‹ Contes à ma filleChapitre 11 sur 43 · LES DEUX ROSIERS · texte numérisé non relu

LES DEUX ROSIERS

Dans une de ces belles matinées du printemps ] où Paris se remplit des fleurs qui naissent dans tous ses environs , M. Dorlis, négo« ciant , revenait du Jardin des Plantes avec ses deux filles , A nais et Gélina. Ils traversèrent le marché aux fleurs , où il semble que Flore ait réuni là dépouille de ses jardins. Tout ce que l'art et la nature peuvent produire d'arbustes rares , de plantes étrangères , parait être en effet rassemblé dans ce lieu ravissant. Autant l'œil s'y trouve frappé de la richesse et de la variété des couleurs, autant l'odorat est. flatté par les différens parfums cpi'exhalènt de toutes parts des buissons de fleurs fraîches cueillies.

Anaïs et Gélina ne purent s'empêcher, en

parcourant ce lieu véritablement enchanteur , de témoigner le désir de participer aux dons du printemps, et demandèrent à leur père de leur acheter à chacune un rosier. « J'y consens volontiers, leur dit M. Dorliz; vous pouvez choisir ce que vous trouverez de plus rare et de plus beau. »

Anaïs , très-recherchée dans ses goûts , choisît un de ces beaux rosiers du Bengale , si vantés par toutes les femmes du grand ton , et dont la rareté fait le principal mérite. Ce rosier, au moment d'entrer en fleur, devait occuper un riche vase de porcelaine qui ornait le dessus du chiffonnier d' Anaïs.

Célina, simple dans ses goûts, dédaignant le faste et la mode , et leur préférant ce qui , par l'usage et l'expérience , offre un plaisir sûr et durable, fit choix d'un ample rosier des quatre saisons, dont le feuillage épais se trouvait couvert d'une quantité prodigieuse de boutons , et qu'elle destinait simplement à remplir une caisse de bois peinte en vert, qui se trouvait sur la croisée de sa chambre.

Chaque rosier ayant été -mis dans la place

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qui lui était préparée, celui d*Anaï8, dont la sève avait été accélérée par la température de la serre chaude où il avait passé Thîver, se couvrit bientôt de toute sa parure , et produisit une quantité de roses étrangères. A nais ne ' cessait d'en faire l'éloge y et les montrait avec orgueil à toutes les personnes qui venaient' chez son père.

Le shnple rosier de Céltna, qui suivait lentement l'ordre prescrit par la nature , et dont la sève n*avait été aucunement excitée par les ressources de Tari , était à peine orné de ses boutons naissans; son feuillage, à moitié développé , n^ofirait d'autres attraits que celui de respérance« Relégué dans sa caisse de bois,* sur la fenêtre de Célina , il ne frappait aucunement les yeux , ne donnait encore aucune jouissance. Tous les éloges et toute l'admiration étaient pour l'élégant rosier du Bengale , qui , fièrement étalé dans son beau vase de porcelaine, faisait les délices et l'ornement du boudoii^ où il était placé.

Mais la nature ne souffre pas impunément qu'on devance sa uisurche et qu'on accélère

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ses effets. Elle semble refuser aux plantes, aux arbustes , les forces nécessaires pour être long-temps parés des dons de Fart. On croirait même qu'elle en est jalouse , t^mt passe vite les fleurs des serres chaudes les mieux soignées.

Le beau rosier d'Anaïs ne lui donna donc pas une longue jouissance. Ses secondes fleurs furent tout autres que les premières. A peine chacun de ses boutons était-il ouvert, que bientôt la rose épanouie perdait sa fraîcheur , s'effeuillait et tombait desséchée. Plusieurs autres boutons, dont le germe avait été trop fortement excité, n'avaient à peine que la ^ force de s'entr'ouvrir , et tombaient également sur leurs tiges avant d'avoir fleuri. Bientôt ce brillant rosier du Bengale se trouva privé de son élégante parure ; son feuillage même perdit sa fraîcheur, et, avant que la belle saison eût terminé son cours, cet arbuste étranger se trouva dans la nudité de l'hiver, et n'ofiOrit plus à la jeune Anaïs qu'un buisson stérile , qu'un amas de feuilles desséchées , en un mot il devint indigne de repaplir le beau vase de

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porcekdae dont peu de temps auparavant il rehaussait Féclat et la. richesse.

Le simple rosier qu'avait choisi Célioa , moins précoce d*ahord et moins apparent , s'était orné peu à peu d'un feuillage qui devait résister aux premiers frimas de rsurrière-saison. L'air pur qu'il recevait sur la fenêtre où il était modestement placé l'affermissait sur sa tige, en même temps qu'il donnait à ses branches plus de force et d'extension.

EnOn ses nombreux boutons s'ouvrirent insensiblement , et il fut couvert d'une quantité prodigieuse de roses, dont le parfum l'emportait de beaucoup sur celui qu'avait exhalé momentanément la richesse de son rival ; mais ce qui lui donnait surtout un grand avantage sur ce dernier , c'est qu'à mesure que ses fleurs s'^aaouissaient , elles étaient renouvelées pav mille boutons qui, se succédant les uns aux autres, ne cessèrent, pendant toute la belle saison, de perpétuer la plus riche parure.

Chaque matin GéMna paraissait une rose à la main, qu'elle offrait à son père; elle ne craignait pas de d^ouiller le rosier fertile *à

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qui une seule nuit suffisait pour produire des fleurs nouvelles. Anaïs , qui depuis long^temps n'avait plus une seule rose à offrir , commençait à s'apercevoir que son choix n'était pas aussi heureux que celui de sa sœur ; et comme le souvenir d'un bien qu'on a possédé s'affsdblit à la vue du bien que possèdent les autres, Anaïs avoua que les fleurs du rosier des quatre saisons exhalaient une odeur bien plus suave que celles du rosier du Bengale , et qiie si les roses de ce dernier étaient plus rares , plus recherchées , les autres étaient bien plus nombreuses, bien plus durables, et procuraient plus de jouissances.

Ce qui acheva de confirmer Anaïs dans cette opinion, ce fut lorsqu'à la fin de l'automne, et même au commencement de l'hiver, Tinfatigable rosier, bravant les neiges et les premiers frimas, s'orna, pour la quatrième fois de l'année, d'une quantité de roses tout épanouies, dont le parfum était plus suave que jamais, et dont la fraîcheur offrait, au milieu de la nature en deuil, un éclat plus brillant encore que dans la belle saison. Ce-

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lina, ivre de joie et triomphante, eut à son tour le bonheur de parer sa chambre de ce rosier chéri, et d'offrir quelques-unes de 3es fleurs à Anaîs. Celle-ci , dans son dépit , vouluf arracher et jeter au feu le fameux rosier du Bengale, quelle que fût son illustre origine, aûn de donner au rosier fertile le beau vase de porcelaine qu'occupait le premier ; mais Gélina s'y opposa formellement. Elle craignit que son l>eau rosier, si fécond dans sa simple caisse de bois , ne prit , dans le vase de porcelaine , la sécheresse et la stérilité de son rival. Anaïs se rendit aux raisons de Sa sœur , abandonna toutà-fait le rosier des Indes , et forma pour la vie l'heureuse habitude de préférer aux objets de mode et du grand ton ceux dont l'utilité est constante , et que l'expérience désigne être d'un produit sûr et analogue au climat que nous habitons.

La bonne et généreuse Gélina , qui , comme sa sœur, ne portait pas tout à l'extrême ^ se chargea du rosier abandonné , lui prodigua tous ses soins , et se procura la satisfaction de jouir , à la belle saison suivante , de ses fleurs ,

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à la vérité , de peu de durée , mais qui ne laissaienrt pas de contraster avec les roses des quatre saisons. Lorsqu'Anaïs lui reprochait de cultiver ainsi ce rosier stérile et passager, Célina lui répondait que la préférence qu'il faut donner aux productions de son pays ne devait point exclure entièrement celles qui nous viennent de l'étranger ; qu'on pouvait , en fondant ses principales jouissances sur les plantes dont on connaissait l'usage et le produit , s'amuser à étudier, dans celles des pays lointains , Fimmense variété des productions de la nature; ce qui souvent conduisait à des résultats utiles, à des découvertes importantes.

Le Bal Manqué.

LE BAls MANQUE.

PArL et Virginie , enfans de M. et de madame des Arcis, qui tenaient un rang distingué parmi les notaires de Paris , étaient encore plus unis par la tendre amitié qu'ils se portaient , que par les liens du sang. Ils ne pouvaient se quitter , avaient les mêmes goûts , les mêmes pencbans. Partout on rencontrait le frère et la sœur , tantôt avec leurs parens , tantôt avec une personne de confiance , qui jamais ne les perdait de vue. Parmi les divers talens qu'ils réunissaient, la danse était celui qu'ils exerçaient le plus souvent. Comme ils répétaient chaque jour les pas les plus brillans , les poses les plus agréables , c'était à qui les verrait danser un pas de deux dans toutes les réunions oiî ils étaient invités. On les admirait surtout dans

un épisode du ballet de Paul et Virginie , qu'ils rendaient avec une expression ^ une grâce et un ensemble qui , joints aux noms qu'ils portaient , produisaient la plus parfaite illusion ; en un mot , ces deux aimables enfans expri> maient aussi fidèlement qu'ils le ressentaient , ce tendre et mutuel attacbement que dépeint si bien Bernardin de Saint- Pierre dans son roman des Deux Créoles.

Un jour qu'ils étaient invités à. un bal trèsbrillant qui avait lieu dans la même rue qu'ils habitaient , et précisément en face de leiir maison , ils s'étaient exercés plus que jamais dans leur pas de deux , et se disposaient à recueillir de nouveau tous les suffirages. Paul s'était fait faire un habillement semblable à celui qui se trouve décrit dans le roman , et Virginie avait également imité la mise simple , mais élégante., du joli personnage qu'elle devait représenter. Us se proposaient d'entrer dans le bal ; feignant de se sauver de la pluie ^ en mettant leurs deux tètes charmantes sous la jupe de Virginie. Cent fois ils avaient répété cette heureuse positiop d'après une des gravures du livre qu'ils avaieat

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lu si souvent ensemble , et qu'ils savaient à peu près par cœur ; enfîn tout était préparé pour produire la plus aimable surprise , et faire preuve de grâce et de talent en même temps que de goût et d'instruction.

Mais le destin , qui se plait souvent à déranger les projets les mieux conçus , voulut que ce jour-là même un parent de M. des Arcis , qui demeurait à peu de distance , mourût subitement. Cet événement, répandu dans tout le quartier 9 ne permit pas à Paul et à Vilenie de se présenter le soir dans le bal brillant où ils étaient invités. Il est de ces convenances qu'on ne peut enfreindre sans blesser l'opinion publique; et , bien que le vieux parent de M. des Aircis n'eût aucun droit à son attachement , ni même à son estime, il sufiisait qu'il fût de sa famille poiur qu'on observât à son égard les règles de la bienséance.

Virginie était plus sensible que son frère à la privation du bal : l'habillement « créole lui allait si bien ! elle était si jolie sous le simple petit fichu de Madras rouge qui devait orner sa tête ! Elle ne pouvait cacher son dépit ; elle le

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laissait éclater à chaque instant. Paul au contraire avait pris son parti; il proposa à sa sœur de demander à leur père la permission d'aller faire un goûter à une maison de campagne qu'il avait à Fune des barrières de Paris , afin d'être un peu dédommagés de la privation qui leur était imposée. M. des Areis y consentit, loua ime voiture de place pour le reste de la journée , et les confia à un ancien domestique qui les avait vus naître. On s*amusa à mille petits jeux avec plusieurs jeunes gens du village où la maison était située ; on fit le goàter le plus délicieux ; et le soleil, qui ce jour-là parut dans tout son éclat, permit de faire une ample promenade dans le bois de Vincennes , qui n¥tait pas trèséloigné de la maison de campagne de M. des Areis. Enfin, après avoir prolongé dans le salon les plaisirs de la journée , on se sépara sur les neuf heures du soir , et le fiacre ramena chez eux Paul et Virgiqie.

' Us aperçurent, en descendant de voiture, les lampions qui entouraient la porte de l'hôtel 011 le bal avait lieu : ils entendirent résonner Forchestre et le bruit de la danse. « Nous y

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serions en ce moment , dit en soupirant Virginie, sans ce vieux parent si avare qui s*est laissé mourîr. — On dirait qu'il Ta fait exprès pour nous priver du bal , ajoutait Paul en souriant. — Quelle jolie entrée nous eussions faite tons les deux ! — Comme nous aurions été gen« tQs sous ta jolie jupe verte ! — Il n'y faut plus songer mon frère. — Ce sera pour une autre fois , ma sœur ; nous n'aurons pas toujours un vieux cousin qui se laissera mourir pour nous contrarier. » Comme ils achevaient ces mots , ils aperçurent auprès de la porte cochère un pauvre mendiant dont la figure était cachée sous un ample chapeau rabattu , et qui parais^ sait exténué de besoin. Il vint leur demander VaumAne avec un accent si vrai , si pénétrant , qne Paul , éinu de pitié , dit à sa sceur : u Regardé , quel contraste ! on s'amuse là-haut , on danse, on est heureux , tandis qu'à la porte , la misère , le froid et la faim accablent la vieillesse. — Que ce pauvre mendiant me fait de peine , ajouta Virginie. — Eh bien ! ma sœur , il me vient une idée qui pourra nous dédommager entièrement du bal manqué ; calculons ce

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qa*il nous en eût coûté pour y paraître , et employons cet argent à soulager, à revêtir ce pauvre vieillard. — De tout mon cœur , rép<mdit Virginie» Pour compléter notre déguisement, il nous eût fallu à chacun une paire de chaussures él^antes , une de gants blancs ; à toi , Paul , une chemisette à la créole ; à moi , un p^tit tablier de mousseline des Indes : tout cela nous eût couteau moins.... quarante francs; eh bien! donnons-les à ce mendiant , dont la voix suppliante nous cause tantd*émotion; il pourra emjyloyer cette somme à se vêtir , à soulager sa misère ^ et , par ce moyen , notre argent nous aura toujours fait jouir d*un moment heureux. — Justement, ajouta Paul, j*ai sur moi la pièce de quarante francs que notre père nous donna hier ppur notre mois ; donne-la toi-même au mendiant : de ta main cette offrande lui fera plus de plaisir encore » A ces mots , Virginie remit la pièce d'or au vieillard ^ qui, pour toute réponse , saisit la main de lajeune demoiselle , et la pressa si vivement , qu'elle en fui efirayée; mais bientôt , ne voyant dans ce mouvement involontaire que l'expression de la

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recoDnaissaDce , elle se rassura , et invita le vieillard à se retirer dans quelque gite oilk il pût prendre une nourriture salutaire , et surtout se bien réchauffer. Le frère et la sœur , satis&its de cette bonne action , sur laquelle ils recommandèrent le plus grand secret à la personne qui les accompagnait , rentrèrent chez eux , où ils ne trouvèrent 'que leur mère , M. dès Arcis s'étant absenté toute la soirée pour une affaire importante.

Quelques jours après, Paul et Virginie; déjeûnant avec leurs parens , réitérèrent leurs regrets d'avoir manqué le bal qu'on leur avait dit être aussi brillant que bien choisi. M. des Aricis leur annonça que, le vieux cousin qui leur avait causé cette privation ne leur étant parent qu'au troisième degré , il se proposait, sitôt la quinzaine de deuil passée , de les dédontmager de la fête dont ils avaient été privés 9 en leur donnant chez lui un bal masqué , dans lequel ils pourraient , dans leur pias de dent, paraître sous les costumes • charmans qu'ils regrettaient à si juste titre. Cette nouvelle com-^ bla de joie Paul et sa sœur. Ils se mirent à ré-

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péter plus que jamais la scène qu'ils voulaient représenter , ils empruatèreat à la mère qualaote francs, pour remplacer la pièce d'or qu'ils ayadent doonée au pauvre vieillard , et dont ils avaient besoin pour compléter leisr élégante mascarade. Enfia arriva ce jour tant désiré : c'étaient justement u^ des jours gras. L'assemblée fut* nombreuse. Madame des Aras se trouva la seule qui , pour faire les bonneurs de sa maison , ne fût pas déguisée.

Lorsque tout le monde fut réu^i , Paul et Virginie parurent dans le costume qu'ils avaient préparé depuis si long -temps. Leur entrée, qui retraçait si fidèlement celle que fttmardin de SaînI-Pierre décrit avec tant de ôharmea , produisit tout l'effet <pi'ils en attendaient. Leur pas de deux mit le comble à l'ilkisîon :. jamais on n'avait déployé plus de grAce et de souplesse.

. Au moment oii le frère et la sœur, tout essanfflés , allaient se reposer , ils éprouvèrent à lei» tour la. plus agréable surprise en voyant entrer dans le bal un masque qui , sous le costome du vieux nègre accablé de fatigue , ainsi

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