‹ Contes à dormir deboutChapitre 4 sur 5 · LES · texte numérisé non relu

LES

Au mois d'août 1845, une colonne de soldats français, composée' de chasseurs d'Afrique, de spahis et de quelques bataillons de ligne, traversa la belle vallée d'orangers et d'agaves qui précède le Djebel- Ammer, l'un des principaux chaînons de FAtlas.

Il était neuf heures du soir ; la nuit venait, claire et sereine. Les nuages fins et rares gardaient le reflet mélancolique des derniers rayons de soleil, et de longues bandes cuivrées couraient à l'horizon.

On se hâtait, car il fallait rejoindre au plus vite la colonne d'avant-garde chargée d'exécuter^ dès l'aube^ une razzia devenue nécessaire pour faire rentrer dans l'obéissance des tribus mutinées.

Le maréchal de camp qui commandait cette petite troupe s'était arrêté avec un officier supérieur pour la voir défiler et reprendre sa place à l'arrière-garde.

La température avait été chaude tout le jour ; des bouffées lumineuses sortaient de terre par inter^ valles et simulaient de blanches apparitions à travers Tespace déjà sombre.

« Regardez donc, caporal Gobin, dit un soldat, regardez donc là-bas! J'ai aperçu quelque chose comme une loque blanche. Ça ne serait pas un Bédouin, sauf votre respect?

— Imbécile, dit le caporal avec beaucoup de gravité, c'est une feuille de cactus éclairée par la lune.

— Parbleu l Je le vois bien. Mais je parlais d'autre chose, d'une forme allongée et blanche que je ne vois plus. Âh ! tenez, en voilà une autre !

— C'est des éclairs de chaleur, mon gars.

— Possible, possible, caporal ; mais je vous assure que tout ça n'est pas drôle et que je ne suis pas rassuré dans ce pays-ci. »

A ce moment, le jeune soldat, interlocuteur du caporal Gobin, passait devant le général.

« Qu'est-ce qui t'effarouche donc tant ? reprit Gobin.

— Pas grand'chose si vous voulez ; mais toutes ces allées et venues de choses qui dansent dans l'air, ces plantes qui ont des grands bras tranchants comme des sabres, ces autres machines vertes qui

ressemblent à des melons garnis d'aiguilles à tricoter, ça me fait l'effet de n*étre pas naturel, et la nuit, ça doit être hanté par des tas d'esprits malins !

•- Vçux-tu bien te taire, conscrit ! dit le caporal avec vivacité. Ne vas-tu pas parler de revenants !

— Pourquoi que je n'en parlerais pas? Je n'ai pas peur, puisque vous êtes là, vous et les autres. C'est égal, des revenants arabes ça doit être farce !

— Il faut bien que vous soyez de votre village, jeune homme, reprit Gobin, sentencieusement pour manquer aussi complétenient de tact, je dirai même de sentiment ! Sachez, continua-t-il en baissant la voix, qu'il ne faut jamais parler de ces choses-là devant le général.

— Tiens ! est-ce qu'il est peureux, le général Vergamier?

— Peureux! allons, bon! le général Vergamier peureux , à c't heure ! Un brave qui a gagné tous ses grades à se fourrer jusqu'au cou dans la gueule des canons , qui est commandeur de la Légion d*honneur, et qui a des autres croix, des petites sur toutes les coutures. Mon ami Gabet, vous ne parviendrez jamais au grade de ministre de la guerre, c'est moi qui vous le dis.

— Alors, puisqu'il est si brave, votre général, pourquoi ne veut-il pas qu'on parle de revenants !

— C'est son idée, à c't homme ! Il dit comme ça

que ces histoireft-là le gênent, surtout quand il fait nuit. C'est une faiblesse, conscrit, je le reconnais ; une faiblesse indigne d'un brave luron comme lui > aussi il s'en cache si bien que personne ne s'en douta.

^ Alors comment le sayez<^vous» caporal?

•^ C'est un ancien ami à moi, Robergeot, un sapeur du 22% qui a été domestique du général, qui m'a confié ça sous le sceau du secreti un soir qu'il était bu l

*— Eh bien i vous le gardez joliment, le secret ! Est-ce que je vous demandais si le général....

— Silence, Gabet, mon ami ! s'écria Gobin; je crois qu'il se doute que nous parlons de lui I »

En effet, le général n'avait pas perdu un mot de la conversation des deux soldats, et l'impression qu'elle avait produite sur lui était si véritablement douloureuse , que son compagnon le chirurgienmajor Edouard Banis, ne put s'empêcher de Tinter- I roger avec surprise.

« Croyez-vous aux fantômes » Y demanda brusquement le général.

Le major sourit.

« Pourquoi pas, dit-il.

— Ainsi donc, le corps étant mort, l'âme survit ?

— Posée en ces termes, la question change.

— Expliquez-moi vos idées là-dessus.

— Ma foi, général, que sais-jeî Si la vie est la ma-

nifestation, je dis mieux, rémanation d*un principe général çt éternel sous une forme finie et périssable, les communications spirituelles sont non<>seulement possibles, mais naturelles.

— Et votre avis, major î

— Franchement Je ne sais.que vous dire. Jô n'ai jamais vu d'apparition, par conséquent j'ai le droit de douter. Ces phénomènes ne me paraissent pas contraires aux lois générales de la nature, et sont d'autant plus admissibles scientifiquement que par leur nature même, s'ils existent, ils échappent par leur essence à tout contrôle matériel exercé par les sens ; et si l'âme subit le contact immédiat d'une autre âme, l'esprit seul peut constater l'apparition. Le corps ne sent rien, ne voit rien, n'entend rien. A Weinsberg, en Allemagne, j*ai vu le docteur Justinus Kœrner et Albert Trintzius, son plus fervent disciple ; ils m'ont fourni des faits terrifiants. Mais j*al la foi de saint Thomas : je voudrais voir et toucher.

— Moi, mon cher Edouard, j'ai vu ! » dit le général d'une voix sourde.

Le vaillant officier, le grave général qui faisait à M. Banis cette bizarre confidence, était un homme très-jeune encore ; à peine avait-il trente-huit ans. Sa belle et noble figure, d'un modelé un peu plein, recevait un caractère de gr&ce mélancolique par la douceur un peu triste de ses grands yeux bleus

qui tempéraient la rudesse de son teint hàlé et dé. ses grandes moustaches blondes, assez abondantes pour couvrir tout à fait sa lèvre supérieure. Il avait les cheveux courts, mais soyeux; Toreille petite et les dents bien rangées; son front, large et plein.de pensée, annonçait un rêveur. Le général Etienne Vergamier, avec sa haute stature, ses épaules larges, sa grande force corporelle , ses yeux si doux , son front pur et son charmant sourire, aurait pu servir de modèle pour ces héros du Nord, fils d*Ossian et de Fingal, qui combattaient en chantant sur un rhythme héroïque.

Le major, homme froid, méthodique, mais intelligent et d'une profondeur de connaissances sans bornes, accueillit l'aveu singulier du général avec beaucoup d'étonnement et surtout avec une grande curiosité. Fût-on mille fois médecin et sceptique, le merveilleux porte en lui un charme douloureux auquel on n*échappe pas.

Vergamier mit son cheval au trot et garda pendant quelque temps le silence. Le major respecta sa rêverie, puis il céda à sa curiosité que légitimait suffisamment sa liaison intime avec le général.

« Nous avons une longue route à faire, dit-il ; le chemin devient raboteux, et nous ralentissons forcément le pas. Général, racontez-moi l'événement auquel vous avez fait allusion tout à l'heure.

N'est-ce pas l'heure propice aux contes de revenants ?

— A quoi bon, major? Vous ne me croirez pas !

— Je croîs à toutes les sensations ; seulement, je me permettrai peut-être de discuter le principe des vôtres»

— Vous allez porter le scalpel de la physiologie dans le repli le plus secret de mon cœur. Bien qu'il m'en coûte, je cède cependant à votre désir. Mais je vous en supplie, ne riez pas. Tout ce que je vais dire est très sérieux. »

Le. moment était bien choisi pour un récit de cette espèce. A mesure qu'on se rapprochait du Djebel-Ammer, le sol naguère touffu et gras devenait sablonneux et stérile. Les orangers faisaient place aux lentisques et aux cactus horribles. Les arbousiers élevaient droit au ciel leurs troncs d'un rouge sanglant et leur branches régulières , chargées de feuilles si luisantes que la clarté de la lune, en descendant sur elles, les faisait briller comme les acanthes et les ciselures d'un candélabre d'argent. A droite et à gauche, se dressaient des bancs de rochers noirs et bleus pareils à de monstrueux vases japonais d'où sortaient de grands cactus aux feuilles dentelées comme les pinces redoutables de quelque crabe géant. Les bruyères fines et sèches frémissaient sous la brise avec des craquements sinistres;

et le p&le reflet des étoiles naissantes découpait en silhouettes allongées l'ombre des chevaux et des hommes. Les loups hurlaient dans le lointain, et de grands oiseaux tourbillonnaient dans Fair avec des cris aigus.

On entendait les chevaux clapoter tristement dans • le sable fluide détrempé par les pluies récentes. De temps èi autre une carabine s'armait avec un bruit sec, parce qu*une grosse touffe d'herbes avait re- • mué, ou qu'une pierre avait roulé d'une anfractuo*' site de roche. G*est qu*ordinairement, en Afrique, au-dessus de chaque pierre qui roule, derrière chaque feuille qui bouge, il y a un ennemi.

c A vingt ans, dit le général, je sortis de Saint- Cyr, en même temps que mon meilleur ami» Georges de Mancel, un charmant jeune homme, blond, pâle, fluet, rêveur comme un poète, fort comme un Kabyle, brave comme un lion. Nous nous étions connus dès nos plus jeunes années à Saint* Gyr ; au milieu de ces querelles brutales que renou* vellent chaque jour des traditions barbares, il avait souvent pris ma défense, et s'était battu pour moi, comme je me battais pour lui. Nous nous aimions sincèrement, et nous regrettions vivement la séparation prochaine que devait amener notre entrée au service.

- Plus heureux que nous ne l'avions espéré, nous nous retrouvâmes à la prise du fort l'Empereur,

sous-Iieutenants tous deux, joyeux de faire la guerre et pleins d'espoir.

Quelques jours après, Alger fut pris d'assaut. Georges pénétra l'un des premiers dans la ville ; je le vis tomber frappé d'une balle au sein gauche.

Je le relevai et le portai sur mes épaules jusqu'à une petite maison abandonnée dès la première ca-^ nonnade. Je le déposai dans une petite chambre de femjne, fratche, voluptueuse, embaumée. Le lit était défait. J'y couchai mon pauvre Georges et j'é* tanchai le sang de mon mieux. Vains efforts ! l'agonie commença. Affaibli par la perte de son sang, h peine pouvait-il lever la tête pour me regarder en»' core; mais il tenait une de mes mains dans les siennes et la pressait convulsivement quand ses douleurs devenaient insupportables.

Cependant il eut quelques instants de calme.

«c Etienne, mQ dit*il, je meurs bien jeune et je regrette la vie ; car elle m^était douce avec ton ami*tié. Nous allons nous séparer, mais qui sait si c'est pour toujours ! Nul ne peut dire ce qui nous attend au delà de la tombe: peut*étre d'autres souffrances, peut-être le bonheur ou le néant. Mais si mon âme est immortelle, si elle conserve dans les régions Inconnues les affections et les souvenirs qui k remplissaient dans son passage sur la terre, béni soit Dieu ! Et s'il est vrai que nous puissions revoir ceux que nous avons tendrement aimés, sois sûr, mon

bon Etienne, sois sûr que je reviendrai vers toi .. Un soir.... au printemps... j'espère!.... Je sens la mort plus facile.... Je souffre bien pourtant.... Mais ma pauvre mère aussi m'avait dit en mourant.... je reviendrai!.... Et elle est revenue.... cette nuit.... encore.... elle me souriait.... Elle pleure maintenant.... Etienne.... adieu.... >

Il poussa un soupir et expira....

Le général s'arrêta quelques minutes, et r^rit d'une voix oppressée :

« Je ne vous dépeindrai pas ma douleur : elle fut horrible. Et quand on enterra Georges au bruit du tambour et des chants de victoire, je versai des larmes amères, car je sentais que ma jeunesse gisait dans ce cercueil côte à côte avec mon ami. L'étrange adieu de Georges m'avait singulièrement frappé; la nuit, j'avais le cauchemar, des visions hideuses s'agitaient autour de moi. Pendant six mois, je fus nerveux comme une femme ; et, vous le dirai-je, major, la nuit, seul, dans les ténèbres, j'avais peur....

Mais un an, deux ans sécoulèrent. Le souvenir de Greorges, profondément gravé dans mon cœur, céda sans s'effacer aux préoccupations de la guerre, au souci de mon avenir. Mes craintes puériles, vraie maladie, s'évanouirent d'elles-mêmes. Oui, plus je me consulte, et plus j'en suis sûr; j'étais revenu complètement à moi, j'avais l'esprit libre et le cer-

Veau sain, qaand révénement que je vais vous raconter vint me frapper de stupeur.

Je venais de passer capitaine en second. Après de rudes et j'ose dire de glorieuses campagnes, je. revins à Alger avec mon régiment. Jeune, impétueux, de sens ardents et presque vierges encore, riche de tout For de nos premières captures, je me jetai à corps perdu dans tous les plaisirs de garnison ; le soir, le jour, la nuit ne devinrent pour moi qu'une interminable orgie; je me fis joueur, mais joueur avec passion, avec frénésie, comme on l'est pour la première fois. Je gagnai d'abord ; puis le sort me devint contraire. Une nuit, dans un café de la rue Bab-Azoun, je perdis quatorze mille francs, tout ce qui me restait de mon argent personnel et de mes parts de butin. La perte était grosse, on en parla beaucoup le matin dans Alger.

Vers dix heures, un planton me manda de la part du colonel. Je me rendis à cette invitation, pâle et inquiet, sans savoir pourquoi.

Je trouvai mon digne colonel plus p&le et plus triste que moi-même.

« Capitaine, me dit-il, profondément ému et comme au désespoir, la caisse de mon régiment a été forcée ce matin. On a pris quatorze mille francs! quatorze mille francs ! entendez-vous bien," monsieur? »

Et le vieil officier s'avançait vers moi, les bras • croisés sur la poitrine, l'œil sévère et menaçant.

194 CONTBS A DORMttl DEBOUT.

Je Sentis mes tempes bondir et ma tête se fendi'e. Je reculai en poussant tin bri d*indlgnatioii.

€ Voici Un mouchoir perdu par le voleur et retrouvé sous le fauteuil du trésorier. Tenez, monsieur, 11 est tnarqué à Votre chiffre : E. V. *

Je pris machinaleméUt le mouehoir, il éfait bien à moi. Mes jambes fléchirent, mes larmed ruisse^ lâient ; je ne pouvais plus parler.

«t Et maintenant, monsieur, reprit le colonel^ allez-Vous brûler la cervelle ! • •

3e sortie sans mot dire, écrasé, anéanti conime Un coupable, tommè Un voleur! Je n'essayai pas de me Justifier ni de réclamer Une enquêté. Non ! je rentrai dans ma petite chambre d'ofïicier; je prîi à un trophée un pistolet d'arçon chargé ; j'armai la batterie.

A ce moment je m'arrêlalj mes larmes se changèrent en sanglots, et dans une rapide vision je hie rappelai mon enfance heureuse^ët meë premiers faits d'armes, et ma mère, et Georges ! Georges surtout !

u Mourir! murmurai-jè. Mourir déshonoré!

— Tu ne mourras pas ! dit une VOix vibrante, souore^ métallique et douce tout à la fois, mais qui n'avait rien d'humain. »

L6 pistolet échappa de mes mains. Georges était là.... devant moi! Son œil fixe^ resplendissant d'Uttë lumière inconnue, illuminait son visage blanc et diaphane comme ralbâtre*

Lès TROIS VISÎTÊS. 195

Expliquez ceeî, major, en vous racontant cette terrible feiyenture, je sens mes cheveux se dresser, mes detits claquent, ma voix hésite. Eh bien, en présence de Georges, je n'éprouvai plus qu'une joie sereine^ Un càltne idéal, un bonheur sans mélange. Ma jeuneâSê^ tnes beaux rêves d'amour et de gloire tn'ehtourèrent resplendil^sants. Courbé tout à l'heure sous le poids de la plus inconcevable fatalité, je me sentais maintenant sous une protection puissante, presque divine* Le dirai-je ? l'apparition de Georges ne tn'étdîmâ pas. Je l'acceptai comme un fait tout simple, tout naturel. Nous nous parlâmes en frères^ en amis séparés par une longue absence. .

— Etienne, qtf allais-tu faire? me dit-il doucement. Malheureux! je viens te sauver. Toh domestique est le Coupable ; il a volé les quatorze mille frâhcs cointtlë II t'avait volé ce mouchoir trouvé par le Colonel. TU avais confiance dans cet homme. Il fut honnête en effet. Mais il a une maltresse, une fille mauresque qui lui vend cher ses faveurs ; c'est pour elle qu'il a Volé. On trouvera deuxpiille francs dans son matelas et douze mille francs chez cette fille. Va vite chez le colonel. J'ai dit ce que j'avais à dire. Adieu.

Georges disparut et je tne felrouvai seul. Alors le sentiment de la réalité me revint ; je me prédpitai tête baissée dans- les carreaux de ma fe^^ nêtre qui volèrent en éclats et firent couler mon sang.

Dans la cour carrée, entre les quatre murs éblouissants de chaux, au-dessous du ciel bleu, lu^ mineùx et torride, des soldats fumaient nonchalamment, un petit nègre jetait des poignées de grains à de magnifiques poules d& Numidie dont les plumes vertes et rayées jetaient des reflets irisés ; les créneaux blancs de la Casbah dominaient cette scène tranquille et silencieuse, et tout au loin étincelaient, comme des pierreries, les flots de la Méditerranée bleue. Je vivais, et je ne dormais pas! Et toute cette impossible hallucination, cette fantasmagorie était la vérité.

Alors la terreur me prit, une terreur folle, implacable, dévorante. Des courants glacés me parcouraient de la nuque au talon ; mes doigts se crispaient. De ce jour-là, j'eus quelques cheveux blancs.

Ici le général s'interrompit et commanda une halte. La colonne était enfin sortie des rochers et voyait se^dérouler devant elle une plaine onduleuse qu'une petite rivière enlaçait de ses mille circuits. Au bout -de cette plaine, une muraille noire et menaçante s'élevait par assises dentelées: c'était le Djebel-Ammer.

Le général Vergamier descendit de cheval, et, appuyé sur le bras du major, il continua son récit.

— L'événement vérifia tout ce que le spectre m'avait révélé. Le coupable avoua son crime, et l'argent fut retrouvé. Mon brave colonel, désolé de

ses injurieux soupçons, se fût volontiers tué à ma place. Les officiers de l'escadron vinrent en corps me faire une visite de condoléance affectueuse. Peu de jours après, sur la sollicitation du colonel, j'étais nommé chevalier de la Légion d'honneur. La réparation* fut complète. »

Le major demeura rêveur.

« Vous ne croyez pas, n'est-ce pas, mon ami ? Moi-même je me suis surpris à douter de cette évidence. J'ai vu Georges, j'en suis sûr, et je ne crois guère plus que. vous! Pourtant, major, il faut que cela soit, ou je suis insensé....

— 'Jamais cette apparition ne s'est renouvelée? demanda le major, que ce récit. avait singulièrement frappé.

— J'ai revu Georges, répondit le général d'un air sombre, je l'ai revu la veille du jour où j'ai tué . en duel le commandant Bernard de Ris. Ce soir-là, je revenais de la nianœuvre; j'étais fatigué et triste; j'entrai brusquement dans ma chambre, éclairée seulement par la lueur d'un grand feu de branches sèches.

Georges était assis dans mon grand fauteuil de cuir.

II se leva grave et empressé.

« Je t'attendais.! dit-il. Tu te bats demain avec le commandant Bernard de Ris, qui est un spadassin. Toi, tu négliges trop les armes. »

Georges s'appuya au mur, et je lui vis une épée à la main.

Je décrochai un fleuret et je me mis en garde.

« Fais attention, dit Georges ; je vais te donner ce que Grisier appelle si galamment une leçon de duel. Tiens, voici un jeu irrésistible. Engage Tépée, ramène le pied gauche en amusant et rompant le fer; une, deux, et h fond! Bien ! Mais tu ne t'es pas assez fendu.

— Je n'osais pas! » dis-je la sueur s^u front.

Un pâle sourire effleura les lèvres de Georges ; nous recommençâmes , et cette fois, je me fendis avec tant de violence que mon épée se brisa contre le mur. J'avais traversé . Georges, Mais, chose étrange, ou plutôt bien naturelle, mon fer n'ftvait rencontré aucune résistance.

« Bien ! dit Georges. De l'œil, de la main, du sang-froid, et tu vaincras,

— Georges, m'écriai -je avec l'accent du reproche, tu vas me quitter ! Qu'y a-t-il donc là-haut qui te retienne loin de moi? »

Georges secoua la tête , et je m'écriai avec violence :

« Reviendras-tu bientôt?

— Je ne reviendrai plus qu'une fois, Etienne; mais cette fois-là nous partirons ensemble ! »

Et la vision s'évanouit comme une bulle d'air. J'ai toute ma tête, continua le général avec une

Lm TROIS VISITES. 199

Qialtation croissante; mais je suis certain de cq q\\^ je di5;et m^j, Vergamier, j'ai pris leçon ^vec uq sppctre, et le lendemain, j'ai tué un homme I Major, il y a longtemps de cela. J'attends la troisième Yi^ site de Georges.,* n

Hanis ne put maîtriser un mouvement d'inqujé" tqde ; l'état fébrile du général l'inquiétait,

« Voyons , général , Etienne , revenez à vous I Vous m'a.vez raconté des réve^, de bonnes foli^, n'est-ce pas? Il n'y faut plus songer, Yqus ^vea besoin de cilme, de sang-froid. Voiai bjentfit le jour.

— Major, reprit le général, en proie à un abattement profond, il y a longtemps qm je n'ai vu Georges. »,

Toute la troupe remonta à cheval et prit sur la gauche pour tourner l'oued torrentueux qui bornait la plaine. Le général Yergamier, frissonnant sous son caban, ne rompit plus le silence que pour transmettre à un officier des commandenients brefs.

A la pointe du jour, on aperçut des feux sur les flancs du Djebel-^Ammer. Ces feux indiquaient le bivac de la première colonne expéditionnaire, que Yergamier avait ordre de rallier. La jonction fut promptement opérée, et l'on mit les armes en faisceau.

La petite arméa était alors campée sur le flanc

de la montagne; à ses pieds s'étendait une vaste plaine couverte d'épaisses moissons et coupée par de petits filets d'irrigation dérivés de Toued voisin. Au revers de la montagne s'étalait un gros village arabe, dont les maisons irrégulières et construites sur une ligne désordonnée semblaient dégringoler dans la vallée, car, de ce côté-là comme de l'autre, s'étendait une triple cçinture d'épis blonds et d'herbes. De grands rochers de porphyre trachytique, bleus, noirs et blancs, surplombaient de toute leur masse; une épaisse forêt de cyprès, de figuiers et de térébinthes géants couronnait la montagne.

Au commandement de rompez les rangs! donné par le général Vergamier et répété par tous les officiers, les soldats s'éparpillèrent dans la plaine en criant et en riant. Quelques-uns faisaient de cette course une véritable partie de barres.

« Tiens, conscrit! cria le caporal Gobin en jetant à Gabet un paquet d'allumettes chimiques ; tu vas faire ton premier coup de feu.

— Un sou le paquet! deux sous la boîte! criait un zéphyr, ancien habitué du boulevard du Temple. »

Déjà la plaine brûlait; les soldats se baissaient tour à tour. Alors l'on entendait un léger pétillement dans les herbes; puis on voyait rouler d'abord horizontalement, puis se redresser et monter en

spirale un^ colonne de fumée, d|oû la flamme -se dégageait ensuite comme une déesse rayonnante de splendeur et secouant sa chevelure noire. Les allumettes chimiques, — arme innocente et ridicule ici, — arme terrible et dévastatrice en Afrique, se multipliaient entre les mains des exécuteurs de la razzia. Quand la moisson fut toute en feu, la colonhe se rallia pour gravir la montagne; elle se glissa à travers les ravins et les vallées, dans une gorge transversale formée par une crevasse gigantesque du rocher, et descendit le flanc méridional du Djebel en poussant des hourras. Toujours la terrible allumette faisait éclater sa flamme verdâtre. Les genévriers se consumaient avec une forte odeur d'encens et des jets d'un gaz bleu et jaune. Les Français n'avaient fait que descendre la pente

en courant, et déjà le village arabe brûlait comme un feu de paille. Quelques Arabes sortis des maisons incendiées échangèrent des coups de fusil avec les spahis, sans beaucoup de dommages de part ni d'autre. Cependant, il y eut deux ou trois hommes blessés, et le major Banis leur donna les premiers soins, pendant que la colonne, parvenue au pied du Djebel-Ammer regagnait la vallée à l'abri d'une rampe naturelle de granit. L'incendie suivait les soldats de si près, qu'il semblait les poursuivre. Ils gagnèrent la vallée, la flamme se tordit derrière eux conime un serpent ; enfin ils firent halte sur

les bords de Toued, où les dernières traînées de/eu vinrent expirer en sifflant.

Le jour était venu,

La plaine, le village et le fleuve du Hjehel se confondaient dans un lac de feu, dont les vagues, poussées par le vent, atteignaient les nie^sses profondes des forêts suspendues aux crêtes de la montagne ; et bientôt le Djebel se couvrit d'un grand diadème de flammes. Le soleil, dont les rayons perçaient difficilement l'atmospbère ardente et lourde de cette fournaise, lui donnait une mate et roide couleur de cuivre rouga en fusion,

Le général Vergamier n*était plus dvec son escorte. Dès le commencement de la razzia, il avait mis pied à terre et, après avoir conflé son cheval à un chasseur, il s'était plu à gravir le Oijebel par un âpre sentier qui demandait un ç^il sûr et un pied agile.

.Perdu dans ses pensées, Vergamier ne remarqua pas qu'à sa droite régnaient des rocs infranchissables qui s'élevaient comme un mur entre sa troupe et lui. Cependant il entendait distinctement la crépitation de la flamme et les dernières détona* tions de la ftisillade, répétées par mille éohos, il montait toujours en s'appuyant sur son sabre.

Bientôt la flamme cessa de lui envoyer ses ar^ dentés réverbérations ; déjà le sentier tournant s'éloignait assez du ravin où défilait la colonne pour

lî:s trois visites. 2Q3

qu'il n'entendit plus ces bruits formidables dq combat et d'incendie. La montagne rentra dans Véternel silence.

Le général était arrivé à un grand plateau chargé de terre végétale, où commençait la forêt de TAm* mer. Rien de plu3 triste et de plus imposant que ces massifs profonds où dominait le vert obscur des cyprès au tronc gris; Vergamier s'y enfonça d'un pas rapide. Le 30I était hérissé de fragments de feldspath âpres et coupants, débris des rochers broyés par tine tempête, Se? pieds s'y hachaient comme au tranchant d'un rasoir* Mais Yergamier semblait devenu insensible h toute douleur physique. Il s'arrêta pourtant près d'un torrent vomi du haut d'un roc d'une élévation prodigieuse, et but une gorgée d'eau dans le creux de sa main. Puis il s'assit sur une racine moussue, et il médita long<temps.

Gomme si ce moment eût été une époque solennelle, il évoqua tout son passé; il revit les plaines blanches de sa Champagne natale, et Saint-Cyr aux retraites claustrales; et Sidi-Ferruch et ses premières armes; puis Paris, baigné dans ses brumes bleues. Paris géant, Paris illuminé ; et les Tuileries, où sa valeur avait été accueillie et récompensée; et le palais Bourbon, où des acclamations bruyantes avaient accueilli sa visite ; et le petit salon de Nanteuil, le poëte, avec sa douce intimité et son

luxe d'artiste, et tous ceux qu*il avait aimés.,., et Georges.

Il releva la tête subitement.

Au-dessus de lui, rien que le rocher haut de cent toises, et des spirales d'arbres noirs; pas de ciel.

Auprès de lui, debout près d'un cyprès, un homme.

« Georges! » s'écria-tril.

Et il cacha sa tête dans ses mains. .....

Dès huit heures du matin, le major Banis, inquiet de l'absence prolongée du général, fît une battue dans la montagne avec quelques spahis. Vers le milieu du jour, ceux-ci trouvèrent, au plus profond d'un ravin très-abrupte, le corps de Vergamier entièrement mutilé p^r une chute horrible. Les soldats pensèrent que leur général avait été précipité par quelque Arabe embusqué derrière un taillis. Mais le major Banis comprit seul qu'Etienne Vergamier avait reçu la troisième visite de Georges.

Lfe boulevard des Italiens est véritablfertietit le cœur de Patis, et ce cteur ne cesse jamais de battre, même quand le cerveau fatigué s'Àbôlit dans le sommeil, quand les membres sont Inertes, Le boulevard des Italieiis resté habité et habitable la nuit ; comme Argus, fils d'Aristor, cinquante de ses yeux restent ouverts et flamboient quand les cinquante autres se ferment. Ce n'est pas un des moindres plaisirs du Parisien êmérite, qui connatt sa ville et la déguste en Un gourmet, que de se promener par une claire nuit de septembre sur ce terrain choisi qui com* mence à la rue Grange-Batelière et Se prolonge jus* qu'à la Chaussée-d'Atitin. ■

Arnold pouvait donc se promener à deux heures du matin, depuis le Jockey-Club jusgu^à la Maison

d'Or, sans exciter Tattention des passants devenus rares. Les becs de gaz pâlissaient, comme s*ils eussent compati à la misère d*ÂrnoId, dont le paletot râpé, plissé, déchiré, aurait excité le dédain d'un bon pauvre.

Arnold n'avait que vingt-cinq ans, mais il paraissait de trois ou quatre ans plus vieux. Son front large et proéminent se cachait sous une crinière *de cheveux noirs, rudes et mêlés, comme un rocher sous les broussailles. Son nez droit et fin, son œil gris enchâssé dans une profonde arcade, sa bouche un peu grande, pleine d'ironie et de doUceur, composaient une physionomie trop particulière et trop étrange pour qu'on osât dire qu'il était laid. Il portait des moustaches un peu longues et un bouquet de barbe sous la lèvre. Avec le paletot, que nous avons sommairement indiqué, un chapeau hérissé, un foulard rouge et jaune en cravate, un vieux gilet bleurclair, un pantalon de lasting à carreaux' et de gros souliers ferrés composaient tout son ajustement.

Heureusement donc il était deux heures du matin; le boulevard soupait et ne regardait pas aux fenêtres. Arnold pouvait rêver à sa guise; et il rêvait bien tristement, je vous le jure, car il n'avait pas dîné, et il ne savait pas s'il déjeunerait.

Vers huit heures du soir, la faim l'avait pris et il était allé chez son père, qui demeurait à l'extrémité

orientale de l'île Saint-Louis. Son père lui avait refusé vingt sous, parce que, disait-il, il était à bout de sacrifices.

« Je te dirais bien de manger un morceau, avait ajouté le père d'Arnold, mais nous avons dîné à six heures et il n'y a rien ici. La bonne est couchée, on ne peut pas la déranger, cette tille! d'ailleurs il faut qu'elle se lève à six heures pour aller à la halle. >

Arnold avait regardé sa mère, et sa mère l'avait compris. Mais le père d'Arnold, qui n'entendait pas que sa femme entretînt leur fils dans ce qu'il appelait sa fainéantise, avait surveillé si exactement les moindres gestes de la pauvre femme, qu'elle n'avait pu glisser à Arnold la faible somme qu'il sollicitait. Et comme sa jeune sœur était couchée, sa Cécile chérie, Arnold avait bien vu qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à s'en aller et à rentrer chez lui, sauf à rencontrer en route un ami plus heureux et moins léger d'argent, qui consentît à faire deux parts de sa bourse.

Mais il n'avait pas trouvé le Pylade souhaité, et cependant il n'avait pu se résigner à se renfermer dans sa chambre, en tète à tête avec la faim. Il était faible, très- faible, mais il ne soufirait pas; la faim a son ivresse, et en attendant qu'il tombât de syncope, Arnold avait des songes heureux.

Que révait-il? ni or, ni argent, ni luxe, ni maîtresses, ni honneur. Il rêvait un atelier bien clos et

bien clair, largement ouvert au soleil et fevaxé à la bise, des toiles bien serrées, des brosses fines et souples, des couleurs fraîches et vivaces, de groi crayons et un grand chevalet : que révait-il encore? Un morceau de pain pour le matin, un pain tout entier pour le soir et de Feau fratche. Quant à la gloire, je crois qu'il n'y pensait pas.

Après une enfance oisive et extatique, Arnold, h vingt ans, avait voulu être peintre ; et il l'était devenu, malgré tout et malgré tous ; malgré la nature, qui l'avait fait paresseux et poète ; malgré le sort, qui ne lui avait pas donné le pain quotidien ; malgré son père, qui lui avait montré du doigt à l'horizon un grabat d'hôpital, et qui, pour hâter l'accomplissement de sa prophétie, lui refusait ce qu'on accorde au chien errant qui vient hurler sous vos fenêtres.

Nous pouvons. le dire, nous qui l'avons connu, car cette histoire est vraie, Arnold était un grand artiste. Sans études , sans secours et presque sans travail, il avait deviné l'art, inventant pour lui seul ce que la tradition lui eût livré par la bouche d'un maître, changeant les procédés connus et Jes rem-* plaçant par ceux qu'il avait créés , et il était arrivé à une manière originale, large et saisissante, mais qui eût épouvanté à bon droit les académies et les écoles.

Le père d'Arnold n'était pas académicien, tant s'en faut, mais il était peintre en miniature.

Cette plaisanterie du hasard perdit Arnold, Son père ne vit pas en lui seulement un mauvais sujet, un vagabond, un rêveur qui ne rapporterait jamal a l'argent qu'il coûtait à sa famille ; les préjugés de métier, la rivalité de peintre à peintre s'en mêlèrent; La miniature est un art fort éloigné de celui des Rubens, des Yéronèse et des Delacroix, mais les miniaturistes ne le savent pas. Ils ont des prétentions énormes aux connaissances artistiques et crin tiques ; Arnold était pour son père un mauvaiiï fils et un mauvais peintre.

Cet homme ne pouvait rien comprendre aux hardiesses d'un génie libre et fier qui s'ignorait luimême et brillait surtout par une fougue et unei passion qui touchaient à la violence, les masses d'ombres fortement accusées, les lumières franches,

très-hardies et très-crues, le dessin très-neuf, trèsimprévu, les touches sauvages et singulières qui eussent fait dire à un mattre : — > Celui-ci eat des nôtres, -^ apparaissaient au père d'Arnold comme d'énormes folies, comme des monstruosités sans exemple; il ne pensait même pas que son fils fût fou ; mais il disait : Arnold est idiot ! Bien pis, il le disait tout haut, sans se soucier du trouble et de l'amer chagrin qu'il pourrait jeter dans l'âme d'Arnold.

« Tu n'es qu'un barbouilleur, lui disait-il sou-^ vent, tu ne saurais même pas peindre une enseigne^

et tu te permets de critiquer Gérard et David. Cela fait pitié, et je devrais t'envoyer hors de la maison pendant uu ou deux ans, manger de la vache enragée ; tu verrais si tes barbouillages te rapporteraient seulement de quoi boire un verre d*eau. »

Malheureusement le miniaturiste né s'était pas borné à ces ridicules injures.

Arnold aimait sa sœur avec tendresse ; quinze jours avant la Sainte-Cécile, c'est-à-dire dans la première semaine du dernier mois de novembre, il s*était mis courageusement à Tœuvre dans une espèce d'appentis laborieusement transformé en atelier, grâce à la connivence de la portière ; et le jour de la fête, il avait mis sous les yeux de son père étonné un admirable portrait de Cécile, peint avec un pur enthousiasme et une suavité de pinceau dignes du Corrège.

Le lendemain Arnold ne vit plus au logis le portrait de sa sœur ; et Cécile, tout en larmes, lui avoua que leur père avait fait mettre le portrait au grenier, déclarant qu'il ne voulait pas déshonorer son nom en laissant exposée chez lui une misérable toile.

Arnold prit son parti ce jour-là, et il quitta la maison paternelle, pour n'y plus revenir. Il avait fait pour son ami, le poëte Emile de Nanteuil, le portrait de feu M. de Nanteuil père, et quelques esquisses généreusement payés. Cet argent lui servit

à louer, tout en haut de la rue des Martyrs, une mansarde, qui, grâce à sa croisée en tabatière, avait un faux air d'atelier. Il y mitunlit de sangles, deux chaises, une table boiteuse, paya deux termes d'avance, mangea sept mois durant des pommes de terre et but de l'eau, avec la tranquillité suprême et l'orgueilleuse résignation de l'homme qui a la conscience de son génie et pressent son apothéose.

C'est pendant ce temps de labeur et d'épreuves qu'il fit ces belles copies de Rubens et du Titien, et ces charmantes esquisses, éblouissantes de tous les diamants d'une exécution prestigieuse, qu'il donna sans compter à Emile de Nanteil, à Galixte de Lin* gulis, à Pinchamp, à Joseph d'Etienne et à quelques autres, et que le commerce recherche avidement aujourd'hui.

Nanteuil, Pinchamp, Lingulis, lui avaient tour à tour prêté de petites sommes, aussitôt employées en achats de brosses et de couleurs. Arnold produisait toujours, sans se demander ce qu'il ferait de toutes ces toiles peintes qui s'accumulaient ignorées, le jury lui ayant péremptoirement refusé le grand jour de l'exposition.

Nous n'avons que faire ^de raconter ici les détails de la lutte qu'Arnold avait courageusement soutenue contre la misère et dont on voit le résultat : une promenade au clair de la lune, à deux heures du matin, la faim au ventre et le diable à la poche.

Arnold, tout étourdi, commençait à perdre lacon« naissance du monde extérieur ; il se sentait fondre dans ûM extase pareille à telle de Topium et du hfttchich, moins îa fatigue nervetise et la souffrance; il s*adoâsà contre tine colonne afûche, et^ les deux ttiains dàtis les poches de son paletot, il ferma les yeux.

Deuxjetiries gens passaient; ilë s'erivëloppaient totit frileux dans de vastes twines et activaient furieuseihènt la flamme dé leurs cigares odorants. Il commençait à faire frotd.

« Tiens ! dit Tun d'eux, voilà un pauvre diable qui dort tout debout^ il ta tomber!

~ Il est bien heureux de potivoif dofml!* debout! dit l'autre. Il a résolu un problème important pour la garde nationale 1 dormir en faction !

— Il ne dort plus, reprit le premier. Attendez donc I II me semble que c'est Arnold I Oui, parbleu 1 c'est bien lui ! Arnold ! Arnold 1

— Vous voilàj vous ? dit Arnold en se détirant comme un homme qui s*éveille en sursaut. Il y a bien longtemps que je ne vous ai vus ni Fun ni Tau»tre. Où allez-vous à cette heure-ci î

•^NoUs allions souper pour^nous distraire. Et toi?

— Je cherchais à me distraire pour mieux oublier de souper^

— Viens avec nous.

— OÙ ça?

— Qu'est-ce que ça te fait?

— Je suis trop mal mis»

— Quelle niaiserie ! Allons, viens ! »

Emile de Nânteuil et Calixtè de Lingulis menèrent Arnold dans le cabaret le plus renommé du boulevard des Italiens ; bientôt des vins choisis et les prodiges d'une cuisine raffinée ranimèrent le pauvre peintre ; mais sa tête, ébranlée par un long jeûne, succomba tout d'abord; et ses hôtes avaient à peine trempé leur lèvre dans un verre de vin de Nuits, qu'Arnold éprouvait les premiers symptômes de l'ivresse. Son malaise augmenta rapidement.

« Mettons-le sur le divan, dit Calixle, et finissons tranquillement de souper.

— Ce pauvre garçon, dit Nânteuil, il est bien pâle.

— Il a beaucoup souffert, reprit Galixte ; le voilà presque assoupi. Dans une heure nous l'éveillerons, et je le reconduirai chez lui. Je veux lui demander s'il a vu les trois grandes toiles que Ghampflour envoie cette année au j«ry.

— Ferez-vous un salon cette année ? dit Nanteuil.

— Oui, j'ai un traité avec la K&out de, Arnold

me sera fort utile. Il a sur la peinture quantités d'idées neuves qu'il ne sait pas développer et qui

n'ont besoin que d*être mises en œuvre avec quelques restrictions.»

Arnold dormait du lourd sommeil de l'ivresse ; il respirait péniblement, et ses pommettes se marbraient de plaques rouges ; une légère écume traçait une ligne blanche entre ses lèvres pâles et serrées»

Quand Lingulis et Nanteuil eurent lini de souper, ils voulurent éveiller leur ami ; mais ils n'y parvinrent pas. Arnold murmurait et grognait, mais sans vouloir ouvrir les yeux.

« Ma foi, dit Lingulis, laissons-le dormir ; il est aussi bien là que chez lui; prévenons le garçon, voilà tout.

— J'irai le voir demain matin, dit Nanteuil : je veux lui demander le portrait de mon oncle, le général Vergamier, ça lui fera toujours gagner quatre ou cinq cents francs. »

Les deux écrivains partirent, et Nanteuil chargea le garçon de prévenir Arnold de sa visite.

Quand Arnold ouvrit les yeux, il était environ cinq heures du matin, et les longs corridors du restaurant à la mode s'emplissaient d'éclats de rire et de chants joyeux, qui contrastaient d'une manière singulièrement lugubre avec le silence absolu de la rue. Arnold regarda autour de lui d'un air hébété : jl ne retrouvait plus le fil de ses actions. Enfin il se rappela la rencontre inespérée qu'il avait faite; et,

sans pouvoir s'expliquer le départ de Lingulis et de Nanteuil, il sortit du petit cabinet où ils avaient soupe. Un flot de lumière et de bruit s'échappait du salon voisin, et Arnold aperçut, par la porte entr'ouverte, des jeunes gens débraillés, des femmes en toilette de bal, qui laissaient tremper dans la coupe de cristal les fleurs de leur coifi'ure. C'était un pèlemêle de robes souillées, de flacons renversés, de serviettes jetées au hasard et suspendues aux accidents de la muraille, de vins répandus, de cheveux déroulés, des visages défaits et des yeux pto* voquants.

Arnold vit tout cela d'un coup d'œil ; Torgie lui apparut dans sa puissance et dans sa nudité. Il poussa un grand cri, qui se perdit sous les clameurs d'un chant obscène. Il n'entendit pas le garçon qui rappelait pour s'acquitter du message de Nanteuil ; il descendit l'escalier plus vite que si l'enfer l'eût poursuivi; arrivé au seuil, il respira comme s'il sortait d'une fournaise, et il remonta la rue Lafûtte en battant les murailles.

Lorsqu'il eut gravi la rue des Martyrs et les six étages qui séparaient sa mansarde du sol, Arnold chercha, à la lueur d'un vague rayon de lune, des allumettes pour allumer sa chandelle. Il se souvint tout d'un coup qu'il n'avait ni allumettes ni chandelle, et le spectre horrible de sa misère se dressa plus hideux que janaais. En faisant un mouvement

s 18 CONTES A DORMIR DEBOUT..

pour se déshabiller, il renversa Téchafâudage fragile de cartons, de règles et de planchettes, ingénieux chevalet qui lui avait demandé beaucoup d'invention et de patience*

La colère le prit. Il se jeta tout d'une pièce sur le lit de sangles ; le lit craqua et tomba, laissant Tunique matelas au milieu des matériaut dispersés du chevalet.

* Je ne puis pas même me coucher ! se dit Arnold. Au surplus, je ne dormirais guère main* tenant, mais j'ai le corps brisé. Il fait beau! pensa* t-il en regardant le pan du ciel que lui découpait sa lucarne; la lune brille; quelle lumière douce et pure! Je veux voir un peu ce qui se passe làhaut. *

Il ouvrit la tabatière, 6t S'aidant des pieds et des mains, il se hissa jusqu'au toit, sur la pente duquel il tenta vainement de s'asseoir. Ijes tuiles étaient trop glissantes. Il avisa un grand tuyau de cheminée, un de ces tuyaux en brique, larges,carrés, presque monumentaux, qui couronnent presque toutes les maisons de Paris. Il l'escalada en s'appuyant au fer de la lucarne, et il se mit à cheval sur l'orifice.

Il regarda au-dessous de lui, fet il ferma instinctivement les yeux. A soixante-dix pieds de profondeur, le pavé de la rue dessinait sa marqueterie régulière. Dans la brume bleue de l'horizon se dres-

saient en masses d'ua bleu sombre les grands monuments de Paris.

Arnold rouvrit les yeux et contempla avec plus d'assurance Fablme béant sous ses pieds.

— D'ici ) on serait sûr de son affaire ! murmu-* ra-t-il.

De la terre , ses yeux se tournèrent vers le ciel» La lune , pleine et brillante , blanchissait le ciel de ses pâles rayons.

^^ Lune 9 Lune, es-tu donc mon amie» que tu me souris ainsi î dit Arnold. Lune, tu ne me con-» nais pas, comment in'âitnef ais^u ? Et cependant tu serais une confidente discrète , et j'ai bien envie de té conter mes amours , une histoire que je n'ai dite à personne, 6 Lune , et que je ne répète* rai pas. »*

Il se pencha du côté gauche et laissa flotter une de ses jatnbes dans rabtm&) hardi nageur qui tâtait rinimensité.

« Noti , je liens h la vie ! reprit^il en étreignant de nouveau les parois de là cheminée , comme on ' serre entre ses genoux un cheval indompté. Lune, Lune, vôiii êtes bien curieuse, et voilà que vos grands yeux effrontés me demandent mon secret ! Je Vais vous le dire, m'amie, ëôoutez-moi :

k Moti enfance a été heureuse et tratiquille. Je n'aimais pas la science; on île m'a pas contraint d'appretlclre. Mon père m'a permis d'être igno-

rant; que Dieu le récompense! Je ri*étais pas ce qu'on appelle un méchaDt enfant. J'aimais le grand air, les plaines, les arbres, l'eau et le ciel, tout ce qui donne la lumière, tout ce qui la reflète. Quand nous nous promenions en famille dans les environs de Paris , mon seul bonheur était de me coucher sur le dos, et de regarder fixement le soleil. J'en faillis perdre la vue. Te dire tout ce que j'entrevoyais d'éblouissantes images dans la profonde splendeur de ce globe enflammé, tu dois le comprendre, 6 Lune, toi qui, depuis l'origine du temps, le comtemples face à face, et qui tires de lui ton reflet argenté. Et ce que tu comprendras encore, c'est mon désespoir infini, le jour où je dus, sous peine de devenir aveugle, me résigner à porter des lunettes bleues! Que dirais tu. Lune, siTopticien céleste te condamnait à ce supplice?

flT Eh bien ! en traversant cette prison bleue , mes regards découvraient d'autres gammes de ton, bizarres et mélancoliques comme les rêves bleus des .dragons japonais. Mais le soleil bleui, les eaux noires, l'or verdâtre et les roses violettes attristaient ma vie. Je pris une grande résolution et je jetai mes lunettes bleues dans un puits.

« Tu ris. Lune, et je vois s'élargir ta bouche sans lèvres, cette mer profonde! Ou plutôt, je le vois, . tu es impatiente, et lu crains que je ne fasse un prologue trop long pour un drame si peu intrigué.

« J'ai eu une maîtresse, ô Lune; enfant, je Tai rêvée; homme, je Tai possédée, et la possession m'a rendu plus amoureux; je ne lui fus jamais inû» dèle, et elle ne m'a jamais trompé. Cette maîtresse unique, mais toujours nouvelle comme la nature, c'est la Couleur, c'est la Lumière, la splendeur visible de Dieu. Nul amant n'a mieux analysé que moi les charmes de sa maîtresse , et mon œil a su la surprendre sous ses aspects les plus charmants. Je la vois partout et toujours, le jour et- la nuit, dans le sommeil comme dans la veille; je la vois dans les grands horizons de nuages verts que borde une frange d'or ; je la vois dans le cristal que le bout d'un rayon de soleil touche comme une ba- ' guette de fée ; je la vois dans le fleuve sombre où les grands monuments plongent leur faite endormi; je la vois folâtrer sereine dans les tresses blondes de ma jeune vosine, qui travaille dès l'aube et chante comme un oiseau; je la vois en toi, Lune, dont le visage effaré s'est pâli à force de courir la nuit parmi les astres; je l'ai vue tout à l'heure dan s les robes défaites des femmes perdues , dans }a flamme ardente des candélabres, et dans la jaune transpa* rence des vins balsamiques du Rhin. Je l'ai vue ce soir à minuit, quand je. révais la faim sur le boulevard des heureux et des riches ; mais elle m'apparaissait voilée d'un crêpe sous lequel je distinguais de larges taches de sang. »

Arnold se balançait méthodiquement sur l8 périlleux édifice; il s'étourdissait dans eette oscillation régulière et croissante ; et sa tète , portée en avant, dépassa un instant la marge sombre du toit. Il se rejeta en arrière avec horreur.

« Oui , reprit-il avec une sorte d'égarement , et en regardant toujours sa muette inlerloeutrice, si je n'avais pas rencontré Nanteuil et Lingulis, je serais maintenant étendu sur la dalle froide ou couché sur la paille, sous le toit hospitalier de la préfecture de police. Mon père aurait^il eu quelque pitié? Je n'en sais rien; mais je ne le maudis pas, il m'a enseigné, à une rude école, la sobriété et l'abstinence. Quand je me rappelle cer* tains jours et certaines semaines , je me demande comment je conservais la force de conduire ma brosse ou mon crayon. Lune, dis-moi donc, est-ce qu'on vit de génie ?

c Yoilà que tu souris encore, parce que je suis un orgueilleux. Mais je ne me trouble pas pour un de tes sourires, et mon orgueil m'est cher ; sans lui je mendierais .mon pain ou, ce qui serait plus ter» rible, je mangerais à la table de mon père, et la chair de mes entrailles et le plus pur de mon sang feraient les frais de ces festins.

« Non I non ! cria-t-il d'une voix qui aurait dû réveiller Paris comme les éclats de la foudre, non } puissé-je périr avant le temps, plutôt que de sur-

ARNOI.D. 223

vivre h ma grandeur cachée ! Monde , tu n*es pâs injujste; monde, tu n'ea pas ingrat, car je n'ai rien fait pour toi ; monde, tu ps seulement aveugle et sourd, car tu n'as pas vu ma détresse, car tu n'entends pas mes cris de rage ! »

Et l'inaensé agrandissait toujours le rayon de son balancement ministre.

Un léger bruit se fit entendre : le propriétaire d'une maison voisine venait d'ouvrir sa fenêtre; Taube naissante l'avait éveillé, et il venait consulter son thermomètre , curiosité de bourgeois qui veut savoir si les matinées sont fraîches.

«< Quelqu'un m'entendrait-il? hyrla Arnold en s'agitant avec furie. Qui veut accepter l'échange? mon génie et ma vie entière contre des couleurs et du pain ! >

Son corps avait glissé le long des briques ; il ne se tenait plus que des mains, et il oscillait comme un pendule qui agonise.

c Au voleur! au voleur! cria une voix aiguë; au voleur! »

Le petit vieillard venait d'apercevoir Arnold.

Des fenêtres s'ouvrirent aux environs ; les cris devinrent une clameur; on vit saillir des têtes étranges et grotesques.

« Au voleur! au voleur! » cria-t-on de toutes parts.

Arnold lâcha subitement son dernier point d'ap-

224 GNOTES A DORMIU DEBOUT.

pui ; ses deux bras s'étendirent en avant comme des ailes, et il tomba le front sur le pavé

Galixte de Lingulis vint à huit heures pour inviter Arnold à déjeuner; et il rencontra sur le palier Emile de Nanteuil qui apportait cinq cents francs à Arnold, parce que le générai Vergamier avait voulu payer d'avance son portrait. Cet argent, qu'Emile ne voulut pas reprendre, servit à faire à Arnold des obsèques décentes ; mais il n*eut pas même les honneurs posthumes que les contemporains décernent aux grands artistes qui sont morts trop vite et trop tôt. Arnold n'appartenait à aucun atelier, à aucune école; et mort, il est resté inconnu, excepté de quelques brocanteurs qui ont acheté un millier d'écus les huit toiles que son père a trouvées dans la mansarde de la rue des Martyrs.

Le père d'Arpold arbore un deuil officiel, et il a coutume de dire, quand on lui parle de son fils :

« La France ne connaîtra jamais toute l'étendue de la perte qu'elle vient de faire. »

Galixte de Lingulis n'a point fait de salon cette année.

KENFANT DE BOIS

Devant le château de Hofen , s'étendait autrefois un bois de cyprès , qui formait comme une tenture de deuil à son imposante façade. Les comtes de Hofen, rudes gens de guerre, s*accommodaient de ce lugubre ornement; mais vers 1780, époque où, la noblesse allemande commença de prendre les façons élégantes de la cour de France , Léopold de Hofen , Tunique rejeton de sa race , acheva ce que son père avait commencé, et sous les haches des bûcherons tombèrent les cyprès séculaires.

Un seul resta debout.

C'était un grand arbre, fort et altier, de Fespèce

rare nommée cyprès distique. Son tronc colossal, que trois hommes n'auraient pu embrasser, s'élevait droit vers le ciel, en diminuant par une ligne insensible, jusqu'à n'avoir plus, au faite, que la grosseur d'une jeune pousse. Il étalait au soleil ses branches alternées, chargées de feuilles d'un vert gai ; car le cyprès distique n*a pas l'aspect grisâtre et mortuaire des autres membres de sa famille. Sa vue n'inspirait point la mélancolie, et les petits oiseaux ne dédaignaient pas de folâtrer à travers ses rameaux épais.

Cependant, un arbre ^ si rare, et qui était pour ainsi dire un personnage parmi ceux du canton, aurait péri comme les autres, car le destin frappe indistinctement les faibles et les forts, s'il n'eût été protégé par une puissance surnaturelle. Longtemps le grand cyprès de Hofen , on l'appelait ainsi par honneur, avait inspiré aux bûcherons un respect involontaire. On le taillait chaque année, comme ses confrères, pour qu'il poussât plus sain et plus dru; et ses débris avaient la vogue. Les paysans les recherchaient, parce que son bois se prétait merveilleusement au travail du couteau. On sait qu'en Allemagne c'est une occupation naturelle aux pauvres gens, que de sculpter dans le bois des figures, des po.upées, des couteaux, des assiettes, des boites et des tabatières ; or, le grand cyprès de Hofen avait un bois dense et flexible, d'une couleur rouge si

belle, qu'elle approchait de la riche pourpre du sang; et les bûcherons affirmaient que nul bois dans toute rAllemagne n'était aussi favorable à la sculpture des casse-noisettes et autres figures grotesques qu'on vend à Nuremberg.

La voix publique n'avait pas manqué de lui attribuer des ' propriétés surnaturelles. On pensait vaguement que le démon familier ou plutôt l'ange gardien des comtes de Hofen y avait établi le siège de sa puissance; en un mot, on croyait que cet arbre était fée.

Aussi était-ce un gars bien hardi que Hans Bar, le bûcheron du Geistberg. Autrement, comment aurait-il osé "porter lepremier coup de hache dans ce tronc vénéré? Je sais qu'il n'en porta pas deux, parce qu'à peine le fil de l'acier eut-il tranché l'écôrce grise et raboteuse, qu'un jet de sève rouge en sortit en fumant comme du sang humain.

Hans recula, fit le signe de la croix, et alla jeter sa hache au plus profond de la Weiserquelle, qui est une fontaine de ce pays-là, dont l'eau se perd dans un gouffre dont on connaît l'issue. Si Hans était hardi, il était sage, et savait que rien ne porte malheur comme d'affronter les esprits qui n'agissent que par l'ordre et la permission de Dieu.

Du. moment que Hans Bar avait reculé devant la besogne d'abattre le grand cyprès de Hofen, il est bien entendu que personne n'osa s'en charger, et

Tarbre séculaire resta debout. A vrai dire Léopold de Hofen n'en montra que peu de souci; il remarqua même que ce roi des forêts ,^lacé comme un géant en sentinelle devant la grande porte, conservait au manoir une physionomie noble qui flatta son orgueil féodal.

Ce seigneur ne passait point pour un méchant homme ; on le tenait même pour affable, libéral et secourableaux malheureux. Mais combien d'hommes portent toutes leurs vertus au dehors et ne gardent pour la vie privée que le rebut de leur ftme ! Le comte Léopold n'avait jamais refusé l'aumône à un mendiant, ni l'hospitalité à un voyageur; il remplissait avec exactitude ses devoirs religieux; en un mot, il ne donnait que de bons exemples à ses vassaux. Et cependant, cet homme obéissait à la: plus vile des passions, la cupidité qui n'est pas la même chose que l'avarice, en accablant des traitements les plus durs sa fille Hélène^ seule enfant que lui eût laissée la défunte comtesse de Hofen.

Hélène était une charmantepetite fille, brune avec des yeux bleus, mais pâle comme un enfant sans mère et douée de cette mélancolie qui éclaire, pareille aux rayons du soleil couchant, le front de ceux qui doivent mourir jeunes.

Elle avait neuf ans accomplis. Â cet âge, l'âme des petites filles est pleine d'expansion et comprend à merveille les oies infinies.de l'amour filial ; mais

le comte- n'aimait pas Hélène , ou plutôt il ne l'aimait plus. Hélène était l*héritière de sa mère ; par ainsi , l'immense fortune de la défunte comtesse échappait au comte Léopold, réduit par les événe^ ments des dernières guerres, au maigre patrimoine de ses aïeui.

dette pensée roflgeait l'esprit du comte, elle emplissait chacune de ses nuits sans sommeil et le domina bientôt, comme fait toute mauvaise pensée qu'on ne chasse pas délibérément. Un jour, il re* garda Hélène avec une expression singulière de mécontentement et de chagrin; un autre jour, comme la petite s'avançait pour l'embrasser, il la repoussa rudement. Hélène pleura silencieusement, et timide comme elle était, elle n'osa, le lendemain, présenter ses joues roses au baiser paternel. Dès ce jour, elle n'obtint plus la moindre caresse; elle en vint à désirer de ne plus même obtenir un regard, car l'œil du comte l'attristait et lui faisait peur.

En plus de cette grande douleur, Hélène avait encore à supporter les espiègleries venimeuses de Sigismond son frère, né du second mariage de Léopold de Hofen avec une bourgeoise de Vienne. La seconde comtesse de Hofen ne. maltraitait pas Hélène, et se bornait à l'honorer d'une complète indifférence. Cette honnête dame, d'une vertu tranquille et un peu revêche, passait sa journée dans sa chambre, à tricoter, pour son mari, desbas dont

il n'avait que faire; cette circonstance explique le rôle tout à fait secondaire que Gudule de Hofen jouera dans-ce récit.

Sigismond était le vrai démon de la famille. Méchant comme un singe, agile comme une souris, il tirait parti do la préférence marquée que lui témoignait son père, pour tyranniser Hélène et lui faire souffrir mille maux. Il ne voulut jamais lui donner le doux nom de sœur; en cela il se rendait justice, il ne méritait pas d*étre le frère de cet ange.

Hans Bar exerçait habituellement le métier de bûcheron. Je dis habituellement, car, dans l'opinion de ses voisins , Hans Bar possédait d autres ressources, en ce qu'il entretenait un commerce mystérieux avec les esprits de la montagne. Ces esprits n*étaient point sans doute des esprits malfaisants ni pernicieux, car ils avaient refusé à Hans le don des richesses et l'avaient maintenu dans la grande simplicité de cœur qui convient aux vrais savants. Hans n'était pas un sorcier, dans l'acception ordinaire de ce mot; seulement, il était arrivé, par l'étendue de son esprit contemplatif et rêveur, jusqu'à la connaissance des êtres surnaturels qui disposent des forces vives de la terre , et qui habitent dans le creux des rochers, dans la moelle des ar-

bres^ dans le calice de la fleur, dans le sein de la vague pu dans les cristaux du sel, chacun selon sa destinée.

ns ne jugèrent pas à propos d'accorder à Hans un pouvoir particulier et supérieur aux facultés ordinaires de ses semblables. Seulement, ils Taimaient comme un homme sans fiel et plein d'amour pour la nature; ils s'entretenaient familièrement avec lui ; tantôt lui donnant de sages avis, de précieux conseils, ou lui révélant des choses importantes et secrètes , selon qu'ils le jugeaient utile pour le bien de leur protégé.

Hans se conduisait avec eux d'une façon discrète;* il ne les importunait point de questions oiseuses ou téméraires ; et tout le profit qu'il en voulait tirer se bornait à trouver plus facilement et plus vite les nids de cygnes sauvages dont il faisait vn petit trafic, et les tiges de sapin, de poirier, de buis, de cyprès ou d'érable propres à tailler des figures et des manches de couteau. Quand venait Thiver» Hans serrait son couteau d'imagier et reprenait la cognée du bûcheron.

Il s'était construit une cabane isolée au bas d'une . petite colline ; sa réputation de magicien n'effrayait pas les gens d'alentour, et on le consultait sur les choses présentes ou futures. Quoique un peu taciturne et farouche de sa nature, Hans accueillait bien les visiteurs, mais jamais il n'accepta la

moindre récompense, ce dont les esprits le louèrent fort. Il avait peur que Tor et l'argent ne le corrompissent, et ne le missent sur la mauvaise voie des chercheurs de trésor, gens avides et forcenés, qui, à la fin, perdent leur âme et sont damnés sans rémission.

Mais il ne suf&t pas toqours d'être sage pour être heureux ; le désintéressement de Hans fâchait Tavide Sabina sa femme. Elle n'avait jamais compris que Hans refusât les florins et les kreutzers qu'on lui offrait en abondance. Sûrs qu'ils étaient de ses refus, les gens du pays allaient jusqu'à lui proposer de gros frédéricks d'or; mais rien n'ébranlait la résolution de Hans Bàr, et Sabina s'emportait en invectives et en malédictions contre lui.

Hans supportait en silence la mauvaise hutneur de Sabine,; il bourrait tranquillement sa pipe et s'absorbait en méditations intérieures. II était accoutumé aux éclats de. voix et aux grommellements de sa compagne, comme au murmure d'un rouet. Cependant, quand il sentait sa patience à bout, il se permettait de hausser les épaules, puis il gravissait la colline chargée d'arbres verts et touffus , et retrouvait promptement son calme dans la société des bons génies.

En quinze années de mariage, Sabina avait donné quatorze enfants à son mari. Hans lui portait une grande affection et un respect plus grand encore.

Sabina ou Binchen, comme on rappelait familièrement, abusait de ces droits si laborieusement acquis. Mais parvenue à l'âge de cinquante ans et voyant ses cheveux blonds prendre chaque jour une nuance plus pâle , elle commençait à craindre que son empire ne s'affaiblit. Malheureusement, son vulgaire bon sens n'allait pas jusqu'à lui conseiller d'assouplir son humeur, et elle se montrait de jour en jour plus maussade et plus acariâtre.

Hans, jusqu'alors, n'avait jamais éprouvé que de bons sentiments. Il était réservé à la grondeuse Binchen d'apporter le trouble dans cette âme candide. Non-seulement elle saisissait avec avidité toutes les occasions de querelle, mais encore elle les faisait naître.

c f^ainéant! disait elle; voyez le beau songecreux, qui va baguenauder sur la montagne, au lieu de travailler pour soutenir sa femme et donner du pain à ses quatorze enfants !

— L'or ne vaut pas la sagesse ! » répliquait gravement Hans Bar.

Et lorsque enfin, poussé à bout, il faisait mine de se révolter contre cette tyrannie, elle lui cousait la bouche avec ces paroles magiques :

« Est-il permis de traiter ainsi une malheureuse femme qui vous a donné quatorze petits enfants! >

Hans Bar se reconnaissait vaincu par cet argument conjugal; mais un sentiment singulier s'éle-

vaît alors dans son cœur. Il se surprenait à être jaloux de Binchen ; il se plaignait amèrement de la Providence, qui donne aux mères un droit sacré et presque exclusif sur l'enfance. L'amour paternel ne suffisait plus à celte âme primitive, capable d- aimer à la fois comme un père et comme une mère. Il eût voulu que Binchen n'eût rien à prétendre sur ces quatorze enfants. Dès lors il nourrit un projet qui lui parut seulement bizarre et hardi, mais que nous jugerions extravagant, nous qu'un détestable esprit de scepticisme a pour jamais privés de la connaissance des êtres supérieurs. ^

Il gravit vers le milieu du jourJa plus haute cime du Geistberg. C'est un lieu désert et sauvage, un plateau desséché, couvert de bruyères grises, qui crient sous le pied comme des charbons éteints. Tout autour, l'œil embrasse les flancs du Geistberg, couverts d'arbres verdoyants et de bouquets de chênes rabougris, qui s'étendent jusqu'à la plaine, semblables à des plantes grimpantes. En regardant attentivement du côté du midi, on aurait vu un léger cordon de fumée sortir d'un buisâon vert. C'était tout ce qu'on pouvait voir de la cabane de Hans Bar.

Au milieu du plateau s'élevait, comme un monument, une pierre colossale appelée la Zauberstein. Elle avait la forme d'un cône renversé, enfoncé en terre par la pointe, et sa partie supérieure était

aplanie en forme de table. La tradition voulait que les fées fussent venues danser en rond sur cette pierre enchantée.

Lorsque le soleil eut marqué midi précis, la Zau« berstein commença à tourner lentement sur sa base en pro4uisant un son prolongé, semblable au son de la flûte douce ou de l'harmonica.

Hans Bar se mit à genoux.

Peu à peu le son s'enfla, devint éclatant, s'articula comme la voix humaine, et Hans Bar entendit ces paroles, formule habituelle des esprits du Geistberg :

« Serviteur des Esprits, que souhaites-tu des serviteurs de Dieu ?

— Qu'ils ajoutent à ma vie la vie d'un enfant nouveau-né.

— N'es-tu pas satisfait et ne revis-tu pas déjà quatorze fois dans les quatorze enfants que t'a donnés Binchen, la femme simple ?

— Ce que je demande, ô serviteur de Dieu, c'est la grande œuvre, la transformation de la vie ; c'est le souffle fertile, le mouvéïnent et l'étincelle divine pour une vaine statue, pour un emblème grossier et mort.

— Hélas ! soupira la voix de la Zaubersteîn, c'est une entreprise souvent tentée depuis Prometheus jusqu'au docteur Faust. Elle nous a toujours été fatalr*

— Les serviteurs de Dieu refusent-ils donc de me venir en aide ?

— Les serviteurs de Dieu ne refusent rien aux serviteurs des Esprits; car les hommes simples et bons qui ont la connaissance, tiennent dans leur dépendance les serviteurs de Dieu. »

La Zaubersteiu tourna plus péniblement sur sa base; la voix s'affaiblit et grinça comme une porte qui tourne sur des gonds rouilles, puis elle s'éteignit en même temps que la pierre enchantée redevenait immobile.

Le soleil venait de disparaître sous un nuage.

Hans Bar se releva, et, descendant la montagne du côté opposé à sa demeure, il alla s'asseoir à l'ombre épaisse du grand cyprès de Hofen : il invoqua l'Esprit des arbres.

Cette conjuration faite, il se baigna dans les eaux mystérieuses de la Weiserquelle. Puis il rentra à son logis. Les instances de Binchen -ne purent le décider à prendre quelque nourriture,' car certaines opérations magiques exigent le jeûne le plus strict.

Il s'assit dans son grand fauteuil de cuir, s'approcha du feu, et, la tête renversée dans l'attitude du repos, les mains jointes sur la poitrine, il médita toute la soirée sans prendre garde aux sourds maugréements de Binchen, ni aux cris de ses quatorze enfants. Enfin, vers dix heures et demie du soir, Hans sortit de sa rêverie; il remit son grand bon-

net, prit sa meilleure hache, sa serpe la plus tranchante, son couteau le plus fin, et s*appréta à sortir.

Binchen l'arrêta.

« Où vas-tu à pareille heure, mauvais homme? lui dit-elle. Tu vas faire quelque vilain coup, l'exposer aux malices des lutins du soir, qui te jetteront des pierres ou te feront rouler dans le torrent.

— Binchen, dit le sage Hans, ce que fait le sage est bien fait. Si je sors à cette heure avancée, c'est que je n'ai rien à craindre. Dieu veille sur celui qui le vénère et qui le prie. Les lutins ne s'occupent pas de moi. Ils savent que je suis à l'abri de leur mé« chanceté. Les feux follets m' éclaireront pour m'empêcher de tomber dans la ravine, et si je me laisse choir dans le torrent, l'Esprit des eaux me prendra sur sa forte épaule et me remettra dans mon chemin.

— Hans! Hans! un honnête homme, un bon époux ne va pas la nuit courir les monts et les bois; il ne laisse pas en proie aux loups sa malheureuse femme et ses quatorze enfants.

— Les loups ne forceront pas votre porte , Binchen; elle est solidement verrouillée. Vous savez que je vous aime, Binchen, mais il m'est impossible d'accéder à votre prière et de rester ici cette; nuit. Séchez vos larmes inutiles et laissez-moi partir.

— Va donc, ô le plus dur des hommes, s'écriat-elle, et que tes maudits sorciers puissent te tordre le cou ! »

Hans se retourna vers Binrchen ; sa face pâle et maigre parut subitement altérée par un profond chagrin.

«i Binchen, dit-il d'une voix solennelle, je prie les bons et les mauvais Esprits de fermer l'oreille à tes imprudentes paroles. Lçs méchants souhaits se tournent toujours contre- œux qui les font. Que Dieu te protège, Binchen ! »

Hans fit le signe de la croix et la porte de la chaumière se referma sur lui.

A minuit, une lueur bleuâtre apparut au faîte du grand cyprès de Hofen. C'était comme une aigrette électrique qui produisait de la lumière sans chaleur. Si ce phare étrange n'eût inspiré l'effroi à dix lieues à la ronde, les curieux auraient vu Hans Bar couper une grosse branche du cyprès, la dépouiller de son écorce, la dégrossir, et enfin, appelant à son aide les plus fines pratiques des paysans tyroliens, lui donner l'apparence et la forme d'un pantin, grand comme ceux qui jouent la comédie entre Polichinelle et son compère le#diable.

Ce travail fut fini bien avant l'aube. Alors Hans Bar fit trois fois le tour de l'arbre- fée en prononçant des syllabes mystérieuses et en serrant l'enfant de bois contre son cœur.

Un dialogue s'établit entre le sage Hans et le grand cyprès de Hofen.

« Je suis le serviteur de Dieu, disait l'esprit de

Tarbre, et Je préside aux destinées de la maison de Hofen.

-— Je suis le serviteur des Esprits, disait Hans Bar, et ceci sera mon fils, un fite à moii pouf moi tout seul»

— Il sera mon fils également, reprit rSiprit de l'arbre, et il sera immortoli car il vivra tant que je vivrai.

— Rien n'est immortel» dit Hans Bar» et tu eâ un Esprit d*orgueil et de malice, car Dieu peut couper demain ta racine et ta vie. Cet enfant est à moi, rien qu'à moi, c'est le fils de Hans Bar.

— Cet enfant est à moi, rien qu*à moi| dit l'Esprit» c'est le fils du cyprès.

— Marche ! » dit Hans Bar en lâchant la poupée. L'enfant de bois fit trois fois le tour de l'arbre.

« Parle ! dit l'Esprit du cyprès.

— Papa 1 ar4icula l'enfant de bois avec 'une voix

sèche.

— Chante I * dit Hans Bar»

L'enfajnt chanta d'ti]>ton pareil à la âaqUette du facteur de la petite poste la vieille chanson germanique.

Es war ein kleiner man.

« Danse ! » dit l'Esprit de l'arbre.

L'enfant se mit à battre des entrechats, et chaque

fois que ses genoux se heurtaient, ils rendaient un son mat comme celui des castagnettes.

« Qui Taura ? dit Hans Bar.

— Moi ! murmura le feuillage du cyprès.

— Moi ! reprit le bûcheron.

— Que le sort en décide. »

Mais à ce moment la première lueur de Taurore dessina une ligne blanche à l'extrémité de Thorizon. L'aigrette lumineuse s'éteignit sous un souffle invisible.

Hans se trouva seul dans l'ombre encore épaisse. L'enfant de bois avait disparu ; seulement le bûcheron entendit un bruit de claquette dans les branches* les plus élevées du grand cyprès de Hofen.

Il s'assit par terre, s'adossa au tronc énorme, et ne tarda pas à s'endormir; mais quand il eut fini son somme^ le jour avait paru depuis longtemps^ Il chercha du regard dans les masses luisantes du cy* près; il pe revit pas l'enfant de bois.

« Oh ! se dit Hans Bar en regagnant tristement sa chaumière, les malédictions de Binchen ont été eti*tendues. L'enfant de^bois est un enfant sanâ mère : c'est un enfant maudit ! »

Voici ce qui s'était passé pendant le sommeil de Hans Bar.

Hélène avait quitté sa couchette au point du jour, car la pauvre enfant ne dormait guère; le chagrin Tavait affaiblie, et de sa pauvre poitrine sortait une toux déchirante. Reléguée dans une chambpe du second étage, ombragée par le grand cyprès, elle n'avait pour se distraire que de petits livres niais qui ne parlaient pas à sa vive intelligence, et le rebut des joujoux de soit méchant frère Sigismond.

Après avoir baigné dans l'eau fraîche sa figure pâle et triste, et fait sa prière du matin, la première pensée d'Hélène fut pour un beau polichinelle qu'elle tenait d'une attention subite de la comtesse de Hofen ; mais elle eut beau chercher, le polichi-

nelle n'était plus là. Elle n*était joueuse et frivole que par boutades : ce petit accident suffit k détourner le cours de ses idées, et elle se mit à la fenêtre, d'où l'on découvrait par échappées un de ces magnifiques paysages qu'on ne peut se figurer quand on n'a pas vu la Souabe.

Tout à coup, elle pousse un cri de surprise. Elle voyait luire entre les feuilles du cyprès de Hofen les yeux d'émail de son polichinelle ; oui , c'était bien sa grande bouche relevée par une expression de raillerie joviale, c'était bien son grand nez rouge comme brique, mais il lui sembla que ces gros yeux roulaient dans leur orbite et flamboyaient en la regardant.

< Ah ! mon pauvre polichinelle , quel méchant t'a jeté dans ce gros arbre, où tu dois avoir déchiré tes be?aux habits de velours ?

— Je ne m'appelle pas Polichinelle, dit une voix sèche et glapissante ; on me nomme Holzkind, c'està-dire l'enfant de bois ; dis-moi ton nom, pour que je sache s'il est aussi beau que le mien.

— Je m'appelle Hélène de Hofen.

— As-tu ta mère ?

— Hélas ! non, dit la pauvre enfant dont les yeux s'emplirent de larmes.

— Moi non plus, je n'ai pas de mère, dit la voix sans manifester d'émotion. Alors je t'aimerai. Veux-tu que je monte chez toi ?

2(i6 CONTES A DORMIR DEBOUT.

-^ Oui , dit Hélène , nous causerons ; mais comm6nt vas-tu faire Y Tu es bien petit et Tarbre est haut. »

Sans lui répondre, Holzkind se glissa le long des branches qui s'inclinèrent avec une complaisance paternelle, et toucha bientôt le sol; puis il se mit à grimper le long du mur , avec une agilité singu- Hère. On eût dit de ces grands lézards rouges que les voyageurs prennent pour des fleurs vivantes écloses dans les grands rochers des Cordil* 1ères, Arrivé au niveau de la fçnétre, il enjamba d'un bond la balustrade et sauta dans la chambre; ses pieds nus produisirent» en frappant le parquet, le bruit d*une paire de sabots.

« Tra la la ! tra^ la la I fredonna le petit homme, je t'aimerai bien parce que tu n'as pas de mère, tra la la;

— Vraiment, tu n'es pas mon grand polichinelle? dit Hélène.

— Non, mais je vais te dire où il est.

— Oh ! dis vite.

— C'est un petit monsieur qui te l'a pris. Il est plus grand que moi, mais il n'est pas si savant. Attends-moi paisiblement, je vajs revenir. »

Holzkind s'élança dans l'escalier en faisant claquer ses pieds nus. Bientôt il reparut, traînant, comme un tigre sa proie, un grand polichinelle disloqué, brisé, ses cheveux blancs arrachés par

poignées, et^ par âes bosses crevées, versant le son à grands flots. C'est ainsi que le méchant Sigismond avait traité le polichinelle d'Hélène.

« Un bel habit ! un bel habit ! s*écria Holzkind. L'enfant sans mère va paraître un seigneur. »

De ses petites mains agiles comme des navettes et dures comme des coins, il eut bientôt décousu Thabit vert et rouge galonné d'or du grand polichinelle. Seulement, Holzkind, loin d'être bossu comme celui qu'il dépouillait, était parfaitement bien pris dans sa petite taille; Hélène fit un double rempli dans le magnifique justaucorps de velours, qui dès lors alla merveilleusement. Holzkind se coiffa du chapeau à forme haute dont le défunt polichinelle était si fier, 11 ganta ses gants de peau et passa sa collerette empesée. Ainsi vêtu, il avait l'air d'un suisse de bonne maison, sauf la hallebarde. Mais il ne put se décider k chausser les bas de soie et les sabots à hauts talons, prétendant qu'ils le gêneraient pour la marche.

Quand elle vit son nouvel ami ainsi équipé, Hélène, malgré sa gravité ordinaire, ne put s'empêcher de sourire, et elle oublia un instant ses chagrins.

« Tu n'aimeras que moi ? lui dit-elle.

— Que toi, dit Holzkind, et cette belle demoiselle qui repose là-bas siir un petit oreiller de satin.

— C'est ma poupée 1 dit Hélène.

— Oh 1 je la reconnais, reprit Holzkind, elle est

un peu (le ma famille. Les sapins sont nos cousins issus de germain. Je serai bon pour elle , mais je t'aimerai mieux.

— Ainsi, tu ne te joindras pas à Sigismond pour me taquiner tout le jour et me rendre malheureuse,

— Sois sans crainte. Si le méchant Sigismond s*attaque à toi, je le battrai.

— Oh non ! dit Hélène , je ne veux pas que tu battes mon frère. D'ailleurs, il est plus fort que toi.»

Holzkind fit un long éclat de rire, pareil au bruit des meubles lorsqu'ils travaillent la nuit.

c II est de chair et je suis de bois, ajouta-t-il; il se blesserait en me frappant.

— Mais s'il te cassait la tête contre le mur, comme il a fait à mes pauvres poupées ?

— Je rebondirais sur lui comme une balle et je lui ferais dos bosses au front.

— S'il te jetait dans la grande cheminée ?

— J'y ramasserais des cendres chaudes et les lui lancerais dans les yeux.

— Tu serais si cruel ?

— Je me vengerais.

— Tu ne crains donc pas les périls ?

— Je suis immortel comme l'un de mes pères, le grand cyprès de Hofen.

— Y a-t-il donc des créatures immortelles ? demanda naïvement Hélène.

— Mon autre père est un homme selon Dieu.

— Hélas, dit la petite, maman était une sainte, et cependant elle est morte.... Je crois que tu me trompes, enfant de bois ; tu es périssable et mortel comme toutes les créatures.... »

Holzkind ricana plus fort ; on eût dit le tic-tac d'un moulin à vent quand la brise de Torient rase la plaine avec violence.

« Tu me fais peur ! » s'écria la petite en cachant sa tête dans ses mains.

Holzkind sauta au cou de son amie pour l'embrasser ; mais le petit lourdaud ne prit pas de précautions , si bien qu'il cogna son nez de bois sur ses joues délicates et les meurtrit.

Hélène poussa un cri et pleura.

Holzkind devint triste.

« Je ne suis pas accoutumé aux créatures humaines , dit-il ; mais sois indulgente et bonne. Je deviendrai si doux, si aimable., si gracieux, si raignon, que je ne te ferai plus peur, d

La porte s'ouvrit violemment, et le petit Sigismond parut. Sa figure pleine était enluminée par la colère et ses grands yeux verts s'animaient d'un feu singulier qui brillait à travers des larmes de rage.

« Tu m'as pris mon polichinelle ! dit-il en montrant le poing à Hélène.

— Non, monr frère.

— Tu es une menteuse ! le voilà... »

- Il désignait Halzkind ; mais la méprise n'avait rien que de naturel, vu le costume de Tenfant de bois et l'attitude quUl avait prise en laissant tomber le nez sur ses genoux.

< Tu te trompes, Sigismond, dit Hélène, ce polichinelle n'est pas à toi ; c'est ma belle maman qui me Ta donné. »

La candide enfant rougit en faisant ce mensonge, mais elle eût été bien embarrassée de dire d'où venait cette étrange figure de bois qui bouleversait toute ses idées,

La colère de Sigismond ne fit que crottre.

« Ah ! s'écria-t«il » on te donne des polichinelles dont tu n'as que faire , tandis qu'on me refuse un beau hussard qui joue de la trompette et qui bat du tambour ! attends un peu , tu vas voir ce que j'en vais faire de ton vilain polichinelle ! »

Il se baissa pour ramasser Holzkind , qui se laissa faire, et le saisissant par une jambe, il lui cogna la tête contre le chambranle de \^ cheminée, ai bien que le beau chapeau galonné en fut tout à fait déformé; mais Holzkind avait une vraie tète de bois, il ne souffrit guère de cette violence ; seulement, il se donna un élan si vigoureux, qu'il retomba roide comme balle sur le nez de Sigismond, d'où le sang jaillit.

Le méchant enfant^ se voyant endommagé, sentit redoubler sa rage ; il laissa tomber Holzkind et le

trépigna tant qu'il put. Le fils du cyprès sentait toutes ses fibres craquer , ses articulations criaient comme des mâts pendant la tempête ; mais enfin la patience lui échappa ; d*un bond il sauta sur une chaise^ de la chaise sur la cheminée, et de là sur l'épaule de Sigismond, qu'il se mit à souffleter de ses petites mains sèches.

Sigismond s'enfuit en hurlant, mais sans pouvoir se débarrasser de Holzkind , qui le rossa d'impor* tance et n'abandonna sa victime qu'au moment où elle se précipita en pleurant dans les bras du comte

de Hofen.

Il résulta de cette scène, où Sigismond avait eu tous les torts, qu'Hélène fut mise enr pénitence, c'est-à-dire confinée dans sa chambre et privée de dîner à la table de ses parents. Elle pleura d'abord, puis essuya ses larmes, en songeant qu'elle aurait un autre compagnon dans sa retraite ; car on ne s'était pas arrêté aux assertions de Sigismond , qui prétendait que le polichinelle l'avait battu. Le comte de Hofen avait souri , Mme Gudule avait hoché la tête, et ils mirent cette incroyable histoire sqr le compte de la frayeur qu'inspiraient au petit garçon les noirceurs de sa sœur aînée.

Cependant un nouveau chagrin attendait celle-ci, Holzlcind, qui s'était égaré dans les vastes corridors du château de Hofen, eut d'abord de la peine à retrouver la chambre de sa jeune amie,. puis il

attendit une occasion de se glisser sans être aperçu, car si les valets eussent vu ce petit homme de bois entrer chez Hélène comme une personne naturelle, cela eût fait jaser dans la maison. Il ne rencontra cette occasion qu'à la tombée de la nuit.

La joie qu'Hélène eut de le revoir fut de courte durée.

« Nous allons nous quitter , dit l'enfant de bois ; j'ai fait un esclandre, je ne puis pas rester ici. On n'a pas cru Sigismond quand il a raconté notre rixe, mais il me guettera sans doute et me fera quelque méchant tour. S*il lui {)laisait de me déchirer en morceaux, je ne perdrais pas la vie ; mais serais-tu contente d'avoir un ami boiteux ou manchot 1 Réfléchis que si l'on me découvre, les mauvaises gens qui te traitent si mal t'accuseront de sorcellerie. Qui sait jusqu'où pourrait aller leur haine ? Je vais m'expatrier ; d'ailleurs , j'ai besoin de voir le monde» et l'on dit que les voyages forment l'esprit et le cœur; quand j'aurai acquis quelque expérience, je te protégerai plus efficacement.

— Te reverrai-je jamais! » dit Hélène le cœur gros et l'esprit agité de tristes pressentiments.

Ils se dirent encore beaucoup de choses inspirées par la plus touchante amitié ; mais rien ne put vaincre la résolution de l'enfant de bois , dont le caractère était aussi inflexible que la matière dont &on corps était fait.

Vers minuit, il embrassa Hélène le plus délicatement qu'il put pour ne pas la meurtrir; il serra la poupée dans ses bras avec moins de précautions et s'éloigna pour se mettre en route, à la garde de Dieu.

Î54 CONTES A DORMIR DBROUT.

Un an s'était écoulé ; l'enfant de bois n'avait pas reparu. Longtemps Hélèpe avait attendu son ami ; elle écoutait l'oreille tendue, tous les sons qui rappelaient le son de ses pieds nus claquant sur le parquet; entendait- elle ces rumeurs étranges et nocturnes dont la cause n'a jamais été expliquée, ou le tic-tac sinistre de la béte à tarière qui fait son trou dans les boiseries, ou bien encore le grésillement de la pluie fouettant sur les vitres de la fenêtre, elle se levait en sursaut et s'écriait : « C'est lui, c'est Holzkind ! »

Hélas ! Holzkind ne revenait pas. Son amie ne se doutait guère qu'il gémissait dans une prison humide et souterraine, où ses mœurs se dépravaient en

même temps que son esprit s'obscurcissait et perdait ses plus précieuses qualités naturelles.

De son côté, Hans Bar n'était pas moins inconsolable de la perte de son fils ; son humeur aigrie ne lui laissait plus le calme nécessaire pour supporter les tracasseries de Binchen ; ce ménage devint un enfer. Les quatorze enfants de Hans ne lui donnaient guère plus de satisfaction que par le passé i car, par un phénomène imprévu autant qu'ineiplicable pour ceux qui se seraient refusés à y voir le doigt de Dieu ^ les quatorze créatures avaient cessé de gran^dir depuis la nuit mystérieuse qu'Hans Bar avait veillé sous le cyprès de Hofen ; mais ils continuaient à grossir, si bien que ces quatorze enfants étaient quatorze petits monstresi

Sabine I dans son Ame de mare, les trouvait beaux comme des chérubins; tnais Hans n'avait pas les mêmes illusions , et il voyait bien que ces jeunes créatureii, beaucoup plus larges que hautes, étaient des nains hideux.

'Cet essayant prodige lui eût peut-être ouvert lefc ^ yeux sur ses erreurs passées, si la disparition prolongée de Hokklnd ne l'eût plongé dans un désespoir amer qui devait le perdre. Nous qui avons connu Hans Bar comme un brave homme et un sage rustique, nous avons peine à dire toute la vérité Sur son compte; mais notre devoir d'historien fidèle n eus donnera la force de surmonter ces scrupules ;

en un mot, puisqu'il faut Tavouer , Hans Bar blasphéma plusieurs fois la Providence divine qu'il avait méconnue, et il songea à recourir à la puissance du malin.

Dès ce temps, les bons génies se gardèrent de l'admettre à leurs entretiens familiers; pour lui, la Zauberstein fut muette. Son esprit se troubla, sa parole cessa d'être grave et mesurée ; peu à peu l'affluencé des visiteurs se ralentit, et Ton vit que l'esprit de Dieu s'était retiré de cet inGdèle serviteur. Une fois il osa se baigner dans les eaux ordinairement si fraîches de la Weiserquelle ; elfes le brûlèrent comme une lessive bouillante. Rien ne lui réussissait. Faisait-il des fagots, le bois mort verdissait dans sa hotte , et les gardes forestiers lui faisaient payer l'amende. Essayait-il de tailler quelques cassenoisettes dans le buis ou l'érable, car pour rien au monde il n'eût porté la main sur une branche de cyprès, le buis le plus droit, l'érable le plus sain se brisaient sous son couteau comme des allumettes. Les cygnes sauvages s'enfuyaient à tire-d'ailes, de quelque ruse qu'il se servît pour les approcher ; son vieux fusil, qui jadis portait si juste, n'envoyait plus la balle qu'à dix pas en avant ou* en arrière du but.

On conçoit que dans de semblables contre-temps la gène fût venue, puis la misère. Sabina était sobre et paraissait peu souffrir ; les quatorze enfants gros-

sissaient de plus en j)lus et devenaient complètement farouches. Hans seul ressentit à diverses reprises les angoisses de la faim, et dans soii humeur rébarbative, il eût volontiers mangé l'herbe crue, comme fit Nabuchodonosor. .

Un jour , comme il errait dans les landes arides qui séparent la chaîne du Geistberg des verts bocages de la Thuringe et que, tombé dans une rêverie morne, il avait l'âme pleine du souvenir de Holzkind, il crut voir derrière une touffe de genêts épineux une masse rougeâtre, de forme étrange.. Supposant que c'était quelque béte endormie , il flaira Pair et ne reconnut point le fumet du renard. II fit avec précaution le tour de buisson et se pencha vers la terre. La chose ne bougeait point. Il se hasarda à y porter la main. C'était un corps dur qu'il souleva sans peine.

« Papa ! dit une voix sèche.

— Mon fils, » s'écria Hans Bar.

Et il embrassa ce corps inerte, sans s'apercevoir, dans sa joie paternelle, que maître Holzkind sentait

le vin à soulever le cœur.

« Ah ! mon cher père, dit l'enfant de bois, je vous rencontre bien à propos ; je m'étais égaré dans cette plaine, et accanlé de fatigue, je m'étais couché à l'ombré de ces arbrisseaux.

— Yiensà la maison, mon doux enfant; tu feras la joie de ma chaumière. »

La route était longue pour regagner le gtte. Hans Bar, en bon père, prit renfapt de bois dans ses braa et s'arrêtait de temps en temps pour mieux le caresser. •

« Méchant garnement! lui dit-il; que tu m'as causé de peine I Je ne t*ai pas vu depuis la nuit de ta naissance I Qu'as- tu fait ? D*où viens-^to? QueVest^ il arrivé ?

— Papa, l'histoire de ma vie a été féconde en événements plus malheureux qu'heureux. Le sort me persécute. •

Holzkind raconta d'abord à son père putatif sa journée passée au château de Hofen et les circon« stances qui déterminèrent sa fuite; puis il continua son récit en ces termes :

c La nuit était bien noire ; cela ne me servait à rien, puisque je n'avais point à craindre d'être poursuivi, et me nuisait beaucoup, car je me heurtais contre de hautes mottes de terre et contre des cailloux tranchants qui m'entaillaient les pieds. Je ne connaissais pas le pays, et, n'ayant pas de but dé^ terminé, le choix de la route m'était indifférent. Cependant j'eus lieu de regretter celle que j'avais prise, car je me trouvai au bord d'un fleuve, et trèsembarrassé pour le franchir. Heureusement j'euy l'idée de m'abandonner au- fil de l'eau, pensant bien qu'elle me conduirait quelque part. Je risquai une jambe, puis Tautre ^ le flot m'emporta mollement ;

jamais rien de plus doux n'avait caressé mes pauvres membres, et j'aurais volontiers passé ma vie dans cette langoureuse volupté; je ne voyais que le ciel noir traversé de loin en loin par de pftles reflets ; je n'entendais que le clapotement de la vague et le bruissement éloigné que fait le vent dans les arbres, quand tout k coup je m'arrêtai. L'eau, dérivée par un courant, m'avait porté sur un lit de sable et de mousse. Je me relevai et me mis à marcher le long du rivage. Alors, père, je sentis une chose incroyable ; mon corps s'était gonflé comme une éponge, mon ventre était plus gros, mes joues gonflées; je respirais une fraîcheur inconnue, mais incommode à la longue ; mes narine» se pincèrent, puis 9e dilatèrent subitement avec un pétillement- très- vif;, j'ai su, plus tard que cela s'appelait éternuer. Des sur-» prises assez désagréables m'attendaient tout le long du fleuve. A chaque instant des bètes étranges .sortaient des toufles de roseaux et me barraient le passage ; leurs museaux pointus, garnis de barbes presque aussi longues que tout mon corps, leurs pattes velues et leurs queues menaçantes me glaçaient de terreur. Cependant aucune n'essaya de s'attaquer à moi. Mon air déterminé et mon chapeau placé sur le cain de Toreille, car rien n'avait pu redresser ma coiff'ure écrasée par le méchant Sigismond, firent sans doute impression sur ces monstres, et le jour vint sans qu*ila témoignassent leur férocité

autrement que par une grimace hideuse qui laissait voir leurs dents blanches et pointues.

« Bientôt j'arrivai sur la lisière d'une forêt, et mes yeux furent frappés d'un singulier spectacle. Deux hommes déguenillés, assis au pied d'un arbre, faisaient un frugal repas. Autour d'eux grommelaient ou jappaient une multitude d'animaux, des chiens, à ce qu'on m'a dit, équipés de façon bizarre ; les uns étaient caparaçonnés de velours rouge ; d'autres avaient sur la tête un chapeau à trois cornes surmonté de plumes bleues ou vertes, mais tout cela était fané. Un seul petit animal, maigre, le poil hérissé, Toreille basse, ne portait aucun ornement.

« — Qu'est-ce-ci? dit un des hommes à son compagnon, en me désignant du doigt, une poupée qui mar. cheî Der Teufell quelle bonne fortune pour nous! »

« Entendant invoquer le diable, je compris que j'étais tombé dans les griffes de quelques malfai^ teurs.... »

Hans tressaillit, et regarda autour de lui comme si quelqu'un avait pu entendre ce qui venait de se dire, et il hâta le pas.

k Enfant, dit-il à Holzkind bien bas, bien bas; ne dis point de mal du diable ; il a quelquefois secouru de braves gens que le bon Dieu avait abandonnés.

— Bref! reprit Holzkind, sans chercher à pénétrer le sens des paroles de Hans Bar, pressentant un

danger, je me mis à fuir de toute la vitesse de mes jambes. Mais cela me perdit, le maudit chien galeux, dent aucun vêtement ne ralentissait la course, s*élança sur mes traces, me rejoignit en un instant^ me prit en travers dans sa gueule, et m'apporta aux pieds de son maître, qu'il se mit à regarder d'un air joyeux, en secouant les oreilles, et faisant frétiller la queue.

« — Bien rapporté, Moldan ! dit un de mes ennemis, tu mérites une récompense. >

<E Cet homme me retira d'entre les mâchoires du chien et me déshabilla en un clin d'œil ; il me prit tout, jusqu'à mon chapeau défoncé, jusqu'à ma collerette l 0 honte 1 ma splendide dépouille servit à embellir un animal immonde ! Je me retrouvai nu comme au matin de ma naissance. Alors le désespoir me donna de la présence d'esprit, et profitant d'un instant où l'homme, préoccupé de la toilette de son chien, n'avait plus l'œil sur moi, je grimpai prestement sur un arbre, et de branche en branche je ne tardai pas à perdre de vue le théâtre de cette funeste aventure.

< Après avoir erré huit jours dans des solitudes inconnues, j'abordai enfin une ville imposante et peuplée dans laquelle j'entrai avec un ravissement inexprimable. Ce n'était que vastes rues, que grands monuments, belles places ombragées d'arbres et arrosées d'eaux vives ; un si superbe endroit ne

pouTait être habité que par des êtres supérieurs. Je m'étais glissé la long des murailles, évitant tous l^s regards» grâce à l'abondance de la foule, du moins je l'avais espéré, quand j'entendis une forte rumeur et de grands éclats de rire.

« — Une de vos poupes qui se sauve I » disait une voix moqueuse.

« Je prêtai roreilleetm'arrrétai,craignantd'avoir attiré l'attention. Hélas 1 une main osseuse me saisit, un œil louche m'examina, puis la main s'ouvrit et je tombai rudement sur le pavé.

< — Ce petit monstre ne sort pas de ma boutique, dit une voix. Mes poupées et mes polichinelles ont une autre tournure.

« — Cependant, compère^ répondit-on, c'est du beau bois , un bois rare, ma foi ! et si vous le dédai* gnez, j'en ferai bien mon affaire.

c -^ Vous pouvez bien le prendre l je ne vous le disputerai pas. »

« On me ramassa de nouveau ; une main plus osseuse encore que la première me prit sans façoq par la tête et me fourra dans une ^pèce de sac où je me.trouvais privé de lumière, mais non de communication avec l'extérieur, car l'air et le bruit continuaient d'arriver jusqu'à moi. Je me sentis em-^ porter ainsi pendant environ un quart d'heure; puis le bruit cessa tout à fait, l'air me parut plus chaud, et enfin je revis la lumière, car mon ravis-

. L'ENFANTVDE BOIS. 263

seur, en me tirant de ma cachette, qui n'était autre qu*une poche de son vêtement, me posa sur une table, k côté d'une machine en fer dont la vue me fit frémir. C'était un assemblage de barreaux et d'instruments tranchants que je m'imaginais devoir servir à des tortures inouïes. J'étais dans la boutique d'un tourneur.

« Cet homme m'oublia sur son établi pendant plus d'une semaine. Vingt fois j'essayai de fuir, mais sans succès. Je me laissai tomber de l'établi pour me rapprocher de la porte, mais toujours il eut Tastuce de me ramasser avant qu'elle fût ouverte.

c Or un jour, tout mon être craque en pensant à cet horrible attentat, rhopnme se leva plus matin qu'à l'ordinaire, me mit entre deux bras de fer qui me serraient à me faire éclater ; l'infernale machine se mit à tourner avec un bruit sinistre, et je sentis un fer aigu m*environner de sa lame tranchante. Je me croyais perdu.

«Toutà coup quelque chose cria dans la machine, qui se détendit et s'arrêta.

« L'homme fit un jurement épouvantable.

< —Mon tour est brisé! s'écria-t-il. Maudit soit le bois. dur qui a ébréché ma meilleure lame. »

ft II desserra les bras de métal qui m'étreignaient, ouvrit la porte de sa boutique, et me lança dans la rue en m'accompagnant de malédictions.

«J'étais fou de douleur. Cependant le fer ne m'a*

vait qu'effleuré Vépiderme, et sauf Textrémilé de mon nez, qui est aujourd'ui arrondie au lieu d'être pointue, ce lâche assassinai n'a pas laissé sur moi de traces visibles.

« Le soleil était vif, et tombant sur moi d'aplomb augmentait mes souffrances. Mes fibres desséchées se tendaient avec des efforts convulsifs ; encore une heure de ce supplice, et je me fendais....

« Un corps opaque vint heureusement se placer entre le soleil et moi et m'environner d'ombre. Un homme se baissa vers moi, de sorte que je pus l'examiner; sa figure était rouge, comme la mienne et bourgeonnée; un vaste tablier de toile s'attachait à son cou , et à son côté pendait un instrument piquant, contourné corame.l«s vrilles de la vigne en fleur. ;

« — Oh! oh ! dit-il en me soupesant dans sa main rude et calleuse, voici un beau morceau de campêche qui fera de bon vin d'Espagne pour lesgourmets de Nuremberg. » '

« Il m'enveloppa dans son tablier, je perdis encore une fois la lumière; mais, hélas I c'était pour longtemps ; je me sentis tomber dans une masse liquide d'où s'exhalait une odeur enivrante qui obscurcit mes sens. Mes idées devinrent confuses, ma tète s'alourdit, le liquide s'introduisant par tous mes pores; je compris que je buvais du vin : plus j'en

bçvais, plus j'en voulais boire. 0 mon père ! j'ai eu les songes les plus heureux, car je dormais comme une souche pendant des heures entières ; bien que plongé dans l'obscurité la plus profonde, j'avais des éblouissements lumineux; j'avais chaud à la poitrine et à la tête. Un tel état, c'est Iç bonheur! »

Hans Bar poussa un gémissement.

« Esprits du mal , murmura-t-il tout bas je reconnais bien là votre pernicieuse influence! mon pauvre fils à moi, vous en avez fait un ivrogne ! »

Quant à'Holzkind, comme si le souvenir de sa débauche Teût tout nouvellement enivré, il se prit à gigoter dans les bras de son père, en poussant des cris bizarres entremêlés de mots sans suile ; puis il pencha la tête comme s'il voulait dormir.

« Mon fils , mon fils , dit Hans Bar , comment es-tu sorti de cette fatale prison ?

— Je ne sais pas au juste, répondit Holzkind en se soulevant d'un air ennuyé; de jour en jour le vin diminuait ; en tirait-on du dehors, c'est ce que je ne sais pas; mais un jour je me trouvai au fond du tonneau, dans une espèce de boue qui avait le goût du vin, mais trop épaisse pour que j'en pusse boire» Je restai là encore tout un jour, des coups violents brisèrent le tonneau , et je fus jeté pêle-mêle avec ses débris dans un grand feu, auquel je pus me soustraire en me cachant sous de la paille humide. La nuit venue, je me remis à marcher sans savoir mon

chemin ; il y a deux mois que je marche ; et je pe reposais dans la plaine quand vous m'avez trouvé.»

Quand ils eurent enfin regagné la chaumière, Hans Bar présenta Holzkind à sa femme comme le produit de son travail.

M Bmbrasse-l^, lui dit^il, vois comme il est joli!

— Embrasser un enfant de bois! s*écria Binchen avec surprise. Hans, vous êtes tout à fait fou. Jetez cette vilaine créature dans un coin. Certes, vous au* rei de la peine à la vendre; elle ne vous fait point honneur. » •

Hans obéit pour ne pas donner de soupçons à sa femme, et Holzkind fut jeté derrière, un tas de fagots, où il passa une mauvaise nuit, gêné par les épines et tourmenté par les rats.

Gela dura ainsi quatorze jours, au bout desquels la vieille Sabina mourut folle.

Voici pourquoi :

Le matin qui suivit l'entrée de Holzkind dans la chaumière, Talné des quatorze enfants de Binchen, qui s',appelait Nicolas, disparut, laissant sa peau sur son lit de paille, comme font les lézards à l'approche du printemps.

Le lendemain, Wilhelm, le second des quatorze enfants, disparut également, ne laissant que sa

peau. .

Le troisième jour, on ne retrouva que la peau de Paulchen, le troisième enfant de Binchen.

Le quatrième jour, ce fût le tour de Nicodem, qui laissa sa peau à côté des peaux de ses trois frères.

Il en fut de même de Léo, de Conrad, de Hansel, de Fabritzius, de Lucas, de Marten, de Dietrich, d'Emil, de Simpson et de Noah, les dix autres enfants de Binchen.

Leurs quatorze peaux, rangées Tune à côté de l'autre, furent conservées intactes par un savant docteur, et on peut les voir aujourd'hui d^ns le fameux musée de Nuremberg.

Le quatorzième matin, Hans Bar avait disparu.

L'enfant de bois, se voyant seul et privé de vin, car il n'y en avait pas une goutte dans la cabane, résolut de tenter encore les aventures. Mais un souvenir confus lui rappela le château de Hofén et sa petite amie Hélène. Uingrat l'avait oubliée bien longtemps!

Vers la tombée du jour il arriva sous le vieux cyprès de Hofen, et soudain il se sentit froid jusque dans la moelle. L'arbre orgueilleux dépérissait. Son tronc desséché paraissait comme le corps d'un mendiant sous les trous de son écorce ridée. Son front . vénéré ne portait que des feuilles rares ^t jaunies; en un mot, il n'avait plus cette stature-majestueuse qui jadis commandait le respect des paysans.

Hélas I un plus grand changement s'était fait dans l'intérieur du château de Hofen. De quelle douleur fut pris l'enfant de bois, lorsqu'en pénétrant dans

la chambre d'Hélèae, il vit sa petite amie étendue sur son lit, pâle, respirant à peine, et ne tenant à la terre que par un fiil invisible qui s'envolait déjà vers Dieu,

« C'est toi, Holzkind, dit-elle d'une voix douce; tu viens trop tard, mon pauvre ami, ton Hélène va mourir....

— Mourir! dit le petit homme, et pourquoi?

-— Je ne te le dirai pas, c'est un secret qui n'appartient qu'au bon Dieu.

— Soufifres-tu?

— Oui, dans la tête ; mais cela ne durera pas longtemps, va; je n'ai jamais été bien heureuse sur la terré, et je remercie bien le bon Dieu de me rappeler à lui.

— C'est drôle ! fit l'homme de bois. Quel effet cela fait-il de mourir?

— Rien, mon ami; on se sent faible et doux, il semble qu'on soit bercé dans une souffrance insaisissable, dont on ne désire pas la fin. Je suis éveillée et j'ai des rêves ; je ne sais si je dors ou si je flotte dans l'air. Le plafond s'entr'ouvre, les nuages gris et bleus entrent dans ma chambre, ils descendent sur mon oreiller, ils courent doucement le long des couvertures, ils descendent plus bas encore, et alors je ne vois plus le plancher, je ne vois plus rien que le ciel.

— Écoute, dit Holzkind, qui avait réfléchi profondé-

ment, il me semble que ce n'est pas l'usage qu'on meure tout seul, dans un coin ; veux- tu que j'appelle ton père?

— Non, murmura Hélèpe, pas mon père?

— Veux-tu que je prévienne la comtesse?

— Non.

— Et ton frère?

— Ni mon frère, ni personne. Il vaut mieux que je meure ainsi.

— Est-ce que tu vas mourir tout de suite?

— Je ne sais pas, mais je le crois.... Holzkind, fais-moi une promesse. Hors de la fenêtre est suspendue une cage où reposent deux beaux oiseaux, deux colombes, qui ont été mes seulesamies depuis un an. Quand je serai morte, tu ouvriras la cage et tu leur donneras la liberté. Holzkind, prie le bon Dieu pour moi. »

Holzkind aurait bien voulu faire ce que lui disait sa petite amie, mais le péché originel de sa naissance lui dérobait la connaissance du Créateur, et sa bouche resta muette autant que son esprit aveugle.

La pauvre Hélène avait dit vrai; ses jours étaient comptéis : elle mourut comme une sainte, juste au moment où les premiers feux dli jour éclairaient l'horizon.

Holzkind ouvrit la fenêtre, puis la cage où reposaient les deux colombes, et leur donna la volée. Ces beaux et blancs oiseaux allèrent, se percher, en

gémissant, sur le vieux cyprès de Hofen, et, le cou tendu, Taile frémissante, elles ne cessèrent de roucouler d'un ton plaintif, en regardant la fenêtre de leur jeune maîtresse. Moi quiicrois à l'âme des bêtes, je vous fais savoir, en confidence, que les colombes chantèrent l'oraison funèbre d'Hélène. .

Cependant Tenfant de bois se prit à réfléchir ; et pour le faire avec plus de facilité, il se coucha'devant le lit, jambe deci, jambe delà, comme un jouet abandonné. Il cherchait à pénétrer le secret de la mort mystérieuse d'Hélène; un jour ftmèbre colo-rait ses idées; l'image du comte de Hofen lui appa-* raissait horrible, et si peu sensible que fûtHolzkind à Tamour paternel ou 81ial, il comparait Hans Bar au comte Léopold, se disant que le bûcheron avait le cœur plus tendre.

Tout à coup le comte Léopold entra dans la cham* bre de la morte ; en voyant la pâleur livide d'Hélène, il tressaillit, poussa un gémissement sourd et . s'agenouilla en sanglotant.

« Ma fille t murmura-t'il, ma pauvre Hélène, pardon ! pardon! Hélène, ma fllle, grâce pour ton père! grâce, mon enfant adoré! »

Le malheureux inclina son front dans la poussière, et le silence ne fut plus interrompu que par les spasmes de son profond désespoir.

Soudain le comte de Hofen releva son front souillé, et jeta autour.de lui un regard d'épouvante. Un

^ L'ENFANT ÛE BOIS. ,271

mot terrible ^vait frappé son oreille. Cependant il était bien seul.

Frappé de ce prodige, il chancela et «'appuya au mur.

La yoix retentit distincte à son oreille.

dc Assassin! assassin l

^- Du secours ! du secours I cria le comte Léopold en se précipitant hors de la chambre.

— Assassin I asaassin !»

La voix le poursuivit dans las longs corridors, et lorsque le comte franchit le sw\\ de sa chambre k coucher, il vit vaguement dans Tombre une étrange créature. ^

c Assassin ! répéta Técho.

— Te tairas-tu, voix de Venfer ! » hurla le comte dont les remords tournaient en rage.

Il se jeta sur Holzkind, le prit à pleine main et le jeta dans Timmense cheminée, qui flambait comme une fournaise.

c Assassin ! n pétilla la flamme, qui semblait a*a* nimer de la voix de Holzkind.

Le comte entassa bûche sur bûche et tison sur tison ; Holzkind tournait dans le feu comme une sa^ lamandre.

Une scène non moins terrible avait lieu devant le château. Le méchant Sigismond, chassé par son oncle le chanoine, revenu à Hofen deux jours avant la mort d'Hélène (on dit même qu'il n'y fut pas

272 • CONTES A DORMIR DEBOUTA

étranger), aperçut les colombes perchées dans le cyprès.

€ Vous taîrez-vous, vilaines bêtes! > cria-t-îL

Mais les pauvres oiseaux continuaient leur ramage plaintif; Sigismond leur jeta des pierres, qui ne les touchèrent pas ; alors, furieux de ne pas les avoir atteints, le méchant enfant tenta d'escalader le tronc énorme du cyprès ; il parvint en effet à la première branche, mais à peine y eut-il posé le pied, que le vieil arbre, autant par indignation que par vieillesse, se déroba sous l'imprudent, le rameau se rompit avec un craquement effroyable, et Sigismond, brisé dans sa chute, .vint expirer au pied de l'arbre qui avait présidé à la naissance de ses aïeux.

Le crime du cyprès fut promptement puni : Sigismond venait à peine de rendre râme,'que l'air s'obscurcit, un orage affreux ébranla la contrée, et la foudre, tombant sur la cime orgueilleuse du cyprès de Hofen, le consuma jusqu'à la moelle, ne laissant sur la place que d'informes débris bientôt dispersés par la tourmente.

Au même instant, Holzkind sentit tout son corps se dessécher avec une chaleur inconnue; la flamme l'attaqua par de vives morsures ; il avait beau se débattre, il brûlait comme du foin séché. Alors, tout environné de farfadets rouges et bleus, qui lui chantaient sa dernière heure, il se tordit convulsivement et fit tant d'efforts qu'il roula sur le tapis. et de là

l'enfant de bois. 273

dans les plis des vastes rideaux de Talcôve. Bientôt une épaisse fumée remplit l'appartement. L'air manqua au comte Léopold, qui tomba sans force sur le parquet.

Le lendemain le château de Hofen n'était plus qu'une ruine noircie, et les bonnes gens de la Souabe virent bien que le doigt de Dieu avait touché cette maison.

LE

Durant le peu de temps que je séjournai à W..., je ne manquai pas une seule représentation de l'Opéra. On jouait chaque soir quelque chef-d'œuvre: le Freyschûtz , les Huguenots, la Nuit de Grenade, Robert le Diable, Don Juan, la Flûte enchantée. Ces représentations offraient^n intérêt très -vif, dont l'exécution parisienne ne saurait donner une idée. Ce n'est pas que la France manque de musiciens; elle abonde en talents individuels, en supériorités de tous genres; mais elle n'a pas cette intuition

mystérieuse, cette vocation innée qui inspire le plus humble exécutant et donne à la musique allemande, comme à celle des Italiens, la conception d'une œuvre dans ses moindres détails, d*oii résulte celte qualité à la fois modeste et souveraine, l'ensemble.

Je n'oserai avancer que los chanteurs fusieot irréprochables ; il est certain que l'orchestre, quoique nombreux, n'offrait qu'un petit nombre de solistes distingués, mais ces gens-là saisissaient toutes les nuances, observaient scrupuleusement les effets 4'ombre et de lumière prévus par le compositeur, s'effaçant au besoin pour laisser plus en relief les parties saillantes. Le. baryton ne brillait pas aux dépens du ténor, ni le ténor au préjudice de la prima dona ; et l'effet général était délicieux.

Un soir, ne donnait-on pas les Huguenots? je me complaisais à suivre , dans leurs développements les desseins de l'orchestre; c'est un travail analytique et sentimental à la fois, fécond en jouissances, que d'étudier note à note, de distiller pour ainsi dire une pçirlition connue. C'est ainsi qu'après avoir parcouru à cheval une vaste forêt, on aime à y venir rêver, en pénétrant dans les halliers, dans les clairières désertes, à compter les buissons et à cueillir au fond des ravins quelque fleur ignorée.

J'avais pris place au premier rang de l'orchestre,

et je pouvais m'accouder à la balustrade qui le se* pare de celui des musiciens, à ce point que, si la contre-basse, vivement attaquée sur sa corde d'acier, imprimait à la cloison des vibrations sonores, ^elles se continuaient dans mon bras et me causaient des tressaillements nerveux.

A ina gauche, mais au loin, hurlait la fanfare des cuivres, et devant moi se groupaient les seconds violons, parmi lesquels je distinguai tout d'abord un jeune homme dont l'air heureux m'étonna.

Rien n'est plus triste que le métier de second violon : les joies de la mélodie, réservées à la partie de primo, lui sont sévèrement interdites. Seulement, comme par pitié, on lui laisse ronger de' temps à autre quelque chant imité à la tierce inférieure; puis ce sont des arpèges, des quintes . en double corde , des contre-temps, des trémolo ; la corde est pincée, raclée, ratissée, battue comme un tambour; mais la mélodie, la tille céleste, se dérobe à ce fracas et va . voltiger capricieusement dans les roseaux du hautbdis, et toucher de son aile l'anche aplatie des clarinettes. Le second violon, condamné aux doublures et aux remplissages d'harmonie, devient morose, frondeur, persifleur et méchant. C'est toujours un second violon qui dépose sur les parties d'orchestre des croquis anonymes et des charges signées au gros sel. S'il n'est pas exactement surveillé, le second violon,

pareil à .ces malheureux qui se grisent à roccasion pour se venger d'une sobriété forcée, soulage l'indigence de la partition en l'enrichissant de cantilènes improvisées, extrêmement désobligeantes pour les oreilles bien faites. J'ai connu un second violon qui accompagnait un ,air de V Ambassadrice d*Auber sur l'air : « Tai du bon tabac, » mais celui-Jà était un méchant homme.

Le second violon du théâtre deW.,.. me fit l'effet d'une exception curieuse.

C'était un beau jeune homme, dont la figure, d'un ovale parfait, s'encadrait de cheveux blonds,* très-soyeux et très-soignés. Ses grands yeux bleus, .<rôveurs et tendres, exprimaient un bonheur contenu qui ne s'expliquait pas musicalement, car son archet arpentait les quatre cordes avec un sansfaçon marqué. Je ne veux pas dire qu'il manquât d'exactitude et qu'il ne rendît pas scrupuleusement sa partie; mais certainement il la savait par cœur; car il n'y jetait de temps à autre qu'un regard négligent. Ses yeux étaient ailleurs^ et son esprit suivait ses yeux.

Ab out d'un instant je crus avoir trouvé la cause de ce phénomène, mais cette cause était aussi obscure que le phénomène lui-même.

Le jeune musicien était assis à droite de la scène,

de sorte qu'il avait vis-à-vis de lui les avant-scènes

.de gauche. Il pouvait voir tout ce qui se passait

dans les loges situées de ce côté, et je m'aperçus bientôt qu'il ne se faisait pas faute de profiter de sa position. Après avoir terminé la direction parabolique de ce regard persévérant, j'arrivai à déterminer le point particulier qui l'attirait, et ce point était une femme.

Elle était toute jeune, toute rose, toute charmante, un peu trop parée peut-être, car les dia-^ mants de sa coiffure luttaient d'éclat avec la vivacité de sa prunelle et l'émail lumineux de ses dents. Elle paraissait porter au spectacle tout juste la même attention que le jeune musicien donnait à ses doubles cordes, et, le dirai-je? leurs yeux se rencontrèrent un instant, moins longtemps que ne dure le contact d'où jaillit l'étincelle électrique ; mais, si fugitive que fût leur impression mutuelle, je vis les joues de la jeune femme pâlir comme si tout son sang eût reflué vers le cœur, et le pâle visage de l'artiste s'animer d'une rougeur passagère.

'L'entr'acte venu, des .conversations s'établirent autour de moi, et si j'eusse été curieux, le hasard me servait à ravir. Deux jeunes gens, braquant leur lorgnon sur l'avant-scène, nommaient à haute, voix la comtesse Ulrique de Hanzig , alliée de trèsprès à la branche régnante de W....

Ce renseignement me servait à peu de chose ; il rendait plus inexplicable l'intelligence que j'avais

cru saisir entre la jeune femme et Thumble musicien.

Comme c'était absurde et que cela ne nie touchait en rien, je me mis à construire un roman dans ma tête sur cette donnée fugitive. J'imaginai, je ne sais, quelles amours secrètes de grande dame, et j'écoutai le récit des amours de Yalentine et de Raoul, en m'imaginant que M. Scribe avait décrit, sous des noms supposés, les aventures de la comtesse Ulrique et d'un second violon de l'orchestre de W....

Chaque fois qu'on baissait le rideau, le musicien, au lieu d'aller retrouver ses camarades au foyer des coulisses, se renversait sur sa chaise, croisait les mains sur sa poitrine, et s'abandonnait sans retenue à une contemplation extatique.

Cependant la comtesse Ulrique n'était pas seule dans sa loge; le vieillard qui l'accompagnait, étaitce son père ou son mari ? avait dû remarquer le manège singulier de l'instrumentiste aux cheveux blonds ; mais, bien qu'il en .parût courroucé, ne poussai-je pas l'illusion jusqu'à me flgurer un instant qu'il l'encourageait de son sourire ?

Il y avait là un problème; mais les plus beaux problèmes du monde perdent rapidement leur attrait lorsqu'il est démontré qu'on n'en a pas la clef. Aussi, quand une même détonation fusilla Valentine et Raoul, aux grands applaudisseipents d'un sectaire assis près de moi, lequel ne cessait d'appe*

1er Valentine une misérable papiste, et Raoul un vil renégat, j'avais h peu près oublié la comtesse Ulrique de Hanzig,

Mais le hasard (voilà trois fois que ce mot se retrouve sous mai plume sans que je puisse lui substi* tuer une autre expression) se plut à me montrer un nouveau nœud de l'intrigue que j'avais près* sentie sans pouvoir la démêler. Je descendais le grand escalier du théâtre, et laissais passer com-» plaisamment les petits bourgeois pressés de rentrer de bonne heure, et les jeunes beaux inquiets des figurantes qu'ils allaient guetter à la petite porte des acteurs; si bien que j'arrivai sur le péristyle juste au moment où la comtesse Ulrique posait son pied mignon sur le marchepied de la voiture. Le vieillard s'assit auprès d'elle, mais la portière ne se ferma pas, et la comtesse montra plusieurs fois sa jolie tête, qu'elle secoua avec impatience. Ils atten* daient quelqu'un.

A ce moment je me trouvai face à face avec le jeune musicien, qui arrivait rapidement, tenant sous le bras sa boite à violon. Jl s'élança dans la voiture, s'assit devant la comtesse, dont il serra les mains avec effusion ; puis il fit un signe, et la voiture roula sur le pavé.

Je retournai plusieurs fois encore à l'Opéra ; et bien que les scènes muettes dont j'avais été témoin se reproduisissent sans autre variation qu'un le-

doublement d'extase dans le regard de la comtesse et du musicien, je ne pénétrai point ce mystère.

Un soir je trouvai ma place habituelle occupée par un officier, autour de qui s'ébattaient bruyamment les dandys de W.... L'officier était d'un blond tendre^ et ce signe, joint à la configuration de son nez court et éloigné de la lèvre supérieure, faisait suffisamment connaître son origine hanovrienne. C'était un Allemand croisé d'Anglais, joli* garçon, doué de cet air de fatuité hautaine qui ne déplaît pas aux femmes, et qui exaspère les hommes comme un outrage direct.

Ces messieurs parlaient très-haut de chevaux, de modes et de femmes. Je compris , aux questions adressées par l'officier à ceux qui l'entouraient, qu'il était arrivé à W.... le jour même, après une longue garnison dans une des places fédérales. Je fis là , sans le vouloir, un cours complet de highlife appliqué à la ville de W...., et j'aurais pu, si je m'en fusse donné la peine, supputer au bout des doigts les bonnes fortunes de ces galants , tant ils prirent la précaution pour les révéler au plus grand nombre d'auditeurs possible.

Un peu après le lever du rideau , l'avant-scène des premières , vide jusqu'alors , s'ouvrit ; la comtesse Ulrique parut, suivie du vieillard placide qui seml lait habitué à vivre dans son ombre.

Un mouvement se fit dans la salle , tant la com-

tesse Ulriqûe était belle ce soir-là ; puis des regards furtifs cherchèrent le jeune second violon derrière le rempart de son pupitre; et je vis de malins sourires s*aiguiser à l'abri d'éventails com« plaisants.

L'officier parut plus frappé que tout autre de la beauté de la comtesse , il ajusta son binocle et dit d'une voix de tète extrêmement stridente :

< Dieu me damne ! c'est ma cousine Ulrique. Un peu de place, messieurs! je veux avoir l'honneur de lui baiser la main. »

Le blond guerrier sortit d'un air vainqueur , non sans écraser au passage un certain nombre de pieds, dont les possesseurs articulèrent en pure perte les plus vives réclamations.

Un instant après il surgit au fond de la loge, près dé la comtesse Ulrique étonnée, mais non émue. Il prit toutes ses poses les plus compromettantes , parla très- bas et de très-près , affecta de regarder sa cousine à la dérobée, bien qu'il n'eût sans doute aucune raison de ne pas la regarder comme tout le monde. Peines perdues! la comtesse ne voyait que son cher musicien ; un nuage d'inquiétude couvrit un instant son front naguère si pur. C'est qu'à ce moment-là l'officier venait de se pencher assez familièrement sur l'épaule de sa cousine ; sous le sourcil froncé du violoniste on devinait des flammes.

Un de mes amis, qui est chimiste, me disait un soir : « Je ne connais pas de congélateur pius puissant que le dédain d'une femme ; il y a telle situation où une femme frapperait du vin de Champagne rien qu'en le regardant. »

Je pus TériQer la justesse de cette appréciation bizarre par la contenance de roflîcîer, soumis à l'influence réfrigérante de la comtesse Orique; il perdit peu à peu Taisance de soii maintien; il froissa ses gants.

« Bien, pensai-je, il a l'onglée. »

Enfin il sortit en piétinant et secouant sa moustache comme durent le faire les dragons de Nansouty après qu'ils eurent été trempés dans la Bérésina.

« Stolberg a été mal reçu ! * dit un des dandys.

Cette observation , accueillie par un signe général d'acquiescement , demeura sans commentaire. On eût dit qu'une influence secrète brisait la verve d'ordinaire si abondante de cette jeunesse dorée. Aussi le retour de Stolberg s'opéra-t-il au milieu d*un silence qui me parut affecté.

Mais Stolberg , qui probablement n'était pas dans le secret , reprit le cours de ses confidences à pleine voix :

« Vous savez qu'elle est mariée , ma cousine ?

— Ah! fit quelqu'un sur un ton mi-parti de con* descendance et de raillerie^

— Elte m'a très-mal reçu. Qui me dira, messieurs , si c'est par indifférence ou par colère î »

Personne ne répondit, mais l'attention de ces messieurs se dirigea vers le jeune musicien qui froissait son archet sur les cordes comme un l^oux coupe le coup de son ennemi.

Cependant le silence était devenu si gênant, qu'une bonne âme crut devoir le rompre.

« Stolberg , dit-on , votre belle cousine vous a donc maltraité?

— Oui , cher Max , extraordinairement maltraité. Cela m'a semblé d'autant plus dur que c'était la première fois.

— Depuis son mariage?

— Eh ! puisque cet événement a eu lieu pendant mon absence 1 et je le puis dire, sans ma participation; l'y a-t-on forcée ? je le suppose, quoiqu'elle ne me l'ait pas dit. »

Le second violon introduisit à ce moment , dans la partition du Freyschùtz , des accords qui eussent fortement surpris feu Weber. Quelques-uns des amis de Stolberg étaient sur les épines , mais nul n'osa prévenir l'officier, de crainte que trop de zèle n'accélérât une catastrophe imminente.

D'ailleurs , M. de Stolberg paraissait sourdement irrité, et les éclats de sa gaieté factice ne pouvaient donner le change sur le véritable sentiment dont il était animé.

« Qui. de vous , messieurs , conuait le qpmte de Hanzig? » demanda-t-il négligemment.

Encore une fois les jeunes gens se regardèrent , quelques-uns sérieusement affligés , d'autre se réjouissaient tout bas d*un prochain scandale.

« Il n'est donc pas des nôtres? Je m*en doutais.... mais alors qui peut avoir conseillé à Ulrique un si sot mariage?»

Le jeune musicien se leva pâle comme un spectre.

oc Monsieur , dit-il à Stolberg d*une voix qui fut entendue dans toute la salle , je suis le comte de Hanzig. »

Un cri partit de Tavant-scène ; les spectateurs des premiers bancs se levèrent en tumulte, -et la représentation se trouva , de fait , interrompue. Si je n'entendis pas les paroles qui furent échangées entre M. de Hanzig et M. de Stolberg , du moins je devinai quel pouvait en être le sens. Dans un dolce qui succéda à ce tutti assourdissant, je compris que le comte de .Hanzig refusait l'assistance de deux ou trois jeunes gens qui s'offraient pour ses seconds.

« Non pas vous , messieurs, disait-il, qui n'avez rien fait pour empêcher l'insulte, et qui ne me considérez pas comme des vôtres , ce sont les expressions de M. de Stolberg , non pas vous , mais de pauvres musiciens comme moi , et le premier venu, s'il veut me tendre une main loyale.

• Monsieur le comte , lui dis-je en fendant le plus épais du groupe, je suis le premier venu. Voulez-vous me faire l'honneur de me prendre de moitié dans votre querelle ? »

Il me saisit la main, qu'il serra convulsivement.

« Votre nom ?» me dit-il.

Je lui donnai mon nom et mon adresse.

« A demain ! cria-t-il en s'élançant par là petite porte de l'orchestre. »

On venait d'emmener la comtesse Ulrique évanouie.

Il y a trois ans de cela ; et aujourd'hui encore je ne saurais définir la nature de l'entratnement subit qui me porta à prendre un rôle dans ce drame mystérieux. Était-ce sympathie pour ce blond et doux musicien , antipathie pour son adversaire, ou désir d'approfondir une aventure dont le mystère piquait ma curiosité? Ces trois causes peut-être! il est si peu d'impressions dont nous puissions nous rendre un compte exact!

J'habitais une chambre de voyageur dans la rue Dorothée. C'est là que le lendemain matin, à huit heures , je reçus le comte Albert de Hanzîg.

«Voici mon histoire, dit-il en s'asseyant, pardonnez-moi cette brusque confidence, les moments sont précieux. »

Je voulus l'interrompre, mais il m'arrêta du geste.

« J0 cooiprends votre délicatesse , mai» j'y réponds en vous faisant volontairement une confession que vous ne me demandez pas. Vous êtes généreusement intervenu dans une querelle qui n'était pas la vôtre. Avant d'aller plus loin , il faut que vous sachiez quel est l'homme à qui vous vous êtes offert. Vous ne pouvez pas savoir pourquoi vous avez vu le oomte de Hanzig, remplissant dans l'orchestre du théâtre de W.... le triste emploi de second vio- Ion à cent florins de gages. Or , il faut que vous le sachiez et je vais vous le dire.

< Je ne suis pas Allemand ^ je suis Polonais^ du grand-duché de Posen. La maison de Hanzig a marqué dans la grande guerre nationale de 1792 , de manière à inscrire en lettres de sang dans l'histoire son nom, déjà inscrit aii livre d'or de la noblesse polonaise. Mon père , engagé par ces traditions d'honneur et de patriotisme , ne put rester sourd au cri de sa conscience ; il prit les armes en 1831, et périt l'un des premiers sous les décombres fumantes de Varsovie. Il me laissait orphelin.

« J'avais neuf ans ; fuyant les massacreurs que mon âge même n'eût peut-être pas attendris , je courus droit devant moi, jusqu'à ce que je tombasse épuisé sur la neige qui couvrait les grandes plaines de la vieille Pologne.

« Un artiste illustre , qui émigrait après avoir vaillamment combattu , me recueillit et m'emmena;

Nous traversâmes une partie de l'Allemagne à pied ; le grand compositeur gagnait notre pain à tçus deux en jouant du violon sur les places publiques. Un refuge assuré l'attendait en France, mais il. ne pouvait songer à m'y conduire.

« D'anciens amis s'intéressèrent à moi pour l'amour de lui ; on me plaça comme pensionnaire au conservatoire de W...,oùje fis mes études musicales. Lorsque j'eus atteint l'âge de seize ans, je fus admis comme second violon à l'orchestre de l'Opéra. Les sages prévisions de mon protecteur n'avaient été que trop justifiées; j'appris que le chagrin et l'exil l'avaient tué. Ni le ciel hospitalier de la France, ni les hommages éclatants rendus à son génie ne purent le sauver. Sans lui, mon Dieu! peut- être aujourd'hui mendierais-je mon pain comme ts^nt de braves que le feu des Russes a épargaés.

« J'étais alors ce que je suis resté, monsieur, une nature candide et aimante; mes goûts nio-^ destes me permettaient d'envisager sans tristesse la paisible carrière ouverte devant moi. Je souriais à l'espoir d'obtenir un jour le bâton de chef de l'orchestre du théâtre grand-ducal ; mon ambition n'allait pas plus loin. Tout entier à mes devoirs, je n'ouvrais mon cœur à aucune des f^les passions de la première jeunesse, lorsqu*un jour, m'asseyant à mon pauvre pupitre, je levai les yeux pour la première fois sur la brillante réunion qui parait la salle de l'Opéra. Le grand-duc devait assister à l'exécution d'un ouvrage nouveau. Les premiers personnages du duché se pressaient dans les loges. Je

ne jetai qu'un coup d'œil distrait sur les brillantes parures des femmes, sur les cordons et les dorures qui couvraient les costumes officiels des hommes ; tout cela n'était que le souvenir déjà bien effacé d'un monde dont je me sentais séparé par une barrière plus difficile à franchir que celle des lois : je veux parler des préjugés évidents encore, qui pèsent sur certaines situations. L'archet du violoniste peut anoblir la main roturière qui sait en tirer des sons célestes ; il dégrade la main du comte palatin déchu.

« Mais en face de moi venait de s'asseoir, au premier rang de l'avant-scène , une toute jeune fille d'une beauté idéale et si pure que je ne l'avais point imaginée dans mes rêves. Je lui souris involontairement', comme dans une extase, et il me sembla qu'elle me souriait aussi. Un de mes camarades me nomma Mlle Ulrique de Schg^flfenbourg. C'était la fille d'un chambellan tiu grand-duc. Le sentiment de moa humilité me revint, et je me moquai intérieurement de ma simplicité de jeune homme. Je saisis mon violon avec une espèce, de fièvre et n'osai plus lever la tête.

« Cependant Ulrique revint plusieurs fois à l'Opéra. Toujours je crus voir ses yeux tournés vers moi avec une expression rêveuse de tendre sympathie. De mon côté, je me contraignis à ne pas céder à l'entraînement inexplicable qui me portait

294 CONTEâ A DORMIR DEBOUT.

vers elle : je me cachais, je me faisais petit derrière mon pupitre, j'avais peur de ses yeux.- Et pourtant, monsieur, ils sont si doux!

« Cela dura ainsi un mois, puis elle ne revint plus. Je sus que son père, chargé d'une mission en pays étranger, l'avait placée, pendant son absence, au couvent des chanoiiiesses de Meilen. Comment appris-je ces détails? Si vous avez aimé, vous ne me le demanderez. pas! quelles ruses employai-je, à quelles intrigues innocentes eus-je recours? je ne le sais plus aujourd'hui; maisj'eusse joué sous jambe le plus fin diplomate et même lô vénérable père d'Ulrique. Le souvenir de cette aimable fille ne me quittait plus. Hélas! ce souvenir était si incertain, si fragile! Je ne connaissais d'elle que sa beauté, que la candeur suave de ses regards. J'aurais donné dix ans de ma vie pour avoir entendu le soft de sa voix. Peu à peu son image même s'affaiblit, non dans ma pensée, mais dans ma mémoire, car deux ans s'écoulèrent.... deux ans!

« Puis le travail l'emporta sur toute autre préoccupation. Le violon, que j'avais traité jusqu'alors en simple gagne-pain, je crus y voir l'instrument de ma fortune. Je me livrai sans relâche à mes études musicales, et j'acquis assez de talent pour espérer une. distinction honorable.

« Le concours du conservatoire eut lieu : je me présentai dans la lice. Les solennités de te genre ne

soût pas sans éclat dans cette Allemagne si musicale. La foule était attentive et pressée; un succès devant cet auditoire d'élite devait être décisif. Mes concurrents se firent entendre tour à tour ; je fus appelé le dernier.

« Ah! monsieur, permettez -moi cette louange de moi-même; l'amour et Tabsence m'inspiraient sans doute, car je jouai Un thème du divin Haendel avec une chaleur si entraînante, une sensibilité si communicative, que je vis pleurer quelques-uns de mes juges. Moi aussi, je pleurais. Mais quelles larmes délicieuses! C'était ma jeunesse qui débordait comme un fleuve trop longtemps arrêté dans son cours !

« Il ne me restait plus à exécuter qu'une dernière variation qui devait compléter mon triomphe; une variation terrible, où des arpèges en double corde motiteqt avec une rapidité foudroyante du son grave, de la corde à vide jusqu'à l'extrémité de la plus ténue dé l'échelle des sons harmoniques. Il fallait un poignet de fer et des doigts de fée.... Ah! la maudite variation! Je la tenais. J'en étais sûr.

« Au moment où j'enlevais fièrement mon archet comme un bretteur dégaine soft épée, j*aperçus dans l'ombre des tribunes la radieuse figure d'Ulrîque. Elle riait et pleurait à la fois, la pauvre chère enfant! Toute mon assurance tomba, ma main s'amollissait, mes doigts s'entravaient; j'hé-

sitais; j'étais perdu. Le concert finit au milieu d*un désappointement général. J'étais à demi mort.

« Le premier prix fut donné i un autre. On me jeta par grâce un accessit. Tout cela ne me toucha guère. Je vis Ulrique pâlir et se pâmer. J'étais aimé d' Ulrique.

< Gela valait bien un premier prix.

« Après cette joie que rien ne peut décrire, j'eus à lutter contre un cruel désespoir. Je me reprochais ma faiblesse^ et de m'étre montré si peu digne d'elle qui était digne d'un roi. Et puis, n'était-ce pas au fond un grand malheur, une infortune double que cet amour partagé et sans issue possible? Qu*allais-je devenir?

« Au plus fort de mon chagrin, le directeur du conservatoire me Gt venir.

« — Albert, me dit-il, vous trouverez en bas une voiture qui va vous conduire au palais du grandduc.

a Mon étonnement fut extrême, mais j'exécutai cet ordre sans même me donner la peine de réfléchir. La voiture m'entraîna rapidement.

« Un majordome m'attendait sur le seuil du palais et m'invita à le suivre.

«Que devins-je, grand Dieu! quand je me vis devant le comte de SchafTenbourg, devant le père d'Ulrique?

M — Vous êtes le comte Albert de Hanzig? me dit-il d'un ton froid.

a Sur ma réponse affirmative , M. de Schaffenbourg ajouta gravement :

« Je vous ai mandé pour donner des leçons de musique a Mlle Ulrique de Schaffenbourg, ma fille.

« Je ne trouvai pas un seul mot^ ma langue s'embarrassa, ma tête roula dans un vertige, et je me sentis m'affaisser sur moi-même.' Le comte me reçut dans ses bras.

« — Vous l'aimez! me dit-il.

« Et il souriait, l'excellent homme....

c Je me mis à ses genoux et je croisai les mains....

« Croyez-vous, monsieur, que j'aie pu l'écouter sans devenir fou de joie et de surprise, quand il ajouta :

Œ — Le fils de mon vieil ami, le comté palatin Louis de Hanzig, peut épouser sans mésalliance la fille du comte de Schaffenbourg! »

« Ce furent là ses propres paroles, et les angoisses de la mort ne me les feraient pas oublier,... »

Les sanglots interrompirent le récit du comte de Hanzig.

a Pleurez, lui dis-je, cela fait tant de bien. Oh ! les belles larmes ! que n'en peut-on verser toujours! Souvenirs d'amour, de misère et de jeunesse, malheur k qui ne vous garde pas soigneusement comme le plus précieux joyau du cœur !

— Ulrîque devint ma femme, reprit le comte avec un accent plus profond; tout ce que l'amour le plus absolu contient de trésors souhaitables, je l'ai eu. Que vous dirai-je, monsieur, j'avais tout espéré; Ulrique m*a plus donné encore.... Et cependant... >

Le comte de Hanzig fit une longue pause et reprit en s'assombrîssant de plus en plus.

<t Nos journées étaient de longues fêtes, variées par une recherche naïve du bonheur; Nous avions tant de choses à nous dire ! Nous ne savions rien l'un de l'autre, si ce n'est que nous nous aimions. Je lui racontais mon enfance désolée, elle me disait sa jeunesse heureuse; à mes récits d'obscurs et pénibles travaux, elle répliquait par le détail de ses conspirations contre son père et des jolis détours qu'elle avait pris pour l'amener à consentir à cette union presque inouïe; n'avait.-elle pas voulu que le comte de SchafTenboUrg vint me demander en mariage? Et je me voyais rougissant comme une vierge, et je riais de ce rire si franc qu'on ne retrouve pas deux fois dans le cours de la vie. Notre amour avait fait un peu de scandale dans W..., mais comme le grand-duc avait approuvé, avec la bonhomie qu'on lui connaît, la conduite de son chambellan, personne ne se permit de blâmer tout ce qu'avait loué le maître.

On s'accoutuma bientôt à nous voir en public;

heureux de notre affection et de Tétonnement des désœuvrés; enfin l'histoire devint ancienne, et je crois qu'on l'oublia. Mais nous n'avions rien oublié, nous.... Ma femme voulut aller en pèlerinage à l'Opéra, premier berceau de nos amours.... Nous étions dans cette même loge où Vous avez pu voir Ulrique hier au soir. Je la trouvai rêveuse ; elle re-. gardait avec un sentiment presque pieux ce petit pupitre de bois noir où elle iavait vu son Albert pour la première fois, et une larme glissa sur sa joue. Nous revînmes tous les soirs d'Opéra. Je me trouvai d'abord un peu gêné par l'attention de mes ancien^ camarades de l'orchestre ; mais je finis par n'y plus prendre garde. Ulrique avait toujours les yeux sur mon ancienne place , et semblait caresser Une image adorée.... la mienne.... »

Ici le comte eut un sourire.

« Ce qui devait un peu gêner Tillusion, continua-^ t-il, c'est que mon successeur était un petit vieillard chauve, dont le nez, extrêmement saillant et coloré, soutenait d'immenses lunettes d'or. J'en fis la remarque à Ulrique, qui parut ne pas m'entendre. Sa rêverie, plus profonde que jamais, m'inquiéta sérieusement. Un nuage glissa sur mon eiel bleu» Je la pressai d'interrogations tendres.

« —Oh! cher, s'écria-t-elle tout d'un coup, comme au sortir d'un rêve ; que m'importe le monde, à moi ! S'il fallait un miracle, je le demanderais au

ciel, pour revoir à cette même place, dans ce petit coin de l'orchestre, mon Albert bien-aimé!...

< A mon tour, monsieur, je gardai le silence ; mais le lendemain, le vieillard aux lunettes d*or se retirait avec une petite pension, et je rentrai comme second violon dans Torchestre de l'Opéra. 0 tristesses du cœur ! Ulrique est un ange, mais je suis moins parfait : grande dame ou grisette, je l'aurais adorée, et moi j'ai besoin d'un méchant stradivarius pour être complètement aimé!... Oui, monsieur, à toute heure elle est ma femme, devant Dieu et devant sa conscience, mais en réalité, je ne suis son amant, son bien, sa vie, que de huit heures à onze, les soirs d'Opéra.... »

J'ai reproduit scrupuleusement le récit du comte de Hanzig; qu'il offre des invraisemblances, je ne le conteste pas, à condition qu'on ne doutera ni de mon exactitude ni de ma sincérité. Voyant cet aimable jeune homme plongé dans une mélancolie amère, j'essayai de l'en tirer en le rappelant aux choses immédiates,

« M. de Stolberg, lui dis-je....

— Je ne vous ai pas parlé de lui, parce qu'il n'a passé que comme une ombre dans ma vie ; je pense qu'il devait épouser Ulrique par arrangements de famille, et que ce mariage imprévu a rompu ses projets d'avenir. . .

"^ Croyez-vous à l'opportunité d'une rencontre ?

— C'est à vous, monsieur, qui voulez bien me seconder, de répondre à cette question....

— Il n'y a pas eu d'outrage irréparable....

— Eh! monsieur, dit le comte d'un ton fougueux, laissons de côté les discussions banales.... vous êtes un honnête homme, et suivant les maximes de l'honnêteté accoutumée, vous faites un effort pour éviter l'effusion du sang.... c'est bien.... mais parlons sérieusement.... du. fond du cœur. Vous savez que je dois me battre, parce que le monde ne comprend rien au jeu des passions, et que si le comte Albert de Hanzig joue du violon pour les habitués de l'Opéra de W..., le monde peut croire ou veut croire que c'est bassesse d'âme et déchéance de race. Or, quand j'aurai versé mon sang dans une rencontre ou quand j 'aurai tué le lieutenant Stolberg,

on n'osera plus reprocher son archet à celui qui se sera servi vaillamment de son épée. »

J'avais senti tout cela avant que le comte l'eût dit, et je ne répliquai que par un signe d'adhésion. Nous convînmes de prendre pour deuxième témoin un soldat de la garde ducale.

Dans l'après-midi je reçus les témoins de M. de Stolberg ; le combat fut fixé au lendemain matin ; l'arme convenue fut l'épée.

- Je ne connais pas d'homme qui ait assisté de sangfroid à un duel. Les combattants ont leur honneur à garder et leur vie à défendre ; de là une double

ej^Uation morale qui les soutiendrait à défaut de courage. La tâche des témoins est douloureuse sans compensation ; et si vous voyez passer six hommes dans une clairière propice aux combats singuliers, regardez-les au visage : il y en a deux calmes et quatre bouleversas; les deux hommes calmes, ce sont ceux qui sont prêts à mourir.

Nous choisîmes un champ où Tombre et le soleil se trouvaient à peu près également partagés. Un fossé où bruissait un filet d*eau en marquait les limites. Le comte de {lanzig était ferme et grave; M. de Stolberg n'avait rien perdu de sa hauteur insouciante. Néanmoins il salua avec courtoisie. Les épées essayées et les conditions acceptées (les quatre témoins s*étant promis d'arrêter l'affaire au premier sang), les adversaires mirent habit bas...« *

Il se fit un silence tel, que j'entendis distinctement le bourdonnement des insectes dans les herbes, et cette rumeur presque insaisissable qui naît du silence même. Mais tout à coup, à travers les branches serrées d'un bouquet d'arbres situé à l'extrémité du champ, nous vtmes étinceler des baïonnettes, et un officier supérieur arriva droit à nous ; c'était un aide de camp du grand-duc assisté d'un piquet de chasseurs.

«Au nom de Son Altesse Royale, dit l'aide de camp, je vous ordonne de me suivre.

— Conrad, dit le lieutenant de Stolberg en se

tournant vers l'un de ses témoins, voilà le moment d'appeler les ménétriers. Il me semblé que la situation devient gaie..., »

Le comte de Hanzig trembla de tout son corps; son visage, déjà si pâle^ devint vert comme l'herbe qu'il foulait.

« J'exécute un ordre formel, dit l'aide de camp. Son Altesse ne souffrira pas que les lois sur le duel soient violées dans ses États.

— Conrad, reprit Stolberg, étes^vous musicien ? » Ce témoin détourna la tête.

Mais le froid spadassin reprit sa raillerie amère :

« Eh bien ! Conrad, moi qui me pique de ne point

l'être, j'estinje qu'un duo de violons, si brillant qu'il

soit, est plus facile à exécuter qu'un duo d'armes

blanches.... fûf-^il au premier sang....

— Le grand-duc me déshonore, monsieur! dit le comte de Hanzig. >

Et quelque chose de strident résonna dans sa voix, comme si son âme se fut brisée dans ses simples paroles.

Il rendit son épée.

L'aide de camp prit celle de M. de Stolberg. Je me disposai à donner à mon ami d'un jour les consolations que méritait bien une si cruelle destinée ; mais l'aide de camp me retint.

oc Monsieur, me dit-il, non sans beaucoup de précautions oratoires, le grand-duc désire que vous ne

prolongiez pas votre séjour dans ses États , vous aurez tout le temps de faire les apprêts de votre départ. Il est bien entendu que vingt-quatre heures vous suffisent, n'est-ce pas?

J'échangeai un regard avec le comte de Hanzig, le dernier ; -— et j'obéis aux ordres du grand duc.

Il y a quelques mois, un de mes amis eut occasion de se lier à Coiistantinople avec nombre d'officiers hongrois, polonais et slaves, qui ont servi sous les ordres de Georgey, pendant la lutte entreprise parles Madgyars contre la maison d'Autriche.

Dans leurs longs entreliens, les réfugiés se plaisaient à raconter les épisodes romanesques ou terribles de cette guerre acharnée. Mon ami m'en a transmis plusieurs que je raconterai quelque jour.

Un détail tout particulier éveilla surtout mon attention. On avait remarqué dans un corps de volontaires placé sous les ordres de Bem deux trèsjeunes gens, doués d'une égale beauté et d'une intrépidité merveilleuse ; le plus grand et le plus fort de ces deux compagnons intimes n'était pas seulement un bon soldat, c'était surtout un grand artiste, qui abrégea plus d'une fois les longs récits du bivac en jouant des airs polonais sur un violon qui ne le quittait pas; l'autre était si blond et si délicat, qu'on l'eût pris pour une femme.

Ces jeunes gens furent tués dans une surprise de nuit, et on les trouva l'un près de l'autre étroitement embrassés. A côté d'eux gisait un violon brisé, des pistolets récemment déchargés, et un fragment roulé d'une lettre qui, selon toutes les apparences, avait servi pour une dernière cartouche ; sur un de ces fragments, d'ailleurs à peu près illisibles, on crut distinguer un nom : comte Albert de Hanzig.

Mais ces indices ne parurent pas suffisants pour établir Tidentité du jeune homme ou de sa compagne ; et ils reposent sous l'herbe, sans autre monument funèbre qu'un tertre à peine visible, que chaque printemps couronne de violettes et de marguerites.

Page 1