‹ Contes à dormir deboutChapitre 2 sur 5 · A MADAME ERNESTINE DE MONTAL · texte numérisé non relu

A MADAME ERNESTINE DE MONTAL

« Madame , je vous écris pour la dernière fois. La vie m'abandonne ; j*ai perdu votre affection , j'ai perdu ma fortune, le souffle s'arrête dans ma poitrine. Je ne sais quand Dieu voudra prendre mes jours ; demain , dans un mois , aujourd'hui peutêtre... J'attends... Vous êtes bonne et miséricordieuse ; vous m'accorderez ma dernière demande. Que je vous voie un instant, une minute, fussé-je à mon dernier soupir , j'aurai la force de me traîner à vos pieds. Adieu, madame. Votre amour, qui m'eût tué, me rendra la mort facile et douce. Adieu ! Ernestine, adieu I Votre infortuné

Il Y Avait trois mois environ que Mme de Montai avait reçu cette lettre , demeurée sans réponse, quand un soir d*automne, passant sur le boulevard, la jolie veuve dit à Mi de Walter , qui lui donnait le bras.

« Gomment nommez-vous ce jeune homme T »

Et elle lui désignait de l'œil un gros garçon épanoui, qui, le cigare aux dents, le camélia à la bou-^ tonnière « étonnait les bdurgedis par les éclats de sa voix et une mise d'une élégance prodigieusement accentuée.

« Vous ne le savez pas î dit William avec une espèce de grimace qui pouvait passer pour un sourire.

— Nouj ma foi !

— Cherchez bien.

— Il me semble l'avoir vu quelque part ; mais je ne puis me rappeler.

— Est-il possible^ ma cousine ^ que vous ayez oublié votre adorateur poitrinaire, ce faible roseau qui m'a cassé le bras ?

— Bénédict ! s'écria Mme de Montai avec émotion. Oh 1 comme il est changé !

— A son avantage , voulez-vouâ dire $ continua William avec Un accent plus sec. Ne coiitrâignez pas votre pensée.

— Passons vite , dit Ernestine , je ne veux pas qu'il mé voie.

— Il est engraissé, n'est-ce pas ? il prend du ventre. »

Ernestine paraissait on ne peut plus émue.

« Voilà cependant, ma cousine, comment finissent ces beaux ténébreux ; il devait mourir tous les matins, à l'entendre.

— Vous avez raison, monsieur William; c'est.un perfide.

— Nest-ce pas ? Un galant homme , un gentleman, tient tout ce qu'il promet, et quand il a dit : je mourrai ! il meurt, dût-il se brûler la cervelle.

— Dame ! c'est à peu près cela, ce suicide bizarre dont vous m'avez parlé.

— Autre mystification de ce mauvais plaisant î Ruiné, à ce qu'il disait , car avec ces gens-là on ne sait jamais la vérité vraie, il se jetait à corps perdu dans toutes les folies, disant que ce serait pour lui une mort assurée, et que dix ou douze bonnes émotions bien conditionnées le tueraient. Eh bien ! voyez le guignon,ou plutôt l'impertinence de ce garçon-là, plus il faisait de fredaines et mieux il allait ; si bien qu après trois mois d'une vie de pandour ou de cliasseur d'Afrique, il est complètement rétabli. Il vivra cent ans ! Croyez après cela aux discours de ces Werther qui prennent du lait d'ânesse et font des sonnets à la lune ! Ah ! ma cousine , quel bonheur que vous soyez guérie de vos sympathies pour ce fat ! Mais qu'avez-vous ? Vous tremblez !

BÉNÉDIGT. 73

— J'ai la migraine, mon cousin; ce bruit, ces lumières me fatiguent. Je vais rentrer.... Laissezmoi seule....

— 'A pied? loin de chez vous? Gela ne se peut pas.

— Eh bien ! faites approcher une voiture.

— Mais, ma cousine....

— Mais , mon cousin , je veux être seule ; vous m'entendez?...

— Adieu donc !... — C'est égal, dit Walter en arpentant le boulevard, ce Bénédict a de belles couleurs !» *

Emportée par un coupé rapide , Mme de Montai ne put s'apercevoir qu'elle était suivie.par une voiture qu'elle eût sans ddute reconnue, et qui déposa Bénédict, en même temps qu'elle , à la porte de sa maison.

«Monsieur de Marenne, dit- elle d'une voix rieuse, comment vous portez-vous î »

Puis, riant au milieu de son trouble :

« Vous pouvez venir , monsieur , vous traîner à mes pieds si vous en avez la force ; mais à la charge que vous mourrez !

— Eh ! madame, dit Bénédict d'un ton demi-railleur et demi-pénétré , c'est ce que Géronte dit à Scapin dans la pièce des Fourberies , mais il le lui dit plus tendrement.

— Vous osez parler de fourberies ! dit Ernestjne avec un regard d'ange.

.— Oui I madame , et Scapin finit par rëcëvbir sa grâce sans condition ; et remarquez que j'étais de bonne foi dans mes ruses.

— Mais la lettre !

— Était sincère, madame.

— Vous vouliez mourir sérieusement ?

-^ Et voils mé laissiez faire..; sérieusement t.. .

— Je voulais voir si vous mourriez....

— Ah îmadartie....

— Fallait-il hâter vott^e agdnie ? Perhieltez, tîionsieur le désespéré, qu*on réfléchisse un peu:Ou'aurait dit le monde, si tnon mari était mortd'éinotiën,

la première î>uit dés noces ? »

Quinze jours après , oh célébrait leur union à réglise de la Madeleine!

« n était temps, dit Mme de Montai en me racontant l'histoire de sort mariage ; si j'àvaiè attfendli ^ il eût trop engraissé. »

<6ÎJ§>

LE KHANDJIAR

LE KHANDJIAR.

Ce que vit le petit Fritz sur la route de la Résidence.

Il faisait beau temps et grand soleil; les alouettes chantaient dans les blés mûrs ; pas un nuage n'altérait le bleu gris du ciel, et le petit Fritz jouait aux billes avec son carparade Glaus, à Tombre d*un châtaignier , sur le bord de la grande route.

Tout à cotip un nuage de poussière qui s*éleva du côté de l'horizon rompit la perspective; le petit Fritz remit ses billes dans sa poche , enfonça son bonnet grec sur ses yeux éveillés , et courut tout

d'une haleine jusqu'à la place du Marché. Il arriva tout essoufflé dans la salle basse de l'hôtel du Milan , se jeta dans les jambes du vénérable maitre de ce lieu renommé et s'écria :

« Papa I papa ! yoilà une chaise de poste ! » Maître Hans Sperling se leva brusquement et rajusta ses besicles d'une main tremblante d'émotion.

« Es -tu fou, petit drôle ? dit-il en iSzant sur son fils un regard interrogateur, tout à la fois sévère et paternel.

— Non , reprit l'enfant avec volubilité ; tout làbas , là-bas ! du côté de la Résidence. J'étais à jouer avec Claus.ElJe vient par ici !

— Une]' chaise de poste qui vient à Klâgenfeld ! murmura l'hôte en se tournant vers sa femme , comme pour lui demander ce qu'elle pensait de ce remarquable événement.

— Peut-être un étranger de distinction , quelque bonne ài^baine «gins doute ! dit Mpe Sperling.

— Êtes-vous folle , Jp))$inna? fit Fhôte en secourt d*un air malicieux les cendres de sa pipe. Quels personna^ges 4isti|igqés viennent d*ordi|[)%iFe k Kla-^ genfeld » sinon des fous ou (}es docteurs I et pour moi c'est tout un I

— Mon Dieu | Hans , supposer que cette voiture de po^te ne contient personne qqi soit 4igne de respect ; mais au nom du ciel ! guett^z-la , ^t s'il y a

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quelques florins à gagner, ne les abandonnez pas à notre voisin du Gygne*d'Or, qui n'e^t déjà que trop disposé à nous couper Therbe sous le pied.

— Quelle folie , reprit l'hôte. Je consens , pour entrer dans vos idées, Johanna, que des voyageurs d'importaQce soient sur le point d'arriver ici ; mais dans ce cas , et remarquez bien , Jobanna , que ceci est toujours une hypothèse, ils viennent pour une affaire spéciale , comprenez bien ce mot ; ils savent qu'ils viennent à Rlagenfeld ; donc ils ont dû nécessairement prendre des renseignements sur la ville ; on n'aura pas manqué de leur vanter l'hôtel du Milan et de leur dire que l'hôte du Cygne-d'Or est un fripon qui pille les voyageurs ; donc, à moins qu'ils ne soient fous, ils viendront tout droit ici; par conséquent , il est inutile que je me dérange et que je m'aille griller au soleil. »

Ce disant , Hans Sperling s'assit majestueusement et bourra une nouvelle pipe.

« Monsieur Sperling , soupira Johanna , vous se-* rez toujours un orgueilleux et un fainéant. Voilà comment vous avez ruiné notre maison ; et vous mourrez sans sou ni maille ; et puisque vous aimez mieux rester à la maison ^ comme un débauché que vous êtes , que d'aller au-devant des chalands > j'y vais , moi* Mais c'est une honte 1

— Là ! là 1 ne vous emportez pas , madame , dit un jeune homme attablé dans le fond de la salle

basse ; vous n*avez que faire de quereller votre respectable mari ; Tétranger qui arrive ne descendra ni chez vous , ni chez l'hôte du Cygne-d'Or. Son gtte est tout préparé dans la maison du très-honorable M. Samuel Becker.

— Dans la maison des fous ! s'écria Mme Sperling. Est-ce donc un conseiller aulique , qu*on se donne la peine de ramener en poste ?

— Non , madame Johanna ; c'est quelque chose de plus rare.

— Un professeur, peut-être? hasarda maître Hans.

— Est-ce que les professeurs deviennent jamais fous? répondit le jeune homme en souriant à demi.

— Comme tout le monde, monsieur Franz, comme tout le monde ; et vous en savez plus long que moi là-dessus.

— Que voulez- vous dire, maître Sperling?

— Faites donc l'étonné , monsieur Franlz; et vous aussi , monsieur Reichard , ajouta l'aubergiste ; est-ce qu'il n'y a pas à l'hospice de M. Becker quelqu'un qui , sans, être renfermé , est plus fou à lui seul que tous les maniaques de la Souabe ?

— Je ne sais pas de qui vous voulez parler , dit sèchement Reichard.

— Allons donc! au fond vous pensez comme moi, continua l'hôte en baissant le ton ; et entre nous , monsieur le docteur Trintzius est le fou le plus fieffé

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d'Allemagne , bien que son titre et sa place le préservent de recevoir des douches sur la tête. Il n*a pas deux idées qui se tiennent , et on ne rappelle pas pour rien le docteur fou.

— Vous ne savez donc pas , maître Sperling , s'écria vivement Reichard, que le docteur Trintzius a guéri par sa science admirable des malades dont rétat ne laissait plus d*espoir?

— On l'assure ; mais j'explique cela par le vieil adage : le docteur te soigne et Dieu te guérit.

— Quel sceptique ! dit Franz.

— Mais , reprit l'hôte , dont la curiosité éveillée n'avait pas été satisfaite , je ne sais toujours pas quelle espèce d*homme vous attendez; et puisque ce n'est ni un conseiller aulique, ni un profes* seur....

— Et que dans tout l'univers , maître Sperling , vous ne voyez rien qui égale ces deux titres glorieux....

— Ma curiosité est aux abois et se recommande à votre charité.

— Eh bien ! maître Sperling , Thomme qui nous arrive de la Résidence , c'est.... »

Un grand mouvement qui se fit sur la place du Marché coupa la parole à Reichard. C'était un bourdonnement confus, comme celui des abeilles lorsque le repos de la ruche est troublé ; des groupes se formaient sur la place, des bourgeoises caquetaient, des

82 CONTES A HdRlrtlR DEBOUT.

bourgeois diseut&iétit^ dis» chietiâ hurlaieht ht dés enfants cbufaieiit en poussant dfeâ cHà jojeili.

Au milieu de es tumulte , on distltigtâit dn Soprano suraigu, la voix dû petit Ft*itz qui criait : « La voilà! » et une basse ronflatite, la chaise dé poste qui arrivait.

Une chaise de pdste tl*étdit plui) ^ eii 1845 ; ttiemb en Allemagne , mêmfe eti Sddabë , un objet de tî*èhaute curiosité ; lès plus petites tillîès bht vU des chaises de poste padsér comtfafe le cHab dé i'Olyihpe à travers un nuage; il faiit dortc eipliqûèr pourquoi tout Rlagetifeld s'àéseitlbÛit éh i^ilmeiir & câlise d'une chaise de poste VenUë i^At là grande roUtë de Stuttgart.

Klàgenfeld est situé sur le révers d'un Hiiit)hithéâtre de charmantes collines vertes et bleues t^Ui rabriteiit febhtrë les vents du hoi*d: Klàgenfeld est une jolie petite ville , petite ; tdiilë {Jetlté , [Jhoprë , élégante , blanche et verte , avec de grandes rtiëi bien alignées j pavées de grèà jiOrphyHsés; hets et luisapts comme le plancher d'une salle ft niâtiger flamande; Le site est beâu^ l'àli* est pur; on en a fait un hôpital ou plutôt une gratide et ihagniBtjuë maison de santé i que le roi de WUrtèihbei^jç à do tée , et dont les savantà hiédécitis d'Allemagriê diit conseillé le séjour à tout ce l[iil'il y a dé riche ; de noble , mais d'aliéné dans leâ quarante Ëtats de là Confédération:

LE ktïANDJlÀR. 63

A Klageiifeld il ^ a d'aBbt-d des fbùs ; logés dans urie sorte de palais qiié nous décHcons plus loin ; et puis des médecins, dés étudiants, des tavérniers , des auÎ3ergistes et des t)ëtits l'ëntiefs qiil se souviennent d'avoir essayé daniâ leur jeuHessë le bonnet de licencié.

Nulle route né trkversie lès cdllIiieS qui dômiiiënt et enserrent KÏagënféld ; on y viétit pôbr guérit^ bll pour êlré ^ùéri ; on le quîtle mort ou guéri. Une chaise de poste sur la route de fclagénfeld , c'éàt doiibun perisiônûairè pour là inalsbn de M. Ëeckér, un client pour lé docteur ïnfatzllis, un élèmenî dfe prospérité pour la ville , et un sujet tout trouvé dé convferèàtiôn et dé cohimentaires pôiir les coriipères et lés cbmmèrés qui bavardent tant que lé jour dure et tant que diiré la lampe du soir.

Au inomeiit où la chaise dé poste débbucha Sur la grande place de là ville , il h'y eut qii'un cri d!étorihehieril fet dé clit-iositë. Uihtërieur de la vbiture était occupé par trois nommes : l'uh , dont on ne pût entrevoir le Visage singulier et horriblement pâle , était sans doute le fou qu'on attendait S là maison de M. Beckër; les deux autres portaient le tricorne galonné d'argent de la gendarmerie.

a Est-ce donc un prisonniëi* d'État? dit l'hôte du Milan avec une vivacité qui sortait de ses habitudes.

— A peu près, înattrë Sperling! dit Franz , en

suivant la chaise de poste d*un regard attristé. L'homme qui vient de passer, et que nous allons recevoir à la maison des fous , c*est Fassassin du notaire Freilich , c*est un condamné à mort !

— Un condamné à mort! répétèrent avec effroi les gens de Klagenfeld.

— Cet homme a tué le notaire Freilich pour lui soustraire un testament qui le frustrait d'une grande fortune , et il est devenu fou en entendant sa sentence de mort.

— Et qui l'envoie chez nous ? demanda aigrement Mme Sperling. Klagenfeld va-t-il devenir un repaire de bandits ?

— Voilà précisément le mystère , dame Johanna, dit Reichard. Personne , excepté M. Becker et le docteur Trintzius, ne peut dire pourquoi l'on nous donne à garder cet homme dangereux; mais le roi lui-même a voulu qu'il en fût ainsi.

— Alors , reprit l'hôlesse^ il ne sera point pendu comme il l'a si bien mérité î

— L'exécution , du moins , est suspendue jusqu'à nouvel ordre. »

Déjà l'étrange récit des deux frères circulait dans la foule , qui s'amassait compacte autour d'eux. Ils s'esquivaient prudemnient pour se soustraire à un déluge d'interrogations, de sollicitations et d'interpellations de toute nature , lorsque maître Sperling tira Franz par la manche , et forçant l'étudiant à

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courber sa tête au niveau de sa bouche lippue , il lui dit tout bas , avec l'accent de la prière :

« Monsieur Franz, j*ai un désir sur la conscience ; mais je crains que vous ne me refusiez ce que je vais vous demander.

— Parlez , maître Sperling , vous ne voulez que des choses raisonnables.

— Monsieur Franz, reprit le maître ingénu de l'hôtel du Milan , je ne suis qu'un pauvre homme ; jamais je ne suis allé à la Résidence , ce qui fait que je n'ai jamais vu de condamné à mort , et puisqu'il y en a un dans le pays , dam ! je voudrais bien profiter de l'occasion. Ça ne se retrouvera peut-être jamais ! ajouta-t-il avec un soupir.

— Allons , dit Franz , on verra ce qu'on pourra faire pour vous ; mais je ne vous cache pas que c'est difficile. M. le docteur Trintzius tient à ses fous comme aux prunelles de sa femme Madeleine, une jolie femme , maître Sperling! il ne laisse pas plus volontiers voir les uns que les autres ; et si je puis satisfaire votre curiosité , ce ne sera qu'en cachette et par fraude , entendez-vous , maître Sperling, Ainsi, point d'indiscrétion, ou.... point de condamné, à mort. ...

— Étes-vous fou, monsieur Franz! Je serai muet comme la sonnerie de mon horloge ! s'écria naïvement le digne hôte.

-- Adieu , maître Sperling! dit Reichard ; vous

fc^ites bavarder Franz, et Ton a besoin de nous là-bas.

—, ^pnsqjr , mes jeunes piessieurs ! dit Sperling; et p'Quhlie? p^si vptf-e prqmesi3p , inonsieur Pfc^nz.

— Je la tiendrai , mj^ître Spprling , et vpug yerraz vQtre condanané.

— Encore un mot , mon digne iflonsieur Frapz. ypudrez-youi^ pae permettre (^'amener mon jeune garç ? II a dix s^ns bientôt et va faire sa première communion ; il n'a jamais rien vu , le petit Frifz , et cç sera pour lui une bien grande réçr^atipp:

7- Vous amènerez yqtre jeyne gars , m^U^e Sperling. Je yqus souhaite le bonjpur. ?

Franz et Reichar4 s'arrachèrent enfii^ aux ero-r preçsements de mattre Sperling e| se dirigèrent vers la piaispn des fous. , pen^^nt que les habitants de Klagpnfeld se racontaient, en l'amplifiant:, Thistoire de l-assassin, qu'ils mirent r ppyr le romantisme et la singularité , bien au-dessus de Sçhinderhannes et des brigands classiques de la vieille Allemagne.

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h\hQT\ Trintzius,

L'hospice de Klagenfeld , construit à grajids frais sv)^ des plans suggérés au:jp architectes par les mé- (iecins lp9 plu^ renpipmés , a Tasp^çt d'une belle villa pt ^îsp^rs^tt presque I mi^lgré Tétenclue des b^tiifleRts , jm ipilieu ^e§ opibraçes d'un parc immense I ancienne propi*iété de la couronne ducale de lYijrtemberg.

De^iï corps de logis , ou plutôt deu^ pavillons indépendants, situés ^u milieu des massifs, à droite et à gauche de l^ grille d'entrée, étaient réservés Vvin ai| 4irpcîepr de l'hospice ^ M. Samuel Becker,

88 CONTES A DORMIR D^ÎBOUT.

l'autre au médecin en chef , le docteur Albert Trintzius et à sa femme^

Plus loin , et en retour sur la partie du bâtiment affectée au logement des aliénés , s'élève une fabrique semi-lunaire de style monumental, qui reçoit le jour par un toit composé de châssis vitrés et mobiles ; c'est l'amphithéâtre , lieu lugubre et mystérieux, où le docteur Trintzius cherche jour et nuit à surprendre dans la mort le secret de la vie.

Le docteur Trintzius était pour beaucoup dans la prospérité dé l'hospice de Klagenfeld , cité partout pour les cures merveilleuses qui s'y étaient opérées. Le vaste génie du docteur ne s'épouvantait d'aucune difliculté , et son expérience , basée sur une masse énorme de faits dont l'observation lui était personnelle, savait démêler d'un coup d'oeil l'écheveau singulièrement embrouillé des pensées d'un fou allemand.

Malgré la longue pratique et la profondeur incroyable de ses études, Albert Trintzius n'était point un vieillard. A peine atteignait-il l'âge mûr à l'époque où commence celte véridique histoire , c'est-à-dire au mois d'août 1845 ; mais des chagrins cuisants avaient blanchi ses cheveux, ridé ses joues et dégarni ses tempes. Sa bouche pâle dessinait rarement un sourire amer , et dans ses travaux les plus ardus , à travers ses études les plus intéressantes et les plus passionnées , des esprits péné-

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trants eussent reconnu que le docteur Trintzius était mû par une sorte de curiosité fatale , et qu'il poursuivait, avec la persévérance d'un homme de génie ou d'un monomane, un but peut-être chimérique, qui s'éloignait toujours au moment où il pensait l'avoir atteint.

L'intelligence du docteur Trintzius allait-elle tomber dans l'abîme que côtoie toujours un médecin d'aliénés ? Où est la limite exacte qui sépare la folie du sain exercice des facultés pensantes ? Qui peut espérer de constater l'aliénation par des données purement physiologiques ?

En voyant combien cette limite est faible, si tant est qu'elle existe, l'esprit s'effraye et vacille. Peutêtre le docteur Trintzius, imbu des doctrines d'un idéalisme exalté, avait-il cherché le secret de la folie dans ces régions mystiques du monde spirituel où Swedeborg a édifié son Église nouvelle, sa céleste Jérusalem .

Plus ingénieux qu'attentif, plus savant que miséricordieux, plus philosophe que médecin, le docteur Trintzius voyait dans un aliéné, non un fou , mais la folie, et quand il l'avait étudiée, comprise, circonscrite , traitée et guérie , il délaissait le sujet redevenu homme et recevait d'assez mauvaise grâce les remercîments que lui adressaient les malheureux sauvés par sa science miraculeuse.

De quelle idée fixe était poursuivi ce prince de la

90 CONTES A DORMIR BEBOUT.

science 1 Quelle chimère avait-il fêv^e? quel problème obsédait son cerveau ? C'est ce que dira la suite de ce récit. Métis les ^at)jtants de {Ll^genfel4 r^ppelajpqf le médecin foq.

Son rpgarS clajr e\ ffoid , ses propps sctvjYfnt bizarres ou inintelligibles, lar^s^irve dp SQi^ ^PPiicil, inspiraient peq de syqpatbie.

Il ay^it apporté à rhospjpe dp Klagenfeld (les procédé^ puratifs si singuliers, 0es ipétbpde^ si nQuvellps et si hardies, que rétonqpmept balançait radmjration, et que les sceptiqqeç se demandaient s'il n'avait pas plus de boqheur que df| génie.

Les préjugés qu'à tort o\x à rajsou Albert Trjptzius avait spijlevés autour de lui n'allaient pas cependant jusqu'à inspirer la réppl^ion, et 4'aillenrs il offrait dems sa personne l'intérêt d'qp livre purieuz dont le dénoil^mept est encore inpo()nu ; et tout annonçait qn'en effet l'histoire de cet tioippie était quelque roman sinistre dont lui-même igno-' rait la Qn.

Il lui échappait de dire k Reichard , sor^ élève favori :

« Travaillons ! travaillons, ^eich^rd ; et la Iqmi^re se fpra ! j'ai besoin qu'elle se fasse ; je touche au bqt ; j'ai trouvé, je cherche encore. Ah ! vops verrez d'étranges phases, Reichard ! »

Il avait paru très-ému ex\ yoyaqt r^ssassjq du notaire Freiljch ; et depuis l'arrivée (Je ce pai^^ra-

LE K^ANDJUR. 91

ble, Trintzius avait «redoublé d'ardeur pour le travail. Il passait chaque nuit enfermé seul dans l'amphithéâtre, et avait refusé nettement à Reichard la permission de l'assister.

Que faisait-il durant ces longues heures ? Nul n'aurait pu le dire ni même le deviner, car les cas de mort étaient rares à la maison de Klageufeld , et Trintzius n'avait point de cadavre qu'il pût soumettre à son scalpel investigateur.

Deux sUilles d'amphithéâtre.

« J'ai remarqué une chose bien extraordinaire ! dit après dîner Reichard à son frère Franz. C'est l'antipathie de notre nouveau fou pour le docteur Trintzius.

— Nous ne sommes guère d'accord dans nos observations , dit Franz. Le caractère de la folie de cet homme est une stupidité farouche qui le conduit à haïr tout le monde , è résister à toutes les injonctions comme à toutes les prières. Eh bien ! ce que ni les gardiens , ni toi , ni moi , ni M. Becker ne courrions (obtenir de lui, le docteur Trintzius l'obtient par un .mot, par un geste.

LE KHANDJIAR. 93

-7- Il se meurt , dit Franz ; c'est un gaillard qui volera le bourreau.

— J'ai observé chez lui les premiers symptômes d'une hypertrophie du cœur.

— La santé du docteur Trintzius m'inquiète bien autrement que celle de ce scélérat ! dit Reicbard* Le docteur travaille trop assidûment , il se tuera ; ces nuits d'étude l'épuisent. »

Franz ne répondit pas et se mit à rire silencieusement. Il n'aimait pas Trintzius.

Reichard regarda son frère avec inquiétude.

« Crois-tu donc que notre maître s'enferme chaque nuit dans cette grand salle humide pour fumer et se divertir ?

— Le docteur Trintzius est un faux savant, dit Franz. Je ne sais ce qu'il fait dans l'amphithéâtre; je crois tout bonnement qu'il y entre devant nous, et qu'il va se coucher dès que nous sommes bien clos dans nos chambres.

— Et cette lumière qu'on voit briller tous les soirs à travers les fentes de la porte ?

— M. Trintzius fait comme l'hôte de Milan, qui lorsqu'il est de garde à la porte de la Maison commune, met son mousqueton en arrêt devant la guérite et va se coucher sous le porche.

— Tu calomnies un homme de bien et un grand maître , c'est mal.

— Tu te laisses prendre à un grand étalage d'é-

94 CONTES A DÔRMltl DEBOUT.

rudition et à des simagrées thystérieiises ; t'est hête.

— TifeiiS , Franz, ii'eii dîà pas davantage ; je ine fâcherais. Ne vois-tu pas que tu Hi'afïligès, trèrë ?

— Ce h'est pas ce qiie je vëUx, tléichàrd ; Itiais si tu as tort ou si je me trooipë', fc*est ce l^ue nous pouvons vérifier t)ar nos propres yeux.

-r- Comment ?

— Eh regardant te Soii* tè qui àë paàâet'à dans l'amphithéâtre.

— L'amphithéâtre a de bbHâ liiurs et le toit est bien haut.

— ïl y a sous le petit kliveht â gauche liiife lucarne condamnée.

— Eh ! bien !

— J'ai forcé le châssis avec le manche de moii couteau : par là nous podi*rôris tout voit* , àiissi à Taise qUe de bons bourgeois dans (lés fàùteuilà (l'orchestre.

— Frahi , je ne trahirai jias aihài rrîbii ttiaître. S'il a des secrets, je Veut Ifes t*éspectér.

^11 il'y a {ias de secret ; nous ne vërroiié rien que sa lam{ië solitaire ; mais, dii moins , tu sauras à quoi t'en tenir, tu rabattras un peu dé ton enthousiasme , bu je irh'ifacririérai devant lé docteur Trintzius. Mais, en vérité, là curiosité me dévore. «

Reichard , dont la curiosité n'était paâ faiôîns ardente que celle de son frère , se laissa persuader,

LÉ KHANtljlAÉ; 95

et, vers rieùf heures du soir, les deux frères se glissèrent doiis les ëràblës c^ui aVbiSiiiaiëht Tamphithéâtre, et ils attéiidlFent.

Bientôt f rîntzius parUt ; il leriâit une lântel-ne sourde dans la main gauche , et , dans là droite , la clef de là petite porté. îl l'ouvrit et la referma soigneusement derrière lui.

Les deuxfi:èi*és appi-bchèreht aôucenieht, ëhtrSrent souâ le hàh^ai^ , où stationnait un Vieux fourchoh âbàiidohrië ; Frahi tira avec précaution le châssis de là lùcarhë, qUl s'^ôlivHt en grinçant ; 11 y colla éoh iœil àVëfc ùil ëhiprëssement ihêlé d'une certaiiie inquiétude.

Mais l'obScurité là plus complété fégriait daHs l'intëneui* de là isalle. Les étoiles jetaient à pëîhe quelques pâles clârtéà â travers lé vitrage d'en haut. Trintzlus ri'i^laît plus là.

Frariz fui frappé de stupeur , et conféra à voix basse 'avec iieichard,.qui ne comprenait rien à celle disparition subite.

Oix faiîhuteâ âu moins s'écoulèrent.

Une faible ibetir pëhélra dàris l'amphilhéàtrë ël s'augrtiéiita graduëlieméhi.

Trihiziiis jiarut à l'issue d'un long corridor qui communiquait aVec l'àile gauche dé là maison des fous.

Il conduisait par là main iin homme vêtu d'une veste grise et d'un bonnet de laine. A ce visage pâle,

égaré, maigre, osseux et encadré sinistrement par de larges favoris noirs, les deux frères reconnurent l'assassin deFreilich, le condamné à mort.

Il se laissait guider ou plutôt traîner par Trintzius, et ses lèvres minces s*entr*ouvraient faiblement comme pour murmurer quelque prière.

Trintzius alluma une grande lampe qui inonda de clartés brillantes les murs blanchis à la chaux ; il alla prendre, derrière un rideau de serge verte , divers objets assez volumineux que Franz et Reichard ne purent distinguer tout d*abord. C'était comme une forme humaine , ni plus grosse ni plus grande qu'un enfant nouveau-né, un gros livre dont la reliure parcheminée attestait une antiquité vénérable, et enfin une arme recourbée, large et tranchante partout , que les Orientaux appellent khandjiar.

Albert ouvrit le livre à l'endroit indiqué par un signet rouge ; il tira le khandjiar de sa gaine de velours cramoisi et le mit à côté du livre, ensuite il prit dans ses bras la forme humaine, que les étudiants reconnurent alors pour une grande poupée de cire, et la coucha sur la table de dissection*

Le conds^mné fou paraissait agité et souffrant. Trintzius s'avança vers lui, le prit dans ses bras comme il avait pris la poupée , et le coucha à côté d'elle sur la table mortuaire.

L'homme voulut crier. Un geste de Trintzius le fit taire.

LE KHANDJIAR. 97

Le silence le plus absolu régnait à cette heure dans le parc ; le ciel était voilé par des nuages gris et bleu sombre, et les arbres se balançaient doucement, comme s'ils eussent voulu secouer le fardeau d'une chaleur écrasante.

Franz et Reichard prêtaient une grande attention à la scène étrange qui se passait sous leurs yeux^ et ils n'échappaient ni l'un ni l'autre à une terreur secrète.

Trintzius , debout, les yeux fixés sur le livre, tenant la main, droite étendue vers le condamné, lut à demi-voix le passage suivant , que sans doute il avait médité bien des fois :

«Le jeune nôme , l'adulte, l'impressionnable névropathique, le cataleptique , le somnoviligiste par maciation, jeûne excessif, lucimancie ou limoctonie précédant la mort, est doué d'une puissance occulte d'omniscience et de révélation par intuition et intussuseeption ; tantôt sous une influence galvanique, paracopique, trépidative, un parastrema idiosyncrasique , ou doué d'une force surhumaine puisée au réser\roir commun ; soit que les doubles pôles de l'organisme étant intervertis, les centres ganglionaires absorbant ou sécrétant les nœuds électriques, déplacés, ou^le grand sympathique absorbant les fluides encéphaliques, il y ait anamorphose, détournement dans une direction anomale,

at)olition de la sensibilité , de la locomotion, foudroiement, mort î

« Quel étrange langage ! dit Reichard.

— Quel gâchis ! » murmura Franz.

Le docteur, absorbé dans ses méditations, tenait toujours la main droite étendue, et le condamné avait cessé de se débattre sous cette puissance invincible qui le tenait immobile et haletant.

Les yeux, atteints d*abord d*un clignotement insupportable, s'appesantirent peu ^ peu, et il parut dormir, ou plutôt s'ensevelir dans un repos méditatif.

Trinlzius avait quitté son attitude prophétique. Il promena lentement ses mains au-dessus du condamné, depuis le front jusqu'à l'extrémité des bras. La respiration de l'homme devint libre et régulière.

Satisfait alors, Trintzius prit son khandjiarnu, et, se plaçant devant la figure de cire, il la piqua trois fois à la place du cœur.

Trois cris sourds sortirent de la poitrine du con-

dainné* Reichard et Franz lui-même tressaillirent d'effroi. « Mon maître tue; j'ai tué! » dit lentement Trint-

ziuSi

Il se mit à genoux, et^pleura.

« ûu*est-ce que cela veut dire ? murmura Reichard.

LE KHANDJIAR. 99

— Frère , répondit Franz en entraînant Reichard à quelques pas de leur cachette , sais-tu pourquoi , en France, au seizième siècle, on mit à mort deux gentilshommes, La Mole et Goeonas ? Sais-tu pourquoi , quelques années plus tard , dans le même pays, on brûla yi^e Êlé(»M)r€ Galigaï, femme de Concini, maréchal d'Ancre î •

« Us étaient- accusés d*enwûtement. On avait trouvé chez eux des âgariaes de cire percées au cœur avec un stylet d'or. Ces figurines étaient des images du roi Charles IX et du roi Louis XIIL Pareil crime avait été reproché au moyen âge à Enguerrand de Marigny, et Ton a dit que Marie de Médicis avait envoûté Henri IV.

— Franz, dit Reichard, ax>is-tu sérieusement à ces pratiques de magie ?

— Je n'ai paus foi dans ces superstitions, reprit Franz d'une voix ferme; mais le docteur Trintzius y croit, lui, et il prépare lentement un lâche assassinat. »

Reichard pencha la tête avec accablement.

« Non, le docteur Trintzius est un honnête homme ! dit-il ensuite ; il e^t incapable d'une mauvaise action ; un crime lui ferait horreur.

— Tu es crédule et confiant, Reichard; mais il y a des mystères terribles dans la vie du docteur Trintzius ; cet homme est un fou ou un meurtrier.

— Ni l'un ni l'autre, Franz^ mon cœur me le dit.

100 CONTES A DORxMlR DEBOUT.

— Ma raison parle parce que mes yeux ont vu.

— Et que prétends -tu faire?

— Je ne sais ; mais pouvons-nous nous taire et de ne pas révéler à M. Becker la scène dont nous sommes les témoins ?

— Tu céderas à des préventions injustes !

— Non ; je ferai ce que mon devoir me prescrit.

— Frère, dit Reichard avec un. accent profond, tu te souviens trop que M. Trintzius est l'époux de Madeleine I

— Tais-toi, frère, tais-toi! »• s'écria Franz en ramenant son frère vers la cachette.

Le docteur était toujours à genoux et cachait sa lête dans ses maias; le condamné dormait d'un sommeil inégal, entrecoupé par des spasmes convulsifs.

« Albert! Albert! » dit une voix qui fit tressaillir Franz, mais que Trintzius n'entendit pas.

« Albert 1 Albert ! » dit encore cette voix.

Trintzius se releva, passa sa main sur son front comme pour écarter un songe pénible. Il jeta un coup d'œil sur le condamné, toujours étendu sur la table mortuaire, puis il entr'ouvrît la porte.

Les deux frères virent apparaître la tète blonde et mélancolique de Madeleine Trintzius.

« Me voici, Madeleine, dit Albert; pourquoi t'inquiéter ainsi?

— Albert, il est si tard !

LE KHANDJIAR. 101

— Ne sais-tu -pas, Madeleine, que les temps sont proches ? Dans six jours il y aura onze ans ! onze ans, entends-tu bien^ Madeleine? et je n'ai pas encore accompli ma tâche ! >

Le docteur barrait toujours l'entrée de la salle à Madeleine.

« Viens, Albert ! dit-elle, en attirant jusqu'à ses lèvres le front de son mari.

— Un instant, Madeleine; va m'altendre chez nous; je ne tarderai pas î

— Tu me laisses rentrer seule ?

— Je ne puis abandonner jnaintenant Texpérience que j'ai commencée. Elle sera décisive. Madeleine, Madeleine, je tiens la clef du grand problème, et à l'époque précise tout sera terminé! »

La figure de Madeleine prit une expression douloureuse qui frappa les deux étudiants.

« Je te laisse, Albert, dit-elle ; mais n'oublie pas que je t'attends et que je veille. »

La porte se referma, et le bruit des pas légers de Madeleine, se perdit dans le murmure des feuilles et dans l'haleine de la nuit.

Trintzius, calme et tranquille, posa sa main souveraine sur le front du condamné, qui ouvrit les yeux, se leva et suivit le docteur dans l'étroit corridor qui menait aux cellules.

« Ne me faites pas de mal, monsieur! dit cet homme d'une voix soumise et presque enfantine;

et si VOUS voulez^ je yous raconterai pourquoi j'ai tué....

— Marchez ! marchez ! dit rudement Trintzius en refermant derrière lui la porte du corridor, je ne vous demande rien. Allez attendre en paix Theure de Texpiation ; car, en vérité, je vous le dis, ceux qui ont tué seront tués. »

Franz et Reichard n'en purent entendre davantage.

LE KHÀNDJIÂR. 103

G(»ifideiices.

Trois jours s'étaient écoulés, et Franz avait soun»is le docteur Trintzius à une sorte de surveillance occulte ; mais il n'avait rien découvert qui se ratta^chat à l'étrange scène dont il avait été témoin, et qui se renouvelait tous les soirs, comme il lui fut facile de s'en assurer*

Chaque soir, Trintzius piquait trois fois l'image au cœur et répétait ces paroles énigmatiques :

c Mon maître tue, j'ai tué ! >

L'assassin de Prfeilich dépérissait avec une effrayante rapidité. Un cercle plombé entourait ses

yeux hagards; ses pommettes osseuses perçaient l'épiderme, et sa bouche rejetait souvent une écume sanglante.

Cet homme allait mourir.

Franz tint alors conseil lui-même. En refusant toute efficacité aux pratiques renouvelées d'un autre temps auxquelles Trintzlus soumettait le malheureux aliéné, il ne pouvait se dissimuler que le froid de la nuit et de la table de marbre, et surtout la profonde terreur qui avait envahi tous les instincts du condamné, étaient suffisants pour expliquer l'affaiblisserhent mortel de son organisme. .

Qu'est-ce au fond que Trintzius?

Un fou, comme le disait la rumeur populaire?

Ou un misérable assassin?

Franz résolut de s'ouvrir à M. Becker et de lui confier ce secret. Il lui sembla que c'était le seul moyen d'assurer le repos de sa conscience, et il se rendit sans retard chez l'honorable directeur de la maison des fous.

, Aux premiers mots de Franz, M. Becker devint grave et soucieux. Il ferma soigneusement la porte de son cabinet et vint se rasseoir dans son grand fauteuil, qu'il rapprocha de la chaise de Franz.

« Qu'avez-vous vu? que savez-vous? » dit-il.

Franz lui raconta ce qui se passait chaque nuit dans l'amphithéâtre.

« Je savais tout ce que vous venez de me dire,

LÉ KHANDJIAR. 105

s*écria M. Becker; mais vous êtes coupable, trèscoupable, monsieur, d'avoir épié votre supérieur et surpris des faits que l'on voulait tenir cachés. »

Pranz était stupéfait.

« Voyez dans quelle situation pénible vous me placez, monsieur Franz! reprit ensuite M. Becker d'un ton plus doux. Après une indiscrétion pareille, puis-je même, sans ridicule, réclamer de vous un profond silence sur cette affaire? Et cependant, il faut qu'elle reste entre nous, il le faut.

— Monsieur, dit Franz, je jure de réparer ma faute et de vous obéir en tout!

— Au fait, reprit M. Becker, comme s'il se parlait à lui-même, c'était inévitable : un secret trop bien gardé et un flacon trop bien bouché finissent par briser le vase. »

M. Becker sonna.

Un domestique parut.

« Faites venir M. Reichard. Je veux, dit ensuite le directeur à Franz, que votre frère entendç le récit que je vais faire. Je l'estime autant que je vous aimais, monsieur Franz ; et puisque le hasard et votre curiosité regrettable vous ont mis sur la trace d'événements restés secrets jusque aujourd'hui, je veux que du moins vous sachiez ce qu'est le docteur Trintzius. Peut-être, après ce récit, comprendrezvous mieux rimporfance de mes recommandations. »

A ce moment, le domestique introduisit Reichard,

à qui M. Becker désigna du doigt un siège, et le directeur reprit en ces termes :

<r Quelque bizarre que puisse vous paraître mon récit, tenez-le pour exactement vrai dans ses moindres détails ; je n'explique pas, je rac(»ite, et je ne sais que ce que je vais vous dire. Ainsi donc ne m'interrompez pas. •

LE KHANDJIAR.. 107

Fumished apartments.

Yoid quel fut le récit de M. Samuel Becker :

Au commencement de l'automne de 1833, un officier général de Tarmée de Méhémet-Ali, nommé Baretscha-Pacba, Français de naissance, quitta TËgypte et vint se fixer en France, à la suite d'événements mystérieux , qu'il n'a jamais été possible d'approfondir. On parla beaucoup d'une rixe entre Baretscba et l'un des parents du vice-roi, d'un assassinat compliqué de circonstances bizarres. Mais le plus clair de tout cela, c'est que Méhémet ne mit

aucun obstacle aii départ de son meilleur officier d'artillerie, et que ce départ ressemblait à un exil.

Baretscha-Pacha, dont le vrai nom était Jacques Fébé, emportait pour toute fortune une poignée de diamants et de pierreries, dont il comptait se défaire à mesure des dépenses nécessitées par son établissement à Paris. Les Orientaux n'agissent guère autrement. Bien que ce trésor en nature représentât une somme considérable, Baretscha ne se créa point de maison à lui. Il vint loger rue du Colysée, entre les Champs-Elysées et le faubourg Saint-Honoré, dans une maison meublée tenue par une vieille dame appelée Mme Gluais. Dans cette maison décente et retirée, l'Égyptien trouva de la tranquillité, du bien-être et des soins assidu^.

Il vivait seul et fort triste, mangeant, fumant, dormant, sans jamais intervertir l'ordre régulier de ces trois occupations essentielles qui se partagèrent sa vie. Ses bonnes grosses joues, rouges et pendantes, son œil bleu toujours placide et ses grandes moustaches couronnant une bouche souriante et lippue, attirèrent invinciblement Mme Gluais vers ce vieillard, doux comme un enfant et rangé comme une vieille fille. Mais ses essais de familiarité échouèrent contre la dignité polie et la réserve inattaquable de Baretscha. Mme Gluais finit par ne lui accorder que l'attention vulgaire qu'obtiennent dans les grandes villes les étrangers riches et généreux.

LE KHANDJIAR. 109

Pourtant, quand Baretscha rencontrait sur son passage Madeleine Gluais, la jolie fille de son hôtesse, il se permettait de lui donner une petite tape sur la joue, en la complimentant sur sa fraîcheur et sa gentillesse.

Le vieil officier était sobre, et ne buvait guère qu'un verre de vin par jour. Mme Gluais, qui s'était chargée de fournir les repas qu'il prenait dans sa chambre, s'étonnait chaque jour du peu d'appétit de son pensionnaire :-

« Je ne sais pas de quoi vit cet homme-là! disaitelle. Il ne mange pas. C'est égal, il se porte bien tout de même, car il engraisse fièrement. »

Le pauvre Baretscha succombait à son embonpoint. Sa figure se bouffissait et se marbrait de teintes livides ; son ventre prenait un développement anomal, tandis que ses jambes, restées grêles, inenaçaient de céder sous le poids. Ce grand et gros homme, en qui Mme Gluais voyait complaisamment une image de la force et de la santé, succombait lentement à un chagrin caché, à un remords peutêtre. Le sang refroidi coulait péniblement dans ses veines, et l'alanguissemenj du cerveau amenait une atonie générale, présage d'un affaissement morteL

Le premier qui s'aperçut de ces symptômes de décadence chez Baretscha fut un jeune médecin nommé Albert Trintzius, qui était venu loger chez

Mme Gluais, k cause de la proximité de la rue du Golysée avec Thôpital BeaujoB, où il suivait assidûment la clinique du célèbre docteur Maugis, l'un des adeptes secrets de Swedenborg et un des premiers fondateurs de la Nouvelle-Jérusalem.

Albert occupait la chambre contiguë au petit appartement de TÉgyptien, et la nuit, tout en rassemblant les notes d'un grand ouvrage qu'il méditait sur l'aliénation m^itale, il avait entendu les sourds gémissements- de son taciturne voisin. Plus d'une fois il avait collé son oreille aux fentes de la cloison ; mais il n'avait recueilli que des mots enti^ coupés et des plaintes vagues qui décelaient moins des souffrances physiques que les déchirements d'une âme tourmentée.

Cependant le changement survenu lentement dans la constitution de Baretscha devint tout d'un coup si visible, et la tuméfaction morbide de tout le corps fit des progrès si rapides, qu'Albert fit part de ses remarques à Mme Gluais.

< Bah ! bah ! laissez donc^ dit Mme Gluais» Il se porte comme vous et moi. Il nous enterra tous, votre Turc! »

C'est ainsi qu'elle appelait Baretscha*

« D'ailleurs, ajouta-t-elle, s'il était malade, il se plaindrait. »

Albert hocha la tête.

« C'est égal, dit-il, je suis sûr qu'avant peu de jours

LE KHAJSFDJIAR. 111

une crise terrible survieridra chez cet homme. Aussitôt mon service fini, je reviendrai. »

Les paroles d'Albert et son air convaincu émurent uu peu Mme Gluais. Elle avait la plus grande confiance dans son jeune locataire, dont elle avait à plusieurs reprises reçu d'utiles secours, et que, d'ailleurs, elle estimait assez pour des raisons tout à fait étrangères à l'art de la médecine.

Albert Trintzius, né en Champagne d'un Prussien naturalisé et d'une Française, n'avait reçu de l'héritage paternel qu'une très-modique rente, tout au plus suffisante pour lui permettre de continuer ses études. Mais il était l'unique héritier de la sœur de son père, une demoiselle Trintzius, qui vivait monastiquement à Augsbourg, et économisait la moitié de ses revenus pour accroître la part de son cher neveu. Albert lui rendait visite chaque année, à l'époque des vacances. Cette singulière personne venait d'entrer dans sa soixante-dix-huitième année, ce qui légitimait les espérances conçues par Mme Gluais. La digne femme pensait qu'Albert serait un fort joli parti pour sa fille Madeleine, et ne négligeait rien pour fomenter une belle et bonne passion entre ces jeunes gens. Elle avait facilement réussi* Les mœurs tranquilles d'Albert, sa conversation animée, la variété, Tabondance de ses idées, puis enfin cette belle figure, involontairement mélancolique, ses grands cheveux blonds, sa main fine et blanche

et sa taille dégagée avaient puissamment agi sur Madeleine.

De son côté, Albert n'é.tait pas resté insensible aux grâces naïves de Mlle Gluais, en qui il avait cru deviner une de ces natures exquises , prêtes à tous les dévouements.

Mme Gluais ne se gênait donc nullement pour traiter Albert comme son gendre futur , et elle lui reconnaissait une véritable autorité.

Les fâcheux pronostics d'Albert lui trottèrent dans la tête pendant toute la matinée , et la mirent de fort mauvaise humeur. Elle craignit de perdre un excellent locataire qui-, tant pour son, logement que pour jsa nourriture, dépensait* chez elle mille à douze cents francs par mois.

« En supposant qu'il en revienne, pensait-elle, ce n'est déjà pas si agréable d'avoir des malades dans la maison! » • . •

Aussi fut-elle très-satisfaite lorsqu'elle entendit Baretscha sonner pour son déjeuner, et qu'elle eût acquis la certitude qu'il avait mangé comme à son ordinaire , très-peu à la vérité. Cet apparent bienêtre dura encore huit jours , et Mme Gluais se rassura complètement.

Mais un malin , on était alors au milieu de Tété de 1834, Baretscha ne sonna pas pour demander son plat de riz et son café brûlant. On lit peu d'attention à cet incident , mais comme l'heure du

LE KHANDJIAR* 113

dîner s*écoula sans qu'il eût donné signe de vie » Mme Gluais, inquiète, s*enhardit jusqu'à frapper à la porte du Turc.

« Entrez ! » dit-il d'une voix faible.

Mme Gluais , en pénétrant dans l'appartement , vit l'Égyptien couché sur le lit; il n'avait pas eu la force de quitter ses vêtements. Son visage avait subi une décomposition si complète , que Mme Gluais ne put retenir un cri.

« Êtes- vous malade? mon cher monsieur^ dit-elle.

— Oui, ma bonne madame Gluais; mais ce ne sera rien ! murmura Baretscha.

— Oh! mon Dieu! et vous ne dites rien! vous n'appelez pas !

— C'est inutile, ce sera bientôt fini ! reprit l'Egyptien avec un sourire mélancolique. A quoi bon vous affliger du spectacle de mes douleurs ?

— Maïs vous avez perduJa tète! Croyez-vous donc qu'on va vous laisser mourir comme un chien ? »

Et sans consulter Baretscha , elle alla chercher Albert , qui accourut avec sa trousse.

Albert vit d'un coup d'œil que le vieux général était perdu sans ressources. Son embonpoint factice avait complètement disparu; les membres étaient fiasques , mous et sans chaleur.'La circulation devenait à chaque instant plus difficile , les . yeux étaient éteints et la langue semblait presque paralysée.

Albert tenta une saignée qui échoua; le sang ne ■ vint que par gouttelettes noires et boueuses. Les convulsions commencèrent. Albert parvint cependant à faire avouer à son malade qu'il se trouvait dans cet état depuis le commencement de la nuit dernière. Le sombre fatalisme avec lequel Baretscha avait vu venir sa dernière heure frappa le jeune médecin. Il devina , sous ce masque de résigna^ tion un désir accompli , mais il ne put obtenir aucun éclaircissement.

L'application de synapismes violents ranima pour quelques heures le système nerveux, et Baretscha voyant Albert , Mme Glùais et Madeleine empressés autour de son lit , se fit apporter une cassette en bois de santal, qu'il avait placée dans un vieux secrétaire d'acajou.

« Ma bonne dame, dit-il, il y a là dedans quel- •ques joyaux de prix. Permettez-moi de les offrir à Mll(3i Madeleine. Ce sera sa dot. »

Madeleine fondit en larmes , et Mme Gluais raffermit ses besicles sur son nez.

«c Acceptez sans rien dire , reprit le moribond. Ne me remerciez pas. Si vous croyez me devoir quelque reconnaissance pour un si mince bienfait , attendez que je sois mort, et vous direz des prières pour moi , j'en ai besoin. Quant à vous , monsieur, continua 't -il en s'adressant à Albert, recevez ce gage de ma gratitude. »

LE KHANDJIAR. 115

L*Ëgyptien prit sous son oreiller un objet qu*il tendit au jeune médecin.

C*était un khandjiar magnifique , à lame damasquinée , affilée comme la langue d'une Vipère et ne se dérobant qu'à demi sous son fourreau de velours rouge maintenu par des garnitures d'argent ciselé.

c Cette arme est précité use ! reprit Baretscha. Elle me fut donnée par Sélim-Pacha , le cousin de Mehemet. La pierre qui le surmonte est un saphir . de la plus belle eau. Prenez , monsieur, je.... »

Baretscha s'interrompit en voyant briller la lame qui sortait de .sa gaine.

« La lame ! s'écria-t«il. Cachez la lame, son éclat me fait niai I »

Il retomba sans mouvement sur l'oreiller.

c Madame Qluais, dit Albert tout bas à ion hôtesse, emmenez Madeleine. L'agonie de cet homme va commencer, elle sera terrible; votre présence est d'ailleurs inutile.... Il est perdu. »

Mme tiluais avait pris le khandjiar des mains d'Albert , et en supputait mentalement la valeur.

« Est-ce que je ne ferais pas bien d'aller à Saint- Philippe chercher monsieur le curé ? di^elle. Ah ! que je suis bétel puisqu'il est Turc. Viens , Madeleine.- Je vais accrocher ça dans votre chambre, monsieur Albert, Dieu ! le beau sabre ! »

Mme Gluais sortit en marmottant 2

« Le pauvre homme 1 qu'est-ce qui m'aurait dit

qu'il allait mourir comme ça ! Un homme si bien Mli ! une tour , quoi ! ■

La prévision d'Albert ne tarda pas à se vérifier. Baretscha , naguère plongé dans une torpeur profonde , ne respirant plus , n'entendant plus , ne voyant rien, fit tout à coup un bond prodigieux, se dressa sur son séant ; et l'œil fixe , les ailes du nez dilatées, la bouche crispée et écumante , sembla fasciné par quelque spectre visible pour lui seul dans les plaines de l'air. Son front pâle se courbait sous le poids d'une terreur profonde; les poils de sa moustache se hérissèrent. Son corps était agité de tremblements convulsifs ; des gouttes de sueur ruisselaient sur ses joues pendantes. Il voulait parler , mais le son s'arrêtait au passage ; il remuait la mâchoire à la façon des automates, et ses dents rendaient un bruit sec et affreux en se heurtant quand il refermait la bouche.

Enfin, haletant, blême, épuisé, il fit un suprême effort, joignit ses mains tremblantes et s'écria d'une voix gutturale :

c Grâce ! grâce ! pardon ! Aïsha ! Aïsha ! »

Ce furent ses dernières paroles. Il retomba tout d'une pièce avec tant de roideur, que la couchette d'acajou craqua dans toutes les jointures. Le- râle survint et lie cessa qu'avec la vie.

Albert , posté au chevet de Baretscha , avait suivi attentivement toutes les phases de cette crise su-

LE KHANDJIAR. 1 l 7

prêrae : il avait contemplé dans un avide recueillement toutes les contractions de cette face bouleversée. Il était lui-même pâle et ému , comme s'il eût connu ou deviné les détails du drame mystérieux dont il venait de voir le dénoûment.

Cependant, lorsque la mort eut terminé les souffrances de Baretscha, Albert descendit chez Mme Gluais , et lui donna les détails de ce tristQ événement.

Madeleine ne put s'empêcher de remarquer le trouble et le malaise d'Albert.

« Ah bien ! mon cher ami, vous êtes trop femmelette ! dit Mme Gluais en préparant un verre d'eau sucrée po,ur l'étudiant. Il ne faudra pas vous trouver mal comme ça quand vous serez médecin. Vous seriez à la fin bien plus malade qu« vos pratiques. J'ai connu M. Dubois; en' voilà un qui avait le cœur dur ! Il vous aurait coupé les bras et les jambes sans que son cœur battit d'une seconde plus vite ! Voyez donc moi , où j'en serais si j'étais aussi sensible I Certainement , ça me fait bien de la peine qu'il soit mort, ce brave M. Baretscha, c'était un homme bien honnête, bien tranquille, rangé comme une vieille fille , et qui payait rubis sur l'ongle. Que voulez-vous, nous sommes tous mortels! «

Pendant que Mme Gluais se livrait à cet intarissable bavardage, qui, chez lès vieilles gens» est

une rêverie à haute voix , Albert , un peu ranimé , regardait tendrement Madeleine , dont la joue un peu pAle et l'œil plus vif témoignaient du doux intérêt qu'elle portait à l'étudiant. Lui souriant , elle tremblante, ne se quittaient pas des yeux , sentaient leurs jeunes cœurs se briser dans un élan délicieux.

L'aigre bruit de la pendule, qui sonna midi, arracha un soupir à Albert, et rompit sa muette extase.

« Il fout que je parte , dit41 ; on m*attend*à Beaujon.

— Mais vous êtes souffrant , dit Madeleine.

" Mme Gluais vient de le dire, je suis trop femmelette ; cela ne vaut rien» L'air me remettra.

— Vous allez encore vous fatiguer ; votre service est si pénible ! N'allez pas tomber malade, au moins, reprit Madeleine en fronçant sa jolie bouche. Après le malheur qui vient d'arriver dans la maison , je mourrais d'inquiétude. »

Albert donna encore quelques minutes à ces propos d'amoureux , qui prennent si peu de paroles et tiennent tant de place dans le cœur ; puis il serra furtivement la main de Madeleine et partit.

le: KHANDJIAR. 119

L'arioe maudite.

. Dans la cour de l'hôpital , Albert rencontra Louis Maunier, l'un des internes, un garçon maigre, noir^ sérieux , savant obscur qui avait absorbé dans sa vaste mémoire toutes les langues mortes et vivante?, sondé toutes les bibliothèques et lu tous les livres imprimés , depuis la Bible de tiutenberg jusqu'à ia dernière édition des Contes de Dickens, un de ces prodiges de patience et d'érudition , qui consacrent leur vie à s'armer de tous les instruments de la pen-' sée humaine , et meurent au moment de poser la première pierre du monument qu'ils ont rêvé.

Albert lui raconta la mort du vieux général; non sans b^ucoup insister sur les singuliers détails de son agonie; et, la nuit venue, il emmena Louis souper avec lui chez Mme.Gluais.

Malgré tout ce qu'un pareil sujet avait de pénible, on s'entretint pendant le repas du pauvre Baretscha, et Mme Gluais insista beaucoup sur la générosité du vieux Turc , qui laissait à Madeleine pour quinze ou vingt mille francs de pierreries ou de bijoux.

Albert était préoccupé , distrait. Il lui restait de son indisposition matinale une sorte d'engourdissement , qui frappait particulièrement sur son cerveau et le rendait taciturne.

«Couche-toi, dit Louis; une bonne nuit te remettra. »'

En entrant dans la chambre de l'étudiant-, Maunier fut ébloui par. la quantité de feux que jetait aux clartés de la bougie le manche du khandjiar.

« Un saphir de la plus belle eau 1 dit-il, et des perles, de vraies perles fines! C'est un cadeau princier.»

Après s'être extasié sur la richesse de cette arme précieuse, Maunier la fît sortir de son fourreau, et loua en. connaisseur la trempe de la lame et sa finesse,

« Tiens ! dit-il , une inscription ! Approche donc •la bougie. »

Albert se pencha avec une curiosité inquiète. C'est du pur chaldéen ! dit Maunier.

LE KHANDJIAR. 121

— Peux-tu la déchiffrer?

— Je tâcherai. Attends un peu. »

Maunier frotta la lame avec le revers de sa manche pour dégager les caractères de la poussière qui les obscurcissait, et il lut difficilement, faisant une pause après chaque mot :

Je suis l'instrument des vengeances Et le serviteur de Dieu.

Mon mattre tue.

Ma lame tue.

Mon souhait tue , Je suis le ministre de mort.

Mon maître tue.

« Voilà une singulière légende!

— Mon cher , c'est de Fhistoire. Ce poignard a dû appartenir au Vieux de la Montagne , au cheik des Assassins. C'est un monument historique fort curieux , auquel se rattache une tradition empreinte de tout le fatalisme oriental. Quiconque possède ce khandjiar doit tuer : c'est écrit. »

Albert pâlit visiblement.

« Donne-le-moi , dit-il.

— Qu'en veux-tu faire?

— Jeter par la fenêtre cette arme maudite. -^ Pas de bêtise; elle vaut dix mille francs.

— Dix mille francs ne valent pas le sang que je pourrais répaàdre ! s'écria Albert avec un emportement singulier.

122 contp:s a dormir debout.

— Diable ? tu prends roa légende au sérieux 1 dit Louis, que Texaltation d*Âlbert inquiéta. Je siiis fâché de te Tavoir racontée. Tu es trop impressionnable, Albert) ajouta-t-il en prenant la main de son ami. Ton pouls est agité , presque fiévreux.

— Je ne me sens pas bien ; j*ai des tressaillemenis nerveux, des douleurs dans la tète, des vertiges.

— Il faut te mettre au lit. Tu as fait un service de cheval depuis huit jours. Repose-toi et dors bien. Fais la grasse matinée; demain soir tu te porteras à merveille. »

Louis remit le khandjiar dans sa gaine et l'accrocha, en manière de trophée , dans Talcôve d'Albert entre les deux rideaux du lit.

Albert se coucha , mais il ne put dormir : les événements de la journée apparaissaient à son esprit avec une couleur étrange et le remplissaient d'une vague terreur. On eût dit qu'une menace pesait sur sa tète.

Tout à coup ridée lui vint qu'une mince cloison le séparait seule de la chambre mortuaire, et cette préoccupation était si forte qu'il lui semblait voir à travers le mur le vieux général étendu sur son lit ; c'était bien lui , son visage livide et marbré comme si la décomposition eût commencé déjà > ses yeux ternes et inanimés dans l'orbite creusé, sa bouciie violette et pendante.

LE KHANDJIAR. 123

Par un phénomène terrible, ses yeux s'animèrent et roulèrent convulsivement , ses lèvres se rapprochèrent et firent entendre un vague murmure semblable au dernier glouglou d'une bouteille qui se vide. Les. poils gris de la moustache se hérissèrent, .. en même temps que les cheveux d'Albert se dressaient d'épouvante.

Il s'élança de sa couchette i ralluma sa bougie, et chercha à reprendre ses sens.

Particulièrement porté, par la nature de «es études , à tenir compte des moindres phénomènes des sensations intellectuelles et physiques , toujours à la recherche du sublime problème des communications hyperphysiques de l'homme avec le monde spirituel, Albert accordait une grande importance aux pressentiments, aux songes, à' tout ce qui chez l'homme semble prouver l'existence particulière et extrinsèque d'un principe de vie indépendante de l'enveloppe corporelle.

Il raffermit son courage , se recueillit , et se demanda s'il devait ajouter foi à ce qu'il venait d'entrevoir dans une sorte d'hallucination. Pei\t-être la vie n'avait^elle pas encore abandonné Baretscha , peut-être avait-il accueilli avec trop de précipitation les indices habituels de la mort , peut-être des secours pouvaient-ils arriver à temps.

Le froid courage du médecin reprit tout son empire sur Albert. Ses idées se firent nettes et sai-

nés; il prit sa bougie et se dirigea d'un pas ferme vers la chambre de BareJscha.

Tout dormait dans la maison. Le silence n*était troublé que par le bruit lointain des voitures qui traversaient les Champs-Elysées.

Albert tressaillit en touchant la clef laissée sur la porte de la chambre funèbre; mais il entra.

La lune, brillante et pure, jetait librement, par la fenêtre ouverte, sa pâle lumière qui tombait d'aplomb sur le lit. Les plis d'un ample suaire indiquaient seuls la présence d'un cadavre. Albert constata d'un coup d'oeil que pas un pli n'était dérangé ; les bras roidis étaient restés allongés dans la longueur du corps , qui gardait tout entier sa rectitude funèbre.

Albert se retira sur la pointe des pieds , et regagna sa couche. Tant de pénibles agitations l'avaient brisé ; il s'endormit d'un sommeil profond, mais lourd, anxieux et terrible comme Tavant-coureur de la mort. Sa respiration devint dure, oppressée, haletante ; il eut le cauchemar. Cet état fit place à une torpeur molle; il se sentit balancé, piiis enlevé de son lit et lancé horizontalement dans l'espace, qu'il parcourut avec la rapidité d'une flèche. La plaine aérienne qu'il traversait ainsi était composée de nuées grisâtres, et de sa main droite étendue en avant sortait une petite flamme bleue semblable à une étoile de inoyenne grandeur. Il ressentait les

LE KHANDJIAR. 125

terribles angoisses du malheureux qui se sent précipité d'un faite. Plus il allait, plus la course était rapide, et l'étoile grandissait en s'allongeant comme un feu follet. Albert se sentit planer et descendre en tournoyant avec la rapidité de l'aigle qui fond sur sa proie.

L'étoile grandit encore et se tordit comme un serpent de feu. A la lueur terrible qu'elle jetait et qui éclaira les nuées, Albert vit qu'il était au-dessus d'une grande ville toute hérissée de grands clochers et de toits aigus.

Albert se posa sur un de ces toits, qui glissa comme une trappe, et il se trouva, un poignard à la main, dans une grande chambre meublée avec une simplicité monastique. Un grand lit fort exhaussé, à la mode ancienne, occupait un angle et se dissimulait sous de blancs rideaux de percale dont les plis recelaient un Christ d'ivoire surmonté d'une branche de buis bénit.

 la lueur de son poignard , Albert vit une tète maigre et ridée, coiffée d'un serre-tête noir sous uii bonnet blanc à grandes ruches de dentelles. II reconnut sa bonne vieille tante qui souriait en dormant.

Il leva son arme et frappa droit au cœur. La vieille dame expira sans pousser un soupir.

< Mon maître tue ! » dit une voix aiguë. A l'instant même, et comme si la terre eût ouvert

tous ses abtmes, Albert se sentit précipité dans un goufAre flamboyant , mais non pas sans fond , car il rencontra bientôt une dalle de marbre sur laquelle il se brisa le crâne.

La commotion le réveilla.

LE KHANDJIAR. 127

Les suites d'un rêve.

11 était par'terre, au milieu de sachambre, le front meurtri , les épaules baignées de sueur , les tempes gonflées par la fièvre. Il tenait à la main son khandjiarnu.... Il le rejeta avec terreur, poussa un grand cri et appela au secours....

Deux hommes entrèrent, vêtus de drap noir, ^vec des figures rouges et des cravates blanches assorties. C'étaient deux dçs croque-morts qui venaient chercher le corps de Baretscha.

Ils se regardèrent en clignant de rœij jcomme pour dire :

<E Est-ce que nous allons aussi emporter celuilà?^

Albert surprit cet affreux regard et se tordit sur le carreau.

Les deux hommes tirent une grimace. Albert était encore trop vivant pour qu'ils y prissent beaucoup d'intérêt. Néanmoins, ils s'avancèrent et firent mine de le relever. Le jeune homme se débattit pour échapper de leurs mains, et il perdit connaissance dans les bras de Mme Glqais, qui entrait suivie de Madeleine.

Cette crise fut salutaire, et le lendemain Albert, pâle encore et faible, put retourner à Beaujon. Mais il n'avait pas perdu le souvenir de son terrible rêve, et des préoci^upations sinistre» ne cessaient de l'assiéger.

Quatre jours s'étaient écoulés ; Albert mieux portant, descendait de chez lui vers huit heures du matin, et allait accrocher sa clef dans un petit parloir de Mme Gluais au moment où le facteur de la poste remettait à Madeleine une lettre à l'adresse de M. Albert Trintzius. Cette lettre était envoyée d'Augsbourg et cachetée de cire noire. Madeleine la tint longtemps à la main sans pouvoir se décider à la donner à Albert. Elle sentait que cette lettre présageait un malheur. Ses yeux allaient sans

LE KHANDJIAR. 129

cesse du cachet noir aux yeux d'Albert , où elle trouvait tout le deuil que semblait annoncer cette lettre. Enfin elle la lui tendit avec un geste si désespéré^ qu'Albert fut frappé au cœur avant même d'avoir brisé l'enveloppe.

Enfin, il décacheta la lettre; il la lut d'un seul coup^d'œil , car elle était fort courte , et il tomba roide sur le carreau.

Le docteur Maugis fut^ immédiatement appelé. Malgré tous ses soins et ceux de Maunier, Albert resta plongé dans une catalepsie profonde, qui ne cessa, au bout de quarante-huit heures, que pour faire place à une invincible somnolence, entrecoupée de mots sans suite et de profonds sanglots. Maunier, Mme Gluais et Madeleine veillaient tour à tour près du malade.

Un soir , Maunier, assiis dan^ un grand fauteuil, Hsait attentivement un gros in-octavo maculé et écorné à tous les feuillets, et Madeleine tenait dans ses mains la fatale lettre. Elle était ainsi conçue :

«Augsbourg, 23 août 1834.

« Monsieur,

« Je vous annonce avec peine une catastrophe qui va vous plonger dans la douleur, Mlle Catherine Trintzius, votre tante, a été assassinée dans ïa nuit

du 21 au 22, Oa n'a pu jusqu'à présent mettre sur les traces des coupables. La justice informe. Son testament est déposé entre mes mains. J'aurai l'honneur de vous donner connaissance de son con^ tenu en présence du conseil de régence dès que vous serez arrivé h Augsbourg. J'ose vous supplier de venir dans le plus bref délai. Votre présence ne peut qu'activer les investigations de la justice. « Je suis, avec la plus parfaite considération,

monsieur,

« Votre très-humble et très-obéissant

serviteur,

« AUGUSTUS H«ÏNRICH, «Greffier du tribunal de la ville libre d'^iigaboiug. w

Madeleine achevait cette lecture, cent fois recommencée, lorsqu'Albert poifssa un profond soypir et ouvrit les yeux.

Jfaunier posa son livre , et mit soignewsememt Iç sinet k 1^ P^^ interrompue.

« Albert, me reconnais-tu ? dit-il.

— Mon maître tue ! murmura faiblement Albert.

— Toujours son idée fixe! dit Madeleine en pleurant. Voilà les seules paroles qu'il ait prononcées depuis deux jours.

—Ma tète brûle! continua le panvre jeune homme. Je me suis fendu le front en tombant..- Je. n'é'^ tais qu'au second pourtant.... Oui, ma tante der

L£ KHAKDJIÂR. 131

meurait au second.... Àh! si j'étais à Paris dans ma bonne petite chambre I... Et Madeleine,... Mais quel voisin j'avais l.«. Ah I l'assassin! il ro*a donné son arme..«« Mon mattre tue, j'ai tué !

•^ C'est le délire , dit Maunier. Il va peut-être avoir une méningite. Mais il y a du mieux, puisqu'il a parlé. Je vais chercher le docteur. >

Albert s'était retourné vers la ruelle, et paraissait retombé dans sa torpeur muette. Mais bientôt il respira profondément comme si on déchargeait sa poitrine d'un poids énorme ; il se leva sur son séant, ouvrit les yeux, les promena autour de lui avec une évidente satisfaction. Il regarda Madeleine , la reconnut, et poussa un cri de joie :

5 Ah 1 Madeleine, dit*il, c'est vous ! Qui est-ce qui m'a ramené ici ?

— Vous n'avez pas quitté votre chambre, monsieur Albert. Voici trois jours que vous êtes couché ; vous nous avez fait bien peur ! ^

Albert devint plus pâle encore et jeta sur Made* leine un regard terrifié.

«( Ahl je vous ai fait peur? reprit*il. Au fait, c'est bien eflrayant , ce qui m'est arrivé i Je ne crois pas que cela soit arrivé à personne. Et pourtant, je l'aimais bien , ma pauvre tante ! Ah ! ma pauvre bonne vieille tante !

— C'est affreux ! dit Madeleine en se cachant la figure dans ses mains.

— Oui, bien affreux ! Mais je la vengerai; il y a des lois; je ferai punir l'assassin. »

• Madeleine secoua tristement la tête.

« Vous croyez qu'on ne le découvrira pas ? Patience I Quand il sera temps, je le livrerai à la justice I Son crime est horrible ; il Texpiera. »

Une exaltation sombre brillait dans les yeux d'Albert, et l'accent de ses paroles leur donnait un sens mystérieux et terrible. Madeleine frémit. Sans qu'elle s'en rendit compte à elle-même, un lien secret se formait dans sa pensée entre Catherine Trintzius et le refrain sinistre d'Albert pendant son délire.

c Mon mattre tue; j'ai tué. »

Absorbée dans une rêverie pleine d'angoisses, elle avait abandonné sa main à Albert, qui la tenait doucement et la tapotait comme on fait aux enfants câlins.

Une idée plus riante adoucissait la sauvagerie son regard.

« Quand je serai à Augsbourg, je vous écrirai, ma petite Madeleine. Qui sait ! je puis peut-être vous épouser. Je serai si heureux ! Oh ma tête ! Ma tête ! Je suis tombé du second. >

Madeleine éprouva de singuliers sentiments en entendant ces paroles décousues ; des sentiments amers et doux, formés de joie et de douleur. Jamais l'amour d'Albert et de Madeleine ne s'était

LE KHANDJIAR. 133

révélé que par de muelles confldences, que par des aveux devinés ou surpris, dans un geste, dans un coup d'œil, d;ans un sourire. Albert parlait aujourd'hui de mariage pour la première fois, et l'abandon, la spontanéité de ses propos témoignaient assez que cette union était arrêtée depuis longtemps dans sa pensée; et voilà ce qui faisait la joie de Madeleine. Mais la première expression de cet amour sincère s'enveloppait et se perdait dans le délire de la folie; et qui sait si Albert avait conscience de ses paroles? Peut-être Madeleine s'était-elle tristement abusée ; peut-êtrel'amour d'Albert ne devait-il pas survivre à la catastrophe où s'était brisée sa raison.

Madeleine, triste et oppressée, s'était retirée dans l'angle le plus obscur de la chambre, où le regard d'Albert la cherchait vaguement, lorsque le docteur Maugis entra..

C'était un homme d'une stature élevée et de forte encolure. Sa tête, d'un volume énorme, ne présentait d'abord d'autre saillie que la carrure d'un nez puissant et sensuel, le modelé de deux grosses joues et le double arc d'une paire de lunette d'or. Mais une vaste intelligence et une bonté sereine se lisaient sur un front large et haut, couronné de cheveux < noirs mêlés comme les broussailles qui couronnent un roc. L'œil était vif, spirituel et d'une lucidité surprenante.

« Hé ! hé ! dit-il en prenant la main d'Albert,

TOUS voilà mieux que je ne respirais ^ mon bon. Souffrez-vous encore î

— La tète ! docteuf, la tète ! J'ai 1er crâne fendu. •^ Mais pas du tout ; c*est un reste de âèvre

chaude. Gomment diable vous avisez-vous d'aToir de; pareils cauchemars ?

— Je n*ai pas de cauchemar, mais il m'ett arrivé des choses terribles.

— Conle2-les*moi.

— Pst ! dit Albert avec un sourire bizarre ; vous lie me croiriez pas. Mais dites-^moi comment je suis revenu ici.

— Dans votre lit T

— Non, dans ma chambre.

— Vous n'en êtes pas sorti, mon bon ; seulement, on vous a relevé par terre, sur le carreau^ où vous vous tordiez comme un ver.

— Oui, à mon retour.

— Vous êtes donc sûr d'avoir quitté la maison de Mme Gluais ?

— Très-sûr.

— Et quand donc î

— Attendez un peu.... En quel mois sommesmous ?

— En août.

— Et quel jour ?

— Le mercredi vingt-cinq.

— Mais de quelle année ?

LE KHANDJIAR. 135

— Mil huit cent tf etite-cjuatrë.

— Le vîtigt-cînq août ! » dit Albert.

Il se iiïit à réfléchir et compta sur ses doigts, puîà il réprit en se retournant ters le docteur Maugîs : « Quel jour est mort mon voisin Bareticha ?

— Le vingt et un, dit Mme Gluais.

— Quatre jouf^ pour aller, quatre jours pour rétenir, huit; huit et vingt et m.... Vous dites que flous sommes au vingt-cinq.... Ce n'çst pas foon compte ; vous me trompez.... Quel jour suis-je parti?»

Tfoiis les assistants se regardèrent. Le docteur Maugis, qui cherchait attentivement le fit dé ses divagations, répondit en attachant sur Albert son regard pénétrant :

« Vous avez perdu connaissance le vingt-deux et vous êtes resté quarante -huit heures Sans revenir à vous.

— C'est cela, c'est cela ! dit Albert ; j'étais là-bas. Vous me croyiez là paf ce que mon corps était resté dans mon lit sous vos yeux. C'était une ruse, j'étais là-bas. Ah ! l'assassin, l'assassin ! Mais comme je suis reveriii vite, trop vite, car je suis tombé. Je m'étonne de n'en être pas morti C'est bien extraordinaire , hein , docteur ? Mais je ne me tue pas, moi, au contraire, c'est rtioî qui tue ! Docteur, allez chercher le procureur du roi. »

Le docteur Maugis ordonna quatfe-vingts sangsues et une application de glace suf la tête.

c Vous avez vu par expérience, continua M. Becker, en s'adressant aux deux étudiants, que la monomanie, c'est-à-dire la prédominance exclusive d'une idée fausse, résiste aux médications les plus habiles. Le traitement moral est le seul qui offre quelques chances de succès. Loin de flatter la manie du malade, il faut la contredire ouvertement, discuter avec lui , sans jamais lui accorder un pouce de terrain ; il faut, enGn, le mettre face à face avec son aberration, la cinconscrire et Tattaquer avec la logique la plus serrée. Le jour où l'on parvient à l'ébranler, à la rendre douteuse aux yeux du monomane, la partie est gagnée. »

Mais le docteur Maugis n'eut pas le temps d'engager ce combat de tous les instants avec son malheureux élève.

Un matin, Albert Trinlzius disparut de la maison dé Mme Gluais, et quand on s'aperçut de son absence, il roulait sur la route d'Augsbourg , sans autre bagage que son khandjiar.

Albert employa tout le temps du voyage à se prouver qu'il avait assassiné sa tante ; quand il arriva à Augsbourg , sa conviction sur ce point était inébranlable.

« Et qu'en pense l'honorable M. Becker?dit Franz.

— Dieu me garde de me prononcer en pareille matière! reprit sérieusement le directeur. Il est certain pour moi qu'Albert assistait en songe au

LE KHANDJIAR. 137

meurtre de sa tante ; la science offre mille exemples d*un pareil phénomène ; tout le monde sait qu'Apollonius vit d'Éphèse, Tassassinat de Domitien à Rome, et que le solitaire Paul vit de plus de dix lieues Tempereur Valens brûlé par les Goths. Ces faits sont admis d'autant plus généralement qu'ils s'encadrent à merveille dans toutes les théories sans en gêner aucune. Pour les matérialistes, c'est une extension prodigieuse des sens ; pour les mystiques, c'est un point de doctrine ; pour les catholiques , c'est un miracle.

— Et pour vous? demanda Reichard.

— Pour moi, c'est un fait, voilà tout ! répondit tranquillement M. Becker ; l'explique qui pourra. Et si ce fait est un mystère, que m'importe un mystère de plus? Nous avons coutume de refuser toute croyance à ce qui sort de l'ordre accoutumé. Mais cet ordre lui-même est complètement incompréhensible; et puisque notre esprit conserve le souvenir du passé, pourquoi n'aurait-il pas la conscience universelle du présent et même la prescience de l'avenir ?

— Mais de ce qu'un songe aurait révélé à M. Trintzius la mort de sa tante, il ne s'ensuivrait pas nécessairement qu'il l'eût tuée, dit Franz.

— Là, sans doute, est l'aberration, là est aussi le problème ; et dans quelques jours il y aura onze ans que le docteur cherche à le résoudre contre lui. Onze ans d'étude ont renforcé sa conviction ; il se

croit coupable, et cherche, arec une persistance inottïe, la preuf e décisive de son ctliû&é

— Et on a livré à toâ expériences l'assassin du notaire Freilich? (Test horrible ! dit Franz.

— Je comprends vos scrupules ; mais, tout bien pesé, l'intérêt de la science Ta emporté sur des considérations d'humanité peut-être {Superflues lorsqu'il s'agit d'dn pareil scélérat.

— Nul n'a le droit de retrancher du ïnonde une créature vivante, et c'est un crime que d'attenter â l'œuvre de Dieu.

— L'homme dont nous parlons a-t-îl craint de le commettre 1

— La peine dd nïorf est un sacrilège ; maïs, ainsi exercée , c'est une barbarie sans nom !

— Croyez-vous donc que l'expérieûce aura la solution qu'espère M. Trintzius?

—Cet homme n'est pas en état de résister â d*aussi atroces tentatives.

— C'est ce que nous verrons ! dit M, Becker, qui, apparemment, avait une opinion fort arrêtée.

— Vous n'avez pas fini l'histoire du docteur [ interrompit Reichard, plus préoccupé de l'intérêt dramatique de ce récit que des considérations scientifiques qui en pouvaient découler.

— Elle peut s'achever en deux mots, reprit M. Becker. Arrivé à Augsbourg, Trintzius prît les renseignements les plus minutieux sur la catastro-

LE KHANDJIAR. i39

phe qui le rendait riche de trois cent mille florins; mais elle était entourée du mystère le plus profond. La justice avait soigneusement * visité l'appartement de Mlle Trintîius, sans pouvoir recueillir aucun indice. L'assassin n'avait point laissé de traces ; rien n'était dérangé dans la chambre ; et la vieille daïne avait été frappée au cœur d'un seul coup d'une lame très-fine et très-affilée ; elle était morte srans souffrance, le sourire sur les lèvres.

< On pensa d'abord (Jtie ce forfait avait été inspiré parla cupidité; mais l'argenterie était restée intacte, et on retrouva dans le seerétaîre une assez forte somme en or. Les domestiques, dont l'innocence fut proclamée hors de douté, firent remarquer pourtant que Mlle Trintiius avait Thabitude de porter à son cou une^ espèce d'amulette en or fin ciselé ; on n'a pas retrouvé ce bijou , dont la valeur était, d'ailleurs, trop minime pour exciter la convoitise de vulgaires malfaiteurs.

« M. Trintzius, après de mûres réflexions, ne trouvant rien qui démontrât son innocence, se déclara l'assassin de sa tante et se livra à la justice. Les autorités d'Augsbourg durent prendre nécessairement sa déclaration^u sérieux , et le prétendu coupable fut emprisonné et mis à un secret rigoureux. Mais un commencement d'instruction fit découvrir qu'à la date du 21 août 1834 Albert Trintzius était à Paris^ et qu'à Fheure présumée du crime il était-

au lit , SOUS le coup d*un accès de- lièvre chaude, bien constaté par le témoignage du docteur Maugis, de Louis Maunier, de Mme Gluais et de sa fille.

« Il fut donc mis en liberté malgré ses protestations, et il revint à Paris, en proie à un sombre

désespoir.

< Il revit Madeleine, et ce pur amour calma son âme en délire. Il suivit les conseils de Mme Gluais .et parut s'attacher à l'idée d'.un bonheur domestique, d'une vie heureuse partagée entre Tamour et l'étude^ Dans ces vues, il acheva ses études et se fit recevoir médecin. A la fin de 1835, il épousa Madeleine. Mais à peine avait-il goûté les délices de la lune de miel, à peine Mme Gluais avait-elle eu le temps de se féliciter des allures parfaitement raisonnables de son gendre, que celui-ci partit à Timproviste, comme il l'avait fait l'année précédente; mais cette fois il emmena Madeleine.

« Il alla successivement à Gœtlingue, à Weimar, à Kœnigsberg, dans tous les grands centres de la science; de là, toujours suivi par sa compagne

dévouée, il alla visiter le Danemark, la Suède, la Norvège, tous les lieux où il espérait rencontrer les traditions encore vivantes de Swedenborg. Plus tard il se lia d'amitié et de doctrine avec l'illustre Justinus Kœrner, l'aigle de la Souabe. Partout, il sut recueillir de précieuses observations sur la na- •ture intellectuelle de l'homme. Personne au monde

LE KHANDJIAR. 141

ne possède une science pratique plus étendue, des théories plus profondes et plus vraies, malgré leur apparente étrangeté. Il a demandé leurs secrets à toutes les religions, à toutes les cosmogonies ; il a cherché le sens intime des sciences occultes; le magnétisme, le somnambulisme, Tastrologie, roneïromancie, la phrénologie^ lui ont fourni des indications précieuses. Enfin, sa réputation est parvenue jusqu'au roi, qui Ta désigné lui-même, il y à ciriq. ans, pour le poste de médecin en chef de l'hospice de Rlagenfeld.

c Voilà rhomme que vous accusiez , Franz. S*il ne peut forcer votre sympathie, convenez, du moins, qu'il a droit à la commisération la plus res- ^pectueuse. »

Les deux étudiants s'inclinèrent en silence.

142 CONTES A OOBMIR DEBODT.

L@s joy^usetés de 11. Franz,

Cependant notre vieille connaissance, maître Hans Sperling, le maître gracieux de Thôtel du Milan, avait perdu le sommeil et presque l'appétit. Johanna , qui le grondait jadis sur «a gourmandise, lui cherchait noise maintenant sur son abstinence. Hans soupirait et ne répondait pas aux aigres interpellations de son acariâtre moitié.

C'est que le digne homme se souvenait de la promesse que Franz avait oubliée, lui.

La huitième heure du vingt-troisième jour d'août venait de sonner à l'horloge de la maison commune,

LE KHANDJIAR. 143

et Hans Sperliog n'avait pas encore revu le condamoiè h mort.

C'était trop attendre, Hans se fâcha tout de bon. II mit son plus bel habit, coiffa son grand chapeau de quaker, prit le petit Fritz par la main, et se rendit d'un pas ferme à la maison de M* Becker. Il sonna délibérément à la grille, entra et aperçut presque aussitôt M. Franz» qui fit une moue significative en reconnaissant de loin son visiteur matinal.

« Bel bel niattre Sperling! s'écria-trii, que me voulez-vous à pareille heure, et que signifie cette mise recherchée ? Ainsi vêtu de noir, vous avez l'air d'un notaire, ou tout au moins d'un marguillier.

— C'est que je viens en visiteur, monsieur Franz, dit l'hôte en retirant son grand chapeau,

— Vous faites tant de cérémonies pour moi ? firand merci, maître Hans !

-^ Qsrtainement, vous valez bien la peine, mon digne monsieur Franz, qu'on fasse un bout de toi^ lette pour vous; mais il y -a encore quelque chose.

— Qu'est-ce donc?

~ Daniel monsieur Franz, c'est là que gtt le lièvre ^ Vous rappelez-vous que vous me promîtes quelque chose?

\, Da i$t der Hutii hegràbm. C'est là que le ehien est enterré,

disent les Â}leinan(}s.

— De l'argent, sans doute? dit Franz qui avait sur la conscience quelques petits mémoires arriérés.

— De l'argent, je n'en disconviens pas; mais autre chose encore."

— Ah! ma foi! expliquez-vous; je ne devine pas.

— Eh! bien, le condamné à mort....

— Chut I dit Franz, c'est impossible !

— Cependant...

— N'y songez plus!

— Ah! fit l'hôte avec une explosion de désappointement qui bouffit ses joues enluminées : c*est ainsi que vous traitez vos amis , monsieur Franz ? Vous vousjouez des promesses les plus sacrées. £h! bien, je saurai vous contraindre à les remplir. Savez-vous bien que vous me devez plus de trente .florins, monsieur Franz; trente florins, six groschen ! tout autant ?

— Allons, taisez-vous ! dit Franz devenu pensif, je vais faire ce que vous désirez. »

La colère de Sperling 4omba comme un ballon qu'on dégonfle, et il se confondit en excuses, que Franz accueillit avec une grande affabilité; mais l'étudiant méditait une vengeance, une vengeance d'étudiant allemand. Il conduisit l'hôte du. Milan à travers les détours du parc jusqu'à un préau particulier, destiné aux promenades de quelques maniaques incurables, sujets parfois à des accès de

LE KHANDJIAR. 145

fureur. C'était un membre de la Tugenbund, devenu fou dans les conciliabules mystérieux des sociétés secrètes.

« Wilhelm ! lui dit Franz d'un ton confidentiel , reconnaissez-vous ce particulier?

— lime semble que Je l'ai vu quelque part. » Et ses yeux s'allumèrent.

«c II est si bien déguisé que vous ne l'aurez pas' reconnu tout d'abord.

• — Qui donc est-ce I demanda Wilhelm d'un air sauvage.

— C'est le roi de Prusse, »

Franz avait à peine dit ces mots que le fou s'était élancé sur mattre. Sperlijag, qu'il cribla silencieusement d'une nuée de gourmades. Le pauvre aubergiste n'y voyait que du feu et le petit Fritz poussait des cris d'aigle.

Un gardien vint heureusement le soustraire aux étreintes du fou qu'il eut beaucoup de peine à repousser dans le préau. A la fin^ Wilhelm se laissa renfermer, tout en se frottant les mains pendant que l'aubergiste se frottait les épaules, et se disait à part soi :

« J'ai vengé ma patrie l

— Monsieur Franz, dit ensuite le gardien, je ve« nais vous chercher; M. le professeur Trintzius vous attend à l'amphithéâtre. »

146 CONTES A DORBIIR DEBOUT

L'anniversafire.

Les premiers rayons du jour avaient surpris Albert Trintzius au milieu d*un travail acharné. Deux bougies presque consumées attestaient sa longue veille. Il écrivait avec une rapidité extrême, et les feuillets s'entassaient à sa droite ; ses yeux, rougis par la fatigue, s'emplissaient parfois de larmes brûlantes, qu'il laissait tomber sur le papier sans s'en apercevoir, et la sueur ruisselait sur son front, bien que la fraîche bise du matin filtrât dans l'appartement par les jointures des croisées.

Il était plus de six heures quand Albert s'arrêta;

LE KHANDJIAR. 147

il relut attentivement son travail, qui formait une liasse volumineuse, le mit sotis une épaisâe enveloppe et le cacheta de cire noire, puis il y plaça cette suscription :

« A Messieurs les Président et Juges du *fribnnal criminel de la ville libre d'Augsbourg. »

Gela fak, Albert fit sa toilette avec un soin minutieux, s'habilla solennellement de noir, et entra dans la chambre de sa femme.

Madeleine ne dormait pas ; une inquiétude mortelle avait troublé son repos.

Trintzius Tembrassà au front et s'assit ptès du lit d'un air morne.

<K Madeleine! dit-il, c'est aujourd'hui le 21 août 1845. Il y a onze ans que ma tante est morte assas* sinée. J'ai juré de livrer le meurtrier à la justice et de consacrer ma vie à recueillir les preuves de son crime. Le temps est venu ; la preuve est complète ; je partirai ce soir même pour Augsbourg, et j'^h'ai me mettre entre les mains des juges. »

Madeleine poussa un gémissement.

«. Je t'aurai embrassée aujourd'hui pour la defnîère fois, reprit Trintzius; mais avant de nous séparer, Madeleine, laisse-moi te dire que je t'aîme et que je te bénis! Ton dévouement a égalé ton courage ; tu f es unre à moi sachant quelle était ma vie et quelle fin Dieu réservait à notre amour. Tu as eu pitié du meurtrier; tu ne l'as pas abhorré; tu

Tas chéri, consolé, soutenu dans sa cruelle tâche, . et jamais ta bouche, pauvre femme, n'a laissé échap* per une plainte! Tu étais digne de mon amour, comme*j*étais digne d*une meilleure destinée. Madeleine, je vais te confier mes dernières volontés. > Madeleine n'avait pas la force de l'interrompre et

se tordait les mains.

Trintzius continua d'une voix lente et calme : « J'ai accepté la succession de Catherine Trintzius, et tu sais dans quel but, Madeleine; j'avais médité de m'ouvrir courageusement un chemin nouveau dans la science, et de proclamer, appuyé de faits irréfragables, la grande vérité de l'action physique et de l'esprit sur le corps 1 Hélas ! pour accomplir ce grand dessein, pour pouvoir dire un jour aux hommes : « J'ai tué; voici mes preuves, tuez-moi ! » j'étais trop pauvre. Mais ce que j'avais dissipé de la fortune de ma tante, d'un bien qui ne saurait m'appartenir, je l'ai regagné et au delà par des travaux assidus. Ma science m'a été chèrement payée, et à mon tour je vais la payer de ma tête! Voici un portefeuille où tu trouveras les titres de ma fortune. Quand je serai mort, Madeleine.... Ici, Trintzius s'arrêta malgré lui sous le poids d'une angoisse déchirante; mais il surmonta promptement sa faiblesse, et reprit d'une voix ferme : quand je serai mort, tu restitueras aux hôpitaux les trois cent mille florins que j'ai reçus en héritage, car ma tante ne

LE KHANDJIAR. 149

laissait pas d'autre héritier qfue moi. Il te restera une somme suffisante pour t'assurer une existence paisible. Dieu ne m'a donc pas tout à fait abandonné, puisqu'il a bien voulu que je ne sortisse pas de cette vie avec l'amer regret de te laisser après moi la misère. Jure-moi, Madeleine, d'exécuter fidèlement mes dernières volontés. »

La douleur, trop longtemps contenue de Madeleine éclata en torrents de larmes et en sangiots déchirants.

« Madeleine, ma chère femme ! s'écria Albert en couvrant de baisers le visage pâle de Madeleine, ne brise pas mes forces ; laisse-moi mon courage, j'en ai besoin pour une dernière épreuve.

— Albert, ne me quitte pas! murmura Madeleine ; ne me quitte jamais ; je mourrai si tu meurs.

— Quoi ! dit Trintzius avec l'accent de la surprise, tu me conseilles de renier ma tâche et de souiller ma vie? Ne m'as-tu pas soutenu jusqu'à présent, n'as-tu pas approuvé ce que tu appelais ma grandeur d'âme et ma magnanimité?

— Je suis une misérable, et le ciel me punit cruellement, Albert 1 J'ai cru te sauver, et je te perds! Ah! malheureuse! Je devais combattre ta folie, et je m'y suis associée ! Il est trop tard, main • tenant, et mes larmes sont impuissantes. Albert, tu es fou ! tu es fou ! »

150 CONTES A DOBMm DEBOUT.

Trintzius se redreâksa de toute la hauteur de sa taille majestueuse,

« Nod! fton! je ne suis pas foui dit-il d'une voix inspirée et terrible; non! la science ne m*a pas tron^pé ! J'ai pénétré au plu$ profond des mystères de la vie» et j'y ai lu ma sentence. Il faut que justice se fasse. J'ai contemplé Dieu face à face* et il m*a laissé entrevoir des secrets que nul parmi les hommes n'avait jamais connus. Ma folie, c'est la science; c'est la justice et l'expiation.

— Tu es fou ! tu es fou ! reprit Madeleine, folle • elle-même. »

L'exalt9tion d'Albert tomba isubitement-

« Tu m'as donc trompé, Madeleine, et quand tu encourageais mes espérances, quand tu ni'enivrais de ton admiration, je n'étais donc pour toi qu'un malheureux insensé,* que tu couvrais d'une piété menteuse. Je devais mourir fort et sublime, Madeleine ; je n^ourrai faible et désespéré. 9

Trintziiis s'élança hors de la chambre et ne s'wréta qu'au milieu du parp,

oc II fait beau! dit il, le soleil brille comme à mon prenjier printemps. Tout est calme et riant dans la nature; pourquoi suis-je seul inquiet et troublé? Allons, allons, mon cœur! reprends ta fierté! ù mon âme, reprends ta pureté native I Dieu est là-haut, et tu iras bientôt finir ta destinée au sein des sphères lumineuses! »

LE KHANDJIAR* 151

Peu à peu Albert se rasséréna, et, à part sa pâleur extrême et le cercle brun qui faisait ressortir l'éclat de son regard, rien ne décelait les terribles angoisses qu'il venait de subir.

La dernièrel eçon de M. le professeur Trintzius.

Lorsque Franz se rendit à Tamphithéâtre, il y trouva le docteur Trintzius, Reichard et les autres élèves de la maison de santé.

M. Becker n*étaitpas là.

Une certaine agitation se. manifestait parmi les personnes présentes, et Ton semblait attendre quelque chose de singulier. Le docteur Trintzius avait interrompu depuis fort longtemps ses leçons d'anatomie du cerveau, et on s'étonnait de cette convocation matinale.

« Messieurs, dit le docteur Trintzius, je vous ai

LE KHANDJIAR. 153

réunis pour vous faire assister à une expérience qui peut trancher de grands problèmes et jeter un jour nouveau sur certains points inconnus ou oubliés des sciences humaines. Je vous l'ai dit autrefois dans mes leçons , le principe inconnu de la vie est une force appréciable, visible, presque pondérable, dont les effets se manifestent, dans des circonstances données, avec la subtilité, des courants électriques et l'irrésistible explosion de la foudre. L'agent conducteur de cette force, si bien étudiée par les chimistes et les philosophes pratiques du moyen âge et de Tantiquité; c'est la volonté. L'accumulation de ce fluide vital sur un point donné, et particulièrement sur une créature vivante, peut-il produire une désorganisation manifeste^ et, selon la force d'intensité, occasionner la mort? Tel est le sublime problème que je me suis proposé de résoudre sous vos yeux.... »

Un murmure sourd gronda dans le groupe des étudiants.

cJe n'oublie pas, Messieurs, reprit fortement Trintzius, que j'encours une énorme responsabilité ; soyez persuadés que je l'apprécie, et que je suis prêt à jen accepter les conséquences, quelque terribles qu'elles puissent être.

— Jacob, dit-il à un garçon de service, faites amener ici l'assassin du notaire Freilich.

— Monsieur le docteur, dit Franz, je dois vous

454 CONTES A POftMIR DEBOUT.

prévenir que cet homme est dans un état d'aflaiblissement extrême, et que la moindre émotion le tuera.

^^ Monsieur, repartit sévèrement Trintztus, je ce vous ai point consulté. Je connais mes devoirs, mais je connais mes .droits; et jusqu'à présent, du moins, je suis médecin en chef de l'hospice de Klagenfeld. Allez avec Jacob, et £ûtes transporter id le <;ondamné à mort. »

Franz et Jacob sortirent.

tJn grand quart d'heure s'écoula dans l'attente. M. Becker parut et apprit à Triotzius que le transport du condamné fou avait souffert les plus grandes difficultés. Cet homme ne voulait pas quitter sa cellule ; et il n'avait pas fallu moins de quatre des plus vigoureux gardiens pour l'amener jusqu'à l'amphithéâtre.

On le vit entrer enfin, et sa face pâle, terreuse, décomposée, l'alanguissement de tout le corps, témoignaient assez que Franz avait dit vrai.

On le coucha sur la grande table, et les élèves se rangèrent en demi^cercle derrière leur professeur.

Trintzius mit la figure de cire côte à côte avec l'assassin, et recommença devant l'assemblée les préparatifs étranges qui avaient si complètement surpris Franz à quelques jours de là.

Puis il s'arma de son khandjiard.

« Messieurs, reprit-il avec émotion, il y a onze

Lfi KHANDJIAE. 155

ans aujourd'hui, use de mes pareiUes les plus chères, Mlle Catherine Trintzius, ma tante, presque ma mère^ est morte victime d'un lâche attentat. La jus^ tlce humaine n*a pas éclairci jusqu'à présent les causes de cette mort mystérieuse. J'ai dit aux ma** gistrats que j'avais tué ma tante pendant mon sommeil; les magistrats ont dit que j'étais fou. Or, je vous le dis aujourd'hui, quelque inconcevables que puissent être les conséquentes de ce meurtre, ma conscience me crie que je suis le seul et le vrai coupable; et ma conscience le prouve. Regardez- moi ! «

Trintzius piqua trois fois l'image au cœur.

Au premier coup, le condamné poussa un sourd gémissement ; au second, il cria ; au troisième, il se tut, la vie avait cessé.

Une grande stupeur d'abord, puis un élan d'indignation agita les spectateurs de cette scène horrible.

Albert fit un geste et contint l'explosion.

« Laissez-moi finir mon œuvre, dit-il, et je m'abandonne à vous. N

' Il écarta la chemise du condamné pour mettre à nu sa poitrine ; une gouttelette de sang noirâtre marquait la place du cœur.

Mais Albert jeta un cri déchirant; il recula, s'appuya contre la muraille; puis il tomba la face contre terre, pleurant et râlant.

Quand on le releva, le docteur Albert Trintzius

n*était plus qu'une masse inerte, il avait été frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante en apercevant sur la poitrine de l'assassin du notaire Freilich l'amulette d'or ciselé qui avait appartenu à Catherine Trintzius,

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