LES DEUX MONTRES
. Monsieur de Saint- Alban , riche propriétaire , avait deux filles , dont les goûts ne se ressemblaient pas plus que les traits'du visage. Glarisset Tainée, avait une taille élégante et une figure distinguée; mais elle gâtait tous ces heureux dons de la nature par des minauderies continuelles, de ridicules manies, et surtout pat .une nonchalance insupportable , et la prodigalité la plus folle. Amélie , au contraire sa cadette d'un an , cachait , sous la plus grande modestie , une prudence et un discernement qui plus d'une fois lui avaient donné sur sa sœur de grands avantages. Briller et se faire remarquer, telle était la devise de l'une ; observer et mettre tout à profit, était la jouissance de l'autre.
LIS DEVX VONTRIS.' ItS
O0 touchait au renouyellement de Fanilée, à cette époque si chère à l'adolescence, où des cadeaux de toute espèce sont le salaire du travail et de la honne conduite , mais trop souvent aussi l'effet dangereux d'une aveugle tendresse et de l'ostentation.
M. de Saint-Alban , dont le caractère vif et nmiutteux égalait la bonté du cœur , conduisit ses deux filles dans une des plus riches boutiques d'horlogerie de Paris , et leur dit de choisir ehacune une montre. Clarisse, parcourant des yeux les plus brillantes , fixa son choix sur une très-petite, dont l'entourage en diamans l'avait éblouie; et, sans s'assurer que cette montre fût bonne , et malgré les observations qu'on lui fit à cet égard , elle persista dans son ch<HX , et attacha aussitôt le fragile bijou à âne chaîne d'or qu'elle portait à son cou.
Amélie , au contratîre , ne voyait dans l'offre de son père que l'avantage de savoir fidèlement l'heure à laquelle il avait l'habitude de faire telle ou telle chose, et par ce moyen de l'empêcher d'attendre jamais un seul instant , et de ménager son impatience qui était extrême.
IM COIfTKS A Mk flLLI.
Elle se boirna 2i prier Thorloger de lui doimer une montre simple , mais dont le mouvement fût invariable. Le marchand la servit au gré de ses désirs , et lui remit une montre dont tout l'ornement consistait dans la sûreté du mécanisme. La jeune personne Fattacha de même à une chatne des cheveux de son père qu'elle ne quittait jamais. Quelques jours après , Clarisse se fit attendre au déjeuner (pii avait lieu à dix heures précises : il fallut Taller chercher dans sa chambre, et, lorsqu'à son apparition M. de Saint-Alban lui eut fait quel* ques reproches , elle répondit , avec sa nonchalance accoutumée : « C'est que ma montre retarde. »
Peu de temps après, M. de Saint- Alban, devant réunir à dîner plusieurs de ses amis, dont quelques-uns avaient des fonctions importantes qui les obligeaient de se rendre à une heure précise, recommanda à ses deux filles de faire leur toilette de manière qu'elles parussent dans le salon à quatre heures . sopgantes. Amélie, dont la montre était exacte, s'y rendit avant l'heure indiquée , et reçut,
LIS PItX ■•!!?•». tlT
«Tce éa grâce ordinaire , les amU de son père , qui teas furent fidèles au rendex-roas. Quatre henres sonnèrent, Clarisse n'avait pas «dcore paru; M. de Saint- Alban, surpris, et d'une pétulance qu'il ne pourait réprimer, monte à Tappartement de sa fille , et la trouve occupée à son piana , dans le plus grand négligé , et ne songeant aucunement à se préparer pour parai* ire au dtner. u Eh quoi ! ma fille , lui dit-il , TOUS êtes encore dans votre habit du matin? — Oh ! mon père , répondit-elle nonchalamment, j'ai plus de temps qu'il ne me faut : il n'est pas encore trois heures. — Il en est quatre sonnées, reprit vivement M. de Saint- Alban ^ et nous allons nous mettre à table. » En disant ces mots , il sortit brusquement , et laissa Cla* risse qui , pour toute réponse , répétait : Ces# que ma montre retarde. Cependant elle s'habille à la hâte ; mais , comme la coquetterie était un de $es défauts habituels , elle ne parut au repas qu'au moment où l'on allait servir le dessert , répétant à tous ceux qui lui témoignaient le regret de ne la voir qu'un instant : u Excusez-moi, Messieurs, c^etique ma mouire retarde, »
lit <:0II1B8 A MA flLLX.
M. de Saint^Alban , dont le caractère bouil* lant: ne pouvait s'accommoder de cette insouciance , et surtout du ton de bégueulerie qui l'accompagnait; se promît de donner à Clarisse de fortes leçons, et d'attaquer son amour-propre en même temps que sa sensibilité.
Il avait , auprès du cbàteau de Saint-Cloud , une maison de campagne ou l'élégance le dis-putait à la richesse. C'était, tous les dimanches, le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie; Plusieurs personnes que leurs occupations ne rappelaient pas à Paris le lundi matin y restaient souvent à coucher, et le len-^ demain il était d'usage d'aller déjeuner à une^ ferme qui se trouvait auprès du village de Villed'Avray, dont -le site offre un aspect et une vaiîété ravissante , et qui surtout est embelli par des bois spacieux et percés avec art. M. de- Saint- Alban, qui avait en tête son projet, prévint le soir toutes les personnes qui de* vaient être de cette promenade , que , afin d'éviter la chaleur, on partirait à huit heures précises. Il recommanda aux domestiques , et surtout à Amélie, de laisser faire Clarisse, et
LES'DBCX MOirrBIS.^ lit
se contenta de lui répéter au moment où' elie fut se coucher : u Surtout, ma fille, eoyes prête à partir avec tout le monde; n'oublies pas que c'est à huit heures, et que je n'attends jamais. » Clarisse, qui comptait étaler le len-^ demain une élégante toilette du matin , monta sa jolie petite montr;e avec la plus grande précaution, la mit à Theure sur la pendule du salon , et se retira dans son appartement avec sécurité. Mais le joli bijou , dérangé dans ses monvemens par la négligence continuelle que mettait à le monter la jeune indolente , retarda cette nuit-là plus encore qu'à Tordinaire. Au moment oiî Clarisse se réveilla , la montre perfide n'indiquait que six heures , tandis qu'il en était huit passées. Elle se rendormit donc tranquillement , et ne se réveilla qu'à l'instant oii sa montre marquait près de huit heures. Elle se jette hors du lit , s^habille promptement et descend au salon ; mais quelle fut sa surprise d'apprendre qu'il était près de dix heures, et que tout le monde était parti depuis long-temps! Elle gémit, elle pleure, maudit cent fois la montre charmante , invite
lit CORTia A HA FILLB.
les domestiques à la conduire » même à pied> à la ferme de Ville-d*Avrayt où ta société se troutait réunie; mais des ordres contraires avaient été dmuiés : ii fallut se résoudre à attendre et à se voir privée de cette délicieuse promenade*
Enfin M.de Saint-Alban rentra sur les quatre lieures , accompagné de tous ses amis et d'Amélie , sur la figure de laquelle brillait une Jme très-remarquable , ce qui annonçait qu'il lui était arrivé quelque agréable aventure. i( Oh! ma sœur, lui dit Amélie en Fabordant, combien tu as perdu de ne pas être de la partie! jamais je n*en ferai de plus aimable , et surtout de plus heureuse. ... » Là- dessus eUe lui raconta qu'en se promenant dans les bois de Ville-d'Avray avec son père , ils avaient aperçu de loin la chasse de plusieurs princes , à laquelle assistait une grande partie de la Cour, ce qui remplissait tous les environs des fanfares les plus gaies, des courses les phis ciu*ieuses ; que , attirés par le désir de voir de près la halte, ils traversèrent d*épais taillis , et découvrirent, au milieu d'une grande salle
us »BVZ MOHnSS* 111
de /perdura, une jeuiie dame en «masooe^ que 3on ^ïheyal venait de désarçonner, et qui {laraiasait être ams connaissaoce. « Nous coa« rais à elle, ajouta Amélie; je la prends dans mes bras , je relève sa tète charmaiite., je réchauffe ses mains glacées contre mon sein s bittnt^t elle reprend ses sens y ouvre les pins beaux yeux du monde, et, pour m*exprimer sa reconnaissance des secours que j'avais en tant de plaisir à lui donner, elle détache de son cou cette chaîne d'or à laquelle est sns^ pendu ce portrait entouré de briilans , et me dît , avec l'expression la plus aimable : a N'onbiîez pas, toutes les fois que vous regarderez eet image du chef de l'Etat, que vous avez secouru quelqu'un de sa famille» •• » A peine avaît*elle prononcé ces mots , qu'un grand nomli»e d'officiers et de seigneurs accoururent, en** tonrèrent la princesse qui voulut absolument savoir mon nom , celui de mon père , l'endroit précis de notre maison de campagne , et nous dit en montant en voiture : « J'irai demain, aimable et généreuse Amélie, vous remercier des soins dont vous m'avez comblée, et qui
1|B COHTIS A MA riLUE.
jamais ne sortiront de mon souvenir. »
Ce récit mit le comble aux regrets de Cla-» risse , qui dôs ce mommit quitta sa montre brillante, et jura de ne la porter de sa yie» Mois soiji dépit et son chagrin augmentèrent bien plus encore , lorsque le lendemain la princesse vint en effet, accompagnée de plusieurs dames de sa suite , et renouvela à Amélie Thonorable expression de sa reconnaissanGe. Elle, lui dit qu'elle voulait la recevoir dans son pa*. lais à Paris, et qu'elle ne se croirait quitte envers elle , que lorsqu'elle aurait eu le bonheur de la marier à quelqu'un de ses officiers.- Clarisse , à ces mots , sentait redoubler ses regrets , et répétait tout bas : u Faut«il que ma montre ait aiosi retardé....! » La princesse, qui s'aperçut de son trouble, demanda qui elle était : u C'est ma sœur, reprit Amélie , que j'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse. — 11 parait, ajouta la princesse, que mademoiselle n'aime pas la promenade ? — Pardonnez-moi , madame , reprit M. de Saiat- Alban en regardant sa fille avec un sourire ironique : c'est que sa montre retarde... » La
LIS raUX H01IT1I8. ISS
princesse se fit expliquer celte énigme , s'amusa beaucoup du trouble de Clarisse , Finvita à changer sa jolie montre , qui l'avait si cruellement trahie , contre une autre plus simple , mais plus exacte , et lui dit avee la plus touchante bonté : « Je donne demain à déjeûner à votre charmante sœur, au lieu même où j'ai reçu d'elle les plus tendres secours : j'ose eroire que V9US voudrez bien l'accompagner, et, de crainte que votre montre ne retarde encore, j In» YÎte l'aimable Amélie à vous donner la sienne qiii parait très-bonne , et la prie d'accepter en échange celle que je porte à mon cou , et qui jamais n'a varié d'une minute... • » En donnant à Amélie cette dernière marque de sa munificence , la princesse regagna sa voiture , et laissa Clarisse convaincue que souvent les momens que nous ravit la paresse, eussent été les plus heureux de notre vie, et que la nonchalance et la bégueulerie ne peuvent jamais produire que des privations et des regrets*
VA PBTITB'-VEaOI.JB.
Nos penchans et nos goûts changent xr^^ rage ; tek qui s'aimèrent dans Tenfance se trai* tent avee froideur devenus adolesoeiis,etfinis« sent qudqtiefois par se haïr dans Tàge màr. C^te pénible idée , fondée trop souvent sur l'«x-» périence , nous avertît de nous tenir en garde contre nos affections , et de laissera nosparens le soin de nous diriger dans le choix de ne» premières liaisons.
M. de Beauvallon , dont l'immense fortune égalait les hautes dignités , habitait le premier et le second étage d'tm h^tel de Paris , dont le rez-de-chaussée était occupé par M. de Bonneval , ancien militaire retiré du service , et propriétaire de ce même hôtel. Le troisième étage avait pour locataire M. Bertrand , homme
LA rann-TteoiB. isi
de lettres très-cUstiogué , dont la fortune éUit médiocre , et qui ne devait qu'à un trarail opi* niàlreson existence et le soutien de sa famille.
M. de Bonneval possédait derrière son h6tel un jardin magnifique dont lui seul avait la jouis^ sanoe. Evelina , sa fille unique » y attirait souvent ses deux petites voisines , Mirza , fille de M. de Beauvallon , et Zoé , fille de M. Ber» trand. Toutes les trois à-peu-près du même éffe, et en quelque sorte élevées ensemble , s'aimaient depuis FenfEmce , et passaient dans le jardin tous les instans dont elles pouvaient disposer. Poupées , joujoux , bonbons , tout était en commun : on ne connaissait ni les vangs , ni les distances : rire , chanter , sauter , •e distribuer miHe caresses, partager entre elles les fruits , les fleurs , en un mot , ce bonheur de Tenfence , le premier et le plus pur éela vie 9 telle était la douce existence des triiis petites amies qui , jusqu'à Tàge de douze ans , ne s'étaient pas séparées d'un seul jour , *ct dont aucune des trois ne pouvait se passer des deux antres.
M. de Beauvallon était parvenu au plus Ton f. II
Ht COWm A VA FILlt.
haut rang dans la finance , tant par ses vastes conceptions, que par les nombreux services qu'il avait rendus à TEtat. Bientôt il reçut cbez lui tous les grands de la capitale , et sa société devint aussi brillante que recberchée.
M. Bertrand, au contraire, se ressentant des troubles civils et de la stagnation fudeste oiî se trouvaient les beaux-arts , qui ne florissaient plus en France, avait vu décroître çbaque jour sa modique fortune , et s'évanouir l'aisance et le bonheur.
Quant à M. de Bonneval, riche sans osten* tation , ennemi de toutes spéculations contraires à l'ordre social, n'ayant d'autre ambition qu'une honnête obscurité et le bonheur de sa fille, il n'avait vu ni diminuer, ni croître sa fortune ; aussi le ton de sa maison était-il t6à«jours le même. Son plaisir se bornait à rece-^ voir quelques amis sûrs, dont les tàlens et l'érudition pouvaient contribuer à l'éducation de sa chère Évelina.
De tous ces amis, M. Bertrand était celui dont il recevait le plus de preuves d'un sincère attachement ; il regardait la jeune Evèlina
LA miTE-TtROift. HT
comme sa seconde fille, l'admeUast à toutes les leçons qu'il donnait à Zoé , et Itii prodi-^ guant ses soins et sa tendresse. De son c^té ; M. de Bonneval répondait à ces égards en adoucissant, avec toutes les précautions que suggère la délicatesse , l'état de gène où se trouvait souvent son respectable locataire.
Mais la fortune ne permit pas que les tnns petites amies conservassent la douce intimité de leur enfance ; elle leur fit entrevoir les distances qu'elle établit entre ceux qu'elle favorise ou qu'elle accable. Parvenues à Tàge de douze à treize ans, Mirza et Evelina furent atteintes de cette coquetterie si dangereuse et si commune , de cet amour-propre ^ de ce désir de briller y qui bientôt leur fit négliger la sim<< pie et timide Zoé. Le plaisir d'écbanger ensemble un joli collier, un cbapeau élégant, un riche éventail et mille autres objets , leui' parut préférable aux touohans entretiens de la troisième amie ,. qui , toujours la tète nue , les cheveux retroussés sous un petit peigne d'écaillé , et vêtue d'un simple fourreau d'indienne, n'avait rien à leur.offirir en échange
U« COSTAS A KA IlLUft.
de tout ce qu'elles possédaient. Peu à peu son amitié devint un fardeau pesant; ses prévenances fatiguèrent ; son instruction surtout parut ridicule. Enfin on évita sa présence, on la laissa seule au jardin ; on fut même jusqu'à l'accuser de le dégarnir quelquefois de ses pins belles fieurs et de ses meilleurs fruits.
Zoé, dont la douceur était inaltérable, ne répondit à tous ces outrages que par le silence et la résignation. Elle ne descendait plus au jardin que le matin , avant le lever des deux inséparables, prétextant toujours, pour s'en défendre , une raison qui , en écartant jusqu'au moindre soupçon , les mit l'une et l'autre à l'abri de tout reproche et de tout embarras. Cependant la tristesse se peignit, malgré Zoé, sur sa jolie figure , la fraîcheur de son teint se couvrit d'une pâleur remarquable ; son enjouement et ses aimables saillies firent place à une rêverie .continuelle, qu'interrompaient seulement quelques soupirs douloureux. Un aussi grand changement n'échappa point à la vigilance paternelle. M. Bertrand voulut en savoir la cause ; et , quoique sa fille persistât k lui en
faire un myatère, pour épargner encore ses deux jeunes amies , il découvrit bientôt que leur ii]()ustice et leur ii^ratitude étaient Tunique cause du chagrin qui consumait Zoé. Val*nement il chercha avec adresse à ramener Éyelind aux devoirs de l'amitié; elle ne répondit à ses efforts qu'avec froideur et dédain : tantôt elle manquait d'assister aux leçons que M. Bertrand donnait à sa fille, tantèt elle j apportait cet ennui, cette nonchalance qui faisaient souffrir encore davantage l'honorable et généreux instituteur. Il se crut alors dans Fobligation d'en instruire M. de Bonneval , qui d'abord voulut crier et punir sa fille de son ingratitude. « Croyez-moi, dit M. Bertrand à son ami , laissons Évelina se livrer à tout l'édat trompeur qui Téblouit en ce moment ^ elle ne tardera peut-être pas à s'en rassasier. Ne la corrigeons que par elle-même, n En effet, l'élégante Mirza eut seule , pendant quel« ques mois, toutes les affections de la jeune étourdie. Se parer à qui mieux mieux, &ire et d飻ire mille chiffons, en varier les foriHes et les coulevnrs, exécuter ensemble une sonate
ISO CORns A HA riUB.
à quatre mains, chanter les duo des opéras les plus modernes, étudier les pas les plus difficiles de la danse , atteindre en un mot jus* qu'à la hauteur de la gayoUe, telles étaient les seules occupations des deux inséparables. Bientôt la prédiction de M. Bertrand s'accomplit. Évelina, dont le père était aisé, mais sans aucun faste , ne put égaler Mirza en parures, et surtout en bijoux. Cette dernière, gâtée par un père opulent et rempli d'ostentation, était tous les jours comblée de présens au-dessus de son âge, ce qui lui donnait de grandes avantages sur Évelina, qui souvent souffrait en secret de cette humiliante supériorité.
Zoé , au contraire , n'avait à souffrir d'aucune distance de ton et de fortune. Uniquement occupée à cultiver les beaux-arts , elle fit dans la peinture des progrès si rapides , que partout on la citait déjà , tandis qu'à peine connaissait-ôn les deux jeunes coquettes dont elle avait tant à se plaindre.
Un événement inattendu vint, au bout de quelque temps, dessiller les yeux d'Evelina,
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et la ramener à la véritable amitié qu'elle avait outragée avec tant d'obstination. Elle eut la petite-vérole. Cette cruelle maladie fit sur elle d'autant plus de ravages^ que son sang se trouvait échauffé par les fêtes sans nombre auxquelles elle avait assistée chez le riche et puissant .M. de Beauvallon. Elle fut en peu de jours dans le plus grand danger. Zoé , oubliant en ce moment les torts de la pauvre malade , allait à chaque instant s'informer de son état ; et, quoiqu'elle n'eût pas encore éprouvé cette contagieuse maladie , et que son père , ennemi de la vaccine, lui eût expressément défendu; d'entrer dans la chambre d'Évelina, elle ne pouvait résister aux cris douloureux que poussait à chaque instant Tamie de son enfance.- Souvent elle s'approchait d'elle en cachette , et lui prodiguait les ^oins les plus assidus , les plus tendres consolations.
Quant à Mirza , dont l'amitié n était que feinté. et qui redoutait la petite-vérole, quoi- ^'elle eût été vaccinée deux fois , non-seulement elle ne mit pas le pied dans l'appartement de la malade , mais elle obtint de son père.
its couru A ■▲ rtiw.
d'aller passer à la campagne tout le fempi qu'Évelina serait atteinte de cette affreuse maladie»
Le danjper ou se troayait sana cesse la jenae malade fut à un tel p<Hnt , qu*un jour le mé-* decin déclara qa'elle ne passerait pas la nuit suivante , si de quart d'heure en quart d*heure on ne porrenait à lui fiaire avaler un certain breuvage dont il prescrivit rordonnance. Zoé , qui fut présente à cette visite dn médecin , ne douta plus que sa jeune amie ne fût à l'extrémité. Après lui avoir prodigué tous ses aoina pendant le reste du jour^ elle se retira cher elle y et fit accroire à son père qu'elle allait se mettre au lit ; mais ces paroles du médecin : « de quart d'heure en quart d'heure , ou elle est morte , » revenaient sans cesse à son esprit , agitaient et déchiraient son cœur. « M. de Bonneval , se disait-elle , est tellement accablé par les veilles et le chagrin, qu'il ne pourra passer auprès de sa fille la nuit entière. La gardemalade elle-même parait appesantie et peu disposée à veiller sans relâche : si elle allait s'endormir l Oh ! ma chère Evelina.... l » Elle
partàces mois , tort de sa diambra tans bniU et gfte la fhas fronde précaiitioo, 'deteend à rinaçu de M. Bertrand , pénètre jusqu^à Fap« parlement de la malade , s'avaaœ snr la pointe du pîed , écoute à la porte , et n'entend rien ; elle ottrre doucement et aperçoit la garde*malade endormie dans un fauteuil, et la pauvre ETelina prête à exhaler le dernier soupir. u Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle tout bas , que je
te remercie ! c'est toi qui m'as ÎDspirée j»
Aussitôt elle prend le vase qui contient le remède ordonné par le médecin , soulève avec soin la tète de son amie , et lui fait avaler la dose prescrite, de quart d'heure en quart d'heure ; passe ensuite bien légèrement sur ses lèvres desséchées , et à travers ses paupières enfkimmées , une eau aromatique qu'dle laisse tomber goutte à goutte au bout d'une plume ; pose sur la poitrine et sur les pieds d'Évelina des linges dont elle renouvelle à chaque instant la chaleur , et ranime ainsi par degrés les forces de la mourante.
Cependant, M. de Bonne val, après quelques heures d'un sommeil pénible , s'élance hors
It4 CONTBS A HA FILU.
du lit, inquiet, impatient, et vole auprès de ta fille pour étudier par lui-même son état. Il trouve , en entrant , Zoé , qui remplit auprès d'elle les devoirs de sa garde -malade, et qui, lui faisant signe de s'observer, lui annonce qu'Evelina respire avec moins de peine , que ses yeux commencent à s'entr*ouvrir , et que ses mains sont moins glacées. M. de Bonne val, ému de joie et de surprise , s'approche d'abord de la malade , conçoit l'heureux espoir de la conserver , et , jetant les yeux sur la pendule qui marquait près de six heures , il demanda à Zoé à quelle heure elle était entrée dans la
chambre de sa fille u A minuit et demi,
lui répondit<-elle. Je ne pouvais venir plus t^t , de crainte de réveiller mon père. — C'est-àdire, lui dit M. de Bonneval, que vous avez passé toute la nuit auprès de ma fille. — Oh ! bien m'en a pris , ajouta-t-elle ; car j'ai trouvé la garde endormie , et d'après ce qu'avait tant recommandé le médecin...... — Je vous dois
mon Evelina, reprit M. de Bonneval d'une voix plus élevée , et pressant Zoé dans ses bras : oui , c'est k votre généreuse prévoyance , à votre
&A mm-vÉftOtK. 13 s
tendre sollicitude, que ma chère Évelina sera rederable de la vie, et moi du bonheur d*ètre père. »
Comme il parlait ainsi ^ M. Bertrand , qui s'é« tait douté que sa fille viendrait visiter la malade pendant la nuit , entra dans la chambre , et , partageant Témotion de son ami , il pressa à 8oh tour 2oé contre son cœur , et la félicita de
ce qu'elle avait fait « Non, vous ne savez
pas tout ce que je lui dois , dit d'une faible voix Evelînâ, à qui cette scène touchante avait rendu quelques forces. J'ai suivi toutes ses démarches , ses peines , sa fatigue , et surtout sa tendre inquiétude : non, il ne fut jamais d'amie
plus vraie et plus sensible » La vieille
garde , qui s'était réveillée pendant cet entretien, se confondit en excuses, et avoua également que la malade devait sa conservation à sa jeune amie. Enfin le médecin entra, et dès le premier coup-d'oeil jeté sur Évelina il assura qu'elle était hors de danger, et que même il ne resterait suir son aimable figure aucune trace de raffiredsé maladie qui avait menacé ses jours....* « Vous voyez ma libératrice, reprit
I3t COKTIS m Wk niLB.
é^^lina d'une roix impen plus forte : mre et n^étre pas défigurée , oh ! ma chère Zoé , Toilà ce que je te dois. » Zoé allait de nouveau sai* sir une main de son amie , et la presser dans les siennes, mais le médecin Tea empêcha ; et, lui annonçant que la maladie allait arriver à Té* poque où son poisMi s'exhale et se oamsumique facilement, il lui recommanda de ne pins approcher du Ut d'£v elina juiqu'à oe qu'elle fût entâèrement rétablie*
Mais rinoculation s'était opérée , et Zoé dot payer le trihut de l'amitié. Dès le soÂr Menue un froid insupportable, un malaise dBr«uz, ayant-coureurs ordinaires de cette maladie mortelle , s'emparèrent de tous ses sens : deux jours après , la petite-yérole se déclara , et cette amie £^néreuse tomba bientôt dans le même état ou s'était trouvée £velina« Le docteur inî donna tous ses soins. M. fiertnmd, craignan| que la garde-malade ne s'endormit comme avait fait celle d'Évelina , veillait sa fiUe nuit et jour ; et M. de Bonneval^ «pii aevakfliigMmd soin de cacher k Évtdina oe eniel éfénement , Tenait passer aupr^ de Zoé Imille tempa^qoe
LA PETITl-TÉKOLI. 137
lai permettait la convalescence de sa fille. Tant desoins et de secours , donnés à propos , mirent bientôt la nouvelle malade hors de danger ; mais ils ne purent la préserver de plusieurs traces de ce fléau dévastateur. Zoé , loin d'être défigurée , eut toute sa vie des marques légères qui ne faisaient qu'ajouter au piquant de sa ]^ysionomie, et qui rappelaient en même temps l'amie la plus généreuse et le cœur le plus sensible.
Peu de temps après , Mina revint de l^ campagne , et , ne craignant plus d'être exposée à la maladie qu'elle redoutait si fort, elle s'imagina pouvoir renouer la même intimité avec Evelina. Elle se flatta d'exercer encore le même empire sur le cœur de son amie , et de l'emporter sur la simple et obscure Zoé ; mais le Yoiie était déchiré. Non-seulement les prestiges de l'opulence , l'éclat des grandeurs , le plaisir de briller , mais l'amitié tout entière était évanouie. Evelina ne répondit à l'empressement et aux prévenances deMirza que par une politesse froide et mesurée. Bientôt leur liaison s'affaiblit : la brillante Mirza s'abandonna au
TOHI I. 13
136 coursa a ha film.
tourbillon du grand monde ^ son père quitta la maison de M. de Bonneval pour aller habiter seul un riche hôtel qu'il venait d'acheter. Évelina et Zoé se trouvèrent par-là débarrassées d'un tiers importun : alors elles revinrent chaque jour dans le beau jardin de M. de Bonneval; elles cultivèrent ensemble les fleurs ; mirent en commun leurs goûts, leurs talens , leurs plaisirs , et firent la douce épreuve qu'une amitié , fondée par la reconnaisss^nce et la délicatesse , ne s'éteint qu'à la mort.
LA ROBE BRODEE.
Madahi de Rémiyal , veuve d'un avocat célèbre,'habitait le Marais, oili elle vivait dans une médiocre aisance avec ses deux filles, Clara et'Jenny. La première avait les traits réguliers , Mue taille noble et imposante i mais tous ces avantages étaient altérés par un coup* d'œil'à-la-'fois dur et fier , qui annonçait un caractère difficile et un esprit impérieux. La seconde , au contraire , sa cadette d'un an , doublait Féclat de son teint çt d'une figuré agréable par un maintien simple et modeste , une grâce naïve, et surtout par un coup-d'œil qui semblait dire : « Je ne suis pas faite pour briller ; je ne désire que d'être aimée. »
La fortune de madame de Rémival ne lui permettant pas de donner à ses filles aucun orne-
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ment de toilette , elles étaient vêtues de la manière la plus simple. Jamais de broderies, ni la moindre fleur artificielle : un petit bonnet de gaze , un vêtement dont la propreté faisait tout le mérite , des chaussures de nankin ou de peau noire , mais bien faites , un bas de coton , un petit ^ fichu de laine blanche rtel était Tusage constant dans lequel elle avait élevé ses deux filles.
Jenny, contente de son sort n'ambition-nant point d'autres parures, était toujours bonne, enjouée^ et faisait les délices de sa mère , qui lui paraissait faire pour elle tout ce que lui permettait sa modique fortune.
Il n'en était pas de même de Clara. Fière et coquette , elle souffrait en secret de la simplicité dans laquelle on la retenait. Elle paraissait de plus en plus rêveuse , impatiente , et d*une aigreur qui devenait d'autant plus remarquable , qu*elle contrastait sans cesse aVec la douce aménité de sa sœur.
Allaient-elles dans quelque promenade , Clara faisait remarquer à Jenny que telle demoiselle, dont la fortune éta^t médiocre, avait un cha-
LÀ lOBK BRODtl. 141
peau des plus élégans ; que telle autre avait un fichu brodé et garni de dentelles. « Pour nous , toujours mises de même , et privées de la plus simple pamre , ajoutait-elle avec dépit, à peine sommes-nous regardées , à peine nous connatt-on dans le quartier.... — Que nous importe ? lui répondait Jenny tout en riant ; nous n'en sommes pas moins les filles d'un homme célèbre. Notre éducation vaut bien celle de toutes ces jeunes élégantes , dont la coquetterie est Tunique occupation , et qui , malgré tout leur éclat , n*ont peut-être pas autant de talens que nous. Pour moi , je préfère ma simplicité à tout cet étalage de fleurs , de broderies ; et , comme je n'ai jamais de belles choses à gâter , je puis courir , sauter , danser tout à mon aise. Je ne troquerais pas ma gaieté contre les plus beaux chapeaux du monde et les robes les plus brillantes. »
Le hasard, qui souvent se platt à favoriser la modestie , tandis qu'il punit et fait souffrir l'orgueil et l'ambition , voulut qu'il se fit dans la famille de madame de Rémival un mariage d'étiquette et de grand ton. Un de ses parens ,
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très-riche financier, demeurant dans un des plus beaux quartiers de la Chaussée-d'Ântin , s'unissait à la fille d'un homme en place, et tout ce que Paris a de plus opulent devait assister à cette fête. Madame de Rémival y fut également invitée avec ses filles.
u Nous ne pouvons accepter , dit aussitôt Clara : il nous faudrait une toilette que maman n'est probablement pas dans l'intention de •nous permettre. — Pourquoi donc? reprit gaiement Jenny. On connaît notre modique fortune ; une honnête simplicité , voilà tout ce qu'on peut exiger de nous : quant à moi , je me propose bien de danser beaucoup; et maman nous aime trop pour nous priver de ce plaisir que nous ne goûtons pas souvent , et que j'aime à la folie. — Mais , ma sœur , reprit Clara , crois-tu que nos bas de coton et nos robes de toile ne paraîtront pas bien mesquines , bien ridicules , au milieu de toutes les riches parures dont nous serons environnées ? Je crains bien que nous ne fassions rire à nos dépens ; on nous prendra pour quelques petites filles de village qu'on aura fait venir afin
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d'amuser la compagnie. — - Je voudrais bien voir , répliqua Jenny , qu'on osât nous traiter ainsi; je prouverais que les petites filles de village sont tout aussi fières que les belles de la Chaiissée-d'Ântin , et je saurais rire encore mieux à leurs dépens qu'elles ne pourraient le faire aux nôtres. Je ne suis pas méchante , tout le monde le sait ; mais j'aime à m'amuser des ridicules. »
Le jour de la fête approchait. Clara se désespérait, et sa coquetterie formait déjà mille projets pour se dispenser de paraître à une réunion qui devait être aussi nombreuse que bien choisie. Enfin , la veille de ce jour tant redouté , elle feignit d'être malade , et déclara qu'elleî^ne pourrait aller au bal de la Ghausséed'Antin. Jenny, quoique très-curieuse d'assister à cette fête , fut encore moins fâchée de s'en voir privée qu'inquiète de la santé de sa sœur qu'elle croyait véritablement incommodée , et à qui elle s'empressait de prodiguer tous ses soins.
Madame de Rémival , qui sans cesse étudiait le caractère de Clara, projeta de la cor-
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riger de cet excès d'orgueil ; mais arec tant de précautions et de délicatesse , que la jeune personne attribuât au has^ seul ce qui ne serait que Touyrage de l'amour maternel.
Gomme elle s'occupait avec Jenny à soûl»* ger la fausse malade , entre un commission-^ naire chargé , disait-il , de remettre un paquet contenant une très-belle robe brodée qui, mise en loterie , appartenait au premier des numéros sortis au dernier tirage de Paris, et qu'on savait être entre les mains de madame de Rémival. Cette dame, jouant aussitôt la surprise, fit accroire à ses filles qu'en efiet, à la sollicitation d'une voisine , elle avait pris un billet de cette loterie. Elle alla donc chercher dans son secrétaire ce prétendu billet qu'elle avait eu soin de préparer d'avance , le remit au commissionnaire , et affecta la plus grande joie de ce que le sort l'avait favorisée* On ouvre à la hÀte le paquet , et l'on y trouve en effet une robe de mousseline des Indes sortant de dessus le métier , et dont la broderie était du dernier goût. Déjà Clara oubliant qu'elle faisait la malade ; examinait la robe avec empressement,
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et laissait lire dans ses yeux tout le bonheur qu*elle aurait de la posséder.
Queb dommage, dit madame de Rémiyal, qu'on ne puisse pas partager cette robe en deux ! elle eût été pojur tous , mes filles. — Oh ! maman , reprit Jenny^ ee serait trop beau pour nous, et j'espère bien que tu t*en pareras, demain âu mariage de notre parent, dussé-je passer toute la nuit à te la faire. — Moi , reprit madame de Rémival , je m'affublerais d'une robe aussi élégante , moi qui depuis si longtemps ai fait vœu de simplicité ! Non , non , je ne porterai jamais cette robe brodée; mais, puisqu'un heureux hazard me la procure, ajouta-t-elle arec intention, elle est pour celle de TOUS que ce même hasard favorisera : tirez au sort , et demain cette charmante robe sera portée par celle ^e vous deux qu'il désignera. — J'y consens , s'écria Clara avec une force et une vivacité qui indiquaient le désir le plus vif. — Non, non, reprit Jenny; ne tirons point au sort : je lis dans les yeux de ma sœur que cette robe pourrait hâter sa guérison , et je lui cède de bon cœur tous mes droits. — Pourquoi cela?
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reprit Clara avec contrainte : maman Ta prononcé; nous devons tirer au sort. — Oh! répondit Jenny , tu sais bien que la grande parure in'ennuie etm'embarrasse. Cette robe te convient mieux qu'à moi; d'ailleurs tu es mon ainée. Allons , Clara , cède à mes instances , mettonsnous à l'ouvrage ; demain tu paraîtras à la fête une des mieux parées , et tu prouveras , j'espère , aux belles de la Chaussée-d'Autin qu'une robe bradée suffît pour les égaler en grâces, et même pour les surpasser. »
Clara, d'après l'aveu de madame de Rémival , accepta la proposition de Jenny , qui à l'instant même tailla les différens lés qui devaient composer la robe ,^et se mit à travailler avec sa sœur, afin que tout fût prêt le lendemain. Madame de Rémival , voulant suivre son projet, demanda à Clara comment elle comptait se coiffer avec une pareille robe. u Des cheveux relevés avec un simple peigne d'écaillé ne peuvent suffire ^ lui dit-elle ; il vous faut une coi&re plus analogue à ce riche vêtement. — Sans doute , ajouta vivement Jenny. Si maman daigne le permettre, tu orneras tes
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cheyeux d'une de ces belles guirlandes de roses qui sont à la mode. Je ne crois pas non plus que le bas de coton, quelque blanc qu'il soit, puisse convenir , et si maman veut m'en croire , elle te permettra, pour la première fois, les bas de soie et les souliers de taffetas blanc — J'y consens avec plaisir , dit madame de Rémival ; et à l'instant même elle sortit pour aller acheter ces différens objetsl Pendant son absence ; Clara ne put s'empêcher de témoigner à sa sœur toute sa joie et son étonnement :. u Mais toi , lui dit-elle , tu ne t'occupes aucunement de ta toilette? — N'ai-je pas, répondit Jenny, ma robe de basin presque neuve , et mes souliers de nankin , avec un collier de tes cheveux? C'est tout ce qu'il me faut. Je ne vais point à cette fête pour briller , mais bien pour danser , rire et m'amuser de toutes les minauderies des belles du jour. La meilleure parure que puisse avoir une jeune danseuse , c'est, selon moi, la simplicité. — Mais enfin, ajouta Clara , si ta trop grande simplicité allait te priver de danser, cela serait fort désagréable ; et j'avoue qu'à ta place j'en mourrais de
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dépit. — Bah ! répondit Jenny , je n'ai pas si grand' peur; il se trouve toujours quelques âmes charitables qui vous prennent en pitié ; d'ailleurs il eat mille moyens de sortir d'embarras , et de forcer quelques-uns de ces beaux messieurs à tous accorder au moins la faveur d'une contre-danse. Heureusement je ne suis ni sotte , ni timide , et je saurai bien me tirer d'affaire.... »
Pendant qu'on parlait ainsi , la robe brodée allait son train. L'espoir et la joie étaient empreints sur les figures des deux charmantes sœurs , qui travaillaient à qui mieux mieux. Bientôt madame de Rémival rentra avec ses diftérentes emplettes. Elle remit à Clara une très^riche guirlande de roses ^ des bas de soie brodés à jour, et les souliers les plus élégans.
Elle y ajouta un riche fichu de tul brodé, et un collier de jais blanc. « Pour toi, Jenny , lui dit-^Ue , qui ne- t'es point oociqiée de ta parure , et qui préfères une simple toilette au plaisir de briller , je te prie d'accepter ce bou«ton de rose orné àe son feuillage , et j'exige que demain il soit sur tes jolis cheveux. »
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Enfin le moment tant désiré arriva. Une yoî* ture, envoyée par le parent de madame de Rémival , vint la prendre ; elle se rendit avec ses filles an riche hôtel de la Chaussée-d^Antin, cil déjà la plus belle assemblée s'était réunie. Bientôt le bal commença : un essaim de danseuses, remarquables par l'élégance de leurs yètemens et la grâce de leur maintien , se dispersa dans un salon magnifique qu'éclairaient plus de deux cents bougies ; et bientôt la gaieté la plus vive s'empara de tous les cœurs.
Clara , embarrassée sous sa nouvelle parure , et craignant à chaque instant de déchirer sa robe brodée qu'elle croyait devoir fixer tous les regards , parut gauche , ne fit aucune sensation ; et , quoique couronnée d'une guirlande de roses blanches, et surchargée d'omemens, elle eut le chagrin de rester presque toujours auprès de sa mère , et de n'avoir d'autres dan* seurs que ceux que lui envoyait de temps en temps la dame de la maison. Sans cesse on entendait rire de la toilette recherchée , et surtout de la roideur de la bejle statue du Marais. Les uns prétendaient qu'elle arrivait de pro-
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yince , où sans doute elle avait pris le ton et les usages de sa grand'mère ; les autres soutenaient qu'elle avait fait vœu d'immobilité : c'était , en un mot , à qui lancerait les plaisanteries les plus mordantes; ce qui ne faisait qu'augmenter encore le dépit et la confusion de la pauvre Clara.
Jenny, au contraire, se livrait à tout le plaisir que lui inspirait une fête aussi belle ; et , ne craignant point de gâter sa petite robe dé basin , ni de salir ses bas de coton et ses souliers de nankin , elle se faisait distinguer par son joli minois toujours riant , par son caquet ingénu, spirituel, et surtout par le charme et la légèreté de sa danse. On ne parlait dans le bal que du joli bouton de rose : partout on lui donnait ce nom; c'était à qui danserait avec elle. Sa simplicité, contrastant avec 'les riches toilettes dont elle était environnée, la faisait remarquer parmi toutes les femmes brillantes , qui répétaient à leur tour, mais avec un dépit concentré : «c C'est vraiment un bouton de rose. »
Madame de Rémival ne perdait rien de tout
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• ce qui se passait. Elle jouissait en secret de l'isolement oi!i se trouvait Clara , depuis qu'elle avait dansé les deux contre-danses ordonnées par la dasiie de la maison. C'était en vain qu'elle étalait sa robe brodée pour attirer quelques danseurs, aucun ne se présentait. L'un d'eux enfin l'aborde- avec une espèce de contrainte ; et , après avoir obtenu sans peine la permission d'être son cavalier, il la prend par la main et la fait walser quelques instans. 11 avait sollicité Jenny de danser avec lui pour la troisième fois ; mais l'aimable bouton de rose , affligé de la souffrance de Clara , n'avait accepté le galant cavalier qu'à condition qu'il danserait avec sa sœur aloée qu'elle lui désigna. Ce dernier, en exécutant les ordres de Jenny , ne put s'empècber d'en instruire Clara, qui^ confuse d'être réduite à n'avoir pour danseurs que ceux q^e lui envoyait sa sœur, feignit , après la walse , de se trouver incommodée , et sollicita sa. mère de se retirer. « En effet , dit madame de Rémival , je m'aperçois depuis quelque temps que vous souffrez beaucoup. Je vais demander une voiture , et nous allons retour-
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ner au Marais ; mais votre sœur, qui se livre à toute la joie qu'inspire une aussi belle assemblée , et qui goûte un plaisir qu'elle éprouve si rarement, ne sera pas victime de ce fâcheux événement.... )t En effet, n^adame de Rémival alla conduire Clara chez elle , et revint aussitôt rejoindre Jenny qu'elle avait confiée à la surveillance de plusieurs personnes qu'elle connaissait.
Dès que celle-ci fut instruite du départ de Clara , une tendre inquiétude remplaça la gaieté qui ajoutait à l'éclat de sa jolie figure : en vain sa mère la rassura, u Non , non , dit-elle , ma sœur souffre , il n'est plus de plaisir pour moi. » An même instant elle entraîna sa mère> qui pouvait à peine cacher son émotion , et se sépara de tous les danseurs qui l'entouraient et la conduisaient à la voiture en répétant : « Quel dommage ! Oh ! le joli bouton de rose ! n
De retour au Marais, madame de Rémival trouva Clara tout en larmes, et dévorée du chagrin que lui causaient les succès de sa sœur ; mais , dès qu'elle (eut appris , de la bouche de sa mère, le généreux attachement de Jenny