LA NATURE
Modifications constantes do la snrfjace terrestre par l'action des agents naturels. — Transformations da sol, des clioses et des 6tres. •— Métamorphose sèoalaire de la vie et de l'humanité.
Les êtres et les choses sont emportés dans le tourbillon d'une éternelle métamorphose. Rien n'est fixe dans Fuiiivers ; ni les étoiles, ni les grains de sable ; ni les mondes, ni les atomes ; tout change, tout passe autour de nous. La Terre court dans le ciel avec une rapidité de 643,000 lieues par jour, et à sa surface la vie est un tourbillon si rapide que, dans la seule humanité, il naît et il meurt un être à chaque seconde. Un rien apparent tait naître ; un rien apparent fait mourir. Et au milieu .4e ce changement de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants , par une aberration bizarre , l'homme vit comme s'il ne devait jamais disparsûtre
de ce monde : il s'agite, va, vient, se tracasse, se tourmente, tourmente ses voisins, fait des rêves, escompte le temps, se pose en roi de la création, amasse des trésors, ne vit pas, mais se prépare éternellement à vivre... jusqu'au moment où il tombe et cède la place à un successeur non moins préoccupé de vivre et non moins proche du tombeau.
Et ce globe lui-même tout enfler, cdinme il change vite I La mer ronge constamment ses rivages partout où des falaises surplombent ses flots, et les fleuves font avancer la terre dans la mer partout où des alluvions sont transportées. L'action du vent, celle des marées, celle des tempêtes, s'ajoutent pour sculpter les rivages. Dans l'intérieur des terres, des montagnes se sont élevées, d'autres se sont abaissées. La pluie, le vent, les ruisseaux, les rivières, l'œuvre constante, tantôt lente, tantôt rapide, des météores atmosphériques, modifient sans cesse la surface de la planète. Certaines régions s'affaissent lentement, tandis que d'autres s'élèvent. Les tremblements de terre secouent le sol et le modifient. Les climats aussi subissent de lentes variations. Avec la nature, l'agitation humaine change de points d'application. Des villes grandissent; d'autres décUnent* Des nations s'élèvent, d'autres s'abaissent. Les villes et les peuples^ aussi bien que les individus, ne naissent que pour mourir.
C'est là une réalité qui nous semble étrange et qui ne fi'appe pas suffisamment nos esprits inattentifs. Et pouriant, combien il est facile de la sentir 1 Il y a quelques années, je passai an mois dans le golfe de Naples, entre Pompéi et Cumes. Qu'un tel mois est instructif sur le néant des choses humaines !
Où sont tombés les chars dont voici la trace toute fraîche le long des rues pompéiennes? Où sont envolés les plaisirs dont voiôi le temple encore ouvertj En quel lieu donnent les belles Romaines dont la jeunesse était l'éternel sourire de la ville joyeuse? Et ces chevaliers qui traversaient rapidement le forum? Et ces marchands affairés dont voici les boutiques? Et ce^prétres dont les sanctuaires découronnés permettent aujourd'hui au soleil d'éclairer les retraites autrefois si mystérieuses? Et cet antre de la sibylle de Gumes? Et ce lac Averne? Et cette religion alors vénérée (aujourd'hui jouée à Paris avec la musique d'Oftenbach)? Et cette fameuse politique romaine qui devait régner autant que le monde et qui a fini par Romulus Augustule? Qu'est-ce que tout cela est devenu? •
Que sont donc ces fameux mots de patrie et de religion? Que sont donc ces drapeaux pour lesquels les hommes, non satisfaits de savoir qu'ils sont tous condamnés à mort, s'entre-tuent plus vite encore? Que sont donc tous ces autels que la main de Dieu ne soutient pas : ce Jupiter qui est tombé de l'Olympe, c6^Bouddha qui a reçu un remplaçant, ce Jéhovah dont le temple est tombé pour ne plus se relever? Quel est ce tombeau du Chnst que Dieu laisse entre les mains des infidèles'^ Que sont toutes ces formes religieuses dont chacune se prétend universelle, et dont aucune n'a pu seulement convertir efficacement la centième partie de l'humanité? Ce sont là autant d'aspirations de la pensée humaine vers l'idéal, nobles dans leur principe et dans leur but, mais souvent corrompues dans leurs moyens, qui n'ont ^e divin que le nom, et au-dessus des-
quelles le vrai Dieu brille dans Tinfini, comme le soleil au-dessus des brouillards inférieurs de la terre.
Le jour viendra où le voyageur, errant sur les rives de la Seine, cherchera la place où Paris aura régné, où Thistorien résumera toute l'histoire de France perdue dans la nuit des temps en trois mots : Féodalité, Monarchie, République, — où l'ami de la nature contemplera d'uri^œil égal l'Allemagne et la France, comme nous voyons aujourd'hui d'un œil égal les plaines de l'Asie Mineure, où tant de rivalités séculaires se sont heurtées et combattues. A cette époque, qui n'est pas éloignée de nous, géologiquement parlant, car un pareil changement ne demande ni cent mille ans ni la moitié pour s'accomplir, mais seulement quelques milliers d'ann^s, à cette époque, dis-je, l'aspect géographique de notre pays aura déjà subi de singulières variations.
La vie d'un homme suffit pour voir la surface du globe changer, et pourtant qu'est-ce que la vie humaine comparée à la durée d'une planète? Les contours des rivages varient môme si vite qu'un intervalle de quelques années d'observation attentive suffit pour le remarquer. Je me souviens à ce propos que, pendant l'année 1865, je passai les trois beaux mois de l'été à visiter à pied les côtes de Normandie, de Dieppe à Cherbourg, et m'arrêtai trois semaines au cap de la Hève. Ayant recommencé le même voyage dix ans après, je trouvai sur plusieurs points le rivage méconnaissable. Le cap de la Hève, notamment, tombe dans la mer avec rapidité, et tel sentier que j'avais suivi entre les phares et la mer est aujourd'hui ^mbé et la
montagne rongée. Le petit village de Sainte-Adresse recule. A côté, au Havre, le continent gagne au lieu de perdre, et depuis François I«' Fembouchure de la Seine s'est avancée de tous les kilomètres qui s'étendent de Harfleur à la jetée. Près de Dieppe, l'antique cité de Liipes s'effondre chaque année de plus en plus. Des pierres que j'avais posées au mois d'avril 1871 le long du camp de César, au bord de la mer, n'y sont plus aujourd'hui : la falaise tombe peu à peu. Non loin de là, au contraire, la vallée d'Arqués s'avance dans la mer.
On peut reconnadtre la métamorphose graduelle des continents par celle de la France elle-même en examinant ce qui se passe sur nos côtes. Faisons par exemple le tour de France en Vivant la mer, par Dunkerque, le Havre, Cherbourg! Brest, ^int- Nazaire, la Rochelle, Arcachon, Collioure, Narbonne, Marseille et Nice, et reconnaissons le travail séculaire de la nature sur les rivages.
Il y avait des forêts, sur le rivage de Dunkerque, occupant les plages baignées aujourd'hui par la mer, et on en retrouve encore à chaque instant les vestiges. La plage d'Etaples contenait un si grand nombre d'arbres ensevelis dans le sable, que l'Etat a mis en adjudication le droit d'extraire le bois qu'elle contient et qui sert pour le chauffage. On peut en conclure évidemment qu'il s'est produit un affaissement postérieur à l'époque romaine, indiqué par les fondations découvertes à Sangatte, et que les restes d'arbres sont des preuves évidentes de cette dépression. La séparation de la France et de l'Angleterre est aussi naturellement explicable par un afïaissemenj^à l'endroit du pas de Calais, opéré dans
les temps anciens, agrandi successivement par Térosion de la mer.
I Du r^ste, la Belgique etln Hollande subissent des mouvements faciles à recoïinaître sur les cartes taites senlement depuis 6ftiarîes Quint. J'ai comparé à THôtel de ville de Bruges et h la Bibliothèque de Gand des plans qui montrent une bataille navale livré«i*il y a quelques siècles sur un point occupé aujourd'hui par une prairie, et une ville ancienne sur laquelle des navires passent actuellement * (A). En face la France, le rivage anglais présente les mêmes témoignages. A Plumstead, à Dagenham et dans d'autres parties de la Tamise, entre Woolwich et Erith; on peut voir à marée basse les restes d'une forêt submergée, sur laquelle le fleuve coule au^ jouriïhui.
' j' Artois paraît subir un mouvement d'exhaussement dont on p^t constater les progrès depuis les temps historiques. A l'époque de César, les plages basses qui s'étendent entre les collines de l'Artois et la mer du Nord étaient couvertes par la mer; il existait même, jusqu'au x® siècle de notre ère, un estuaire marécageux s'étendanfr jusqu'à la ville de Saint-Omer. Les anciennes chroniques nous transmettent que la rivière d'Aa donnait accfts, à la marée haute, aux navires qui venaient décharger leurs marchandises dans cette ville. Le long de la mer, il existait un cordon littoral de dunes sur lequel s'élèvent, au moyen âge, Calais, Dunkerque, Gravelines
i. Voyez la note A, à la ^ du volume. Les lettres entre parenthèses renvoient à ces notes, pièces justificatives et documents trop longs pour être placés dans le texte. Ils sont réunis en appendice à la fin dii volume. ^
et Ftïrnes; les eaux stagnantes s'étendaient en deçà du cordon littoral, formant de grands marécages peu profonds. L'intervention, du travail de l'homme les transforma en plains fèrtiles où poussent aujour-' d'hui de riches moisson^. Plusieurs îles^'élevaient au milieu de cette nappe d'eau; dès le vu® siècle/ elles furent toutes rattachées au continent par des digues. Les anciennes traditions rapporteg^ aussi qu'au IX® siècle la vaste plaine du Marqpenterre faisait partie de l'estuaire de la Somme. La ville de Rue, autrefois port de mer, est éloignée aujourd'hui à 40 kilomètres de la plage.
Non loin des sables amoncelés à l'embouchure de la Somme, on rencontre les plages surélevées à Cayeux. Il existe des cordons ou l^urrelets de galets'disposés*avec une symétrie progressive dd zones ou rouleaux, dont les contours correspondent jux époques de formation et attester^ le retrait de la laisse de basse mer.
Les hautes falaises de la Manche sont soumises à l'érosion perpétuelle des courants de marée. Il se produit deux fois par jour un courant venant de l'Atlantique dans la Manche, dont une partie pénètre dans l'embouchure de la Seine et dont l'autre vient détruire la tase des falaises. Ainsi ont été produites les découpures pittoresques des rochers d'Etretat, qui ont acquis une renommée universelle par leur caractère sauvage.
Harfleur était, avant la fondation du Havre, le principal port, le port souverain^ de la Normandie et la station la plus considérable de l'embouchure de la Seine. Sous Charles V, le port d'Harfleur rçcôvait des bateaux marchands de Gênes, du Portu-
10 CONTEBIPLATIONS SCIENTIFIQUES
gai et de TEspagne; ses relations commerftiales étaient donc très-étendues. En 1450, des atterrissements commençaient à envahir le port, dont l'entretien fut trop négligé pendant les guerres; bientôt les sables amoncelés ne pernyrent plus aux vaisseaux marchands d'y trouver un abri. Le Havre a été fondé en 1517 sur des marais salants laissés par la mer, qyi y revint en 1525, mais qui depuis a toujours été repoussée par la persévérance humaine. Au XIII® siècle. Sainte- Adresse s'appelait Quief-de- Caux ou Ghef-de-Gaux, Caput-Caletij sans doute à cause de ce gigantesque promontoire des Galètes, au pied duquel il s'abritait comme un nid au pied d'un buisson. L'ancienne église, dédiée à saint Denis, parce que, selon *une légende catholique, les flots de la Seii^p avaient déposé sur les grèves* de Ghet*de- Gaux la tête du saint évêque de Paris, a, si l'on doit en croire une tradition locale, disparu sous les eaux avec l'ancienne ville de Quiet-de-Gaux. D*e vieux pêcheurs racontent que, sur le hanc de VEclat,hplus de huit cents mètres de la plage, ils voient, dans les grandes marées, les fondements de cette église de Saint-Denis, que la mer furieuse sépara violemment du cap de la Hève. Mon ami regretté l'abbé Gochet, le savant archéologue, m'a assuré avoir aperçu un jour, en 1840, sur les sables du rivage et dans la coupe des terrains, des tuiles à rebords, des pavages en pierre de liais, des aires charbonnées, des étuves et des restes de colonne. L'église actuelle a été reconstruite au milieu du xvni® siècle. On a découvert récemment des vases romains en creusant les fqndations d'un pavillon de la rue de la Ferme, à mi-côte. La mer avance lentement vers les phares,
on les a déjà reculés, et bientôt il faudra les reculer de nouveau.
Ptolémée, Tàble$j liv* II, ch. 8, nous montre que la Seine s'étendait- du temps de César jusqu'à Lillebonne (Julia bona), capitale des Galètes, aujourd'hui éloignée à deux kilomètres.
La petite ville de Dives était jadis un important port de mer. L'emplacement qu'elle occupait autrefois se reconnaît encore aujourd'hui. Il était assez vaste et en rapport avec l'importance du port, où se rallia la flotte que Guillaume le Conquérant destinait à la conquête de l'Angleterre. Toutes ces rues désertes, qui s'étendent jusque dans les prairies, étaient couvertes d'habitations variées; là où régnent le silence et la solitude, s'agitait une population active et industrielle. Le fait le plus important de l'histoire de Dives est l'embarquement dans son port de cette armée de Guillaume le Conquérant, qui en partit pour aller conquérir l'Angleterre (67,000 hommes d'armes, 200,000 valets, ouvriers et pourvoyeurs).
En voyant ce port dans son état actuel, on ne se douterait guère que la flotte de Guillaume put y stationner en 1066; de bien grands changements ont dû s'opérer à l'embouchure de la Dives, car la mer s'est retirée à près de deux kilomètres, et de vastes prairies occupent l'emplacement de l'ancien port. D'après les plans existants, la pointe de Gabourg se serait formée pendant les dix-neuf années écoulées de 1790 à 1809.
Des constructions romaines existent dans la cpmmune de Bernières, qui sont aujourd'hui en grande partie couvertes par la mer.
La commune de Bran ville et celle de Biville qui est limitrophe, sont bordées, du côté de la mer, par des dunes ou miellés, amas de sable blanc et fin, qui offrent Taspect d'un paysage couvert d'une couche épaisse de neige. On conjecture, d'après des restes de terre végétale et d'anciens murs en brique, que les sables n'ont pas toujours couvert cette plage, et qu'elle a dû être habitée. On raconte, qu'en 1799, un combat eut lieu dans l'anse de Vauville, entre une frégate française et une frégate anglaise. La lutte fut si acharnée que toutes deux disparurent au milieu des flots.
La géologie nous laisse supposer que la mer aurait envahi une grande partie de la terre ferme du département de la Manche et du Finistère. Elle serait d'accord, en cela, avec des témoignages récemment mis au jour. Dans les bas-fonds des côtes d'Arromanches, on a trouvé des fragments de bois dans des sables découverts par les vives eaux d'équinoxe. Ces bois conservent toute leur structure primitive, quoiqu'ils soient passés à l'état de fossiles. Les pêcheurs d'huîtres ramènent quelquefois des troncs d'arbres entiers, dans lesquels on distingue nettement encore le liber et Técorce. Ces échantillons, présentant un assemblage de bois, d'argile siliceuse et de divers mollusques, ont dû appartenir à une ancienne forêt aujourd'hui submergée, qui se serait étendue sur toute la côte de Normandie.
Ces traces de forêts submergées se retrouvent sur une partie du Gotentin; après la conquête des Gaules par Jules César, les côtes de Bretagne se seraient étendues plus au nord et celles du Gotentin plus à l'ouest qu'aujourd'hui. La baie du Mont-Saint-Mi-
LE§ MÉTAMOUPâOâES DE LÀ TERRE i^
chel, le plateau des Minquiers, les îles Ghausey et vraisemblablement Jersey, faisaient partie d'une vaste forêt appelée Koquelonde au sud et Scissey {Setiacum nemus), de Gran ville à la pointe de la Hague. G'est seulement depuis la mort du géographe Ptolémée que les îles Ghausey se sont entièrement séparées du continent. A cette époque, les grèves du mont Saint-Michel étaient traversées par deux voies romaines ; les manuscrits de cette abbaye attestent qu'en Tan 709 de notre ère la mer envahit la * forêt qu'elles traversaient. On a rencontré des arbres entiers, quand les grandes marées d'équinoxe avaient remué profondément les sables. Au viii* siècle, la population devait être nombreuse, si l'on en juge par la présence de tombeaux et de substructions rencontrées dans les terres cultivées. Les ten'ains qui s'étendent devant cette baie sont déjà préservés des marées d'équinoxe par une digue de 36 kilomètres de long, construite au xn« siècle ; toute cette contrée, d'une surface de 15,000 hectares, constitue le marais de Dol, terres jadis marécageuses et fertiles aujourd'hui. Le dessèchement se poursuit encore par des hiefs, canaux d'assèchement formant un sys- ^ tème de drainage. Au milieu de cette plaine s'élève I le mont Dol, haut de 65 mètres, éminence qui, à I une époque antérieure, aurait été environnée par la mer, comme le mont Saint-Michel et Tombelaine le I sont aujourd'hui (B). J'ai assisté quelquefois au som^ met de ce mont à des fêtes qui rappellent singulière-^ ment les plus anciennes coutumes du paganisme»! Au xv« siècle, il paraîtrait que des pâturages' auraient existé entre Saint-Malo et l'île Gézembre, distante aujourd'hui de huit kilomètres de la terre
14 GÔNTEMPlATIOKâ; âCI^TIFIQUEd
ferme. On a retrouvé au monastère du Mont-Saint- Michel une carte de Deschamps de Vadeville, présentant Fétat de cette région de la France au temps de Jules César; elle a été di^essée en 1714, d'après dne carte en lambeaux datée de 1406. Elle semblerait établir que l'affaissement du Gotentin se fait sentir particulièrement dans l'ouest *.
Les îles de Jersey (Cesarea), Guernesey (Sarnia), Juessant (Axentis), Belle -Ile (Vendilis), Wright 'Vecta), Scilly (Sudelis) sont marquées dans l'Itinéraire d'Antonin et dans Strabon.
Il se produit, de Saint-Brieux à Isigny, un phénomène analogue d'abaissement non moins remarquable, et d'autant plus intéressant que la tradition locale l'ayant noté et suivi, on a pu, à l'aide de cette tradition, dresser une carte des envahissements de la mer depuis le xiii® siècle. Les recherches archéologiques faites récemment dans ces parages ne laissent plus de doute sur la configuration de la presqu'île du Gotentin à cette époque.
L'île d'Aurigny tenait alors au continent : c'était le point extrême du nord-ouest de la presqu'île.
L'île de Guernesey, déjà isolée, offrait une superficie quatre fois plus considérable que celle d'aujourd'hui ; un détroit de trois kilomètres environ la séparait de la terre ferme, qui commençait à Jersey. Plus au sud, on rencontre Ghausey, qui faisait aussi partie de la presqu'île.
Le rivage submergé en quelques endroits n'a pas moins de douze à quinze kilomètres ; sa plus grande largeur est sur la côte occidentale du Gotentin, sa
i. Voy. J. Girard, Les soulèvements et dépressions du soL
plus petite sur là côte septentrionale, de la Hague à Barfleur.
Partout sur cette bande de terrain disparu on a retrouvé les vestiges de forêts et d'habitations, on a même reconnu l'existence de cours d'eau. Le langage des paysans des îles de Jersey, Guemesey, Chausey et Aurigny est un patois normand, identique à celui qui se parle encore à Portbail et à Régnéville.
Si l'on en juge, sur la plage de Saint-Michel-en- Grève, par les restes de troncs d'arbres que l'on rencontre aux basses mers d'équinoxe, cette vaste échancrure aurait subi un affaissement ; k forêt qui la recouvrait aurait été détruite, suivant la tradition, par une grande marée, en 709, fait concordant avec ce qui s'est passé dans la baie du Mont-Saint-Michel et qui laisse supposer qu'une grande partie des côtes de France était couverte d'épaisses forêts. La plage de Saint-Michel-en-Grève est placée, d'un autre côté, dans des conditions tendant à favoriser l'envahissement de la mer ; on en retire annuellement une quantité considérable de tangue ou sable, qui est un engrais énergique pour les terres fortes des environs. Il est évident que ces matériaux prélevés ne sont pas remplacés immédiatement ; la marée suivante unit la plage, sans apporter une quantité de sable plus considérable ; mais, le volume d'eau s'accroissant constamment, les vagues sont plus impétueuses et produisent des érosions. Elles sont telles que les accotements de la route qui longe la plage pendant trois kilomètres ont été détruits par une grande marée d'équinoxe en 1874. La configuration de cette grève a été tellement modifiée, que les habitants du pays affirment qu'ils chassaient dans les terrains
lé CONTEMPLATIONS SdlENTlPlQUES ;
couverts d'ajoncs, à Tendra^ où maintenant la plage Oi
est nivelée. On voit aussi, dans les tranchées qui !Q
bordent la route, des galets mélangés à la terre, qui ^^
paraissent avoir été apportés par la mer : ce fait "jn
semblerait impliquer un soulèvement. . L
Suivant une tradition fort accréditée dans la basse ^1
•Bretagne, une ville autrefois importante, la ville t
•^'Ys, occuperait le fond de la baie de Douarnenez; à
cette ville, capitale du roi Gardlon, aurait été en- t
gloutie pv la mer dans le iv® et le v« siècle. Cette ^
submersion a été l'objet d'une étude de M. Lere- t
bours. Af^l^s avoir remarqué que plusieurs anciennes a
routes viennent aboutir sans raison apparente à la i
baie de Douarnenez, et qu'en prolongeant leur direc- i
tion elles iraient converger vers un point situé dans la baie, l'auteur annonce qu'il a découvert dans la baie d'Audierne des preuves incontestables d'un enfoncement du sol de la basse Bretagne. A la pointe nord du cap de la Chèvre, on a reconnu au fond de la baie des vestiges d'habitations; au xvii« siècle, le chanoine Moreau a pu extraire des armes, des urnes cinéraires et des pierres tumulaires. Non-seulement il a reconnu des plantations régulières d'arbres encore debout, mais des chaussées pavées, des murs ayant conservé leur aplomb, indice d*un affaisse- I
ment lent, ou conséquence d'un bouleversement. Depuis l'époque de ces recherches, la profondeur à laquelle gisent ces vestiges paraît s'être sensible-, ment accrue. De plus, le cimetière de Penmark, actuellement rongé par les vagues, prouve qu'il y a eu «n envahissement de la mer, compliqué d'effets d'érosion. L'argument le plus solide est la présence d'une forêt* submergée au nord de File des Glénans*
On voit facilement dans 1^ sables de nombreux fragments noircis de bois de chêne et de bouleau empâtés dans une sorte de tourbe; cette forêt submergée fait justement suite à un bois situé sur la côte voisine. La plus grande profondeur de la baie de Douamenez étant seulement de 15 mètres, il suffit, pour rendre compte de la submersion de la ville d'Ys, d'admettre un enfoncement de 1 mètre par siècle (G).
La mer s'est retirée de la ville d'Hennebont (en amont de Lorient, sur le Blavet). Le pied ide deux tours de l'enceinte de la ville, du côté de Test, était autrefois baigné par la mer. Aujourd'hui ^ la mer n'arrive plus là, et des bateaux de 200 à 300 tonneaux ne remontent le Blavet qu'à l'aide des mains.
Le Morbihan semble aussi subir un enfoncement qui a été récemment constaté par MM. Arrondeau et Closmadeuc ; ils l'ont observé sur un îlot granitique situé à l'entrée du golfe du Morbihan, où le hasard a amené la découverte de monuments druidiques et de couteaux en silex dans un endroit toujours recouvert par Teau, ne découvrant mêçie pas dans les plus basses marées. L'enfoncement du sol sur ce point paraît être environ de 5 mètres. Le rivage de Garnac varie assez rapidement, d'après des comparaisons de cartes que j'ai faites à Garnac même en 1875. Le terrain s'abaisse et la mer gagne. Non loin de l'embouchure de la Loire, à Pornichet, plage magnifique où j'ai passé une partie de l'été de 1876, là mer ensable lentement tout le rivage. Il n'est pas difficile de s'y expliquer l'envahissement des sables, qui naguère a détruit entièrement l'ancien village d'Escoublac (D).
Le bourg de Batz est situé sur une dune qui Flammarion, — contempl. scientif. h. 2
i8 CONTEBIPLATIONS SCIENTIFIQUES
domine la mer et dans toe presqu'île qui formait autrefois une île renfermant seulement les bourgs de Batz, du Croisic et du Poulinguen. Peu à peu, l'espace compris entre File et la terre ferme s'est transformé en marais. A l'appui de cette opinion, on peut citer le Cartulaire de Redon, écrit au xn* siècle et qui, dans une donation de salines, s'exprime ainsi : « In insula qux vocatur Batz. » Il suffit d'ailleurs d'examiner avec soin la configuration de cette bande de terr^, pour se convaincre qu'à une époque plus ou moins reculée, avant l'accumulation des dépôts sablonneux qui remplissent le fond de la baie du Croisic, l'étier du Foulinguen devait communiquer avec le traict (vaste baie à l'est du Croisic) *.
A Montoir-de-Bretagne, près de Saint-Nazaire, il y a une immense tourbière, appelée la Grande-Brière, Jadis, cet emplacement paraît avoir été occupé par une vaste forêt qu'aurait renversée un ouragan terrible en l'an 1177. Les habitants du pays retirent sans cesse de ce sol marécageux un grand nombre de troncs d'arbres, -de chênes surtout, dont le bois est devenu aussi noir et aussi dur que l'ébène; tous ces troncs d'arbres ont leurs racines au sud-ouest et leurs tiges dirigées vers le nord -est, sans doute parce que le courant venu de la mer les a tous renversés dans ce sens. Les Briérons taillent chaque année dans ces marécages d'énormes fossés d'où ils extraient plusieurs milliers de tonnes de tourbe
, i. Si Ton en cj^oît Strabon, File de Batz était originairement habitée )^ar des femmes samnites, espèces de prêtresses en délire ^ui venaient s'y livrer, loin du regard et du commerce des hommes, à toutes les pratiques d'une religion cruelle et insensée.
qu'on brûle dans le pays et qu'on expédie à Nantes, à Vannes et à la Rochelle.
I La petite ville de Lanmeur^ dont le nom breton signifie la Grande-Lande^ occupe l'emplacement d'une très - ancienne cité, appelée Kerfeunteun, L'église du doyenné de Saint-Mélar a remplacé, au commencement du xi^ siècle, celle de Kerfeunteun, dont la crypte existe encore. Cette crypte, au milieu de laquelle coule une fontaine qui a servi, dit-on, aux baptêmes par immersion et plus anciennement sans doute au culte druidique, est dédiée à saint Mélar, prince breton, mis à mort vers 528.
Au sud de l'embouchure de la Loire, l'île de Noirmoutiers semble s'affaisser progressivement* Les travaux remarquables de défense contre l'envahissement de la mer indiquent un mouvement lent du sol.Noirmoutiers a dû être primitivement un plateau granitique contre lequel viennent sans cesse buter les atterrissements et les vases de la Loire, par suite de sa position à la limite des deux grands courants de la Manche et de la Gascogne.
Primitivement, cette île, plus petite que de nos jours, devait être éloignée du continent de quinze kilomètres environ, tandis qu'actuellement elle est réunie, à toutes les marées basses, par une chaussée carrossable. Ile pendant la pleine mer,Noirmoutiers est presqu'île à la marée basse. Suivant Lenglet-Dufresnoy, les îles de Bouin, de Noirmoutiers et d'Yen s'appelaient Insulae Nameium, quoique cependant Noirmoutiers soit quelquefois désignée plus^articulièrement sous le nom de Erus Eri, C'est l'antienne île de Seyne indiquée par Strabon à l'embouchure de la Loire; On constate de nos jours que les
anciens marais, provenant des dépôts amenés par Teau salée et Teau douce autour de l'île de Bouin, s'allongent graduellement par de nouveaux marécages. Depuis cent ans, la commune de Bourgneuf a gagné cinq cents hectares.
L'anse de l'Aiguillon, célèbre par la culture des moules, paraît être le reste de l'ancien golfe du Poitou, qui s'étendait au loin dans les terres jusqu'à Niort, Luçon et Gourçon. L'apport des alluvions marines, les dépôts de la Sèvre-Niortaise, de la Vendée et du Lay, et probablement aussi le soulèvement lent du littoral, ont fait gagner environ 50,000 hectares au continent depuis une époque relativement récente. Aujourd'hui encore, on calcule que la mer abandonne chaque année 30 hectares, et, si le mouvement continue, un siècle suffira pour transformer en terre ferme ce que l'Océan garde encore du vieux golfe poitevin.
D'autres faits mettent encore en évidence Fémersion lente qui s'opère dans la Vendée, l'Aunis et la Saintonge. La profondeur de la Charente semble diminuer entre la mer et Rochefort. Les cales des vaisseaux établies à Rochefort du temps de Louis XIV sont aujourd'hui de plus d'un mètre au-dessus des cales modernes.
Le sol s'élève également à Brouage, petite ville autrefois fortifiée et baignée par la mer, et dont le port fut ensablé en 1586. Les fossés sont maintenant à sec par le retrait de l'Océan; on attache aujourd'hui les bêtes de somme aux mêmes anneaux où les marins amarraient les embarcations de Richelieu, à l'époque du siège de la Rochelle. Brouage est devenu malsain parles eaux stagnantes
des marais salants devenus improductifs à cause du retrait des eaux. Ces marais gâts (marais gâtés) deviennent progressivement plus nombreux.
Continuons notre excursion en descendant les côtes du sud-ouest de notre vieille Gaule.
L'embouchure de la Gironde tend au contraire à s'affaisser. Le mouvement de terrain qui s'observe à la péninsule de Graves est appréciable, puisqu'il suffit de comparer les cartes hydrographiques dressées en 1752 et celles de 4842 pour rester convaincu qu'en quatre-vingt-dix ans la pointe de Graves a disparu sur une longueur de 1200 mètres. Suivant les cartes de 1774, la ligne de haute mer à Soulac était à 950 mètres de l'église; en 1818, elle était à 650 mètres ; en 1865, elle n'était plus qu'à 500 mètres, La surface du terrain immergé représente un triangle à peu près équilatéral, mesurant dix kilomètres de côté. Ce déplacement a changé le régime des eaux. L'embouchure de la Gironde s'étant élargie de 1200 mètres, une barre s'est formée du côté de Royan, et le banc du Platin a pris de grandes proportions sur la rive opposée.
L'abbaye de Saint-Nicolas-de-Grave, élevée en 1092 par Etienne, abbé de Gordouan, l'église de Gordouan et l'ancien monastère de Saulac, élevés sous le règne de Charles le Chauve, ont disparu sous les eaux. Un curieux manuscrit relate les précautions qui furent prises pour sauver les rehques et le trésor des églises lors de l'invasion des Normands ; le chroniqueur du xni^ siècle fournit des documents sur le lieu d'édification de ces monuments : « Le rocher de Cordouan faisait jadis partie du continent dont il est éloigné aujourd'hui de près de sept kilo-
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mètres ; on prétend qu'en 4500 il n'en était séparé à marée basse que par un passage étroit et guéable. » « Dans le principe, la Gironde avait son embouchure entre le rocher de Gordouan et de Bonne- Anse ; ces rochers se joignaient à ceux de Saint-Nicolas-de- Grave et de Barbe-Grise, et se trouvaient sur la côte qui vient en ligne droite depuis Arcachon ; ce ne serait que plus tard que la passe du sud aurait pris naissance et aurait formé la péninsule de Graves, qui d'ailleurs a varié beaucoup de position et d'étendue. En 4785, l'extrémité de la péninsule était placée visà-vis de la petite anse qui est en amont de celle de Vaux ; elle était éloignée de 4,000 mètres de la pointe du Chai; en 4842, cette même extrémité était placée vis-àrvis de la couche de Pontaillac; elle était distante de 5,000 mètres de la pointe du Chai. De 4785 à 4842, la laisse de haute mer s'avance de plus en plus vers Test. L'érosion enlève ensuite le rocher de Saint- Nicolas et, à la pointe actuelle, une surface triangulaire ayant près de 2,000 mètres de base. L'Océan a donc gagné progressivement vers l'est, et la péninsule s'est déplacée de l'ouest à l'est, comme si elle se fût inclinée sur sa base. » L'embouchure de la Gironde est soumise à des phénomènes compliqués d'amoindrissement, où l'érosion produite par de violents courants de marée peut se combiner avec un affaissement progressif de toute la péninsule. Ces dénivellations se manifestent dans des circonstances analogues à Arcachon, dont les travaux de défense ont été discutés tantôt sous le rapport de l'érosion, tantôt sous celui de l'affaissement >.