‹ Contes à dormir deboutChapitre 3 sur 5 · EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

EN AFRIQUE

Un mercredi soir, sept ou huit personnes se trouvaient réunies dans le salon d'Emile de Nanteuil. C'étaient le baron de La Ménerie, son camarade de collège, Jules Champrivier, alors maître des requêtes et membre de la commission des théâtres royaux; M. Maupin, de l'Académie française, M. Tony, critique d'art; puis encore le colonel Vergamier, du l** régiment de spahis, et son ami le chirurgien-major Bani», l'une des notabilités médicales de l'armée d'Afrique ; enfin, le général comte de Léars.

Depuis son mariage atec la belle Delphine de Mirecourt, M. de Nanteuil était exposé à recevoir unecompagnie infiniment plus grave que son ancien

entourage de poêles et d'artistes. L'arrivée à Paris du colonel Vergamier, l'oncle maternel de Mme de Nanteuil, amenait momentanément dans le salon d'Emile cette profusion inaccoutumée d'épaulettes et de croix.

La conversation roula tout naturellement sur la colonie d'Alger, théâtre de la gloire et de l'avancement rapide de Vergamier, qui, simple sous-lieutenant en 1830, était porté sur la liste des promotions pour le grade de maréchal de camp.

L'académicien Maupin saisit cette occasion de rappeler un à-propos-vaudeville de sa composition, joué aux Nouveautés vers le commencement de juillet 1830, et interrompu au fort de son succès par la révolution des Trois-Jours.

c La dernière expédition contre les tribus de l'Est a failli vous coûter la vie, colonel, dit le baron de La Ménerie. La France tout entière s'en fût émue....

— Ah .1 s'écria vivement le colonel, sans le dévouement d'un brave soldat, nommé Jérôme Brédif, j'étais perdu !

— Contez-nous cela, colonel!

— Trè^-volontiers. »

Un coup de sonnette retentit à travers Tantichambre et la salle à manger. Emile alla à la rencontre de l'arrivant.

« Ah! te voilà, Valentinî

— Tu as du monde ? dit le peintre.

— Quelques personnes, Champrivier etMaupin... .

— Ça manque de gaieté.

— Entre donc. J*ai là un colonel de spahis qui raconte ses campagnes d'Afrique.

— Tiens ! j'ai subi toute la journée un modèle qui arrive de.Tlemcen. Il a profité deçà pour me conter des torrents de blagues. Voyons ton colonel. «

Yalentin Raynal suivit Emile au salon. De Nanteuil présenta son ami au colonel d'abord, puis au major, puis enfin à Tony.

« Ah! ah I dit l'artiste d'un air grave, M. Tony, professeur de perspective à l'École royale des Beaux- Arts !

— Monsieur, répondit Tony en rougissant, je ne le suis pas encore, mais je devrais l'être.

— Enfin, monsieur, dit Maupin d'un air agréable, vous avez la perspective de la professer un jour. »

Le colonel s'adossa contre la cheminée en narrateur qui veut dominer son auditoire du regard et du geste.

« Nous vous écoutons, colonel, dit Emile.

— M'y voici. Nous allions châtier les tribus insoumises dans les montagnes . de l'ouest. Le corps expéditionnaire était composé de spahis et de zouaves réunis sous mon commandement et d'environ quatre cents hommes de ligne. La chaleur était accablante. Nous marchions depuis dix-huit heures

sans avoir trouvé une goutte d'eau. Nos chevaux haletants saignaient par les narines. Quelques-uns s'étaient abattus et n'avaient pu se relever. La tristesse nous gagnait

Tout à coup mon cheval, une magnifique béte appelée Rodolphin, se cabre, ouvre les naseaux, hennit et se précipite sur la droite, à travers de grands rochers glissants. La fine béte avait flairé une source. C'était un filet d'eau qui tombait presque perpendiculairement dans un bassin naturel creusé au vif de la roche granitique. Je lui rendis la bride et lui permis de boire tout à son aise. Gomme j'avais laissé ma troupe à vingt*cinq pas tout au plus et que je n'étais séparé d'elle que par un demi" cercle de broussailles légères, je ne craignais aucune surprise. Je me préparais à descendre pour boire dans le creux de ma main, lorsque j'entends le froissement de branches et de feuilles qui s'écartent, et je vois apparaître une tête d'Arabe, puis deux, puis trois, puis quatre. J'étais cerné. Si je forçais Rodolphin à reculer d'un pas, il roulait avec moi dans le précipice béant formé par l'escarpement des rochers.

Ce fut un grand bonheur pour moi. Je ne risquais pas d'être frappé par derrière.

J'engageai la lutte corps à corps et le sabre à la main; j'avais tout intérêt à les attaquer d'assez près pour paralyser le tir de leurs longs fusils rayéSi

D'un coup de pointe , j'abattis un des assaillants qui, en se débattant , dégringola dans le ravin. Je profitai de la stupeur que ce premier succès fit nattre chez mes ennemis , et je blessai un Arabe d'une cinquantaine d'années, qui courut en hur-» lant à la fontaine^ dans laquelle il trempa son bras droit déchiré.

rétais serré de près ; je n'avais plus que deux adversaires, mais armés jusqu'aux dents et animés d'un féroce désir de vengeance. Ils se placèrent de chaque côté de Rodolphin et le saisirent par la bride; ils étaient maîtres de moi. Ils évitaient de tirer un seul coup de feu^ de peur d'attirer tout le détachement; je vis une crosse de fusil s'élever et s'abattre lourdement. Je me couchai sur le cou de Rodolphin , qui s'enleva et se mit à galoper au hasard. Les deux Arabes avaient été contraints de l&cher prise. Ils me couchèrent en joue.

C'est à ce moment qu'un secours inattendu se .présenta.

Un soldat égaré dans les broussailles, était accouru au bruit sourd de la lutte. Il mesura d'un coup d'œil le péril que je courais; il jeta son fusil ^ et sans autres armes que ses poignets vigoureux , s'élança sur un des ennemis, sauta sur son dos avec l'agilité d'un tigre, releva le canon de l'arme au moment où le coup partait, doua sur ses genoux

TArabe terrifié, et .d'un vigoureux coup de pied dans les reins Tenvoya rejoindre son camarade au fond du précipice.

Le quatrième ennemi avait disparu comme par enchantement à travers les crevasses de ce mur de granit. Un coup de feu tiré de bas en haut partit entre les jambes de Rodolphin , et vint briser la cuisse du pauvre diable qui m*avait tiré des griffes de ces coquins. Je le chargeai sur mon cheval et le confiai au major Banis.

— Et qu'est-il devenu ? » s'écria Valentin. Tout le monde était ému , excepté M. Tony , qui

regarda l'heure, d'abord à la pendule, puis à sa montre.

c Nous ne pouvions guère nous embarrasser de blessés dès le commencement d'une expédition, dit le major. Ce malheureux subit l'amputation avec un grand courage; mais nous fûmes obligés de le laisser au premier poste français.

— Et après ? dit Nanteuil.

— Eh bien ! reprit le major avec une modestie^ aussi réelle que s'il se fût agi de lui , le colonel lui a fait une pension de cent francs par mois, qu*il lui fait tenir régulièrement à Tlemcen, où cet homme a fixé sa résidence.

— Pourquoi reste-t-il en Afrique î demanda Maupin.

— Mais fiu fait , colonel, dit Ferdinand de La Mé-

nerie, n'auriez-vous pas pu lui procurer un petit emploi dans l'administration militaire ou le faire entrer aux Invalides?

— Malheureusement c'était bien difficile ! répliqua le colonel avec un peu d'embarras. Sans doute je dois une reconnaissance éternelle à Thomme qui m'a sauvé; c'est un brave militaire, c'est tout ce que vous voudrez; mais.... c'était un zéphyr.

— Tiens ! qu'est-ce que c'est que ça, un zéphyr? demanda M. Maupin.

— C'est assez difficile à expliquer, dit le colonel Vergamîer. Le zéphyr n'appartient pas à un corps spécial comme le spahis, comme le zouave : ne vous y trompez pas. Le zéphyr est un des types les plus singuliers qu'ait produits l'occupation de l'Algérie par les armées de la France. A la bravoure d'intrépides soldats comme Escoffier, comme Blandan, comme Lelièvre, des héros ! à l'intrépidité gasconne de ce d'Artagnan , dont j'ai lu dans un cabinet de lecture, à Gherchell, l'histoire en huit volumes, joignez l'inépuisable ruse de Mascarille, de Scapin et de Quinola, ces illustres filous^ et vous aurez h peine une idée du fantasque personnage que l'on appelle zéphyr.

— Mais er:fin, dit Champrivier, quel est son rang dans l'armée ?

—7 Hiérarchiquement, le zéphyr appartient aux

bagnes de terre , c*e8t-à-4ire aux compagnies de discipline.

— Il doit y avoir là bien des Parisiens ! inter» rompit Valentin.

— Us le sont tous. Ce sont des gens qui ne se ré^ signent jamais à la vie austère et monotone de fusi* liers du centre. C'est là qu'ils finissent, s'ils ne sont devenus officiers dès leur première campagne. Un jour que 9 fatigués, inquiets et sans vivres, nous nous tenions cois sous les murs de Philippeville , en attendant une colonne retardataire , le général Galbois examinait avec une lunette ce qui se passait datis la plaine. Il voit deux Arabes la traverser au trot de leur cheval,

« Colonel, me dit-il, il me faut un homme de cœur et de bonne volonté. Il s'agit de rendre un important service , mais il y a risque d'une vie d'homme. »

Un zéphyr se présente.

« Écoute, lui dit le général, tu vois ces deux hommes là-bas 1 Ce sont des Arabes. Sont-ils seuls, je n'en sais rien. Coursaprès! Tâche de savoir.... Peut-être te casseront-ils la tète. Peut"ètre ontils deux ou trois cents hommes cachés dans les ravins et les broussailles. C'est ton affaire, tâche de ne pas te faire tuer, et rapporte-moi des renseignements.

— Ça suffit, général ! »

Le zéphyr emprunte un cheval et pique des deux

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avec autant d'assurance que le plus hardi 'cavalier. Nous le voyons courir comme le vent sur les traces des deux Arabes , puis il disparait dans l'éloignément. M. de Galbois, seul, pouvait le distinguer à l'aide de sa lunette. Tout à coup, la figure du général se contracte, il fronce le sourcil; il frémit, frappe la terre du pied, replie sa lorgnette, et re* gagne le quartier en gardant le silence le plya obstiné; il paraît absorbé dans une pensée douloureuse.

Au moment où il traversait la cour de sa maison le zéphyr reparaît à bride abattue, pâle, défait, sanglant.

« Mon général , dit-il, voilà les renseignements demandés ! »

Il avait à l'arçon de sa selle les tétesdes deux Arabes.

. — Quel diplomate 1 s'écria Valentin.

— Voilà comme ils sont tous, reprit le colonel. Toujours placés aux avant-postes, partout enfin où le danger est pressant, ces enfants perdus comprennent qu'ils importent au salut de l'Empire. Je ne connais pas de gens plus intrépides à l'attaque, plus résignés dans les revers. D'ailleurs, le zéphyr ne se refuse rien; il mange beaucoup, boit sec, et ne daigne plus compter ses bonnes fortunes. Bien pénétrés qu'ils sont de la splendeur de leur mérite, ils traitent TÉtat de pair à compagnon, et ils se

permettent envers lui certaines privautés généralement blâmées par les conseils de guerre.

— Mon oncle, dit Emile en souriant, vous faites des mots de vaudeville.

— Pas du tout ! reprit le colonel, sans remarquer la grimace de Tacadémicien Maupin. Le conseil de guerre les blâme, et voilà tout. Je pourrais citer des zéphyrs qui passaient de deux jours l'un devant le conseil, et qui se faisaient acquitter à coup sûr par la noblesse de leur attitude, l'ampleur de leur geste tragique et Téloquence fleurie dont ils ornaient leurs speeches. Le zéphyr ne garde jamais plus de vingtquatre heures son pantalon d*uniforme. Il le vend à uA brocanteur, et le remplace par un sac à farine éventré de part en part et dont les plaies sont recousues de manière à figurer deux jambes. A la première déchirure que subit ce vêtement économique, le zéphyr y apporte un supplément de drap rouge qui tranche avec grâce sur la trame grise de la toile et qui compense Tirrégularité de la coupe parla variété des couleurs.... Ils possèdent mille moyens très-spirituels pour remédier à rinsuffisance de la solde. Ils font chanter le sous-intendant militaire; ils empruntent de Targent à Tofficier payeur ; à Blidah, ils ont vendu la salle de police pour trente francs k un Arabe qui passait. Ils tromperaient un juif algérien !

— A propos de juif algérien, dit le major Banis,

voici un échantillon extrêmement curieux des mœurs de nos zéphyrs. C'était à Mascarah, pendant les premières heures de l'occupation française. Deux zéphyrs, en cherchant fortune par la ville, pénétrèrent dans une petite maison qu'un zouave , jadis établi dans ce pays , leur désigna comme appartenant à un riche israélite , qui s'appelait Nathan Ismaël. Nos pillards trouvèrent le juif blotti dans l'angle le plus obscur d'une salle basse, et marmottant ses prières d'une voix tremblante. Il croyait sa dernière heure venue. C'était un homme d'une taille élevée, bien que sa tête énorme se courbât toujours en avant. Ses yeux gris et perçants brillaient sous d'épais sourcils noirs ; et sa barbe ne cachait pas tellement sa bouche qu'on n'en remarquât la dimension singulière et la forte courbure, signe de juiverie et de rapacité. Les zéphyrs garrottèrent étroitement Ismaël, et se mirent en quête du butin. Ils passèrent une heure en recherches inutiles. Rien dans la cave, rien dans les armoires, rien dans la paillasse. C'était désespérant.

— Le trésor est caché ! dit l'un.

— C'est mon avis , reprit l'autre. Mais où est-il ?

— Parbleu ! j'ai une idée. »

« Ils se consultèrent un instant, puis d'un commun accord portèrent le juif sur son lit. Le plus robuste prit son fusil par l'extrémité du canon.

— Eh bien ! s'écria M . de Léars , qui pressentant

170 CONTES A EKMIMIR DEBOUT.

quelque meurtre honteux, ne fut pas maître de son inquiétude.

— Rassurez-vous, général, reprit le major en s*inclinant avec courtoisie ; ces deux hommes n'allérent pas jusqu'à l'assassinat ; ils n'y songeaient même point. Le plus robuste, dis*je, prit son fusil par le canon, et fit tout le tour de la chambre en sondant la muraille à coups de crosse.

Pendant ce temps, son camarade tenait une main sur le cœur d'ismaêl , et interrogeait ses moindres battements.

Il se fit pendant quelques secondes un silence de mort. L'œil du juif, tout injecté de sang, suivait la crosse fatale.

« C'est ici. Son cœur bat plus vite ! » cria le zéphyr.

Us enfoncèrent le panneau. Il y avait là trois cent mille francs.

M. Tony était tout pâle.

« Une idée digne de Shylock ! dit M. de Nanteuil.

— Belle scène de drame! dit Ghamprivier, qui se souvenait d'avoir été directeur de théâtre.

— Et le combat du colonel contre quatre bédouins?

— Oh! dit M. Vergamier en souriant sous sa belle moustache , ceci est du ressort du cirque tout bonnement. Hé bien! vous ne devineriez jamais comment j'avais connu l'homme qui m'a sauvé.

— Il n'est qu'onze heures, colonel; dites, je vous

en prie ; vous êtes comme la sultane Sch(^hérazade, qu'on voudrait entendre encore pendant la mille et deuxième nuit.

— Toujours flatteur , mon beau neveu,

— Colonel , ne vous faites pas prier , dit Valentin. Entre artistes ! »

Le colonel s'inclina en souriant.

Dix heures sonnèrent ^ et M. Tony recula sa chaise comme s'il se disposait à se lever.

c Vous partez déjà , monsieur Tony 1 demanda de Nanteuil.

— Oui , oui ! les rues ne sont pas sûres ; et nous sommes en hiver.

— Vous craignez le verglas? dit Valentin d'un air niais,

— Non , monsieur ! répliqua Tony d'un air sombre. Je crains la vengeance des peintres,...

— Oh! oh ! à vous entendre, les peintres doivent donc tous périr sur l'échafaud ?

— Oui , monsieur; ceux du moins que j'ai critiqués dans la Revue fashUmahle des Lettres et des Arts. Tel que vous me voyez , monsieur , M. Ingres a voulu me faire assassiner dans le Berry.

— Vous m'étonnez 1 M, Ingres ! Qui l'aurait cru ! ^ J^'biver dernier ils m'ont laissé pour mort sur

la place Breda.

— La place Breda ! dit Valentin en riant ; ça n'est pas dans le Berry.

— Qu'importe , monsieur I ceci prouve qu'ils ont des sicaires à Paris et daus les provinces. Oh ! ils ont le bras long !

— Où demeurez-vous ? reprit le peintre.

— A Montmartre.

— Diable ! monsieur , je conçois vos inquiétudes, rien ne serait plus facile que de vous jeter au fond d'une carrière.

— Et vous y termineriez la vôtre ! » dit Maupin. Ce mot académique n'eut pas le moindre succès. M. Tony très-alarmé , n'osait plus bouger.

Le colonel reprit la parole.

« Lorsque nous campions près de la Tafna , en 1836, n'étant encore que chef d'escadron aux spahis, j'avais à mon service un sapeur nommé Robergeot. C'était un digne et honnête garçon, franc comme l'or, plus fidèle qu'un chien , un peu simple d'esprit et très-fier de sa barbe rousse. Les préliminaires de la paix nous faisaient l'existence tranquille. Les convois de vivres arrivaient régulièrement. Pour ma part , je ne manquais de rien , et M. le maréchal duc d'Isly, alors le lieutenant général Bugeaud , m'avait gracieusement offert un panier de vin de Champagne et une caisse de pâté de foie gras. On avait un peu parlé de cette marque d'amitié toute particulière et je craignais les maraudeurs.

— Arabes?

— Non ; parisiens. Un matin , en sortant de ma

tente , je donnai Tordre à Robergeot de ne pas s'éloigner et d'exercer sur les alentours la plus stricte surveillance ; j'avais aperçu des zéphyrs à riiorizon.

— Compris ! me dit Robergeot. Je ne bouge pas , et les zéphyrs seront malins s'ils entrent ici sans ma permission. »

£n effet , mon brave sapeur, fidèle à la consigne, amène mon cheval, le fidèle Rodolphin, l'attache solidement devant la porte de la tente et se met à le brosser consciencieusement en sifflant la vieille complainte picarde :

Cest la ville de Moscou ; On dit qu'elle est jolie 1 Elle est jolie , jolie assurément; Que les Français entrent dedans t

Il en était là de sa chanson, lorsque apparaît un zéphyr en tenue soignée , capote d'un gris irréprochable , relevée en tablier au-dessus des genoux , culotte de toile sans rapiéçage , chaussure luisante et képi sans accroc , les mains dans les poches , et une fleur d'oranger à la boutonnière , comme un symbole touchant de son innocence.

« Bonjour , sapeur.

— Bonjour , zéphyr , bonjour !

Que les Français entrent dedans !

Bonaparte a t'envoyé Son atelerie légèrel

— C'est joli , ce que vous chantez là , sapeur. ^ C'est une chanson de mon pays , zéphyr.

— Vous êtes Normand ?

— De la Picardie, pour vous servir.

— Fichtre ! beau pays , qui produit de belles femmes , n'est<<;e pas sapeur?

— Dam ! je ne sais pas moi.

— Faites donc pas votre sucré , comme si on ne connaissait pas vos farces !

— Qu'est-ce que vous appelez mes farces , dites^» donc zéphyr f

Bonaparte a t'envoyé....

— Ah ! laissez donc là votre chanson ; c'est monotone à la fin. Quand vous êtes seul , avec Mme Louison , j'espère que vous lui chantez autre chose » hein ! sapeur. »

Et là-dessus de gros rires* En fait de plaisanteries , le zéphyr n'est pas difficile.

« Je ne sais pas ce que vous voulez dire, » mur* mura Robergeot en devenant aussi rouge que sa l^arbe.

Le brave homme était fort amoureux de Mme Loui* son , cantinière au 22"^^ de ligne, mais il n'en convenait pas....

« Et puis , qu'est'K:e que vous me voulez, au fait ? ajouta-t-il avec une sorte de brutalité.

— Je vais vous dire, sapeur; je viens d'avoir une

querelle avec un ami ; on va se donner un petit coup de torchon , et je voudrais que vous me servissiez de second.

— Ah ! ben oui > par exemple ; le commandant serait content , si je laissais la tente toute seule !

— N'avez-vous pas peur qu'on l'emporte ?

— Oh! pour ça non ! C'est égal ! je ne bouge pas.

— Ah! vous avez tort , sapeur. On vous demande un service et tu refuses ? c'est du propre ! — Joli cheval! ah ! mâtin , la fiëre bête ! Ça vaut six mille francs comme un liard !

— Vous en mettriez encore bien dix pour l'avoir, dites donc zéphyr , si toutefois vous aviez des liaisons suivies avec les billets de mille , ce dont j'ignore ! Et peut-on savoir pourquoi vous vous battez?

— Écoutez, sapeur! j'étais de corvée à la cantine; je vois passer Réquel, vous savez bien Réquel, le petit maigre , noiraud !

— Fameux brigand ! . «

— Hein, qu'est-ce que c'est , sapeur ? Je l'appelle : hohé ! Réquel ! hohé ! viens boire un petit verre de dur. Qu'est-ce que vous croyez qu'il fait, Réquel?

— Il en boit deux ?

— Allons donc ! Il refuse. Donc , il me fait une insolence, et puisqu'il me fait une insolence, faut s'aligner , n'est-ce pas sapeur ? Allons ! venez boire quelque chose chez Mme Louison! Ça va-t-il! tôpe! en route!

— Doucement, doucement, zéphyr! quand on vous met de planton quelque part, vous y restez ou bien on vous fusille. Moi je suis de planton , et je reste.

. — Rien qu'un petit verre.

Bonaparte a l'envoyé....

— Du doux!

Son atelerie légère....

— Diable de sapeur avec sa chanson ! Voyons , vous ne voulez pas? En voilà de la conscience ! vous brosserez votre cheval après ! Quelle jambes! plus fines que les miennes ! quel paturon ! comme on travaille bien maintenant ! Des fuseaux , quoi ! »

En débitant ces exclamations admiratives , le zéphyr s'approcha de la corde , tira de son pantalon son couteau tout ouvert et la coupa net....

Rodolphin se sentant libre , s'élança tout d'un tr^it.

« Ah ! mon Dieu 1 le cheval du commandant 1 s'écria Robergeot enjoignant naïvement les mains.

— A pas peur , sapeur ! courons après ! à deux nous le rattraperons bien!»

Robergeot s'élance sur les traces du zéphyr qui courait comme un Basque, et qui rattrape Rodolphin à cinquante pas. Je rentrais à ce même moment.

« Commandant ! commandant ! me crie Rober-

MASGARILLE EN AFRIQUE. 177

geot, voilà Rbdolphin que le zéphyr vient de rattraper. »

Je donnai un louis au zéphyr , qui me fit gracieusement le salut militaire et s'éloigna les mains dans ses poches en figurant le pas de la galopade , alors fort à la mode.

Je rentre à mon logis de toile et je dis à Robergeot de me servir à déjeuner. Voilà que mon sapeur pousse un cri de détresse.

« Ah! commandant! c'est-il drôle! il n'y a plus rien , ni pâtés , ni bouteilles !

— Animal ! tu as laissé entrer le zéphyr !

— Pas du tout , commandant; je me suis toujours tenu en travers de la tente et il ne m'a pas quitté d'un instant.... Dans tous les cas ce n'est pas celuilà, j'en réponds ! »

Je me rendis bientôt comipte du moyen qu'avait employé le zéphyr pour s'approprier mon en-cas. La tente avait été fendue à la hauteur de la caisse, et un complice aposté avait tiré la caisse par cette ouverture pendant la courte absence de Robergeot.

Bien que ce ne fût là qu'un mince accident , j'avoue que le soir j'y pensais encore ; et dans l'espoir de découvrir la trace de mon voleur , je fis , avant le coucher du soleil , une tournée dans le camp des zéphyrs.

J'avais deviné juste.

Je trouvai douze ou quinze de ces drôles attablés

17S CONTES A DORHIR BËBOUT.

autour de mes p&tés , et dégustant mon vin dans des gobelets tout bosselés empruntés à la cantinièra* Un zéphyr , assis sur un siège un peu élevé , découpait magistralement , servait à boire , et semblait » enfin , le président de ce banquet.

C'était toujours mon même zéphyr, celui qui mV vait si bien pipé vingt francs , et celui qui plus tard devait me sauver la vie , Jérôme Brédif , wSn !

« Jérôme Brédif? dit Valentin.

— Où avez-vous volé ça î leur dis^je.

— Commandant , me répondit Jérôme avec son aplomb ordinaire , nous ne Tavons pas volé ; c*est de la maraude I »

Je ris : je fus désarmé.

« Maintenant, dit M. de Nanteuil , je conçois qu'il y ait quelque danger à ramener en France un gaillard comme Jérôme Brédif. Ceci est un peu trop fort de Mascarille , et Paris ne permet pas tout ce qu'autorise TAlgérie.

— Bah ! bah ! dit Valentin. Je t'amànerai Jérôme Brédif demain matin. II est revenu tranquillement; il s*est fait modèle d*atelier , et pose pour les tôtes cruelles.

^ Je serais bien curieux de le voir ! dit M. de La Ménerie.

— Moi aussi l ...

— Moi aussi! » ^ M. Tony se leva et prit congé;

MASGARILLE EN AFRIQUE. 179

Valentin le tira à part.

« Monsieur Tony lui dît-il avec componction , j'ai de mauvaises idées sur vous ; j'ai le pressentiment qu'il vous arrivera quelque malheur ce soir , ce que je regretterais vivement, dans l'intérêt delà perspective... . française !

— Oh ! répondit M. Tony d'un petit air crâne , j'ai des armes ! »

Et il exhiba à Valentin un martinet à lanières garnies de balles de plomb,

«Peste! s'écria Valentin; vous êtes homme de précaution , et les sicaires de M. Ingres n'ont qu'à bien ^e tenir ! Bonsoir , monsieur Tony , et au revoir , car j'espère qu'ils vous épargneront! »

M. Tony sortit en agitant son redoutable fouet.

c Gomment ! ce pauvre Brédif, est ici ! s'écria Vergamier. Monsieur de Léars , je vous demande votre protection pour lui. »

Le général s'inclina et dit :

« Nous le ferons entrer aux Invalides.

— Qu'est-ce qu^ vous dites ? murmura Maupin qui s'était endormi. Je révais de l'Académie ! »

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