LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET C
RUE PIERftS-SARRAZIN, N" 14
Droit de traduction r^adrvë
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C'était un aamedi soir» 6t le givre couvrait les pavés de cristallisations brillantes. Le quartier de rOpéra était plein de bruit et de lumières. Le carnaval secouait ses grelots ; des cris et des rires s'élançaient de toutes les voitures, roulant avec rapidité vers la rue Lepelletier ; les boutiques ne se fermaient qu'à demi» tant les nuits féeriques de l'hiver tiennent Paris en éveil.
Et cependant M, Georges d'Aubremel , l'un des héros les plus fêtés de ces grandes bacchanales, ne paraissait point en humeur de se rendre à l'appel-joyeux qui retentissait sur toute la montagne
parisienne depuis le télégraphe de Montmartre jusqu'à l'église Notre-Dame-de-Lorette^ Enfoncé dans un grand fauteuil, les pieds sur les chenets et les mains pendantes, il était plongé dans une sombre méditation. Un livre ouvert reposait près de lui, et une lettre violemment froissée gisait à terre.
Orphelin à douze ans, Georges avait vu mourir, sa mère, tuée par dix ans de souffrances. Le marquis Gracien d'Aubremel, ruiné par des prodigalités insensées, avait épousé par .calcul, bien plus que par amour, une héritière anglaise, miss Marguerite O'Grady, qu'il abandonna misérablement après qu'il eût mangé sa dot. Cette histoire, assez ordinaire, avait eu un dénoûment plus ordinaire encore. Le marquis d'Aubremel passa aux Indes dans l'espoir d'y tenter la fortune, et la fièvre jaune l'y tua.
Georges avait donc puisé dans l'histoire de sa famille de tristes enseignements qui développèrent outre mesure ses penchants innés à la misanthropie, si l'on peut appeler ainsi une tendance invincible à croire à l'apparence du mal, en même temps qu'on doute de la réalité du bien. Il soutenait sa logique décourageante assez résolument pour éviter la faute où tombent habituellement les faiseurs de paradoxes psychologiques, et il n'admettait aucune exception , moins pour lui que pour tout autre.
Au fond, Georges se croyait peut-être incapable de commettre une mauvaise action, mais il n'en eût
pas juré ; car, selon lui, rhomme le plus pur devait
faillir dans une circonstance donnée, à cette double condition que son intérêt personnel fût fortement engagé, et qu'il ne courût que des risques relativement insignifiants.
Cette tournure de pensées, rehaussée par un peu d'esprit et beaucoup d'impertinence , avait fait de Georges un personnage redouté de son cercle d'intimes ; mais on comprend qu'elle lui donna peu d'amis. Le jugement commun se fonde plutôt sur les paroles que sur les actes, et Georges portait la juste peine de ses doctrines amères.
En somme , elles ne lui rapportaient pas ce qu'elles lui coûtaient : il venait d'en faire la triste expérience.
'Georges avait été présenté par hasard à M. Montmorot, un riche fabricant de tissus de laine, qui aimait à réunir, quatre fois par hiver, des gens aimables , des artistes et d'agréables désœuvrés. Mlle Ernestine Montmorot avait paru sensible aux attentions de ce charmant cavalier, qui joignait aux grâces un peu vjves de l'esprit français, les manières sévères et l'élégance un peu hautaine du sang anglais des O'Grady. De son côté, Georges aima vraiment Mlle Montmorot, et il fit, hâtivement sans doute, une démarche qui échoua. M. Montmorot avait été inflexible. 11 ne donnerait jamais saillie à un homme pauvre et sans avenir.
6 CONTES A DORMiri DEBOUT.
Bien qu'il eût dû mille fois prévoi-r cette réponse, Georges demeura anéanti. Ses espérances étaient brisées d'un seul coup, et dans quel moment! Une afflche rouge à demi déployée, et qui se glissait subrepticement entre le mur et le divan, contenait d'abominables menaces. Les huissiers avaient passé par là.
Georges s'emporta contre lui-même.
« Ah 1 se disait-il , le diable soit des scrupules ! Si j'eusse été moins amoureux, je serais aujourd'hui le mari d*£rnestine. J'aurais une femme charmante, et que j'aime, après tout. J'aurais aussi unefbrtune, une^position, ce luxe sans lequel je ne puis m*accoutumer à vivre, tandis que je né saurai demain où reposer ma tête. Demain, à dix heures, des huissiers vont tout me prendre; tout, depuis ce croquis de Troyon jusqu'à ce magot de porcelaine qui balance sa tête narquoise et semble me narguer ; ils me prendront ce petit coffret qui me vient de mon père, et ce médaillon qui contient des cheveux de.... comment s'appelait-elle? Pauvre fille! qui m'aimait tant ! et voilà que tout ce qui me reste d'elle s'en va, même son nom !
— Quoi, rien 1 pas un espoir ! pas une ressource ! Ah 1 c'est aujourd'hui que la lutte commence sérieusement pour moi, et voici que je suis faible et découragé. Je n'éprouve même plus ces impulsions folles qui m*ont quelquefois diassé de mon lit k
l'heure où tout le inonde sommeille et me faisaient chercher par la ville, avec une conviction profonde un portefeuille bien garni qu'un dieu inconnu devait avoir, exprès pour moi, déposé au coin de quelque borne, ou à l'angle d'un trottoir. Dans ces momentslà, si un importun m'eût arrêté au passage, je l'aurais sérieusement accusé de ma ruine. Je croyais encore à quelque chose, même aux billets de banque perdus!... Et aujourd'hui!... Aujouird'huI , je ne ferais plus ces folies, mais je crois que je ferais pis, si le crime, le crime vul^ire, bas, méprisable, honteux était permis au fils du marquis d'Aubremel et de Marguerite O'Grady.
« 0 grand homnlie ! continua-t-il en reprenant le volume ouvert près de lui, grand philosophe que les ignorants appellent un sophiste ! Oh 1 que tu as exprimé une chose profondément vraie, quand tu écrivis ces lignes , que je ne relis jamais sans terreur :
« Supposez un mandarin de la Chine, un homme « qui vit h trois mille lieues de vous, dans un pays « fabuleux, un homme que vous ne verrez jamais ; « supposez encore que la mort de ce mandarin, de « cet homme chimérique doive vous rendre riche à iK millions , et qu'il vous suffise de lever le doigt , « chez vous, en France, pour qu'il meure, sans que «jamais personne puisse vous inquiéter, dites, < que feriez-vous ? «
c Ce passage terrible a dû faire rêver bien des gens, et Bianchon, ce grand matérialiste si bien décrit par M. de Balzac, n'avoue-t-il pas, dans un épanchement intime, qu'il en est à son trente-troisième mandarin ? Ah ! qu'on a dû faire d'expériences! et si rhypothèse de mon philosophe était
réalisable, quelle Saint-Bartbéiemy de mandarins ! »
Georges interrompit quelque temps son monologue et courba la tête pour laisser passer l'ouragan que le philosophe athée avait déchaîné dans son âme. Les mauvais instincts réveillés parlaient en ce moment plus haut que la raison, plus haut que la réalité.
Cependant les masques avinés menaient à travers la rue leur sarabande grossière, et, comme des oiseaux de nuit , les chsmts d'ivresse et de plaisir se heurtaient aux vitres de l'appartement.
< Ils m'appellent, se dit Georges ; ils demandent pourquoi je ne vais point avec eux m'étourdir de sang-froid et m'amuser de ce qui fait horreur à toute créature pensante. Eh 1 mes amis, je suis à bout de dettes et d'orgies: je n'ai plus d'argent, plus de crédit et plus de fausse gaieté. Oh! non certes ! vos voix alertes troubleront mon sommeil ; mais elles n'auront pas la puissance de me faire franchir le seuil de ma maison. »
Ses regards se portèrent sur la cheminée, où une
figure de porcelaine , chef-d'œuvre baroque d'un artiste chinois, dirigeait vers lui sa grimace éternelle.
Le jeune homme sourit.
« Ceci est peut-être le portrait d'un mandarin : nez joufflu, joues pendantes, moustaches qui tombent comme des panaches, le crâne pointu, les mains crochues, un vrai magot. Si l'on considérait bien la laideur de ce peuple imbécile , on accorderait beaucoup de circonstances atténuantes à ceux qui tuent des mandarins. »
Évidemment une pensée obstinée poursuivait Georges, qui la repoussait, et cependant y revenait toujours.
« Eh, parbleu I s'écria-t-il après une courte lutte qui fut la dernière, je suis seul, je m'ennuie; je vais exécuter pour moi seul une folie de carnaval , folie toute philosphîque et toute théorique ; j'en ai fait de plus condamnables. Il est minuit moins un quart. Je me donne un quart d'heure pour préparer ma conjuration. Voyons, quel mandarin tuerai-je ? Je n'en connais aucun, et je n'ai pas l'almanach Bottin du Céleste-Empire. Cherchons un peu. »
Un journal se trouvait là. Georges le parcourut rapidement. On était au fort de la querelle de la Chine et de l'Angleterre ; à la septième colonne, notre héros trouva une proclamation signée des commissaires impériaux Lin, Lou, Lun et Li.
a Va pour Li ! se dit-il , c'est probablement le plus jeune. »
La pendule gronda annonçant l'heure.
• Georges prit devant sa glace une pose solennelle, et il dit d'une voix forte :
« Si la mort du mandarin Li doit me rendre riche et puissant, quoi qu'il en puisse advenir, je veux la mort du mandarin Li ! >»
Et il leva le doigt. Au même instant le magot de porcelaine oscilla sur sa base et vint se briser aux pieds de Georges stupéfait.
Il eut un moment d'effroi superstitieux ; mais il réfléchit que son doigt avait touché la fragile figure, et l'accident ainsi expliqué, il se déshabilla, se coucha et s'endormit la conscience légère.
Cependant dominos, pierrettes et débardeurs passaient incessamment sous ses fenêtres en chantant des airs connus. Le bal de TOpéra fut extrêmement gai, au dire des experts, et rien, n'annonça aux Parisiens que, dans la nuit du 12 janvier 1840, M. Georges d'Aubremel avait condamné à mort le mandarin Li, fils du Mung, fils de Tseu, mandarin lettré de cent quarante quatrième classe.
LE MANDARIN. Il
A neuf mois de là , Georges d'Aubremel habitait UD hôtel garni enfoui astre deux saillies de la rue Saint-Pierre-Montmartre ^ et il vivait d^emprunts. Le sceptique gentilhomme devait une somme consi* dérable à son hôtesse ; ses habits avaient vieilli, car le tailleur avait brisé toutes relations avec Georges le jour où l'élégant ameublement de la rue Laffitte s'était étalé tristement à l'hôtel des cornmissaires^priseurs, cette morgue des mobiliers de garçon,
Georges , découragé , fatigué par les privations et les tortures intérieures de l'orgueil humilié, était tombé à ce point de détresse, qu'il lui arriva plus d'une fois de se réfugier dans quelque sombre allée pour éviter le regard d'Ërnestine lorsque
Mlle Montmorot passait au bras de son père. Le marquis d*Aubremel était à deux doigts de cet anéantissement total qui aboutit à la folie ou au suicide, qui est aussi une folie.
Un matin , il attendait son hôtesse à qui il voulait demander un nouveau délai , il s'était assis dans la cage vitrée qui précède l'escalier des hôtels garnis. Un journal se trouvait sous sa main ; il le parcourut, et l'article suivant eut le privilège d'attirer son attention :
«Chiusang, 12 janvier 1840.
« Les hostilités ont éclaté entre l'Angleterre et le Céleste-Empire. La mort subite et inexplicable du mandarin Li, qui, seul dans le conseil, contre-balançait l'influence de Lin , homme violent et porté pour la guerre , ont amené de regrettables événements.
c A la première attaque , les Chinois se sont enfuis avec une incroyable couardise ; mais, dans leur retraite , ces lâches coquins ont massacré plusieurs négociants anglais qui avaient établi des factoreries aux portes même de Canton. Parmi les victimes se trouve un vieillard appelé Richard O'Grady , qui laisse une fortune évaluée un demi-million sterling. Le Times annonce que les héritiers du défunt sont invités à se présenter chez M.*William Harrisson, soUicitor, Soho-square. »
« Mon oncle ! s'écria Georges. Hélas ! j'ai tué mon oncle et le mandarin Li. »
Georges n'avait pas le premier sou de l'argent nécessaire pour aller à Londres , mais, sur la production de son acte de naissance et de l'article du journal , l'hôtesse de Georges lui procura facilement la connaissance d'une honnête personne, qui, moyennant une lettre de change de dix-huit cents francs à six semaines de date , et une délégation en règle , lui avança, sans intérêts, un billet de mille francs pour mettre ordre à ses affaires.
Huit jours après son arrivée à Londres, Georges, installé dans un magnifique appartement de Piccadilly, paraissait en proie à une vive anxiété. Il attendait le premier versement d'un million, produit de la vente d'une cargaison de thé , opérée par les soins de M. William Harrisson.
Nulle autre pensée n'agitait Georges que l'impatience fébrile d'entrer en possession de son bien , de toucher des doigts son opulence, et, pour ainsi dire, de constater son rêve.
Cependant le fait était certain : la mort de Richard O'Grady avait été certifiée , légalisée et paraphée; Vab intestat était aussi bien établi que *la filiation de l'ayant droit. Georges d'Aubremel héritait d'up bien très-légitime et il n'avait aucun scrupule à cet égard.
Un garçon d'hôtel vint interrompre le cours des
réflexions de Georges, en lui annonçant le premier clerc de William HarrisSon , solliciter.
« Pourquoi donc pas H. Harisson lui*méme, » allait s'écrier Georges.
Mais il ne prononça pas la fin de cette phrase , tant la vue de ce premier clerc lui causa d'étonnément.
C'était un petit homme tout maigre , tout frêle , osseux I contrefait , hideux , avec une grosse tète et des yeux ronds , un crâne pelé, un nez camard ^ une bouche fendue jusqu'aux oreilles , et un petit ventre procumbant qui avait l'air d'une besace.
« J'apporte au noble marquis d'Aubremel les va* leurs qu'il attend, » dit l'homme.
Et sa voix, claire et argentine comme lu timbre d'une pendule ou d'une botte à musique , fit une douloureuse impression sur Georget). Cette voix donnait mal aux nerfs.
« J'ai préparé un reçu, » dit Georges; et il étendit la main.
Mais le premier clerc du solliciter s'était adossé contre la porte et ne bougea pas.
« Eh bien ! monsieur? » s'écria Georges avec un mouvement convillsif .
L'homme s'avança lentement, sans presque re* muer les pieds , comme s'il eût glissé sur le parquet. Sa main droite était plongée dans la poche de son habit ; il tenait la tête baissée et ses lèvres
Par un mouvement plus fort- que sa volonté, Georges s'élança sur les traces du vieillard, qui avait franchi le seuil. Il le rejoignit dans l'escalier.
« Mon portefeuille 1 s'écria-t-il d'une voix impérieuse.
' — Le voici, > dit doucement le vieillard.
Georges , rentré chez lui , ferma la porte au verrou et compta avec une exaltation qui tenait du délire la somm£ énorme renfermée dans le portefeuille.
Puis il baigna d'eau ses tempes fiévreuses et jeta un regard anxieux sur les objets qui l'entouraient.
« J'ai eu un accès de fièvre chaude , se dit-il. Quand les mandarins sont morts , ils ne reviennent pas , et Ton ne tue point un homme en levant un doigt en l'iair. Néanmoins, mon philosophe a parlé comme un homme qui n'avait point d'expérience morale. Si la pensée d'un crime a failli me rendre fou, que serait-ce donc si j'étais vraiment criminel ! »
Le soir même , Georges commanda des chevaux et repartit pour la France.
A quelque temps de là, M. S. Monlmorot ( du Cher ), chevalier de la Légion d*hoDnevir, donna un grand dtner pour célébrer les fiançailles de sa fille avec M. le marquis Georges d'Aubremel , un des plus beaux noms de France , diisait-il.
Le contrat par lequel il assurait une partie de sa fortune à Mlle Ëraestine Ifontmorot fut signé à dix heures du soir.
La célébration légale du mariage était fixée au lundi suivant. Ce jour-là, Georges, délivré de toutes préoccupations fâcheuses, tout entier au bonheur d'épouser Ernestine , montra à ses amis et à ses témoins un visage radieux.
Bientôt, les fiancés parurent devant l'officier de Tétat civil , qui .était l'un des adjoints au maire.
Georges, sous Tempire de Tétrange hallucination qui ne cessait de le poursuivre , trouva quelque ressemblance entre l'adjoint et le Chinois qu'il avait une nuit brisé par maladresse. Puis son front s'assombrit , son œil s'enflamma. Derrière les lunettes bleues de l'adjoint , il avait vu rouler les yeux jaunes^ du clerc de M. Harrisson , de Li , fils de Mung, fils de Tseu.
Lorsqu'enfin l'officier municipal lui adressa la question sacramentelle :
« Georges-Etienne d'Aubremel , prenez -vous pour épouse , Ernestine-Juliette Montmorot ? »
Georges entendit une voix claire et vibrante qui disait :
• Georges , mon meurtrier , je te donne une épouse de ma main , de ma main.... »
Et tous les échos de la mairie répétaient : < De ma main ! de ma main !»
L'adjoint reprit d'une voix plus forte :
« Georges-Etienne d'Aubremel , prenez-vous pour épouse Ernestine Juliette Montmorot ?
— De ma main ! de ma main ! bourdonnaient mille petits lutins invisibles.
— Non ! dit Georges d'une voix terrible , » et il s'enfuit comme un fou.
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En rentrant chez lui, Georges donna Tordre de ne laisser pénétrer personne. Il se jeta sur son lit dans un accablement qui dura jusqu'au soir. C'était une sorte d'engourdissemçnt profond du cerveau , accompagné de la prostration de toutes les forces physiques. Il ne pensait plus, mais il souflfrait.
Vers le soir , il sortit de cet état singulier , dont le tira une pensée persistante.
«Je suis un lâche assassin! dit-il; j*ai souhaité la mort de mon semblable ; 'Dieu me punit, je vais exécuter Tarrêt. »
Il étendit la main dans Tombre pour saisir un poignard suspendu à la muraille.
Alors une lueur douce éclaira les rideaux et Tin-
térieur du lit , et , à quelques pas , Georges aperçut distinctement la figure étrange du mandarin Li. Les ombres de la mort cpntristaient son visage, et sans que ses lèvres parussent remuer , Georges entendit les psCroles suivantes prononcées de cette voix claire et argentine qui lui avait fait tant de mal , mais qui cette fois lui sembla- aussi mélodieuse qu'une musique divine :
« Georges d'Aubremel , Dieu ne veut pas que tu meures , et , moi son serviteur , je suis venu te dire sa volonté. Georges tu as été cruel , tu as été .avide, tu as désiré la mort d*un innocent , et cette mort a causé celle d'un grand hombre de créatures tombées victimes des passions barbares d'un grand État de l'Occident. Georges , la vie humaine est une chose qui doit être sacrée pour l'homme. Dieu seul peut reprendre ce qu'il a donné. Vis donc , si tu ne veux à une faute ajouter un grand crime. Et si l'absolution d'un mort peut te rendre- quelque . force et quelque courage , Georges, je te pardonne. »
La vision disparut.
Georges se conforma scrupuleusement aux instructions de Li , fils de Mung , fils de Tseu , et il jura de consacrer sa vie au soulagement de toutes les infortunes.
Il employa l'immense richesse de Richard O'Grady à fonder des établissements charitables. Il fait partie du bureau de bienfaisance de son arrondisse-
ment ; il est membre du conseil des hospices, protecteur des salles d*a»ile et d'une foule de colonies philanthropiques.
Ërnestine Montnaorot n*a jamai» voulu le re-> voir.
Il y a' deux aus environ ^ poussé par un scrupule digne de tout éloge, Georges d'Aubremel a chargé le consul anglais à Ghiusang de prendre des informations sur la famille li, qui peut-être expiait dans l'indigence la mort de son chef infortuné.
Voici tout ce qu'on a pu lui dire :
Le gracieux souverain de l'empire du Milieu a confisqué les biens de la famille Li. Mme Li est morte de chagrin et de misère ; et Li Qls , s étant permis de blâmer la sévérité du glorieux empereur, a été étranglé bel et bien, ainsi que cela se doit faire dans un État policé.
BENEDIGT
BÉNÉDIGT.
« Par le coche ? dit une dame. Eh ! monsieur, prend-on le coche?
— Je l'ai pris , madame , répondit Bénédict, et je ne ni*en suis pas mal trouvé.
— Vous aviez le choix entre le bateau à vapeur et le chemin de fer.
— Aussi me suis-je décidé pour le coche. La va-peur éclate souvent.
— Mais la diligence?...
— La diligence verse.
— Le coche peut chavirer.
— Madame , j'ai consulté avec soin les procès-
verbaux du garde général de la navigation ; il est sans exemple qu'un coche ait chaviré.
— Ma foi , mon cher ami! s'écria M. de Walter, mieux valait aller à pied.
— Non. On peut faire de mauvaises' rencontres , être mouillé , surpris par Twage ou par uû méchant dîner.
— Vous avez peur de tout , monsieur Bénédict , reprit la dame avec un sourire presque complaisant. Je puis vous dire cela franchement , connaissant de vous quelques traits du plus brillant courage.
— Je n'ai peur de rien , madame, je n'ai peur que de moi ; c'est l'émotion que je crains, car Témotion me tue. »
Les convives de Mme du Moutier devinrent sérieux et n'essayèrent plus' de railler Bénédict. Sa figure pâle , nerveuse et tirée , ses yeux hagards et pleins de flammes sombres, dénotaient un tempérament atteint d'un excès de sensibilité ou peut-être ruiné par les passions.
Après le dîner , trois personnes graves proposèrent un whist. On oflfrit une carte à Bénédict , qui la refusa d'un ton glacé.
« Je ne joue jamais ! » dit-il.
Il s'assit près de la cheminée et parut (déterminé à lier une conversation muette avec les chimères de marbre dont elle était ornée ; or , entre ces mons-
très et notre héros , le hasard avait placé — divine transition! — la jeune dame qui déjà l'avait accablé de questions. Mais un peu intimidée et presque affligée , elle garda le silence.
Un sourire de Bénédict engagea la conversation. EUe sourit aussi, et lui dit» en secouant ses longues boucles blondes :
« Vous devinez ce qui m'occupe, monsieur ?
— Vous vous demandez, madame, pourquoi je ne joue pas. »
Elle fit un petit signe de tête.
« Le jeu m'anime , m'intéresse. Je m'emporte facilement , et plus qu'il ne faudrait. Soit que je perde, soit que je gagne, je redoute une émotion, passagère mais funeste.
— Ceci est trop fort , dit-elle. Vraiment , monsieur, je ne vous comprends pas. Tiendriez-vous à l'argent?
— Beaucoup, madame; sans lui, la vie n'est pas.... viable.
— Alors vous tenez bien à la vie ?
— Et vous, madame? répliqua Bénédict avec beaucoup de sang-froid.
— Je ne sais pas , nK)nsieur. Je ne pense jamais à la mort.
— Moi j'y pense beaucoup, madame. Je me compare à un malheureux placé en équilibre parfait sur la pointe d'une roche qui côtoie Tablme ; le
plus faible de ses ennemis n'a qu'à le toucher du doigt , et il s'engloutit pour toujours.
— En sorte que pour vous cet équilibre est le but suprême de la vie? ^
— C'est beaucoup que de ne pas souffrir.
— Eh bien ! monsieur , je vois la vie autrement. Si je me croyais placée sur la pointe de ce rocher , au bord de cet abîme, savez-vous ce que je ferais?
— Vous vous endormiriez....
— Non , je me précipiterais la tête la première.
— H6 ! madame , s'écria Bénédict , qui se leva tout effaré, c'est le suicide que vous me conseil-
— Non, monsieur, dit la jolie dame, c'est le bonheur. »
Elle avait baissé modestement les yeux; quand elle les releva, Bénédict s'était enfui.
M. de Walter vint le remplacer auprès d'elle, qui paraissait rêveuse. Ses premiers mots l'éveillèrent en sursaut.
« Qu'avez-vous donc fait à M. de Marenne, à mon cher ami Bénédict ? Il m'a dit adieu d'un air fatal , puis il est parti en murmurant votre nom. Ma cousine , l'avez- vous rendu fou ?
— Je crois que M. de Marenne n'a pas attendu pour perdre la tête qu'il me fût présenté. Cependant j'ai des doutes : cette bizarrerie n'est-elle pas feinte ?
BÉNÉDIGT. 29
— Le malheureux soupçon ! Bénédict est de bonne foi. Je crois qu'un vieux médecin , qui assistait à sa naissance et qui a enterré une vingtaine de ses parents, l'a persuadé qu'il mourrait d'un anévrisme du cœur avant sa trentième année.
— La prédiction est déjà démentie.
— Bénédict n'a que vingt-huit ans, ma cousine; mais ce damné médecin lui a mis le cœur dans la tète , et je crois celle-ci beaucoup plus malade que celui-là. Bénédict vieillit depuis qu'il est sage. »
Mme de Montai ouvrit ses grands yeux bleus et regarda son cousin de manière à l'embarrasser.
« Oh ! quelques folies de jeunesse , la moindre des choses. Bénédict alors parlait , agissait comme tout le monde ; il allait au bal , au concert , aux courses ; il pariait, il jouait, il soupait ; il avait des chevaux, des....
— Ah! dit la dame.
— Dame , oui ! ajouta le cousin. C'était un charmant garçon, qui se portait assez bien. Mais depuis deux ans , depuis qu'il s'est rangé , qu'il se soigne , qu'il évite toutes les émotions , il dépérit à vue d'œil. Il devient d'une mélancolie absurde; il fait beaucoup plus d'extravagances que le plus fou des hommes sages , et pour vivre tranquille , il a fait de son intérieur 'quelque chose d'intolérable , un petit enfer.... au pastel.
— C'çst très-surprenant, ce que vous me dites là.
— Jugez de ses manies. Hier matin, je lui rends visite; il était midi. Le domestique me dît que mon sieur n'est pas levé, mais qu'il va l'éveiller; c'est son heure. Le pauvre diable ouvre la porte de la chambre à coucher, sans précaution peut-être. Bénédict Ta chassé. Il a prétendu que Jean lui avait donné une émotion. — Figurez-vous, me dit-il, que j'étais plongé dans ce demi-sommeil qui calme tous les maux. Je ne pensais à rien, je ne sentais rien, j'étais heureux. Tout à coup le grincement d'une porte me réveille; mon cœur bat avec violence; un spasme me prend; j'ai failli mourir. Je ne puis pas garder Jean ; ce n'est plus un valet de chambre, c'est un assassin. Je devrais le livrer à la cour d'assises; mais les lois sont'màl faites : le jury l'acquitterait.
— Vous brodez , mon cousin.
— Je raconte , ma cousine.
— Je n'ose vous dire que ce récit m*amuse. M. Bénédict est un fou d'humeur assez triste. Cependant , je suis bien aise de l'avoir vu. En acceptant l'invitation de Mme du Moutier, je n'espérais pas rencontrer chez elle un eccentric de cette force. Vous l'amènerez à un de mes vendredis. »
La dame blonde soupira. William l'examinait. Il parcourait du regard la fraîche toilette de l'aimable causeuse , non sans s'arrêter à ses blanches mains,
à sa chevelure abondante, à toute sa grâce et à ses beaux yeux. Il se disait qu'elle était sa cousine , qu'elle était veuve depuis deux ans et qu'elle était belle.
Le lendemain, M. William de Walter rendit visite à Béhédict de Marenne. Il était midi précis quand le successeur de Tinfortuné Jean introduisit le jeune gentleman dans cette mystérieuse retraite.
Le logis de Bénédict vaut la peine sinon d*étre décrit , du moins d'être indiqué.
Il y avait à Tangle de deux rues du faubourg Saint-Honoré , non loin dQ la mairie du premier arrondissement, une maison grande comme une caserne, composée de trois corps de logis, dont l'encadrement formait une cour assez vaste , close au fond par un grand mur et adossée aux jardins de l'hôtel jadis occupé par un des hommes illustres de ce temps. Presque au milieu de cette cour, mais un peu plus près du mur mitoyen que de la porte
d'entrée , une fantaisie d'architecte avait élevé un pavillon isolé, une petite maison d'un étage parée comme un cottage et entourée d'un rideau d'acacias, parmi lesquels se jouaient des gerbes odorantes de fleurs. C'est dans ce logis d'artiste que Bénédict cachait ses tristesses et ses méfiances.
C'avait été une bonne fortune pour lui que de mettre la main sur cette bonbonnière , qui conciliait ses goûts, ses mœurs et les convenances de sa po* sition. Trop riche pour s'accommoder des inconvénients de' ces grandes fourmilières où vivent péleméle cinquante personnes d'âge, de rang et de professions différentes; attaqué de trop de manies pour supporter l'intimité qui s'établit dans les petits hôtels du faubourg Saint-Germain habités seulement par deux ou trois familles , et n'ayant cependant pas assez de fortune pour avoir un hôte et se monter une maison , il avait guigné deux ans la petite maison de la rue des Saussayes, qu'il avait enfin obtenue pour un loyer moindre que celui du premier, appartement venu. Paris est la ville où toutes les existences trouvent leur gtte. Il ne faut que de la patience et un peu d'argent.
Grâce à son rideau dé verdure , le pavillon se trouvait à l'abri de curieux du rez-de-chaussée, et le peu d'élévation de la toiture aurait dépisté l'inquisition des étages supérieurs. Sous ce rapport,
Bénédict était parfaitement satisfait. Garanti contre a49 3
les entreprises de ces ennemis du dedans , qui sont les voisins , les domestiques , les porteurs d'eau et les enfants , il avait pris ses mesures contre les ennemis du dehors ; on ne pénétrait chez lui qu'avec un mot de passe, un mot de ralliement et un passeport.
On ne sonnait pas pour s'annoncer chez lui , car il est de fait que rien ne fait tressaillir un homme nerveux comme un coup de sonnette inattendu. On ne frappait pas non plus , parce qu'il savait que certains rustres frappent fort. En conséquence , la porte du jardin était toujours entr'ouverte. M. de Walter la poussa sans difficulté et se trouva dans l'antîchaml)re , espèce de parloir qui se terminait par un guichet béant. Un valet aposté reçut le mot de passe et le transmit au valet de chambre placé de l'autre côté du guichet. Une porte s'ouvre dans le mur , et le successeur de l'infortuné Jean fit entrer M. de Walter dans un petit salon qui n'était qu'une autre antichambre mieux décorée. Le visiteur déclina distinctement son nom et son prénom ; après cette formalité , François , tirant de sa veste rouge de petites tablettes , vérifia Tidenlité du nouveau venu sur une liste rédigée par ordre alphabétique et divisée en trois sections : Amis , indifférents , importv/ns.
M. de Walter appartenait à la première catégorie; rien ne s'opposa donc à ce qu'il passât dans le vé-
ritable salon , qui n'était plus séparé de la chambre à coucher de Bénédict que par une sorte de couloir.
c M. de Marenne est- il éveillé? demanda de Walter.
— Je ne croîs pas , maïs je vais entrer chez monsieur.
— Non, c'est inutile , j'attendrai.
— Oh! dît François en jetant un coup d'œil sur la pendule , il est midi ; je dois entrer chez monsieur h midi cinq minutes. Monsieur n'attendra pas longtemps.
— Entrez avec précaution , dit William , qui se rappelait la mésaventure de Jean et qui s'était laissé prévenir par la figure débonnaire de François.
— Monsieur est bien bon , répondit celui-ci en saluant , mais je suis au fait. »
Il est certain que Valmont ou Lovelace eussent envié l'adresse de François. Il ouvrit la porte fatale si légèrement qu'elle n'Qffleura même pas le tapis. Avec la même dextérité , il fit glisser les rideaux sur leurs tringles , et laissa pénétrer dans la chambre à coucher le peu de jour qui filtrait à travers les persienne?»
Il s'agenouillait près de la cheminée et préparait le feu , quand un cri aigu se fit entendre :
« Misérable! drôle! bélître ! criait Bénédicf. Pourquoi entres-tû chez moi sans m'avertir ?
— Je demande respectueusement à monsieur la permission de lui faire observer que Jean eut hier le malheur de l'avertir et que....
— Voilà qu'il réplique, maintenant! Tu ne sais pas que tu pouvais me tuer! comment! je sommeille ou à peu près, je n'entends aucun bruit , je me crois seul; j'ouvre les yeux, et j'aperçois un homme à deux'pas de mon lit! Il y a là de quoi ébranler une organisation moins sensible que la mienne.
—^ Monsieur devait bien penser que cet homme , c'était moi.
— Ce pouvait être un autre, un malfaiteur, un créancier !
— Ah bien I par exemple ! dit François entre ses dents.
— Que murmures-tu ?
— Je pense que monsieur veut rire , répondit François du ton d'un domestique qui va dire une impertinence ; tout le monde sait bien que monsieur n'a pas de créanciers. »
William voulut intervenir et préserver François de l'orage amassé sur sa léte ; il s'avança majestueusement vers le seuil de la chambre à coucher. Ce fut un coup de théâtre. Bénédict se roula sur son oreiller comme un enfant volontaire.
« Oh ! le scélérat , le bourreau ! Il y a quelqu'un chez moi , et le monstre ne me prévient pas ! Il ne
me dit rien , et fait attendre ! C'est pour en mourir I — Bonjour , William ; bonjour , cher. Excusezmoi l — Allons , c'est fini , va-t'en et ne reparais jamais devant mes yeux. »
François sortit la tête basse.
« Vous êtes bien malheureux, mon pauvre Bénédict! dit William.
— Jugez-en ! Des domestiques qui me mettent vingt fois par jour en danger de mort. »
William sourit.
« Vous ne compatissez pas à ce genre d'infortune? Dieu vous en préserve, mon cher William! Je ne puis me passer de mes gens , mais ils sont apparemment en mesure de se passer de moi. Je suis la poupée sur laquelle ils tirent à la cible , au risque de la brjser. Tout bien considéré , j'ai voulu fuir dans un désert; mais cette tentative ne m'a point réussi.
— Où prenez-vous le désert?
— Aux environs d'Auxerre, département de l'Yonne.
— Ah ! voilà donc pourquoi vous aviez pris le coche ?
— Une triste invention que le coche! J'avoue qu'il ne m'a causé aucune émotion redoutable. On y voyage avec la placidité que j'avais espérée, mais franchement , il a ses tristesses. Mon imagination est restée parfaitement calme , mais je n'ai pas
trouvé réquilibre physique dont j*ai besoin. Il y avait trop de nourrices.
— Hais les nourrices du coche ne vous ont pas suivi à la campagne?,
— Plût à Dieu!
— Voilà que vous les regrettez , à présent î
— Non , je regrette les nourrissons. Si , dans ma retraite , j'avais eu sous la main une trentaine d'enfants de six mois , se livrant aux improvisations musicales qui font que pour mon compte , j'ai pardonné au roi Hérode , peut-être euâsé-je combattu victorieusement le fléau qui m'a fait abandonner mon asile champêtre. Groyez*moi , ce n'eût pas été trop d'une phalange d'enfants à la mamelle pour conjurer le piano qui m'a fait passer des jours si nébuleux et des nuits si navrantes.
— J'entends : quelque villageoise ! la tille de l'instituteur primaire qui vous régalait de la valse de Giselle ou de la Polka nationale I
— Pas du tout. La musique était délicieuse ; le virtuose , que je n'ai jamais vu , exécutait avec un talent de premier ordre le Désir de Beethoven, la Serenata de don Pasquale^ la Romance sans paroles de Mendelssohn, et quelques autres morceaux exquis. J'ai su que j'avais pour voisine une Parisienne. Elle recevait de fréquentes visites. C'étaient des files de voitures , et des journées de fêtes , et des soirées de bal ; on riait » on chantait. J'ai trouvé le désert
un peu trop habité , et je suis revenu dans le seul endroit où l'on puisse se créer un désert véritable : — Paris !
— Bénédict , dit William avec une demi-raillerie, je croyais savoir que vous aimiez beaucoup la musique*
— Je l'aime trop , cher William- Je l'aime au point que j'écoute aussi bien qu'un opéra-buffa les concerts de l'orgue de Barbarie qui gémit dans les carrefours. Un soir, Duprez chantait la Juive, Ce qu'il prêta au juif Ëléazar de passion , d'ardeur et de génie, je ne saurais vous le décrire. Une chaleur inconnue se porta de ma tête à mon cœur ; ma vue fut troublée , tous mes sens s'alanguirent, et , suc* combant à la force de l'émotion , je me trouvai mal dans ma loge. Depuis ce soir-là, je ne puis plus souffrir Duprez. Eh bien! ce que le grand chanteur m'avait fait ressentir , je l'éprouvais en écoutant les concerts de ma bruyante voisine. Elle avait découvert dans les mélodies de Schubert un morceau que , dans ma fatuité » je croyais seul avoir chanté. Cela s'appelle h Joueur de vielle, N'avez-vous jamais entendu , William , cette romance mélancolique? »
William secoua la tête.
« Vous êtes Anglais , reprit Bénédict. Vous n'aimez la musique qu'au Queen'stheatre , sous le feu des lumières , avec quatre millions sterling de dia-
mants au col de vos ladies ; ce que vous aimez , ce n*est pas Fart divin de Gimarosa et de Mozart ; non, c'est une place aux stalles d'honneur , presque un rang à la cour ; l'opéra pour vous , c'est le prince Albert dans une avant-scène et la duchesse de Kent dans une loge de face. Yous applaudissez beaucoup Jenny Lmd, qui n^a pas de voix , mais vous adorez les clowns et les éléphants d'Adelphi. Donc, vous ne connaissez pas le Joueur de vielle de Schubert : deux phrases toutes simples pour mélodie , quatre notes plaintives pour accompagnement. Jouées par Marie Pleyel , ces deux phrases et ces quatre notes feraient pleurer le duc de Wellington. Or, l'inconnue n'avait pas la science de Marie Pleyel, mais elle avait la force et la grâce, la rêverie et la douceur : elle faisait chanter la corde et soupirer l'archal. Une nuit, j'ai beaucoup pleuré en l'écoutant, et le lendemain, j'ai repris le corhe. J'avais trouvé l'émotion là où j'étais allé la fuir.
— Vous la trouverez partout , voilà la morale de votre histoire. Et si j'ai un conseil à vous donner....
— Laissez là cette hypothèse , vous n'avez pas de conseil à me donner , puisque vous êtes mon ami. »
Il sonna.
«■ Mon cher William, reprit M. de Marenne quand soii valet de chambre l'eut habillé, vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas?
— Je veux bien.
— Voilà qui est convenu ; je vous traite au cabaret ; ça nous rajeunira. Germain , faites atteler le coupé. »
Germain parut au bout de cinq minutes pour annoncer à son maître queTordre était exécuté.
« Au café de Paris ! dit Bénédict en entrant dans sa voiture, petite comme un traîneau,* et trop basse pour qu'on pût dire qu'il y montât. »
Le léger équipage partit comme la flèche.
« Je vous croyais ennepai des voitures? dit William, qui avait l'habitude de poser au bout de chacune de ses phrases un point d'interrogation.
— Sur les grandes routes , oui ; mais dans Paris, il faut se réconcilier avec elles; c'est le seul moyen de ne pas être écrasé.
— Encore n'est-il pas nécessaire d'aller avec cette vitesse, ajouta l'implacable William.
— Je vous en demande pardon ! répliqua Tinaltérable Bénédict. Voulez-vous que mon cocher modère les chevaux? Avant cinq minutes, nous serons accrochés par un fiacre ou par une charrette. Connaissez-vous un véhicule plus paisible que l'omnibus ? Eh bien ! ce placide carrosse fait la moitié des
* embarras de Paris; on le bouscule, on l'arrête, comme s'il ne s'arrêtait pas assez souvent ! Si je n'allais très-vite avec mon équipage, j'aimerais mieux aller à pied ; j'aurais alors l'adresse imper-
tinente des vrais Parisiens, gens flegmatiques, quoi qu'on eia dise , qui respectent Tattelage rapide aux naseaux enflammés, mais qui se promènent ironiquement sous le nez des chevaux de fiacre. Étant donné un omnibus et un Parisien » il y a trois à parier contre un que le Parisien écrasera l'omnibus. »
La petite voiture de Bénédict roulait sur le pavé comme un boulet de canon. Les deux amis ne purent voir une scène qui se passait au milieu de la chaussée.
C'était à ce carrefour formé par le confluent de la rue de la Chaussée-d'Antin et de la rue Louis-le- Grand et leur jonction au boulevard. Les iiles de voiture s'y croisent et s'y mêlent avec une dangereuse vélocité, et dans ce grand courant, la rue Basse-du-Rempart , la rue de la Michodière , la rue du Helder , viennent jeter le tribut de leurs flots à quatre roues.
Une jeune dame , sortie de la rue de la Chausséed'Antin , voulut traverser le boulevard dans la direction du pavillon d'Hanovre. Elle considéra d'abord d'un œil inquiet les voitures de toute espèce qui entravaient la voie, et elle resta sur la marge du trottoir , prête à s'élancer comme l'oiseau qui s'en- * vole , et découvrant sans le savoir son pied mignon et sa cheville délicate. Après deux minutes d-hési* tation , son parti fut pris : elle s'élança bravement
entre deux paisibles cabriolets amarrés le long du rivage. Mais quand elle eut fait quatre pas » un de ces énormes chariots qui servent à transporter les décors des théâtres s*éleva comme une forteresse entre elle et la rive opposée. Elle voulut rétrograder. Les lourds milords venaient de charger et s'ébranlaient avec fracas. Une américaine fringante descendait le boulevard à sa gauche » et , à droite , le brougbam de M. de Marenne accourait comme le vent.
La malheureuse femme se voyant perdue, devint pâle et tremblante ; elle perdit la tête et se mit à courir çà et là » en poussant des cris de détresse.
L'un de ces cris parvint aux oreilles de Bénédict d*un geste et d'un signe il avertit son cocher ; les chevaux haletants s'arrêtèrent en roidissant les jarrets. M. de Marenne s'élança » vit la pauvre éplorée, jugea le péril d'un coup d'œil , et , sans plus de réflexions y il la prit dans ses bras et l'apporta comme un enfant dans sa voiture. Une seconde plus tard « ils eussent été brisés tous deux par l'américaine emportée , qui n*avait pu maîtriser son élan.
En apercevant le visage de la dame évanouie , William poussa un cri d'étonnement. C'était Mme de Montai , la jolie veuve àu% boucles blondes.
« Elle n'est pas blessée , dit Bénédict ; garde le coupé et reeonduis-la chez elle*
— Pourquoi pas toi?
— Non , tu es son cousin , cela vaut mieux , et c'est plus naturel.
— Adieu donc.
— A tout à rheure. Je t'attendrai au café de Paris. »
Bénédict s'éloigna ; William jeta au cocher l'adresse de Mme de Montai, rue de la Tour-des-Dames, puis il ouvrit toutes les glaces ; l'air frais et le mouvement . des roues tirèrent la belle effrayée de son immobilité.
« Ah ! mon cousin , dit-elle , que j'ai eu peur ! Sans M. de Marenne, j'étais morte !»
Elle tremblait comme la feuille , et , toute faible, elle se tenait aux larges bretelles de la portière de droite.
« Pourquoi nous a-^t-il quittés ? dit-elle d'une voix à peine distincte; quand on a sauvé une femme avec tant d'intrépidité , c'est bien le moins qu'on ne l'abandonne pas tout de suite ; un peu de galanterie ne messied pas, même au courage.
— Eh ! dit Walter , vous avez coutume , ma chère cousine, d'exagérer les choses; Bénédict n'a été ni galant ni impoli ; il a obéi à la plus simple des convenances. Sa voiture n'est qu'à deux places; il fallait que ce fût lui ou moi.... »
Mme de Montai rougit, sans que William osât
attribuer ce phénomèDe aux paroles innocentes qu'il venait de .prononcer ; n^ais il crut deviner quelques-unes des pensées secrètes de Mme de Montai, et il garda le silence.
Lorsqu'il offrit le bras à -sa cousine pour quitter la voiture , Mme de Montai , facilement oublieuse , avait repris toute sa sérénité et cette gaieté légère qui lui donnait tant de grâces.
William de Walter n'était pas , à beaucoup près , aussi anglais que ses compatriotes; sa cuirasse naturelle d'orgueil et de froideur offrait de nombreux défauts. Il se montrait ordinairement très-attentif et très-assidu auprès de Mme de Montai, dont la fortune ne déparait pas la beauté. Pendant une demi-heure qu'elle le retint dans son salon , il la trouva plus charmante que jamais , d'une grâce cordiale et d'un esprit délicieux. Mme de Montai eut , en effet , beaucoup d'esprit pendant cet entretien , car William se retira pénétré jusqu'au fond de l'âme, sans s'apercevoir qu'il était expressément chargé d'inviter M. de Marenne à venir voir, le plus tôt qu'il pourrait, la femme qui lui devait un grand service. Il est vrai que la jolie veuve avait enveloppé ce message de toutes les belles équivoques que sait construire une femme en pareille occasion , et William joua positivement le rôle de l'employé aux dépêches qui transmet les signes du télégraphe sans en pénétrer le sens.
Bénédict comprit qu'il manquerait d'égards en n'allant point s'informer de la santé de Mme de Montai, et dès le lendemain il se présenta chez elle.
BÉNÊDICT. 47
ïl y avait trois ans au plus que Bénédict était devenu l'étrange maniaque que nous connaissons. A cette époque, il avait perdu son frère aîné, qui mourut à trente ans, subitement comme d'un coup de foudre. Leur père était mort ainsi.
Bénédict aimait la vie ; il était d'une nature affectueuse, légère et gaie ; mais la crainte de mourir à trente ans , qui l'avait peu saisi d'abord , devint par la suite une préoccupation maladive et très-funeste. Il s'était soumis à un régime hygiénique peut -être fort ingénieux, mais au fond très-malsain, car il maigrissait terriblement, son œil devenait cave et vitreux; l'anévrisme imaginaire pouvait être vaincu par une réalité terrible, la phthisie.
Mme de Montai fut frappée de sa pâleur, de l'éclat
48 œNTES A DORMIR DEBOUT.
extraordinaire de ses yeux et de la faiblesse extrême qui ralentissait ses mouvements et se traduisait par une sorte de balancement y racheté par beaucoup d'élégance et de souplesse dans la démarche. Mais elle n'osa point lui en faire la remarque; elle devinait par son instinct de femnie, instinct qu'aiguisait une sorte d'intérêt tendre , les faiblesses particulières de cet esprit inquiet et faussé ; elle sentait qu'elle l'eût frappé douloureusement en lui communiquant ses craintes, même sous les forn^es les plus adoucies et avec les ménagements les plus délicats.
L'entretien fut court, embarrassant pour tous les deux. Mme de Montai, pleine de reconnaissance pour sa vie hardiment Sauvée, n'osa l'exprimer qu'à demi ; tandis que Bénédict, abattu par des douleurs sourdes , troublé par des sentiments dont il ne se rendait pas bien compte et qu'il ne voulait pas analyser, ne s'abandonna pas à cet étalage particulier d'égoïsme d'où ressortait son habituelle étrangeté.
Cependant l'un et l'autre goûtèrent sans doute quelque charme dans cette entrevue, dont les termes furent d'une banalité apparente qui nous dispense de' les transcrire ici, et Bénédict revint tous les jours, sans s'apercevoir qu'il faisait à la jeune veuve une cour assidue. Il est vraisemblable que Mme de Montai fut plus clairvoyante; mais entre une femme chez qui l'amour n'excluait pas la prudence et un
halluciné de la force de Bénédict, cette liaison inavouée se serait prolongée sans solution^ si un incident imprévu n'avait ouvert la porte à ces sentiments trop longtemps comprimés.
Bénédict venait vers trois heures avec la régularité volontaire qu'amène forcément l'état de sigisbé d'une femme du monde, lorsqu'une créature s'interposa entre lui et la porte du salon : c'était la femme de chambre de Mme de Montai.
Bénédict s'aperçut pour la première fois que Mme de Montai avait une femme de chambre ; jusqu'alors il avait pu le présumer , mais voilà tout. La maison de Mme de Montai était trop bien réglée et sa conduite trop sage , pour que ce genre de Méphistophélès en jupon pût y prendre une autorité marquée.
« Madame est sortie, » dit la soubrette de cette voix trop assurée qui décèle immédiatement le mensonge.
Bénédict avançait toujours, comme s'il n'eût pas compris.
Cette manœuvre troubla Mlle Julie, qui fut forcée d'étendre les bras comme un grenadier qui croise la baïonnette, et répéta :
c J'ai l'honneur de dire à M. de Marenne que madame n'est pas visible. »
Une pareille variante entre les deux affirmations de Mlle Julie était une révélation complète. Bénédict
S6 sentit le cœur pris d'une douleur aigué ; une lueur soudaine illumina son regard, une révolution se fit en lui, une voii secrète lui criait : < Tu aifiies Mme de Montai ! »
Et comme une fois éclairé sur lui-même, Tamaur ya vite , Bénédict se dit que puisqu'il aimait Mme de Montai, il avait le droit d'être jaloux , d'où, par une induction toute scolastique, il conclut promptement qu'il lui était licite de violer toutes les consi* gnes, et tout en protestant de son respect pour les femmes de chambre en général, il prit Mlle Julie en particulier par le bras, la retint contre le mur avec une douceur qui n'admettait pas de résistance, et il entra chez Mme de Montai.
Le salon était désert, mais les sons d'un piano dirigèrent l'attention de Bénédict vers une petite porte entr*ouverte. Il s'avança doucement, tâchant par cette lenteur calculée de modérer l'agitation de tous ses sens. La chambre ou plutôt le boudoir où s'était conSnée Mme de Montai était une petite pièce tendue de soie, dans laquelle était réuni tout ce qui peut flatter f oeil ou Tesprit d'un artiste, tableaux de prix, vases élégants ou rares ; et tout ce qui peut agir sur le cœur d*un amant, demî-jouf timide et mystérieux, tapis épais, meubles discrets invitant aux confidences^
Un piano droit, merveille ciselée dans le palissandre et le nacf e de perie^ occupait un des pans de ce
boudoir beia^one ; Mme de Montai dang une toilette h la fois séduisante et négligée, promenait ses doigts sur'les touches avec une inattention qui accusait la profondeur de sa ré¥erie.
Bénédict, de plus en plus indécis , 8*arréta «ur le seuil et contempla longtemps cette douce Ggure qui s*o(Trait à lui en profil perdu, l'œil un peu vague et noyé dans le bleu des chimères. Sa contemplation ne fut pas troublée , car Mlle Julie , repoussée au premier assaut, tenait son honneur pour sauvé par cette résistance héroïque, et s'était dit :
c Puisqu'il est entré , que madame s'arrange { »
Bénédict était donc seul avec Ernestine de Montai. Nous n'entreprendrons pas d'analyser ce qui se passait dans l'esprit de celle-ci : aucune des langues 'parlées dans les cinq parties du monde , même l'arabe, qui possède, à ce que dit l'abbé Delille, en sa préface des Géorgiques , cent cinquante mots pour exprimer le n^t lion et trois cents pour exprimer le mot serpenty ne possède de nuances assez variées ou assez fines pour exprimer l'état d'une âme de femme où s'entre-croisent de doux souvenirs , de vagues espoirs, un chagrin récent, un peu de dépit, beaucoup d'amour, et cette langueur voluptueuse et mélancolique, combinée des rayons d'une belle journée de printemps et des sonorités voilées d'une mélodie capricieuse comme un rêve.
Quant à Bénédict, qu'en dir(»is-iK>us ^ sinon qu'à
52 CONTES A DORMIR DEROUT.
peine entré, il avait envie de s'en aller ? Une souffrance très-réelle enflammait sa poitrine; il se sentait vaincu par les émotions d'une passion naissante, mais déjà forte, et il se demandait si Mme de Montai, avec ses séductions cachées sous beaucoup de candeur, n'était pas la parque terrible qui devait trancher le fil de ses jours. Là-déssus , il fut pris d'une petite toux fébrile ; - Mme de Montai se retourna comme une biche surprise, poussa un cri et se leva. Bénédict se précipita à ses genoux , et tout fut dit. Ils s'aimaient.
« Pourquoi étiez-vous triste ? dit Bénédict quand il put retrouver la pensée et la voix.
— De ce qui ne vaut pas la peine d'être pleuré, répondit Mme de Montai en souriant : un mariage rompu. »
Elle se remit au piano pour déguiser je ne sais quelle adorable confusion.
« Quoi ! s'écria Bénédict, il était question de vous remarier....
— Eh ! mais, dit-elle, êtes-vous d'avis que je doive rester veuve ? »
Bénédict lui jeta un regard qui signifiait : u Ah ! madame ! sachez bien qu'une veuve ne doit se remarier qu'autant qu'elle m'épouse. S'il n'y avait un Bénédict au monde, votre devoir serait de vous brûler vive sur la tombe de votre mari, un trèsgalant homme que je tuerais s'il n'était pas mort.
Celui qui a conçu le téméraire projet de vous faire contracter un nouveau Jien , est un monstre plein de bassesse. Le droit que les Bénédict ont d'épouser les Ernestine est imprescriptible et inaliénable. Une Ernestine qui épouserait un William serait tout bonnement une femme à jamais perdue, etc. »
Ce regard prolixe était accompagné en trémolo , par Mme de Montai^ d'une phrase musicale qui n'a jamais été écrite dans aucune partition, et qui prouvait tout simplement que le piano était faux ou que Mme de Montai avait mal aux nerfs.
Bénédict continua tout haut sa pensée :
< Je suis sûr de ce que je dis : je ne vois à Paris que votre cousin William qui puisse avoir demandé votre main. »
Une marche en septièmes diminuées, articulée par le piano , sembla demander compte à Bénédict de la tournure insolite de son assertion , peu flatteuse pour les beaux yeux de Mme.de Montai.
« Vous avez deviné, dit-elle presque en musique. Il y a bien deux ans que M. de Walter m'entoure de ses assiduités , et il ne s'est pas fait prier pour leur donner le sens le plus honorable. Il s'est déclaré le lendemain de votre première visite, et c'est votre dernière qui nous a détachés. Il a compté que nous étions au 10 du mois de mai, et en véritable statisticien , membre du bureau des longitudes de Greènwich, il en a positivement conclu que depuis
le 20 avril dernier^ c'était votre vingt et unième visite, au moins une fois par jour.
•^ Alors^ interrompit Bénédict, vous lui avez dit que c'était peu.
-^ Non, je lui ai fait sentir que j'entendais garder la liberté , d'ailleurs irréprodiable , de mes actions et que lorsque je serais sa femme. ...
-^ Vous hii avez dit cela ! s'écria Bénédict avec un vif chagrin. Ah ! vous ne m'aimez pas l
-^ Et d'une simple discussion en matière de m»* riage, nous avons abouti à une révolution.
— Vous avez bien de l'esprit, madame I »
Il y avait un si poignant reproche dans cette reflexion, que Mme de Montai sentit ses yeuï s'emplir de larmes. Son âme ne pouvant s'épancher librement, la courba vers le piano, et ses doigts , guidés par une forée inconnue , exécutèrent la simple et sublime mélodie de Schubert : T avais dans la vie richesse et bonheur I
Parvenu aux dernières limites de l'émotion , Bénédict se rappela tout à coup son désert de l'Yonne,, et la voix magnétique et le prodigieux talent dont il avait craint la puissance*
€ C'était vous ! » murmura-t-il d'un son de voix si touchant à la fois et si épouvanté que Mmede Montai, sans comprendre , devinant à peine , mais remuée jusqu'au fond du cœur ^ vint à lui et le soutint de ses bras au moment où il allait tomber évanoui sur
BÈNÉDICT. 55
le divan. Ce doux appui le ranima par une exaltation nouvelle. Mais akurs, se dégageant tout à coup des blanches mains d*Emestine , il s^élança hors du boudoir et se sauva comme si le diable remportait*
£n se précipitant dans sa voiture , il murmura d'un ion égaré :
« Ah l l'émoticm ! le cœur I Je me sens défaillir I Une seconde de plus et y^ais mwt 1 *
Sa voiture remporta épouvanté rue des Sanssayes.
Bénédict comprit rapidement qu'il n'avait plus le droit de sortir en plein jour et d'affronter le regard sévère des moralistes qui gouvernent le Jockey- Club ; il comprit encore mieux que pour éviter toute espèce d'émotion , il n'avait qu'un parti à prendre c'était de ne pas sortir, de ne pas remuer, de ne pas parler, de ne pas entendre, de ne pas voir , en un mot de ne pas vivre.
Ne pas vivre pour éviter de mourir, voilà la conclusion que Bénédict avait trouvée. Elle n'était guère plus satisfaisante pour son imagination que pour son amonr-propre , et notre héros fut pris d'on spleen trds^renforcé ; il eut avec lui-même un entretien secret dans lequel il se dit des vérités très* dures, se comparant à Cadet Roussel et surtout à Gribouille.
56 GONTES A DORMIR DEBOUT.
Néanmoins , comnle il souffrait beaucoup , ayant la poitrine en feu et le cerveau très-dérangé , il se mit au lit et y resta huit jours. Pendant ce temps , toute communication entre le petit pavillon de la rue des Saussayes et le monde extérieur fut interrompue. Les lettres, les journaux, les cartes de visite, furent par les soins de Germain jetés pêle-mêle dans une sorte de chiffonnière, pour amuser monsieur quand il lui plairait de ressusciter.
Notez que ce singulier malade ne voulait pas de médecin ; le seul des disciples d'Esculape qui eût jamais capté sa confiance se Tétait aliénée en lui soutenant qu'il se portait parfaitement bien.
Les huit jours écoulés, Bénédict, qui n'avait vécu que de bouillons de poulet et de filets de sole, fut appelé au sentiment de la vie ordinaire par un gros appétit et par une singulière envie de courir , de chanter et de boire.
C*est alors que l'adroit Germain se permit de lui dire que pendant cette huitaine il était venu vingt • huit lettres. Bénédict accueillit cette ouverture assez gracieusement et autorisa son valet de chambre à les lui apporter. Germain approcha le petit meuble de laque où gisaient pêle-mêle ces diverses missives, et Bénédict, étendant nonchalamment la main, décacheta la première venue.
«Monsieur, disait cette lettre, votre insolence dépasse toutes les bornes.... »
BÉNÉDÎCT. 57
Bénédict fit un soubresaut, et sans en lire davantage, courut à la signature. Uauteur de la lettre était M. William de Walter.
« Ah ! parbleu ! se dit-il, je voudrais bien savoir comment j'ai pu l'offenser, autrement qu'en rêvel »
Il ouvrit une autre lettre :
« Monsieur , je vous croyais un galant homme ,
mais.... etc.
« William de Walter. »
« Il est fou ! y> murmura Bénédict. Â une autre.
« Monsieur, je vous attendrai demain mercredi à six^heures au pont de Suresne; j'aurai des armes....
« WiLLUM DE VaLTER. »
« Germain ! dit Bénédict d'une voix dolente, quel jour est-ce ?
— Dimanche matin, monsieur.
— Ce pauvre Walter ! il est d'une patience vraiment britannique; il m'attend peut-être encore. Mais pourquoi faire ".' avec des armes. Voyons celle-ci. Changement d'écriture :
« Monsieur, comme vous n'avez pas répondu à ma première du 16 courant, j'ai opéré selon la combinaison dont je vous avais fait part ; malheureusement, une baisse inattendue s'est déclarée ; voire liquidation prochaine vous constitue à découvert
d'environ cinqvante mille éetts, non compris un bordereau pour négociatioiis et courtage , dont je VOUS ai débité. Veuillez agréer, etc.
« Bermudhz et O. »
« Diable ! se dit Bénédict : il faut que mon autre agent de change pare immédiatement ce coup. Cent cinquante mille francs I La moitié de ce qui me reste! »
II décacheta une autre lettre :
« Monsieur, vous avez mis en moi une confiance qui m'honore et dont J'espère me noontrer toujours digne. Tandis que d'imprudents spectateurs s'abandonnaient à de faux calculs basés sur l'éventualité d'une baisse chimérique, je prévoyais le mouvement contraire, et j'ai acheté pour*vous du trois pour cent, fin courant. Au cours actuel, votre bénéfice réalisable dépasse trois cent mille francs.
« Agréez, etc. Michel junior. »
c A la bonne heure ! ceci payera cela. A une autre. » Réapparition de la première écriture, mais plus tremblée cette fois : il y a de la colère assurément dans ces jambages tortus :
« Monsieur, votre incroyable lâcheté, ete,
« William de Walter. »
BÉNÉDIGT. 59
« Nous réglerons ce compte-là tout à Theure. A une autre ; »
« Monsieur , je vous apprends avec joie que les cours ont fléchi vingt-quatre heures avant la liquidation. Votre compte se balance, saufune différence insignifiante , non compris les frais du courtage et de négociations, dont le bordereau est ci- joint.
« Bermudez et C". »
« Eh ! eh i dit Bénédict en se frottant les mains. 0 ciel ! reprit-il d'un ton plus tragique, puisque Bermudez s'est relevé, Michel junior doit s*étre enfoncé, et comme il opérait sur des capitaux plus nombreux, grâce à cet événement heureux, je dois perdre près de trois cent mille francs. Encore une lettre de Michel junior. Ah ! Vhonnéte homme l il a réalisé à temps 1 II a employé mes fond^ dans la caisse commerciale et industrielle de Qodemer : une maison sûre. Je respire ! Finissons-en maintenant avec M. de Walter. Je vois là encore une dizaine de plis cachetés de ses armes. »
Dans la plupart de ces billets , M. de Walter se plaignait, tantôt avec amertume, tantôt avec ironie, ta^ôt enfin avec une énergie presque soldatesque , du silence inexplicable de Bénédict , silence qu'un homme d'honneur , disait-il , ne pouvait garder après une provocation aussi nette que celle qui lui avait été adressée. Comme il arrive toujours en
pareil cas, la lettre essentielle fut la dernière que trouva Bénédict. Mais cette pièce importante demeura très-énigmatique pour celui à qui elle était adressée. William faisait allusion, en termes d'une obscurité calculée , à certaines perfidies qu'il attribuait à son adversaire, et finalement il lui offrait de se couper la gorge avec lui dans le plus bref délai.
Dans ce factum , qu'un style franco-britannique rendait assez burlesque, une phrase, entre autres, eut le don d'exercer la pénétration de Bénédict : « Je sais tout, monsieur, on m'a tout dit. »
Bénédict rit d'abord, parce que l'assertion ne laissait pas d'être piquante ; ensuite il s'attrista. Les courts instants qu'il avait passés près de Mme de Montai se retracèrent à sa mémoire , d'abord dans toute la vérité de leur bonheur naïf , puis avec la nua'nce bizarre que la maladie morale de Thomme un peu timbré donne à tout ce qui le touche.
« Une femme charmante ! se disait-il d'abord ; . une femme dangereuse, ajoutait-il, qui m'aurait tué par ses regards , qui m'aurait tué par sa voix enivrante, qui m'aurait tué par son amour. »
Germain interrompit ce monologue.
«Monsieur, dit-il discrètement, veut-il me permettre une confidence ? »
Bénédict fit un signe encourageant. Germain continua :
« Monsieur William de Walter vient de venir. Ce
n'est pas pour faire l'éloge de cet ami de monsieur , mais j'ai admiré sa persévérance. Il est venu vingtquatre fois en huit jours.
— Eh. tien ?
— J'ai fait à M. de Walter la réponse que je lui avais faite vingt-trois fois en la variant le mieux possible , selon mes faibles moyens. Cette fois , M. de Walter n'a paru ni surpris ni mécontent de Fabsencè de monsieur ; mais....
— Mais qu'a-t-il fait ? Achève !
— M. de Walter s'est retiré ; je l'ai suivi de l'œil et je l'ai vu entrer chez lé concierge. Un instant après, M. de Walter est sorti de la loge ; le concierge le précédait, tenant à la main les clefs du premier étage. Monsieur devine sans doute le plan de M. de Walter ?
— Pas du tout. Allons, Germain, finissons-en ; ne me donnez pas d'émotion inutile. Vous avez sans doute pénétré les intentions de William ; quelles sont-elles ?
— Je les ai pénétrées, comme monsieur veut bien le dire, grâce d'abord à l'intelligence que me donne mon zèle pour son service , et un peu aussi par les confidences du concierge , qui est de mes amis. M. de Walter a loué l'appartement du premier étage, meublé provisoirement d'une chaise et d'une table ; il s'y va faire apporter ses repas , et prétend y rester en sentinelle jusqu'au jour, jusqu'à l'heure
OÙ monsieur jugera à propos de sortir de sa retraite. « Le plaisir de voir M. de Marenne, a-t-il dît, « et de lui témoigner de vive voix tous les senti- « ments qu'il m'inspire, compensera la gène que « je vais m'imposer. »
Bénédict entra dans une colère froide, qui étonna Germain, habitué qu'il était aux vives explosions de l'humeur de son mattre.
« Germain, dit-il d'une voix concentrée, ce M. de Walter veut ma mort ; va lui dire qu'il peut prendre l'appartement du premier, à bail pour trois mois , six ou neuf ans. Je le préviendrai six mois d'avance »
Germain sortit en s'inclinant.
« Pas un mot , pas un souvenir d'elle ! » murmura Bénédict.
Puis, il rappela Germain.
«« Aucune autre lettre n'est venue? dit-il.
— On n'a rien apporté quece que j'ai eu Thonneur de remettre à monsieur.... Mais monsieur n'a pas tout lu. Il y a encore une lettre au fond du tiroir.
■^ C'est bien, laisse-moi. »
BËNÉOICT. 63
Bëaédict, resté seul , prit la lettre oubliée , et la touroa IcHigteinps entre ses doigts. C'était un billet mignon, soyeux , ambré , ployé avec une exactitude élégante, ^ eacheté de cire blandie ; mais le chiffre au cachet n'était pas connu de Bénédict Les deux lignes 4'écrkure qui traversaient l'enveloppe avaient une prédston et une hardiesse qui dénotaient la inaia d'un homme , mais la ténuité des caractères ne confirmait pas cette supposition . La lettre ne plut pas à Bénédict. Après avoir longtemps hésité à l'on- . vrir , il en vint à craindre presque autant le désappoint^neat d'un billet sans importance que la grave émotion d'une nouvelle inattendue. Le résultat de son anxiété fut qu'il remit la lettre dans le tiroir. II avança la main pour la saisir encore , et la retira
sans y avoir touché. 11 rechercha dans sa mémoire toutes les petites superstitions des femmes et des très-jeunes gens. Il en vint à fouiller ses meubles pour y trouver un jeu de cartes et décider la chose en un coup de baccarat ; mais les cartes ne se trouvant pas, il fallut songer à un autre oracle.
Une des lettres de William, gisant ouverte sur le guéridon , inspira à Bénédict des réflexions nouvelles. Il songea que cette querelle, ridicule au fond, devait finir un jour ou Tautre ; sa boutade de tout à l'heure n'avait de sel qu'autant qu'elle serait suivie d'actions plus sérieuses : tôt ou tard il faudrait s'expliquer ou combattre.
« Mpn parti est pris, se dit Bénédict; je verrai, M. de Walter ; si nous ne pouvons nous entendre , nous nous battrons ; si l'explication ou le duel a une heureuse issue pour moi, eh bien, alors je lirai cette lettre suspecte. Si au contraire, les choses tournent mal , je dois me faire scrupule de me donner un chagrin superflu. Car, ajouta-t-il en posant sur son front son index étendu comme le canon d'une arme à feu, je suis positivement sûr que cette lettre m'annonce un malheur. »
Il sonna.
« Germain , allez dire à M. de Walter qu'il peut donner congé. Je suis prêt à le recevoir. »
Le lendemain matin, à sept heures, sept personnes arpentaient un vaste champ de luzerne situé sur le bord de la Seine , entre le pont de Suresnes et la porte du bois.
Bénédict avait pris le bras de M. Walter.
« C'est contre toutes les règles ! disait-il, mais je ne vois pas pourquoi nous ne nous traiterions pas en amis jusqu'au dernier moment. Et puis , vous savez ce que je vous ai dit, William : vous avez tort de me donner cette émotion.
— Vous n*étes plus mon ami , monsieur ; vous m'avez pris le cœur de ma cousine.
— Vous seriez plutôt dacns le vrai en disant que je vous ai empêché de le prendre ; mais la question
n'est pas là. Il est probable que je ne verrai plus Mme de Montai ; ainsi donc...
— Décidément , monsieur , est-ce que vous ne voulez plus vous battre ?
— Vous savez bien que je ne me bats qu'à mon corps défendant. Je suis aussi brave que vous , William, mais je dis ce que je pense. Le duel est toujours une affaire ennuyeuse, un embarras, quelquefois un chagrin. Croyez-vous que je serai bien fier ou bien heureux quand je vous aurai couché par terre ?
— Nous n'en sommes pas là !
— Oh I je vous préviens que si vous m'y forcez , je ne vous ménagerai pas !
— Faites comme vous voudrez , monsieur de Marenne, et surtout comme vous pourrez.
— A propos, dites à vos témoins de choisir l'épée ; du moins j'en serai quitte pour vous désarmer.
— Monsieur, point de fanfaronnades!
— Vous savez bien, William, que je le dis comme je le pense.
— Souffrez que je m'éloigne, » dit William en dégageant son bras.
Et les deux adversaires se séparèrent.
« Monsieur , dit Germain , qui emboîtait le pas derrière son maître , monsieur , faut-il vous lire la lettre î
■^ Pas encore, animal I as-tu donc peur que je
BÉNÉDIGT. 67
sois tué ? La peste jétoufTe le drôle , avec son air lugubre I
— Pardon, monsieur, j'ai tort.
— Tu te tiendras près de moi , et après le combat....
— Près de vous, monsieur î Mais si M. de Walter vous manque, je puis bien attraper la chose !...
— Encore ? Je te citasse ! Sors de chez moi l
— Monsieur, nous sommes pn plein air. » 3énédict ^ut uq sourire , et Qeruiaiu recula de
quelques pas pour s'ôter toute occasion d* exciter la bile de. son maître.
A ce n^oment le9 témoins de Bénédipt s'ap-prêchèrent ; les conditions du combat étaient ré^ glées.
« Quelle arme ?
— Le pistolet.
— \h ! tant pisi
— Vingt p4lJ.
*- Noustireropsîj.
— A Velouté*
— Ce pauvrQ Williani ! murujura Bénédict avec un sincère regret. {1 Ta voulu ! Allons, messieurs^ »
Les pQs étaient compté?. William et Bénédict se placèreut. Un des témgins donna la sigpal.
f Au bras droit ! > cria Béudiéct.
Un seul coup de feu partit , çt l'on vit le pistolet tomber de la piain de William»
« Vous aviez raison , monsieur de Marenne , dit le blessé avec sang-froid. Je vous remercie de n'avoir pas visé plus haut.
— Je vous aime trop pour cela, William ; allons, soignez-vous bien, et au revoir. »
Au détour du petit chemin qui côtoie le champ du combat , Bénédict trouva sa voilure.
« Germain, donne-moi la lettre.
— La voici, monsieur.
— Non, lis-la-moi. Je me sens faible , j'ai la vue trouble. »
Germain rompit le cachet, a Ah ! monsieur , s'écria-t-il , je n'oserai pas ! je n'oserai pas....
— Encore une émotion , dit Bénédict. Allons du courage ! »
Et il lut lui-même :
« Mon cher ami , vous savez que Michel junior à placé dans ma maison de banque une grande partie de vos fonds ; vous savez aussi que le contre-coup des événements politiques m'a forcé de la liquider ; mais je suis honnête homme et je payerai tout. Mon actif, qui malheureusement n'est pas actuellement réalisable, dépasse cependant mon passif. Avant dix ans , tout sera liquidé. Croyez , mon cher ami , à mon entier dévoûment et à mes regrets bien sincères. GODEMER. »
« Ruiné! ruiné I s'écria Bénédict; c'est le dernier coup 1 Germain, je vais mourir ! Ramène-moi vite, je me sens bien malade. »
70 CONTES A tibRltflR DEBOUT.