitants, depuis les ulémas qui passent pour les plus instruits, jusqu’aux derniers des citadins, ne montrèrent aucune surprise à cette ascension majestueuse. On vit même des individus traverser
F immense place sans lever les yeux un seul instant pour regarder la marche du ballon. A la peur que la machine avait causée la première fois^ succéda^ celle-ci;, Finsouciance la plus absolue (54).
J'ai parlé du baromètre de Conté soumis à FInstitut national : il bavait emporté avec lui. Avec cet instrument;, Conté mesurait les plus petites différences de pression atmosphérique^ et par suite les plus petites différences d'altitude. L'expérience en fut faite plusieurs fois : une grande élévation;, celle de la grande pyramide de Gyzéh^ fut mesurée par Conté à Faide de son baromètre. Il trouva 428 pieds ^ ce qui est trèsexactement la mesure qu'on avait trouvée par des instruments de géométrie (52).
Conté imagina encore un télégraphe pour obtenir promptement au Kaire les nouvelles de Syrie et d'Alexandrie ; le souvenir du combat naval d'Aboukir faisait sentir la nécessité de cette mesure. La construction commença : la marche rapide des événements ne permit pas d'achever l'œuvre complètement; on verra plus bas en quoi consistait le système simple et ingénieux de Conté ; j'en ai extrait la description^ littéralement;, d'un mémoire de feu notre ami et compagnon de voyage Dubois Aymé. [Appendice F bis.)
Le départ du général Bonaparte arrêta bien
des améliorations^ suspendit bien des ouvrages. Que de projets alors restèrent avortés ! C'était pour Fennemi un grand succès de n'avoir plus en face un tel homme; bientôt commencèrent des attaques incessantes^ et des Osmanlis^ et des Arabes du désert, et des hommes de la Mecque, sans parler de F ennemi permanent, de F armée des Mamlouks. Ajoutez que toutes ces forces et celles de la révolte intérieure étaient pour ainsi dire dans la main de l'Angleterre, le plus puissant de tous ces ennemis. Il fallut l'héroïsme de l'armée française pour ne pas se décourager, que dis-je! pour ne rien perdre de sa fermeté devant tant de périls.
Toutefois, chaque événement donnait à Conté Foccasion de rendre de nouveaux services, et jamais il ne reculait devant un devoir. L'armée allait s'embarquer : il manc}uait des tonneaux à bord des navires pour la provision d'eau; Conté imagina des réservoirs en plomb , sortes de citernes qui auraient conservé F eau beaucoup mieux que des futailles. L'affaire brillante d'Héliopolis remit tout en question, surtout le départ de l'armée, et Conté dut' retourner cF Alexandrie au Kaire pour rétablir les ateliers de mécanique abandonnés. Le 5 floréal an vni , Kléber lui écrivait : « J'ai reçu , mon l)ien cher et précieux
» Conté^ votre lettre du 22 du mois dernier « Tout » doit prendre un nouvel élan ^ une nouvelle vi- )) gueur ; la foi punique nous environne de pièges ;
)) nous les francliirons par notre activité et notre )) courage. Vous savez combien je vous suis atta- )) clié. )) C'estdanscettecirconstancequ il dut se livrer à une opération encore plus utile^ et plus difficile peut-être que toutes celles quTl avait accomplies depuis trois ans. L'armée manquait d'habits ^ il n'y avait plus de draps ^ le commerce n'en apportait plus ^ le blocus anglais était rigoureux. Le climat défendait d'habiller nos soldats en simple toile. Créer, improviser une fabrique de draps, vêtir toute une armée dans un pays sans ressources, quelle entreprise! Conté en vint à bout. Si les magasins étaient épuisés, son génie ne l'était pas. îl établit des métiers à foulon en nombre suffisant. Comme on fait dans le pays, à l'usage des dernières classes, une étoffe de laine claire, très-grossière, à tissu lâche, il la transforma en un drap solide, qui , même en Europe, n'eùt pas été jugé de dernière qualité.
11 serait impossible de tracer un tableau complet de tout ce que Conté a fait en Égypte pendant les trois années et demie cju'a duré l'expédition française; il passait continuellement d'une opération à une autre; tous les jours c'était un be-
soin nouveau;, une nécessité imprévue^ il était prêt à tout appel. Jamais on ne le vit reculer devantune demande^ une commission imposée^ une invention à faire : c’était toujours l’homme à qui plusieurs années auparavant l’on avait commandé des découvertes et qui avait obéi.
Le spectacle des ateliers de mécanique du Kaire^ des arts de la civilisation transportés sur une terre presque barbare^ finit par exciter de la curiosité dans l’esprit des indigènes. Bientôt mêmC;, leur attention se fixa sur ces travaux sur les arts de l’Europe et il leur vint dans l’idée de les imiter; les Égyptiens sont si adroits dans l’imitation ! On sait ce dont sont capables les Chinois et les Orientaux en général. Conté aurait promptement fait école si rexpédition eût duré; c’était là précisément run des objets de l’expédition la civilisation des bords du Nil.
Conté fit à son tour une étude suivie des procédés des Égyptiens; tout imparfaits qu’ils sont;, comparés avec les arts de l’Europe^ ils offrent parfois des idées originales qui ne sont pas à dédaigner : ainsi , pour n’en citer que deux exemples ^ les fours à poulets et les moulins à plâtre (55). Conté se livra encore avec une admirable assiduité à l’observation des ateliers égyptiens du Kaire ^ et il revint pour ainsi dire à Eâge de ses premières
années. Il avait perdu un œil^, mais non pas son talent de peintre^ non pas son excellent coloris.
A dix-huit ans il faisait des portraits de grands personnages : aujourddiui^ il faisait encore des portraits^ mais c'était en quelque sorte le portrait des arts eux-mêmes; non pas quAl négligeât le caractère et la physionomie^ au contraire; mais chaque tableau était une scène bien autrement complète et difficile à rendre. Il fallait figurer savamment chaque mécanisme de manière à en faire voir le jeu ^ sans parler des détails et de tous les accessoires ^ bien souvent compliqués; c'est ce qu'il a fait avec un succès merveilleux. Le nombre des scènes qu'il a ainsi peintes à Y aquarelle est de près de cinquante^ sans parler des costumes. Toutes sont de petits tableaux achevés; la vivacité et la fraîcheur du coloris y disputent avec la naïveté des attitudes et la vérité des détails. Aujourd'hui^ après un demi-siècle^ ces couleurs à l'eau semblent aussi vives que le premier jour.
Sans doute ^ on peut être surpris de cette admirable conservation ^ qui prouve^ au reste ^ que sa promesse de procurer aux arts des couleurs inaltérables n'était pas vaine ; mais ce dont on ne saurait assez s'étonner, c'est que l'auteur, au milieu des soins dont il était accablé, ait trouvé le temps d'exécuter tous ces tableaux, si variés,
si chargés de détails! De quelle facilité merveilleuse était-il donc doué pour mener de front des travaux si divers ! Cela seul suffirait pour justifier ce qu'on a dit de son organisation exceptionnelle. Une collection de peintures aussi considérable aurait pu occuper un artiste tout entier ; et si Conté n'avait pas fait autre chose en Égypte^ on pourrait dire encore qu'il a bien employé son temps (54). Qu'on réfléchisse aussi à la chaleur accablante de l'Égypte ^ peut-être le pays le plus chaud de la terre : quelle énergie morale ne lui fallait-il pas pour résister à Faction énervante du climat! Savie laborieuse a été une perpétuelle application du principe de la vieille politique égyptienne;, principe qui nous a été révélé par Aristote : c'est que^ pour arracher les populations de l'Égypte à l'apathie ^ effet naturel d'un climat si brûlant ^ il fallait leur imposer le travail et l'activité physique. Delà ces ouvrages gigantesques qui confondent l'imagination et que nul peuple n'a égalés.
Conté était souvent chargé par le général en chef;, ou par le chef d'état-major^ de commissions imprévues qui obligeaient d'interrompre les travaux commencés ;, pour des soins plus urgents ; mais il reprenait ensuite les premiers^ et venait à bout de satisfaire aux uns comme aux autres; il en était de meme des travaux de l'în-
stitiit du Kaire ; on le nommait souvent commissaire pour F examen des questions soumises à ce corps savant par F administration. Il trouvait encore le moyen de lui communiquer des recherches de physique. Il F entretint plusieurs fois de son baromètre perfectionné.
Un fait peu connu doit trouver ici sa place. A F époque où le général Bonaparte se décida à passer en Syrie ^ tout le monde reconnut la difficulté^ sinon Fimpossibilité^ de faire traverser à de Fartillerie de siège le désert de sable qui sépare FAfrifjue de FAsie; Fartillerie fut embarquée ; on sait qu'elle tomba aux mains de Fen-
nemi Conté ^ qui avait sans doute remarqué
que^ malgré sa pesanteur et celle de sa charge^ le chameau pénètre peu dans le sable ^ à la différence de Fane et du cheval (ce qui tient à la largeur de son pied ) ^ Conté proposa de garnir les roues des chariots de jantes très -larges; les trains ^ au lieu de s'enfoncer dans le sable ^ auraient ^ pour ainsi dire , créé dans le désert une route praticable et facile. Lors du siège de Saint- Jean-d'Acre^ il ne manqua à la valeur bouillante de nos soldats^ que le secours de Fartillerie; si la ville eût été prise ^ qui peut dire les suites qu'aurait eues Fexpédition de Syrie ^ et jusqu'où serait allée F armée d' Orient victorieuse^ conduite
par un homme de guerre comme le général Bonaparte?
Un homme tel que Conté était trop nécessaire au service de F armée pour s’absenter du Kaire et quitter les ateliers de mécanique; aussi, lorsqif après le départ du générai Bonaparte on organisa deux commissions pour remonter le Nil jusqu’aux cataractes, étudier et décrire les monuments, les sites, les productions de l’Égypte moyenne et de la Haute-Égypte , ce fut pour lui un vif chagrin de ne pouvoir se joindre à ses collègues; il dut faire ce sacrifice au bien de la colonie; que de fois, au retour de ces expéditions scientifiques, je l’ai entendu exprimer son regret d’avoir été privé de ce beau spectacle de la Thébaïde î II eût certainement découvert quelque moyen rapide pour copier toutes les sculptures et les innombrables inscriptions qui recouvrent les temples et les palais antiques : qui peut dire les ressources qu’aurait fournies à notre exploration archéologique cet esprit inventif?
Ce qu’il fit en Égypte n’a jamais été mieux apprécié que par ces mots deChaptalécritsà Conté, en Égypte, en i80l, par ordre du premier consul : « Le gouvernement, informé des services )) que vous rendez à l’armée d’Orient , me charge )) d’être auprès de vous f interprète de sa satis-
» faction. L'Europe vous devait des découvertes )) utiles^ rÉgypte vous devra presque tous ses )) arts. Telle est la destinée de cette précieuse » colonie que tout en elle tient du prodige; le )) génie et ITiéroïsme paraissent s'être réunis )) pour former des titres à l'admiration des peu- » pies. Il vous est glorieux d'attacher votre nom )) à tous les monuments qui doivent à jamais )) illustrer l'Égypte; il est permis de s'enorgueil- )> lir lorsque^ comme vous ^ on peut dire ^ j'ai » construit le premier moulin, j'ai formé la pre- )) mière fabrique, j'ai préparé le premier acier, » j'ai fondu le premier canon (55). « On jugera de son activité et de l'impulsion qu'il donna à tous les travaux par le tableau qui suit, et en offre le résumé en quelques lignes.
Dès la fin de l'an vi, les ateliers de mécanique de Conté avaient été organisés. Au bout de trois mois, on avait déjà construit un moulin à vent dans File de lioudah; des ordres étaient donnés pour en élever sur les hauteurs qui entourent le Kaire et Rosette : avant ce temps, on ne tirait aucun parti en Egypte des vents du nord, qui régnent pendant une grande partie de l'année. Au bout d'un an, l'on avait construit, dans les ateliers, des machines pour les poudrières, pour l'imprimerie, pour la monnaie, fabriqué du
carton des toiles vernissées et même de Faciei^ des macliiiies de précision ^ des instruments de géométrie ^ de topographie et d'astronomie ; d'excellentes lunettes sortirent de^ ateliers^ des lames de sabre de très-bonne qualité^ un martinet ^ une tannerie et jusqu'à des trompettes pour la cavalerie. La poudrière établie à Roudah par Conté et Champy eut un succès complet. Dans son ordre du jour de fructidor an viii;, le général en chef se plut à reconnaître que la poudre était d'excellente qualité^ qu'elle portait plus loin que la poudre de France;, et il leur adressa des remercîments publics^ ou plutôt un hommage éclatant pour les services rendus à l'armée. On fabriquait mille livres de poudre par jour (56).
Conté faisait partie de presque toutes les commissions d'utilité publique ; membre de celle qui était chargée d'améliorer la fabrication du pain, il fit une machine pour le lavage des grains et l'exécuta lui-même. Il fut encore membre de la commission des renseignements sur l'état moderne de l'Égypte^ et chargé de ce qui regardait l'agriculture^ l'industrie et le commerce; conseiller au Conseil privé; membre de la commission pour les recherches utiles à la marine, et de celle pour les fêtes publiques. En cette der-
ni ère qualité^ il présida aux solennités de la fête funèbre pour les obsèques de Kléber.
En perdant Kléber^ Conté perdait plus qu'un appréciateur; la fatale catastrophe qui privait F armée de son glorieux chef^ enlevait un ami à Conté : celui-ci fut chargé par le général Belliard^ par un ordre du 18 messidor an ix, d'un triste devoir; savoir^ de disposer le cercueil de manière que les restes du héros pussent être transportés en France.
Il faisait de temps en temps ^ comme je l'ai dit, des lectures à l'Institut d'Égypte; il communiqua une fois un mémoire (57) sur la mesure de l'inflammabilité de la poudre , à l'aide d'une machine servant à mesurer des intervalles de temps très -courts; l'expérience en fut faite en séance publique.
Conté revenu en France, le premier consul s'empressa de tenir sa parole; il envoya près de lui le général Belliard , chargé de demander quelle récompense il désirait pour les services rendus à Farmée d' Orient. Pour toute réponse. Conté lui dit : Je désire que ceux qui ont servi sous mes ordres reçoivent de l'avancement.
Nous voici arrivés à la troisième phase de la vie scientifique et artistique de Conté, malheureusement î)ien courte, mais non moins féconde
que les autres. Dès le commencement de Fan FEgypte avait été évacuée. L'issue de Fexpédition le rendait à ses études et à ses goûts favoris^ en même temps qu'elle reinlait à la France un homme éminent; plusieurs charges l’attendaient ^ et d'abord sa part dans F administration du Conservatoire des arts et métiers. îl n'y avait pas encore d'enseignement organisé, mais il fallait compléter le dépôt des machines. Nommé membre du bureau consultatif des arts et manufactures , établi au ministère de l'intérieur, il avait une multitude d'avis à donner, tantôt sur les demandes de brevets d'invention, tantôt sur une foule d'objets d'art pour lesquels on sollicitait les encouragements du gouvernement, tantôt sur le mérite relatif des procédés entre lesquels il fallait se décider pour l'usage des services publics. L'impartialité de ses jugements était tellement connue que jamais ils ne furent l'objet d'une réclamation. En effet, il connaissait si bien tout ce qu'on avait fait dans les arts , qu'on pouvait s'en rapporter sans crainte à ses décisions : d'ailleurs son intégrité, son désintéressement, aussi bien que ses lumières, étaient une garantie parfaite de l'équité de ses jugements.
Ici se présente encore une circonstance mar-
qualité de îa vie de Conté. On allait fonder une institution nouvelle^ une société libre ^ qui se donnait pour mission d'encourager et d'améliorer l'industrie nationale. Tout ce que Paris comptait dliommes distingués par leur patriotisme et leurs lumières , tous les amis du progrès , tous les citoyens cliercliant à adoucir le sort des classes laborieuses se réunirent d'un mouvement spontané, fait pour honorer cette époque, déjà si marquante par elle-même : cela se passait en l'an x (1802). Dire l'enthousiasme qui présida à cette formation serait impossible ; au lieu de chercher à le peindre, il suffira de nommer les personnages qui firent le noyau de la Société d'encouragement, du moins plusieurs d'entre eux : dans le gouvernement et l'administration, c’étaient le premier consul Bonaparte , les deux autres consuls et Chaptal, ministre de l'intérieur; Sieyès et François de Neuchâteau, sénateurs; Fourcroy, Portalis, Régnault de Saint-Jean-d'Angely, de Gérando , Louis Costaz , Mathieu de Montmorency , Pastoret , Champagiiy et Bigot - Preameneu, conseillers d'Etat; Say et Benjamin- Constant, tribuns; le général Lafayette, Camille Jordan , Benjamin Delessert , etc. Dans les sciences, outre Chaptal et Fourcroy, c'étaient Monge, Cabanis, Guyton de Moi veau, Laplace,
lierUiollet^ Yauqiieîiii^ Molard^ Montgolfier^ Cels^ deCandolle, Parmeiitiei% Proiiy, Bardel, Bosc,Hiizard^ Lasteyrie, etc.^ (58); en un mot, presque tout cequdly avait ddliiistraüons politiques et scieiiti- Piques en France. Tout le monde sentait le îjesoiii de tirer Findiistrie de Fornière où elle se traînait depuis longues années; ce que ne pouvait F autorité supérieure, une association indépendante, puissante par ses ressources personnelles , pouvait le tenter. Le mouvement qui porta tous les bons citoyens à s'unir dans cette bonne pensée fut pour ainsi dire électrique, et, d'un bout à l'autre de la France, on comprit qu'il fallait quelle s'alfrancliît du lourd tribut qu'elle payait aux étrangers. Aussi, quels progrès ii'a-t-oii pas faits dans cette voie depuis -1802 ! Mais ce n'est pas le lieu de les raconter; qu'il suffise de dire qu'une réunion où se trouvait Moiitgolfier ne pouvait se passer de Conté ; que Conté ne pouvait se séparer de ses amis et compagnons de voyage d'Égypte, Monge, Bertlioîlet, Costaz, sans parler du général Bonaparte devenu premier consul, ou plutôt l'arbitre de nos destinées.
Le retour de l'expédition d'Égypte coïncidait avec la formation de la Société d'encouragement; Conté arriva donc à temps pour s'inscrire au nombre des fondateurs, et à peine commencé-
rciil les travaux qu'il se fit l’emarqiier parmi les plus actifs. Qu’on prenne lecture des quatre premières années du Biiiletiii de la Société^ on verra fréquemment figurer son nom , soit pour des inventions à lui propres ^ soit pour des rapports sur les procédés soumis à son examen^ soit dans les discussions industrielles soulevées dans les assemblées du conseil d’administration. Je reviendrai bientôt sur sa participation (59).
Une seconde exposition des produits de l’industrie française allait avoir lieu ; le ministre Cliaptal ^ par une décision du 24 tliermidor an X ^ nomma Conté membre du jury chargé de prononcer sur les objets d’art admis à l’exposition.
Conté avait trop fait en Égypte^ était trop versé dans la pratique de tous les arts ^ pour qu’on négligeât un pareil talent^ quand il fut question de publier les résultats de l’expédition scientifique; c’est sur lui que le ministre Cliaptal jeta les yeux pour diriger cette vaste publication. Une commission de huit membres fut nommée ; il y entra comme commissaire du gouvernement^ chargé de la direction des travaux de gravure et d’impression. On était sûr qu’il inventerait quelque moyen de perfectionner et d’accélérer la gravure des planches; on va voir que cet espoir ne
fut pas déçu. Les gravures étaient d'une dimension inusitée^ ayant à représenter des monuments gigantesques recouverts d\me quantité infinie de sculptures ^ de bas-reliefs^ de détails et d'inscriptions hiéroglyphiques; les unes étaient des vues pittoresques : il fallait y graver un ciel à nuances dégradées^ pour l'effet de la perspective aérienne ; les autres étaient des élévations et des coupes d' architecture géométrale : les façades et les profils devaient recevoir des teintes uniformes. Or, le temps, le travail et la dépense que devait coûter la gravure exécutée à la main , au burin ou à la pointe sèche , étaient faits pour elfrayer. Mais comment s'affranchir de la nécessité de graver ces ciels et ces teintes nécessaires à l'effet des planches? Cela était impossible. Conté se posa donc ce problème : couvrir les planches de teintes uniformes, ou dégradées suivant une loi donnée, et cela avec une dépense minime.
Tout autre, sans doute, aurait reculé devant un problème pareil; quant à lui, il se mit résolument en devoir de l'attaquer, et la solution ne se fit pas longtemps attendre. La mécanique seule pouvait la procurer : il imagina et construisit de sa propre main une machine à graver, qui traçait et gravait sur le cuivre toutes les lignes demandées, à un intervalle et une largeur variables,
pouvant donner aux tons tous les degrés d'intensité. Si la précision et la pureté ne laissaient rien à désirer^ si la régularité était supérieure à ce que peut faire de mieux la main la plus exercée^ d'autre part la rapidité d'exécution était infiniment plus grande ^ avantage immense dans une entreprise aussi vaste et dispendieuse^ et de si longue haleine !
C'était là un nouveau service rendu à la fois à rÉtat^ aux sciences et aux arts; un tel présent, gratuitement offert par un inventeur à rindustrie française, eût suffi pour lui assurer une reconnaissance durable, mais celui-là ne comptait jamais avec le bien public. Il livra son invention aux arts, et ils ne tardèrent pas à s’en emparer, non-seulement pour le dessin et la gravure artistiques, mais pour la fabrication et rimpression des étoffes et toiles peintes (40).
L'économie procurée par la machine est incalculable. Conté avait prévu toutes les applications qu'on pouvait en faire; il exécutait déjà des lignes tendant à un point, aussi bien que les lignes parallèles; il obtenait des différences d'intensité dans une même ligne , des courbes aussi bien que des lignes droites, enfin tous les effets de la gravure au burin, à la pointe sèche ou à l'eau forte, opérant indistinctement,
OU sur le cuivre avec la pointe d’acier^ ou sur le vernis avec un diamant.
La machine à graver était un bienfait inappréciable pour Findustrie comme pour les beaux arts. Sa propre main bavait exécutée"^ c'est aussi sa main qui la faisait manœuvrer.
Tout était neuf dans cet ingénieux instrument, et cependant il sortit, presque parfait, de la tête de celui qui bavait imaginé. Loin de spéculer sur cette découverte, comme tout inventeur eût pu le faire à sa place bien légitimement, il applaudissait et aidait aux applications que déjà les artistes et les industriels se préparaient à en faire. Des propositions pécuniaires lui furent adressées, il les repoussa toutes, elles ne pouvaient convenir à un homme d'un zélé aussi pur et si désintéressé.
L'économie que Conté a procurée au gouver” nement , par l'emploi de sa machine , ne peut être évaluée à moins de 2 ou 500,000 fr. On gravait, en deux ou trois jours, des fonds unis, des teintes en lignes tremblées ou ondulées représentant les eaux, et des ciels parfaitement dégradés, d'un mètre et plus d'étendue. Ces mûmes ouvrages, faits à la main, auraient demandé huit mois entiers [Ai],
Beaucoup d'applications que j'ignore ont été
faites de la machine à graver; je puis en citer une qui est fort simple^ mais dont le succès a été complet ; elle était nécessaire aux opérations du successeur de Conté;, pour la direction des travaux de gravure et d'impression de F ouvrage d'Égypte. Les peintures des monuments égyptiens consistent en figures^ instruments ou sujets diverS;, se détachant sur un fond jaunâtre ou couleur de chair^ qui contribue beaucoup à l'harmonie de l'ensemble. Lldée nous est venue de tracer à la machine^ sur un cuivre spécial un fond de lignes très-fines et assez rapprochées; puis de l'imprimer en coït leur» Sur la feuille ainsi couverte;, on a imprimé le sujet de la planche gravée ;, figures ou instruments ^ et le fond ;, ainsi imprimé d'un ton léger^ a fourni l'aspect d'une belle teinte ;, plus égale que celle qu'on aurait mise au pinceau ;, et cela sans que les tailles soient perceptibles à l'œil. Ce procédé a épargné beaucoup de dépenses et procuré un résultat ne laissant rien à désirer.
Vainement a-t-on dit que la machine à graver était une invention anglaise. Les produits de la machine de Conté ^ obtenus dès 1805, n'avaient jamais apparu nulle part. En outre , la famille de Conté peut fournir la preuve qu'il avait fait une machine pour la gravure avant l'expédition.
C"est à remploi de la machine à graver qu'il faut attribuer le progrès rapide que fit l'exécution de l'ouvrage sur l'Égypte pendant les premières années. Les ateliers de gravure étaient établis au Louvre. C'est là que vint un jour^ en 805 ^ un illustre voyageuiy le baron de Humboldt, arrivant du Nouveau-Monde ; il applaudit cordialement à la richesse des portefeuilles qu'on avait apportés des rives du Nil^ et où se trouvait fidèlement empreinte la majesté de leurs monuments anciens et modernes; c'est dès lors qu'il conçut cette opinion favorable qu'il a constamment professée pour les résultats scientifiques de l'expédition d'Égypte , étonné plus tard de l'opposition qu'elle rencontrait parmi nous^ chez plus d'un savant, chez plus d'un artiste. Plus de cent gravures de la plus grande dimension , déjà terminées , furent mises sous ses yeux ; c'est ainsi que la commission des sciences et arts d'Égypte fut en mesure de présenter à l'empereur Napoléon, dès le P" janvier 1808, près de trois volumes delà description de l'Egypte. Mais n'anticipons point sur les événements.
Revenons à la Société d'encouragement, reportons-nous à l'origine de sa formation. Qui pouvait être plus utile que Conté aux vues patriotiques et généreuses des fondateurs? Il prit une
part active aux travaux ; le nombre est grand de ceux auxquels il se livra comme inventeur^ et quelquefois comme rapporteur : arts mécaniques, arts économiques , arts chimiques et physiques , il embrassait tout en quelque sorte. Dans la première catégorie , c'étaient la machine à broyer le plâtre , remploi de la force des vagues de la mer comme moteur pour élever beau dans les marais salants (42), les machines d'irrigation, une machine hydraulique sans piston ni soupape, la remise à neuf des limes, les crayons encore améliorés, la machine à graver, le dressement des surfaces planes sur les matières les plus dures , les ballons-télégraphes ; dans la seconde , les poêles perfectionnés, les filtres, les poteries, un nouveau mode de chauffage ; dans la troisième , la préservation de la rouille , les essais sur la fabrication du flint-glass, celle du fer-blanc, le travail du fer en général, le baromètre en fer; enfin, un électromètre, un hydromètre et un pyromètre qu'il avait imaginés.
Le moyen qu'il a indiqué pour empêcher l'oxydation des métaux et préserver de la rouille le fer, le cuivre, etc., est décrit au tome premier (F" année) du Bulletin de la Société d’ encouragement, page 4 65. Toutes les autres communications n'ont pas été publiées dans ce recueil industriel , par
exemple^ ce qui regarde les filtres^ les lliiil-glass^ les limes ^ les surfaces planes^ les instruments de physique^ la télégraphie^ les poteries^ etc. Cependant ^ dans son rapport sur les hydrocérames de M. Fourmy (îf année page 495)^ if donna de bonnes observations sur les bardaques ou poteries réfrigérantes de FÉgypte ; il s'occupa aussi de Fanalyse de ces bardaques. Mais on trouve au Bulletin la description ou les notices sur un poêle économique (IP année ^ p. 1 96) ; sur une machine pour Farrosage (IIP année^ p. 20^ 55^ 75 ) ; sur les crayons (Vf aniiée^ p. 4 1 7 ; XIIP année, p. \ 90 ; XIV" année ^ p. 14 0); sur le baromètre en fer (ÏX® année^ p. 544; XP année/ p. 57; XIV® année^ p. 5^ etc.); sur les machines à graver (XXIP année^ p. 4 69^ etc.). La machine hydraulique sans piston fut expérimentée publiquement dans la séance du 42 vendémiaire an xii^ et ses résultats constatés. Le dernier rapport auquel Conté ait coopéré est relatif aux tissus métalliques : il date de septembre 4 805 , deux mois avant sa mort.
En complétant le tableau succinct des travaux de Conté à la Société d’encouragement^ j’ai laissé en arrière une création qui lui fait honneur; cet honneur est partagé^ il est vrai^ par Louis Costa/^ vice-président de la Société^ et son collègue
à rinstitut cFEgypte. Le gouveriiemeiit avait décidé rétablissement de plusieurs écoles d'arts et métiers; ces deux savants furent chargés par le ministre Chaptal (45) d'instituer et* d'organiser la première de ces écoles à Compiègne. Le but de cet établissement était de faire d'habiles contremaîtres^ et de peupler un jour les ateliers de France de chefs expérimentés^ munis des connaissances mathématiques^ physiques et chimiques indispensables. Comme toutes les créations ^ celle-là rencontra et devait rencontrer plus d'une difficulté^ mais l'habileté des commissaires triompha de tous les obstacles. L'école de Compiègne^ transférée depuis à Châlons-sur-Marne^ est devenue le modèle des autres.
Le 6 ventôse an x (mars i 802)^ Conté avait présenté de nouvelles inventions à la première classe de l'Institut : c'étaient quatre machines hydrauliques pour lesquelles on nomma des commissaires : Coulon^ Prony, Berthollet^ etc. (44).
Il reste à dire un mot des télégraphes mobiles ou sans stations fixes. Il est des circonstances où il est impossible d établir des stations fixes : pour y parer^ Conté imagina de substituer un système de petits ballons captifs^ maintenus à la hauteur d'une trentaine de mètres; à ces ballons tenaient deux cylindres de taffetas noiiq pouvant se dévc-
lopper et se replier à F aide de ficelles rangées à terre suivant Fordre convenu pour les signes. Le correspondant élevait les ballons et développait les cylindres, selon les besoins de la transmission. Expérience faite, on reconnuttous les avantages de ce procédé, aussi ingénieux que simple et économique; en deux ou trois minutes, le télégraphe-ballon porta à dix lieues de distance la correspondance qu on avait dictée.
Tant de travaux eussent suffi pour mériter à Conté la distinction de la Légion dTionneur, quand même le général Bonaparte ne F aurait pas, comme on Fa vu, apprécié à Farmée d'Égypte, six ans auparavant; aussi Conté fut -il compris dans les premières distributions (le 5 frimaire an xii).
Lorsqu'il fut question d'élever un ballon pour taire des observations de physique et de météorologie, il fut naturellement chargé des dispositions préparatoires. Tout le monde sait que la célèbre ascension de Biot et Gay-Lussac eut lieu au Conservatoire des arts et métiers; le ballon que Conté avait rapporté d'Égypte fut celui qui sei’vit à cette expérience du 25 août 1804, qui marquera éternellement dans l'histoire des sciences.
En 4802 Conté avait perdu son frère cadet.
qui le secondait habilemeiil; à la nianufacture de crayons (45); en 1 804, il perdit encore sa femme, pertes bien doiilourenses pour lui , la seconde surtout : il en fut vivement alfecté (46). 11 avait dù à cette digne épouse plus d'un succès de sa vie : il les lui rapportait tous. Ce profond cliagrill le lit tomber d'abord dans une sorte de découragement : U n était plus ^ disait-il, stimulé par k désir de lui plaire. Ce nouveau malheur lui porta un coup mortel.
Toutefois, il lui restait sa fille chérie, si digne de la remplacer, de soulager sa douleur par des soins tendres et pieux, et un gendre qu'il aimait comme un fils, M . Humbiot, bien digne aussi de cette affection par ses talents et ses rares qualités. La santé de Conté commença alors à décliner, et cependant il continua à se livrer à ses travaux habituels avec le même courage. Le bureau consultatif, le Conservatoire des arts et métiers, la Société d'encouragement, surtout la direction de l'ouvrage sur TÉgypte , l'absorbaient tout entier. Malheureusement une affection grave, une maladie du coeur commençait à se déclarer chez lui : sourd aux prières de ses enfants, il travaillait avec la même assiduité. Au mois de septembre ^ 805 il continuait encore de le faire comme par le passé.
Je me souviens qu'à cette époque^ étant dans le jardin du Palais-National, comme je le reconduisais chez lui (il demeurait rue des Bons-Enfants, mJ), il me dit : « Je veux doterles arts d'une pa- )) leite inaltérable : nos grands peintres se servent » de couleurs mal préparées, qui s'altèrent mu- )) tuellement; le blanc, surtout, a peu de durée. » Dans trente ans leurs plus beaux tableaux au- » ront perdu toute leur harmonie. J'espère leur )) donner enfin des couleurs durables et un blanc )) qui gardera toujours son éclat (4 7). » Pourquoi faut-il que la mort soit venue interrompre ce beau projet? Conté ne promettait pas en vain; il eût tenu parole.
Il écrivait peu, sûr apparemment que tout était bien écrit dans sa tête ; mais s'il eût fait autrement , bien des idées heureuses , neuves et originales, nous auraient été conservées ; elles ont péri avec lui et sont perdues sans retour. L'espoir qu'avait eu sa famille d'enrichir les arts de quelques autres inventions de Conté ne s'est pas réalisé. On sait seulement qu'il avait conçu d'utiles projets et entrepris un grand nombre d'expériences (48). Comme lui, Montgolfier écrivait peu; il avait même de la répugnance à fixer ses idées sur le papier.
On assure que Conté avait essayé sur lui-même
Faction que les différents gaz exercent sur les poumons ; ces essais ont-ils contribué à la maladie organique à laquelle il a succombé (49)? On Fignore. Il mourut d\m anévrisme^ le 15 frimaire an XIV (6 décembre 1 805) ^ âgé seulement de 50 ans et 4 mois. Joseph Montgolfiei% né quinze ans avant Conté^ vécut encore cinq ans après lui; son frère Étienne mourut^ au contraire six ans avant Conté ^ pendant que celui-ci était au Kaire.
Il est facile de se figurer le deuil universel causé par la mort prématurée de Conté ^ surtout au sein de la Société pour Findustrie nationale; elle ordonna aussitôt que son portrait ou son buste serait exposé dans la salle des séances^ et chargea le secrétaire général ^ le baron de Gérando, de prononcer son éloge^ devoir dont il ne tarda pas à s'acquitter dans un discours des plus éloquents. Il écrivit également à sa fille une lettre où se peint la douleur générale. Plusieurs notices ont été écrites^ depuis^ en Flionneur de Conté. Celui qui écrit ces lignes après quarantequatre ans écoulés fit lui-même alors la première de toutes ces notices, qui lui fut demandée par Y Atlieuæiim ^ pour ce qui regarde les services rendus par Conté en Égypte (50). En écrivant aujourd'hui une biographie plus complète, il
craint^ ajuste titre ^ .d'être resté au-dessous de la tàclie qui lui a été marquée (51). 11 n'avait d'autre titre à la remplir que d'avoir connu Conté dès 1796 à Meudon^ de l'avoir accompagné en Egypte^ et de lui avoir succédé en 1807^ après notre savant et bien regrettable ami^ Michel-Ange Lancret , en qualité de commissaire du gouvernement pour la direction des travaux de l'ouvrage sur rÉgypte; enfin d'avoir été honoré de son amitié. Mais quelque imparfait que soit cet hommage rendu à une mémoire illustre^ il prouvera une fois de plus ce que peut ^ pour triompher de la mauvaise fortune^ le travail assidu secondé par une heureuse organisation ; il montrera tout ce qiCily avait de patrioticfue^ de noble et de pur dans l'armée d'Orient^ armée d'élite commandée par des héros; il vengera la nation française des reproches que lui adressèrent des ennemis injustes à l'occasion de cette glorieuse expédition. Si un monument public est bientôt élevé à Conté dans la ville de Séez (52) ^ si ce grand honneur est enfin décerné à sa mémoire^ il en rejaillira une grande partie sur l'expédition ellemême^ entreprise qui n'avait pas seulement un but politique et scientifique, mais qui devait encore étendre sur la terre d'Afrique le bienfait de la civilisation, et rétablir sur les bords du Nil les
droits de la justice et de rimmanité^ outragés par de cruels tyrans.
Cet honneur insigne et si bien mérité^ accordé à Conté par la ville de Séez ^ ne peut qu'exciter Fémulation et développer les vertus patrioti€|ues. Ce monument sera, pour ainsi dire, une leçon animée et vivante de désintéressement , de droiture et d'intégrité, de générosité etdedévoùment (55), de modestie et de simplicité, de bienfaisance et de bonté inépuisables. J'aurais pu citer de beaux traits qui peignent son caractère, si je n'avais craint d'abuser de la patience du lecteur : j'ai montré plutôt le savant que l'homme ; mais qu'on se garde de soupçonner chez lui ces sentiments de personnalité, qui déparent quelquefois la science la plus relevée. Conté était doué d'une belle âme, d'un cœur sensible autant que délicat, d'un caractère égal et serein; sa douceur était inaltérable; cet homme, que Berthollet appelait en Égypte l'âme de la colonie, la colonne de l'expédition, cet homme à conceptions vives et rapides, était en même temps celui des bonnes actions (54). Ferme et intrépide dans le danger autant qu'actif, persévérant et infatigable dans ses opérations et ses recherches scientifiques , il a réuni toutes les qualités , toutes les vertus privées et publiques qui font l'esprit émi-
neiit^ le génie supérieur et riiomme complet.
Son bonheur fut d'échapper à l'envie^ grâce à sa réputation d'équité^ d'impartialité et de désintéressement^ joints à une science profonde. Un tel homme méritait une plus lonpie vie : la mort impitoyable Fa frappé dans la force de l'âge et du talent; trop souvent hélas! la vie est tranchée de bonne heure chez les êtres organisés d'une manière exceptionnelle !
En présence de ce tableau^ bien qu'imparfait, de la vie, des travaux et des services de Conté, le pays qui lui a donné le jour sera lier de le compter au nombre de ses enfants ; tous ses compatriotes donneront leur concours ou leur appui au noble projet qu'a formé la ville de Séez de lui élever un monument public (55) : déjà, depuis longtemps, la Société d'encouragement a donné le signal, par son adhésion sympathique el spontanée (M).
JOMAUD.
(1) Il fût maire de sa commune dès l’institution ; il est mort depuis quelques années à l’âge de quatre-vingt-quatre ans^ laissant trois filles mariées.
(2) L’iiôtel-Dieu de Séez est de fondation très-ancienne , il remonte au commencement du xiir siècle, au delà de l’année 1208, date de la bulle de confirmation du pape Innocent III. L’établissement avait de grands revenus, il entretenait une école de charité. On y alimentait des vieillards. Il était sous la protection spéciale du saint-père.
(3) On verra plus loin que cette précieuse qualité fut une des causes de ses succès; dispensé de recourir à une main étrangère pour réaliser ses conceptions , il allait droit et vite à son but , et sans tâtonnements.
(à) C’est à huit ou neuf ans, et non à dix-huit ans, comme on l’a imprimé quelque part par erreur, qu’il fabriqua un violon sans aûtre outil qu’un couteau.
(5) Un vieillard de Saint-Cénéry, son cousin issu de germain, aujourd’hui âgé de quatre-vingt-deux ans, raconte qu’il avait habituellement l’air pensif, toujours occupé à combiner dans sa tête des idées et des projets, ou bien à les exécuter. « Tantôt il recueillait dans des bouteilles le gaz contenu » dans la vase pour faire des expériences ; une autre fois on » le voyait occupé à tracer sur le sable ce qui lui venait à » la pensée. Le dimanche, quand il venait du couvent chez » ses parents , il accrochait au rouet de sa mère de petites » pièces qui tournaient toutes seules, et lançaient une pluie
» de feu, et nous avions grand peur, dit le vieillard, qu’il » ne mît le feu à la maison. »
(6) M. des Genettes, curé des Petits-Pères , a bien voulu, à ma demande, interroger ses souvenirs, et il y a trouvé que le jeune enfant avait été conduit malade à i’Ilôtel-Dieu de Séez, et que c’est lors de sa convalescence qu’il fut remarqué par madame la supérieure pour son intelligence précoce.
Î1 ajoute que ses oncles, MM. Dufriclie , s’intéressèrent aussi à l’éducation de Conté et à ses progrès.
(7) Cette date de 1768 résulte de l’observation suivante. On trouve au dos de son portrait de l’abbé Éghose, les mots ^ suivants : peint à F âge de trente-deux ans, que l’on croit écrits de la main de Conté. Or on sait d’un autre côté, que l’abbé est né en 1736. Ce portrait, d’ailleurs, n’a pu être peint par Conté, non plus que les autres, qu’ après qu’il eût fait l’essai de ses forces aux panneaux de F Hôtel-Dieu; aussi dit-on, que le portrait de l’abbé Éghose fut son premier portrait. Enfin, la tradition vivante dans le pays, est que les panneaux ont été peints par Conté dans sa quatorzième année.
(8) Madame Conté était une très-belle personne; son visage portait un certain air de grandeur ; sa conversation était spirituelle et animée. On peut juger de sa physionomie par un beau portrait de la main même de Conté.
(9) Une branche des Brossard comptait des gentilshommes verriers : on sait que ces messieurs étaient en sabots la semaine, et le dimanche l’épée au côté avec l’habit brodé. Plusieurs d’entre eux eurent un commandement à l’armée de Coudé. Y. App. (B).
(10) Une chose assez remarquable, c’est que le maître et l’élève ont eu à peu près le même commencement. Greuze enfeint était à Tournus occupé à dessiner sur un mur, avec un sentiment très-juste et sans autre guide qu’un talent naturel. Un riche Parisien en chaise de poste relayait en ce moment. Il prend des informations sur l’enfant , les trouve
bonnes, et, sans attendre plus longtemps l’emmène dans sa chaise. Rendu à Paris, Greuze fut confié à d’habiles maîtres. De là sa fortune.
Adolphe Hall, bien que Suédois de naissance, appartient à l’école française; en 1769, il était agréé à l’Académie de France; il n’a pas cessé, depuis ce moment jusqu’en 4789, d’exposer des pastels, des miniatures et des émaux. En 1770, il avait le titre de peintre du Dauphin.
(11) L’évêque de Limoges était premier aumônier de Monsieur et avait la feuille des bénéfices ; il contribua beaucoup à faire connaître le jeune peintre.
(12) Madame Lallemand, qui a beaucoup connu Conté, était la belle-mère de M. Collas, aujourd’hui président du tribunal civil d’Alençon, à qui je dois de précieuses notes sur l’enfance de Conté.
(13) Ce portrait se trouve aujourd’hui chez M. Courtois, membre du conseil municipal ; madame Courtois est petitenièce de l’abbé.
(là) M. de la Sicotière, l’un des avocats les plus distingués du barreau d’Alençon, qui connaît ce fait, pense que peutêtre l’idée en vint à Conté , après avoir connu les essais de Dufriche - Yalazé au lieu dit les Genettes. MM. Dufriche s’occupaient de construire un ballon pouvant enlever trente à quarante personnes, soit à l’aide du gaz, soit par l’air dilaté. ( Voir Appendice (C).)
(15) J’ai fait des recherches pour découvrir la médaille dont il s’agit, sans réussir complètement ; peut-être est-il question de la médaille commémorative de la confédération des gardes nationaux du département de V Orne. La légende de celle-ci : Mourons pour la défendre et vivons pour V aimer, est autour de l’autel de la patrie; Fexergue : A Alençon^ le ik juillet 1791 ; 35 m. ( Hennin, Histoire numismatique de la révolution française^ pl. XXIII, n" 211.)
C’est M. Belzais de Courmenil, qui fit adopter, à la séance
du 9 avril 1791, le concours^ et^ plus tard , le type des monnaies d’or, argent et cuivre , c’est-à-dire l’effigie de Louis XVI , roi des Français; pour le revers, le génie de la France; le coq et le faisceau aux monnaies d’or, et seulement le faisceau traversé par une pique, aux monnaies de cuivre; pour la légende : Règne de la loi ; pour la tranche : La nation, la loi, le roi.
M. Belzais de Gourménil a été depuis membre du conseil des Cinq-Cents.
(16) Je regrette de ne pouvoir citer ici les termes du jugement qu’en aura porté la classe.
(17) M. Humblot, dès ce temps gendre de Conté, était chargé de la faire manœuvrer pendant la démonstration du professeur.
(18) Ce fait remonte au mois de germinal an ii.
(19) Les crayons artificiels parurent avec éclat à la première exposition de l’industrie nationale. Conté était alors en Égypte; il ne sut qu’à son retour le succès de cette exhibition i^oy. le catalogue de l’exposition des produits de l’industrie de l’anix. Portique n*^ 17, au nom de madame Conté. ) On sait que l’exposition eut lieu aux Invalides ; il y avait lOàportiques, Une médaille d’orfut décernée à cette invention.
(20) M. Coutelle lui fut associé plus tard, le même qui à la bataille de Fleurus monta en ballon et contribua beaucoup au succès de la journée.
(21) Un aérostat de 10 mètres et 1/2 de diamètre est resté à Meudon six mois de suite, sans altération de l’enveloppe, et toujours plein malgré la pluie, les vents et la chaleur.
(22) On assure que ce traité a été conservé.
(23) C’est le 19 septembre 1783 qu’elle eut lieu en présence d’une foule innombrable et avec un succès complet ; je puis en
parler en témoin oculaire : on sait combien sont vivaces les
souvenirs de la première enfance. Le 25 août précédent, avait eu lieu la première expérience des montgolfières à Paris.
(2à) L’arrêté du directoire est du 19 frimaire an iv, ayant
son effet à partir du 28 prairial' précédent; il est signé Reveillère-Lépaux.
(25) Voir page 56 ci-dessus,
(26) Ibidem,
(27) Voy., Appendice (E), une description plus complète tirée du rapport fait à la classe.
(28) 11 avait quarante-quatre ans en partant pour l’Égypte. Sa mission, datée du 7 germinal an 7, porte l’ordre de se rendre à Bordeaux. On sait le motif de cette indication.
(29) Le Patriote portait aussi les assortiments de couleurs et les matières nécessaires à F aérostation.
(30) Voy. Encyclopédie des gens du monde., V dXiïclQ Égypte (Expédition française en), et Fart. Institut d’’ Égypte, et aussi un écrit intitulé : Monge et Napoléon.
(31) Cette expérience aérostatique est la dernière c|u’on ait faite en Égypte.
(32) Voy. Exposition dM système métrique des anciens Egyptiens, p. 51k, 635, dans^n^. Mèm., t Description de P Egypte, et voy. Ant, Descr., ch. XVÏII, sect. III, p. 65.
(33) Voir les planches ï à XXXI, Arts et métiers, dans la Description de l’Egypte et leur explication. État mod. , t. II. La presque totalité de ces dessins est de la main de Conté (Appendice (N)).
(34) La plupart de ces dessins ont été gravés dans la Description de l’Égypte ; mais ces gravures ne peuvent donner une idée de la beauté du coloris. Les originaux sont conservés dans les mains de sa fille, madame veuve Humblot-Conté.
(35) Voy. Appendices (F à K), d’autres glorieux témoignages rendus à Conté , soit par le gouvernement de France , soit par les généraux en chef de l’armée d’Orient.
(36) Voy. Appendice (H) la lettre du général en chef au ministre de la guerre, du 2 vendémiaire an ix.
(37) Séance du 21 brumaire an viii (13 octobre 1799). (Décade égyptienne, t, III, p. 299.)
(38) On trouvera la liste complète des fondateurs et des premiers administrateurs de la Société^ dans son Bulletin pour l’année 1847, p. 309 et suivantes.
(39) Foy. page 50 ci-dessus.
(^0) On peut citer, entre autres, la maison Oberkampf. (Ui) Il est juste de nommer M. Gallet , l’^bile artiste à qui Conté confia l’exécution de plusieurs de ses machines ; nous sommes obligé de renvoyer, pour la description technique , au rapport fait à la Société d’encouragement, n° GCXXIX, XXIF année. Le souvenir de madame Humblot, la fille de Conté , est qu’avant l’expédition d’Égypte , il avait fait déjà une machine pour la gravure. Conté aimait cet art ; il s’occupait de la gravure sur acier; il avait des coins de médailles; on se souvient de la médaille du comité des monnaies de l’assemblée constituante. Enfin sa fille a conservé, à sa maison de Brèche (dans le Charollais) , un grand casier provenant de Conté, dont les tiroirs sont étiquetés avec des plaques en émail portant ces mots : Gravure , Architecture , Peinture , Émaux , Miniature , etc., etc. Quoi qu’il en soit, la machine à graver, commencée avant 1798, n’était point alors en état de fonctionner complètement
Quant à l’application que nous avons faite à l’impression en couleur, on peut consulter le Bulletin de la Société d'encouragement^ XLAF année , p. 326.
(à2) C’est ce qu’a fait plus tard M. Ed. Shorter, en Angleterre (Bull, de la Soc. d’encourag. , XIF année, p. 37), en profitant du mouvement des vagues et du courant de l’eau, pour élever le piston d’une pompe.
(à3) Quand le ministère de l’intérieur passa des mains de Chaptal à celles de M. de Cliampagny, ce dernier, pénétré de la même confiance et du même respect pour la personne de Conté , lui confia de nouvelles missions.
(àà) Le rapport ne se trouve pas dans les registres.
(à5) Ce frère, qui l’adorait et le respectait , était lui-même
un homme très-intelligent^ ayant cFlieureuses dispositions pour les arts mécaniques; il suivait à i^aris, sous sa direction , les machines pour la fabrication des crayons , tandis que Conté était à Meudon, retenu par ses devoirs.
(^6) Elle mourut en très-peu de jours, emportée par une maladie inflammatoire.
(^7) Il est remarquable qu’il en avait dit à peu près autant à Louis Costaz.
M. Cl. Ânthelme Costaz, secrétaire adjoint de la Société d’encouragement depuis son origine, et l’un de ses fondateurs, n’a pas manqué, dans son Histoire de V Administration de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, de rendre un hommage éclatant au génie de Conté (2® vol., p. 30 et ^50 ; 3®vol.,p. 30 et 95, 3® édition).
(^8) Conté avait écrit dans un cahier quantité de procédés nouveaux, et la plupart de ses découvertes inédites : ce cahier a disparu. Sa fille a fait de vains efforts pour le retrouver.
(49) Dèsle principe, la maladie était jugée mortelle; le cœur, extraordinairement gonflé, adhérait déjà au péricarde.
(50) 1 deVAthenœum ^ ou galerie française des productions de tous les arts, publié par Baltard. Paris, 1806.
(51) Il existe une biographie anglaise dans laquelle on rend hommage au génie de Conté ; elle a été citée publiquement par M. Yillemain , dans une séance de l’Institut. Il m’a été impossible de me la procurer; non pas que je pense y trouver rien de nouveau , mais le plus bel hommage est celui qui est rendu par la voix des étrangers, hommage impartial que n’altèrent ni la flatterie, ni l’envie, et qui est ordinairement le précurseur du jugement de la postérité.
(52) Voy. Appendice (A) sur les hommes distingués de la ville ou du diocèse de Séez.
(53) Conté laissa à sa mère ce qui lui revenait de son père, et, à la mort de sa mère, il laissa tout à sa sœur.
(54) Le témoignage public que lui rendit madame Kngier,
liabile peintre sur émaux, suffirait pour montrer sa bonté généreuse. En effet, Conté lui dévoila, sans réserve, le secret de ses découvertes dans la composition des couleurs , fruit de longues études. J’ai déjà dit que Conté, au milieu des orages de la révolution , donna un asile et sauva la vie à un ecclésiastique. ' ^
(55) Le village où il est né. Saint - Cénery , commune d’Aunou, est à très-peu de distance de la ville de Séez.
(A) SüFi m HOMES MAKOUANTS DU DIOCÈSE DE SÉEg ET DU DEPARTEMENT DE l’ORNE,
La ville de Séez {Saxia ou Sagiuni^ peut-être le cheflieu des Saii) , que l’on croit d’origine saxonne, est trop connue pour ses antiquités, la haute ancienneté de son église et les souvenirs divers qui se rattachent à son histoire, pour qu’il soit nécessaire d’en parler ici sous ce rapport, mais il est de notre sujet de rappeler que le pays dont Séez est une des villes les plus marquantes a donné naissance à beaucoup d’hommes distingués dans les lettres , les sciences et les arts : Chéradame^ né à Séez vers 1500 , premier professeur de grec au collège de France , lors de sa fondation par François P*', auteur d’une grammaire hébraïque et d’un dictionnaire grec; Mézeray ^ né près d’Argentan, en 1610, assez connu par son histoire de France et beaucoup d’autres œuvres; Dom J. Frische , bénédictin, né à Séez en 16^1, auteur de la f^ie de saint Augustin, avec D. Vaillant; R, Tassin , né à Lonlay en 1697, auteur de l’histoire littéraire de la congrégation de Saint-Maur ; Ch. Toustain , bénédictin, né près Briouze en 1698, auteur de la nouvelle diplomatique; OdolanC Desnos, né à Alençon en 1722, auteur de mémoires historiques très-estimés sur la ville cVAlen-
çon et ses seigneurs et d’autres ouvrages ; l’abbé Paris, né à Argentan en ilUO, auteur de plusieurs ouvrages de géographie et de grammaire ; Landon , peintre né à Nonant , connu par beaucoup d’ouvrages sur les arts ; Dufriche-Yalazé , né à Alençon en 1751, auteur des ouvrages suivants : Les Lois Pénales'^ le Rêve*, Conseils à mon fils {les^ Idées d’un citoyen sur un système possible de finances , sont de son frère des Madeleines) ; Valazé est célèbre surtout comme l’un des Girondins les plus marquants, et aussi par sa mort tragique ; le fameux comte de Puisaye, né près de Mortagne en il 5k, qui a écrit ses Mémoires sur la guerre de la Vendée, en 6 volumes; Labillardière, né à Alençon en 1757, célèbre par ses Voyages botaniques, membre de l’Institut, auteur d’un grand nombre d’ouvrages de botanique; Curaudeau, né à Séez en 1762, physicien-chimiste; baron des Genettes^ né à Alençon en 1762, compagnon de voyage de Conté en Égypte, médecin en chef de l’armée d’Orient, auteur de l’Histoire médicale de l’armée d’ Orient , des Éloges des médecins de Montpellier, et de beaucoup d’ouvrages et opuscules sur la médecine, homme d’un esprit mordant et caustique ; Maurey-d’ Orville,né àPlanches en 1763, auteur des Recherches sur la ville et le diocèse de Séez', Pouqueville, né an Merlerault en 1770, auteur du V oyage en Morèe , du Voyage dans la Grèce et de l’Histoire de la régénération de la Grèce , conduit prisonnier aux Sept- Tours, à son retour d’Égypte; Catel , né à l’Aigle en 1773, célèbre compositeur; Bourdon, né à Alençon en 1780 , savant mathématicien , ancien élève de l’École Polytechnique , auteur de plusieurs ouvrages élémentaires très - estimés ; Z. Du friche- Valazé ï\ls> , lié en 1780, élève de l’Ecole
Polytechnique, lieutenant général du génie, qui a commandé le génie à la prise d’Alger, auteur d’une nouvelle édition du Traité de Vauban sur la défense des places. On pourait ajoutera cette liste beaucoup d’autres noms dignes d’en faire partie, entre autres Guillaume Le^ Rouillé, né à Alençon ik9k ;
Jean de Marconville , né dans le Perche 1540; Berthereau, né àBellesme 1732; , médecin-naturaliste, né à Saint-
Bomer 1748; Godarl père, habile graveur en bois, né à Alençon 1768 ; Galeron^ né à Laigle 1794, etc.
Un historien célèbre du xr siècle, Ordéric-Vital, l’auteur de V Histoire ecclésiastique publiée par Duchesne en 1619, a passé presque toute sa vie à l’abbaye de Saint-Évroult , assez près de Séez. Bureau de la Malle , le savant traducteur de Tacite, de Salluste et de Tite-Live a habité la Perche pendant près de trente années.
(Maurey-d’Orville , Recherches historiques sur la ville de Séez, — Odolant-Desnos, Statistique de VOrne, etc.)
(B) Note sur la famille noble de Brossard, originaire
de Normandie.
[ Tiré du cabinet des titres de la Bibliothèque nationale.)
La première fois que le nom de Brossard apparaît avec certitude dans les titres se rapporte à Tannée 1390; cette famille portait d’abord ; d’azur h trois fleurs de lys d’or, posées 2 et 1, avec une bande d’argent brochant sur le tout. Ces armoiries ont été réformées; en 1706, il fut fait défense aux diverses branches de la famille de Brossard , de porter à l’avenir les armes d’azur aux trois fleurs de lys d’or. Les nouvelles armes ont été réglées par les commissaires géné raux de l’armorial: d’azur à la bande d’argent.
La maison a pris pour devise, à une certaine époque: audenti succedit opus.
Il est fait mention, dans les traditions de famille, d’un cer-
tain Antoine de Brossard^ fils naturel de Charles, comte de Valois et d’Alençon (lequel était fils de Philippe, comte de Valois, et petit-fils du Roy saint Louis) et d’une dame de la maison de Brossard en Bretagne; cet Antoine conserva, dit-on , le nom de sa mère , et il épousa la sœur de L de Ponthieii, comte d’Aumale; on ajoute qu’en 1356, son fils Richard fut fait chevalier de l’Annonciadepar Amédée, comte de Savoie , etc,; mais il n’existe pas de titres à 1! appui de ces traditions.
La prétention de cette maison était fondée sur un acte passé à Abbeville, le 23 août 1311, par lequel Antoine fit une vente à Enguerrand de Lamotte, acte censé conservé dans l’abbaye de VVestmoutier, en Picardie ; la production de cet acte ne paraît pas avoir été faite.
C’est à un certain Richard de Brossard que remonte peutêtre l’origine des gentilshommes verriers, attendu que le Roi Charles J^II lui permit de se servir de Vart de faire le verre , dans la forêt du Roy, auprès de la Fère ; en 1A51, fut créé l’établissement de la verrerie de Bois-Mallet à Alençon ; plusieurs autres verreries se sont établies dans le pays jusqu’à 1655.
Un Gauthier de Brossard servit sous Dunois en 1426.
Parmi les derniers de Brossard figure François Constantin , comte de Brossard, écuyer, officier dans la cavalerie, au service de Louis-Philippe duc d’Orléans; en se mariant en 1778, il obtint de ce prince une dot de 400,000 livres.
On a contesté avec fondement la date de 1290, mais on a admis les preuves de noblesse de cette maison et son ancienneté à partir de 1390; le marquis de Brossard a justifié, en 1785, de titres authentiques dans lesquels un septième aïeul est qualifié maître de la verrerie d’Eu.
Il faut ajouter, que, contre l’avis du généalogiste du roi, M. Berthier, le marquis de Brossard (Charles- Amédée-Gabriel) obtint un nouvel arrêt du Conseil du roi, en date du 15 septembre 1786, par lequel « Messieurs de Brossard sont main-
» tenus dans leur ancienne noblesse de race et d’extraction , » ainsi que dans la jouissance de leurs anciennes armes : d’azur » à trois fleurs de lys d’or et une bande d’argent brochant )) sur le tout; fut fait défense de les y troubler, etc., etc. »
Il y a eu encore, en 1788, un examen particulier des titres de la branche des Brossard-des>isles-BardeL
(C) Extrait d'une lettre de M, Léon de la Sicotière à M, J...
Copié d'après la lettre originale du. 7 février 1784 , de Dufriche DES Madeleines à Dufriche-Valazé.
« Vous voilà donc, mon ami, dans la fureur des ballons; j’y ai été plus que personne , et j’y suis encore : mon secret avait percé; je voulais y monter, et je l’eusse fait fort tranquillement, personne peut-être plus que moi. La Rue (architecte de la ville) avait assuré qu’il avait un voyageur, et de la manière dont sa machine devait être construite, c’était la plus agréable qui eût paru encore : elle devait avoir beaucoup de célébrité. Nous comptions sur une souscription considérable; voici l’idée : notre ballon devait être placé sur un amphithéâtre, au milieu de notre place nouvelle. Qui que ce soit n’eût été dans le secret. A l’instant de son ascension, il eût été contenu par des cordes qui l’auraient soutenu à 50 pieds d’élévation; son sommet devait présenter la face du soleil, et de tous côtés se seraient développés des rideaux formant colonnes qui auraient présenté l’enceinte extérieure de son temple. Chacune de ces colonnes aurait été saupoudrée de talc de ditférentes couleurs, bleu, blanc, rouge et jaune. On aurait, à l’aide de cerceaux, déterminé un écartement au bas de la colonnade, ce qui aurait laissé un salon de 150 pieds, dans lequel on aurait donné bal depuis dix heures du matin
jusqu’à trois de F après-midi, qu’on aurait coupé les cordes pour le départ. Je ne vous ajoute pas le reste, parce que je je n’en ai pas îe temps.
» Vous préférez le gaz inflammable ; vous avez raison peutêtre, et c’est aux physiciens qu’il appartient de prononcer. Je ne le suis point du tout; mais voici mes réflexions : le gaz de Montgolfier ne doit pas être un gaz , mais seulement un air dilaté : alors une machine, pour lui, doit être le double d’une autre remplie de gaz inflammable ; mais celui de Montgolfier, susceptible de condensation, ne l’est pas d’inflammation , et celui de Charles fait craindre ce dernier inconvénient par un composé d’air atmosphérique, toujours inévitable par la déperdition du gaz inflammable. Si un air dilaté peut opérer le même effet , il me semble qu’il est des moyens d’opérer cette dilatation, et d’une manière plus simple et plus rapide. Par exemple, la poudre à canon le dilatera parfaitement; il ne s’agit que d’empêcher la détonation, et, pour y obvier, il faut l’enflammer à l’air libre, et non pas dans le canon d’un fusil: le sel, le soufre suppléeraient encore, et avec moins de danger peut-être.
» Après ces raisonnements, je vous demande de bien bonne foi comment vous avez pu croire que dans une ville où, malgré toutes les annonces, on ne vend pas six exemplaires de votre ouvrage (1) , on pourrait trouver trois cents souscriptipns de 12 livres chacune pour chose de pure curiosité. Je suis allé néanmoins voir l’intendant, il n’y était pas; je suis monté chez Poimbœuf (le secrétaire général de l’intendance), et je lui ai communiqué votre lettre : « Vingt-cinq, Monsieur, vous les aurez peut -être, parce que j’en prendrai trois, mais
(i) L’ouvrage auquel son frère fait allusion n’était point relatif à l’art aérostatique ; du moins , on ne connaît de Valazé que les ouvrages suivants : Le Rêve , 1 783; Des lois pénales, 1784; À mon fils, 1785; plusieurs brochures politiques et quelques manuscrits dont aucun , que je sache, ne traite des ballons , si ce n’est une lettre que je vais citer. Vaiazé n’avaitque quatre ans de plus que Conté.
rien au delà, n’y comptez pas. » Sur celui que vous savez,
nous avons eu 80 livres, dont M, Julien en a donné
Le lieutenant de la maréchaussée m’en dit autant. M. de Lille avait donné 5 livres pour le premier, encore eut-on de la peine à les obtenir. Ne supposez donc point qu’il y ait ici moyen de réussir : s’il ne s’agissait que de 20 louis, en ouvrant une souscription à tout prix, on les aurait peutêtre. »
» Signé Dufriche-des-Madeleines. »
Je dois encore à IVL de la Sicotière deux notes curieuses, au sujet de Valazé et de son goût pour les recherches de physique. Il a composé un mémoire resté manuscrit sur les causes de V élévation des vapeurs dans V atmosphère, suivi d’une explication des tuyaux capillaires , mémoire soumis à l’Académie des sciences et honoré d’un accueil favorable comme renfermant des idées ingénieuses. L’autre fait touche à l’histoire d’un grand nom historique. Dans une lettre du 3 mars 178A, Valazé rend compte à son frère de l’ascension aérostatique de Blanchard au Champ -de-Mars ; elle avait eu lieu la veille. « Un élève de l’École-Militaire voulut, dit-il, «entrer de force dans la nacelle , il mit l’épée à la main. Ce «jeune imprudent frappa Blanchard de deux coups d’épée ; «celui-ci riposta et le blessa à son tour par de violents «coups de poing ; le jeune homme fut enlevé de là, presque
«mort de rage « Le jeune imprudent, ajoute M. de la
Sicotière, possesseur de la lettre originale, s’appelait alors Buonaparte, et, quelques années plus tard, Napoléon
On a raconté autrement cette anecdote : on a dit qu’au refus de Blanchard, le jeune élève chercha à crever le ballon d’un coup de son épée. Walter Scott révoque le fait luimême en doute, sans autre motif que le caractère réfléchi de Bonaparte, qui l’aurait empêché, dit-il, de hasarder son courage énergique dans une aventure vaine et puérile. N’est-ce
pas oublier que le jeune homme avait à peine quinze ans , et que cette ascension était alors un trait d’audace propre à le faire remarquer de ses condisciples ? La lettre autographe de Valazé doit dissiper tous les doutes quant au fait; reste à prouver positivement ridentité de la personne.^
Valazé dit plus loin , à propos des oscillations du ballon , qu’elles constatent bien l’existence des différents courants d’air dans l’atmosphère, à quoi l’on devra un jour la direction des ballons-
(ü) GIASSE DES SCIENCES PHYSIQUES ET MATHÉMATIQUES.- Séance du 6 prairial an iv.
Le citoyen Fourcroy lit le rapport suivant :
« Nous avons été chargés d’examiner des crayons adressés il l’Institut par le ministre de l’intérieur^ et dont le citoyen Conté , peintre et physicien , est l’inventeur. Le but de Fauteur a été de substituer aux crayons d’Angleterre et d’Allemagne , que la guerre a rendus plus rares et plus chers , de nouveaux crayons artificiels qui, en multipliant nos ressources en ce genre , pussent en même temps affranchir la France d’un tribut qu’elle a payé jusqu’ici à ses voisins^ et créer une branche d’industrie trop peu ou trop mal cultivée jusqu’à ce moment dans la république française.
))En effet, on sait que Fart imitatif en ce genre de travail se bornait presque à mêler de la poudre grossière , quelquefois même des fragments inégaux de plombagine native avec de la gomme délayée dans de Feau, du soufre ou de la résine fondus, du blanc d’œuf, de la glaise détrempée, à couler ce mélange inexact dans des roseaux ou des moules de bois mal préparés, ou à les coller dans des planchettes à rainure grossièrement disposées , de sorte qu’il n’en résultait que des
simulacres de crayons à grains rodes et inégaux , durs, cassants, ou au contraire très-fragiles, mous, sans consistance, fusibles au feu, dissolubles ou délayables au moins dans beau, laissant sur le papier des traces ou peu visibles, ou trop épaisses , trop ou trop peu adhérentes, ne remplissant, en un mot, presque aucune des conditions que Ton recherche dans les crayons de bonne qualité. Au milieu de ces imitations imparfaites, ou fort éloignées de la nature, quelques essais plus heureux avaient été tentés, quelques productions plus utiles avaient été fournies aux arts du dessin à différentes époques. Il y a plus de trente ans que le citoyen Lafosse, graveur habile, s’était occupé de fabriquer des crayons factices, d’une pâte bien liée , bien fine, bien égale, d’une consistante requise et même variée, et qui ont rempli à beaucoup d’égards les vœux des artistes, comme il résulte des rapports avantageux faits sur ces crayons, en 1771, par l’Académie des sciences, par celle de peinture et celle d’architecture, ainsi que des attestations favorables qui lui ont été données par des peintres et des dessinateurs très-distingués ; mais les crayons du citoyen Lafosse n’étaient pas le produit d’une grande fabrication, et ne sortaient pas d’un atelier qui pût satisfaire à beaucoup près à tous les besoins. Sa fabrique a cessé depuis longtemps d’être en activité, et nous devons ajouter que la pâte des crayons du citoyen Lafosse, quoique douce, fine, bien liée et très-propre au dessin, avait cependant l’inconvénient de se délayer facilement et promptement dans l’eau.
»Le citoyen Bachelier, peintre très-connu, à qui plusieurs de nos manufactures nationales doivent et des idées utiles et des perfectionnements notables, qui est surtout si recommandable par rétablissement et le soutien de l’école gratuite du dessin, qui nous a fait connaître, par une juste réclamation, le produit des recherches du citoyen Lafosse, n’a pas négligé lui-même la préparation des crayons artificiels; il nous a communiqué un procédé qu’il a imaginé et suivi avec succès
pour faire des crayons artificiels de plombagine , dont la qualité nous a paru très-bonne, et dont il s’est servi longtemps avec avantage. Il a même désiré que l’Istitut national voulût bien être dépositaire de son procédé , qu’il nous a chargé de remettre sous son cachet et sous celui de l’Institut dans les archives de cet établissement. Mais le procédé du citoyen Bachelier n’a jamais été pratiqué en grand; il ne l’a mis à exécution que pour son propre usage , et il n’a pas prétendu en faire l’objet d’une spéculation.
«Enfin nous savons que le citoyen Desmarais a obtenu du bureau de consultation une récompense pour le même objet, et que les crayons artificiels de ce citoyen ont été employés avec succès par les artistes ; on assure même que son procédé est exécuté par un particulier auquel il l’a cédé. Comme nous ne connaissons pas la nature et les qualités de ces crayons, nous ne pouvons rien en dire de plus , et dans l’esquisse historique que nous vous traçons, il en est de ce procédé comme de plusieurs autres qui existent sans doute, et qui sont pratiqués dans plusieurs fabriques sans que nous en ayons connaissance , et sans qu’il nous soit conséquemment permis d’en comparer les avantages à ceux que présente l’industrieux produit dont l’Institut nous a chargés de faire l’examen.
Tel est l’état exact des notions que nous avons pu recueillir sur les diverses fabrications de crayons artificiels, et tel était sans doute celui de l’art qui les concerne, lorsque le citoyen Conté en fit fobjet de ses recherches; il y a aujourd’hui plus de deux ans qu’il fit part au gouvernement des essais qu’il avait déjà entrepris sur cette fabrication, et des premiers succès qu’il avait obtenus de ses tentatives. Pour bien faire connaître à l’Institut le degré de confiance que méritait dès lors le travail préliminaire de ce citoyen, et l’espérance qu’il devait faire concevoir, nous observerons que Conté, livré longtemps à la peinture, avait en même temps cultivé la phy-
siqiie, la mécanique et la chimie, qu’il avait fait des applications particulières et suivies de ces sciences aux procédés de la préparation des émaux, des laques, des pastels, et que plus d’une découverte intéressante, surtout dans les couleurs des émaux, avait déjà couronné ses efforts. Un goût décidé l’entraînait vers la recherche de pratiques et de moyens nouveaux, soit pour les instruments, soit pour les matières applicables aux procédés des arts, et surtout à ceux qui tiennent au dessin. Habile à perfectionner tous les genres d’industrie, il s’était aussi distingué dans la fabrication des ballons aérostatiques, et il avait trouvé plusieurs faits importants sur les enveloppes de ces ingénieuses machines et sur l’exactitude des formes qu’il savait leur donner; ce fut avec tous ces moyens, toutes ces ressources, puisées dans une connaissance exacte des sciences physiques , et surtout dans celle des instruments et des procédés expérimentaux qui servent à leur démonstration , que, pour remédier à la pénurie où l’on était de bons crayons, et à l’extrême besoin qu’on en avait, et vu l’importance d’égaler, de surpasser même ce que les pays voisins nous fournissaient dans ce genre, le citoyen Conté se livra avec ardeur à des essais multipliés sur la fabrication des crayons artificiels. Instruit de tout ce qu’on avait fait avant lui, averti par l’infériorité de la plupart de ces productions sur celles de l’Angleterre et de l’excessive rareté de quelquesunes d’entre elles qui semblaient s’en rapprocher davantage, cet artiste physicien sentit bien qu’il devait s’éloigner des sentiers battus, se faire une route nouvelle, et travailler sur un plan tout différent de ceux qui avaient été suivis Jusque-là, Il conçut encore qu’une composition différente de celles qu’on avait faites avant lui, une pâte parfaitement homogène, extrêmement fine, d’une consistance et d’une couleur variées, n’était pas le seul problème qu’il eût à résoudre; qu’il devait encore trouver une composition inattaquable à l’eau, à diverses températures, infusible, non susceptible de se ramollir
par les liquides, inaltérable par T air, qui, avec tous les avantages de la meilleure plombagine anglaise, pût l’emporter même sur elle, pour l’égalité parfaite de son grain, de son tissu et de sa consistance dans toute la continuité du crayon, et cela , non-seulement dans un seul crayon , mais dans tous ceux qui sortiraient de sa fabrique.
» Enfin, il pensa qu’il n’aurait point encore atteint le but qu’il voulait frapper, s’il ne rendait pas sa fabrication sûre, constamment égale, facile dans tous ses détails, et s’il ne confiait pas à la stabilité et à la rectitude des machines, tout ce qui, dans les procédés de cette fabrication, pouvait en être susceptible. Vingt-six mois d’expériences, de recherches aussi variées que nombreuses, d’applications heureuses des sciences sur tous les points de cette nouvelle fabrication, ont conduit le citoyen Conté à la solution complète du problème qu’il s’était proposé : composition et fabrication d’un mélange nouveau, parfaite homogénéité et constante identité de la pâte, densité variée à volonté, mais graduée suivant les divers besoins des arts, pâte qui imite et qui surpasse même la plombagine native, couleur diversifiée et nuée au gré de l’artiste, depuis le gris ordinaire de cette substance jusqu’au noir mat, diminution de ce brillant métallique qui est un défaut pour le dessin dans le produit naturel; instruments nouveaux, mécaniques ingénieuses et simples pour toutes les modifications, les formes, et en général les préparations diverses qu’exigent soit la composition qui fait la base de ses crayons, soit l’enveloppe de bois dont ils sont recouverts pour leur conservation et leur usage, rien ne manque aux procédés imaginés par le citoyen Conté; nous assurons i’Insiilut que cet artiste a véritablement créé un art nouveau, ingénieux , fondé sur les connaissances les plus exactes de la chimie et de la mécanique, bien supérieur aux pratiques employées jusqu’ici dans la fabrication des crayons artificiels, et que n’effacent certainement pas les procédés mis en usage par
— Bi-
les Anglais. Nous regrettons que la discrétion qui doit circonscrire notre rapport dans les généralités, puisqu’il pourrait porter sans elle préjudice aux droits sacrés de la propriété que le secret seul peut lui assurer, nous défende impérieusement d’en dire davantage à l’Institut; il serait frappé, comme nous l’avons été nous-mêmes, de la perfection où le citoyen Conté est parvenu ; des inventions ingénieuses qu’il a réunies clans toutes les parties de sa fabrique ; de la certitude, de la constance d’effets, de la simplicité et de la promptitude qu’il a mises dans la pratique de ses procédés, et de la méthode aussi régulière qu’industrieuse qui dirige toutes les branches de son nouvel art. Il nous suffira d’ajouter à cet exposé, qu’au sortir de sa fabric{ue, les crayons sont aussi bien faits que ceux qui nous viennent d’Angleterre , et que les c[ualités qu’il a su leur donner promettent à toutes les professions où les crayons sont nécessaires, ainsi qu’aux différents genres de dessin , une matière nouvelle qui remplacera celle que les Anglais ne doivent cju’à la nature.
Le citoyen Conté prépare une suite de crayons différents, les uns pour tirer des lignes, les autres pour le dessin ; leur consistance, leur grain, leur couleur varie, comme nous l’avons dit; ils se taillent avec facilité; ils ne se brisent pas comme la plombagine naturelle ; leurs traces s’effacent comme la sienne par le frottement de la gomme élastique et de la mie de pain. Une chaleur même assez forte ne les dénature pas; l’eau ne les ramollit pas ni ne les délaye en aucune manière; l’air ne les altère point; voilà tous les avantages qui les caractérisent, et qui, sous certains rapports, les élèvent même au-dessus de ceux de la plombagine.
Tout annonce que le temps et une longue pratique de ce nouvel art doivent y faire naître encore des perfectionnements ultérieurs , tels que des additions pour les crayons de diverses couleurs et de diverses nuances, et que la méthode imaginée par le citoyen Conté promet à cet égard une exten-
sion que les lumières de la mécanique et de la chimie ne permettent pas de limiter.
Nous terminerons ce rapport par exposer le résultat des essais déjà faits sur les crayons qui nous occupent ^ sur les succès que les dessinateurs habiles en ont déjà obtenus. Nous présenterions en particulier la notice très-favorable que les commissaires de TÉcole polytechnique en ont déjà donnée dans leur rapport au conseil de cette École si nous ne pensions que cette partie n’est pas essentiellement de notre ressort , et que nous devons en référer à la classe de l’Institut , qui renferme les beaux-arts. Quant à la nature et à la fabrication des crayons du citoyen Conté, dont l’examen nous a été confié , nous pensons qu’on doit les ranger parmi les inventions utiles et ingénieuses, et c^u’ils méritent l’accueil et les encouragements du gouvernement.
» Signé Fourcroy, Bayén. »
La classe approuve le rapport, en adopte les conclusions et le renvoie avec les pièces du citoyen Conté, et pour ce qui concerne les beaux-arts , à la troisième classe , que l’un de ses secrétaires invitera en son nom à accélérer le plus possible l’examen des crayons du citoyen Conté.
CLASSE DE lîTTÉRATlIRE ET REAUX-ARTS.
Séance du 15 prairial an iv.
^ Les commissaires pour l’examen des crayons du citoyen Conté font le rapport suivant :
«La commission chargée par la classe de littérature et beaux-arts d’examiner les crayons présentés par le citoyen Conté, sur la fabrication et la composition desquels il a déjà
été fait im rapport avantageux à la classe des sciences mathématiques et physiques, se sont occupés des essais propres à constater la qualité des différentes espèces de crayons qui leur ont été soumises. Il résulte de leurs essais :
Que les quatre natures de crayons, mine de plomb, destinées à tracer des lignes, et qui diffèrent dans leur fermeté suivant les effets divers qu’on veut leur faire produire, depuis le tirer grossier des lignes par des mains peu exercées, jusqu’à la formation des lignes fines et légères nécessaires au tracé des cartes, des plans et des dessins d’architecture, remplissent parfaitement tout ce que l’on peut désirer dans ces différents genres de travaux.
» 2® Que des quatre autres espèces de crayons consacrées plus particulièrement au dessin, lés deux premières de mine de plomb réunissent la fermeté au moelleux et à la vigueur que les dessinateurs recherchent; et les deux dernières offrent aux artistes, avec les mêmes avantages que les précédentes , de nouveaux moyens qui permettent de pousser la vigueur de l’effet plus loin qu’on ne l’a pu faire jusqu’ici avec les crayons connus.
»3® Que les crayons sans enveloppe ont, comme la pierre d’Italie elles autres crayons dé pierre naturelle, le mérite de pouvoir être taillés, mis dans tous les porte-crayons, et conséquemment employés aux dessins de la plus grande proportion, et dans la manière la plus large, tandis qüe ceux qui sont enveloppés de bois présentent une fabrication aussi exacte , et des avantages aussi marqués que ceux d’Angleterre.
» En conséquence, nous estimons qüe les crayons du citoyen Conté sont propres à remplir toutes les conditions pour lesquelles il les propose, et qu’ils méritent l’approbation de l’Institut national , ainsi que les encouragements du gouvernement. ))
Ont signé à la minute: Vincent, Van Spaendonck, de Wailly, Julien , Houdon , Peyre.
La classe adopte ledit rapport, et le renvoie à la première classe pour être joint au sien.