LE FAUTEUIL DU GRAND-PERE
Monsieur de Lirné , ancien jurisconsulte et d'un grand âge , était depuis long-temps attaqué des infirmités de la vieillesse ; ce qui souvent le forçait de rester dans un fauteuil où il recevait les soins et toutes les marques de la tendresse que lui portait madame de Rainefort, sa fille unique , veuve depuis cinq ans d'un capitaine d'artillerie ; mort au champ d^honneur.
Madame de Raine fort avait deux enfans, un fils âgé de douze ans, nommé Stéphane et une fille, son atnée d'un an, appelée Alphonsine. Ces deux enfans se ressemblaient par les traits du visage et le son de la voix; mais ils étaient loin d'avoir le même caractère et les mêmes penchans. Stéphane, vif, enjoué, caressant, trouvait tout à «on gré, ne témoignait jamais d'humeur, trai-
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tsiX également le pauvre et le riche , le faible elle puissant; ni l'orgueil niTégoïsme n'avaient pu trouver accès dans son cœur. Ne distinguer les hommes que par leur mérite , ne s'attacher qii'à leur bonté, qu'à leur affabilité, telle était la devise de Stéphane , tel était le fruit de ses nombreux entretiens avec son grand* père, dont il préférait souvent la société à celle des jeunes gens de son âge et aux cercles les plus brillans.
Alphonsine, au contraire, ne s'attachait qu'aux dehors qui charmaient les yeux ; la beauté de sa taille et le charme de sa figure lui faisaient croire que rien ne pouvait leur être comparé. Sa fierté ne lui faisait trouver de charmes que dans le luxe et l'élégance; elle n'attachait de prix qu'aux objets rares qui annonçaient l'opulence. Cultiver les talens, former son éducation, orner son âme des vertus qui font le plus chérir et respecter son sexe , tout cela n'était pour Alphonsine que fastidieuses inutilités, que temps perdu , consacré entièrement à l'ennui*
Parmi les meubles riches et recherchés qui paraient le salon de madame de Rainefort , se trouvait un ancien fauteuil de bois de hêtre,
Itt ^ COirtB» ^ HA nuMé
{[tnii d'un ideux c««r rovge, attedbé pa» dts ^lout actrefoif dorés ^ et qui n'offraîeBi fi^us qpi'un métal noirâtre , entre leaquets pairaîssaît {à et là un reste de franges antiques , où la pwnsiére se teMot obstinément attachée* Ce §rand fauteuil , monté sur quatre roulettes « et dont le dos se renversait à yokmté au moyen d'une double crémaillère , était le siège aecou-» tnmé du respectable M* de Lirné. Il s'y tron^ Tait bien plus à son «se que dans les meubles modernes, dont les formes aiguës et la pose gênante lui paraissaient anssîridicules qu'iacom* modes.
Stéphane , qui ne Toyait dans ce meuble go* thique qu'un lieu de repos oik son grand-père oubliait souyent ses infirmités , prenait plaisir à le conserver , à le racommoder , en un mot à y ajouter tout ce qui pouvait contribuer an plaisir et à l'aisauce du vénérable vieillard.
L'hiver commençait^il , Stéphane adaptait au sommet du fauteuil de son gr«id-père une draperie qui préservait de la moindre froidure sa tète chauve et ses organes affaiblis par les ans ; les beaux jours commençaient^ls à renaître «
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Stéphane ornait te deTant da fauteuil d'une pe« tite tablette de bois de noyer, sur laquelle il dé> posait chaque jour des fleurs printanières , dont k Tue et le parfum ranimaient le vieillard , ea ki offrant le souvenir de ses belles années. Sou* vent M. de Limé était ainsi roulé par son petit* fiU aux rayons du soleil , qui le réchauffaient et lui rendaient sa force et sa gaieté; souvent aussi, après plusieurs circuits , il s*endormait dans son fauteuil, le sourire sur les lèvres, et paraissant bénir l'aimable enfant qui se plaisait , par taot de soins et d'égards , à prolonger ses jours , à embellir la fin de sa carrière.
Alphonsine était loin de partager les devoirs que son frère rendait à leur aïeul. Jamais elle n'avait roulé une seule fois l'énorme et antique fauteuil ; jamais elle n'y avait déposé la moindre fleur : son plus grand supplice , au con* traire, était de voir ce vieux siège faire une disparate aussi grande avec les beaux meubles de riches étoffes et de bois d'acajou , qui remplis* saient le salon. Cent fuis , si elle l'eût osé , elle eût brisé ce vieux fauteuil qui humiliait sa vaaité : Ouij dit-elle un jour dans son dé^ii^dèê
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que mon grand-papa ne sera plus , je ferai br4kr son vieux fauteuil, »
M. de Lirné, dont les organes n'étaient pas entièrement affaiblis , avait remarqué l'antipathie d' Alphonsine pour son meuble chéri ; il avait même entendu ces.paroles dures et péni^ blés : Dès que mon grand-papa ne sera plus j je ferai brûler son vieux fauteuil. Ces mots coupables pesaient sur son sœur, et il résolut de donner à sa petite-fille une leçon dont elle conser-: vàt long-temps le souvenir.
Sous le coussin de ce fauteuil M. de Lirné avait fait pratiquer, à Tinsçu de tout le monde,) une cassette dont lui seul avait la clef, et oui il déposait tout ce qu'il avait de plus précieux. Chaque âge a sa manie : celle de la vieillesse est de se séparer le moins possible du trésor amassé par son travail et son économie.
Un jour , Alphonsine , invitée pour le soir à une fête oiî devaient se réunir les femmes les mieux mises de sa société , se plaignit hautement de n'avoir pas une robe assez élégante ; elle désirait surtout une garniture de fleurs artificielles, ainsi qu'elle en voyait porter à toutes
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les jeunes personness de son rang et de Isa fortune; mais madame de Rainefort^ qui voulait habiliier sa fille à une sage économie, avait fixé ses mois de dépense à une certaine somme qu'Ai-* plionsine avait dissipée d'avance. Il était donc irrévocablement décidé que la jeune coquette irait à la fête avec une simple robe de crêpe blanc. Désolée d'avoir dépensé tout son mois en bagatelles, A Iphonsine exprimait son chagrin devant son grand-père , qui feignit de n'y pas faire attention.
Quelques heures après, elle rentra dans l'appartement de M. de Limé , à qui elle peignit de nouveau ses regrets et son désespoir* « Eh bieni ma petite, dit le respectable vieillard en souriant, pour te consoler de n'avoir pas une toilette plus recherchée , sois une fois utile à ton grand-père*; prends cette clef, et oblige-moi d'ouvrir le dessous de mon fauteuil ; là , de ce c6té.... n Alphonsine rougit, hésite et s'imagine qu'il est peut-être question d'enlever certain vase mystérieux qui se trouve ordinairement sous les meubles de cette espèce. Elle veut s'excuser, elle feint de ne pouvoir ouvrir la serrure^
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le ykillard jooit de sa méprise : enfin eUd toame la clef d*iiiie main tremblante, et, détournant la tète, ouvre le dessous du fauteuil
et aperçoit une jolie corbeille parfumée , cou« Terte de satin bleu, qui contenait une garniture complète en roses blancbes, dont l'élégance égalait la fraîcheur. Elle comprit alors Tailnable keon de son grand-père , avoua que jamaia surprise ne lui avait été plus agréable » et courut aussitôt faire poser sur sa robe de Gr^>e le riche ornement auquel elle était loin de s'ajttendre.
Mais l'antipathie d'Àlphonsine pour le vieux fauteuil ne fut pas encore entièrement détruite; elle ne pouvait s'accoutumer à le voir figurer parmi les causeuses et les gondoles modernes dont il était entouré dans le salon. Elle n'osait plus exprimer tout haut son aversion pour ce meuble ; mais dès que M. de Lirné ne l'occu» paît plus , elle le cachait dans un coin de Vmp^ parlement , et mettait devant lui tout ce qui pouvait le dérober à la vue. Une aventure assex singulière vint dissiper à jamais la répugnance d'Alphonsine, et lui rendre le fauteuil du
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{fraud'père aussi cher qu'il lui avait jusqu'alors paru âésaffréable»
On était dans le caraayal. Alphoosioe devait te laentrer dégrisée en vieille chez une de ses simes , OH un ^and nombre de jeunes per* tonnes de son âge se réanissaient. La robe à plis sur le dos, les longues manchettes à trois rangs, le bonnet à papillon , les chaussures à talon, et sur la figure un masque malin et couvert de rides , rien ne manquait à son aceoutrement; et, quoiqu'à peine au printemps ^e Tâge, on Feût prise pour une vieille de toixante-dix ans. Sa mère avait présidé avec plaisir à cette mascarade , et le jeune Stéphane , déguisé en jockey élégant, devait porter la queue de la vieille baronne , et faire avec elle in^ entrée triomphale dans la brillante et joyeuse réunion oii ils étaient attendus. 11 avait élé convenu expressénoent que les pères et mô- '^ Q y seraient point admis , et que la dame *«ule de la maison veillerait sur cette jeunesse Màtre , qu'on, voulait voir une fois livrée à elie-ttéme.
Alphonsine, pour compléter son déguise*
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ment de vieille baronne , avait eu rindiscrétion de prendre, àTinsçu de tout le monde, des boucles d'oreilles de diamant , et d'un assez grand prix, qu'elle déroba dans le secrétaire dé madame de Rainefort. En arrivant au bal chez son amie, elle les mit à ses oreilles^ ce qui produisit en effet l'illusion là plus complète. Elle réunit tous les suffrages; il fut unanimement reconnu qu'Alphonsine avait une des plus riches , une des plus singulières mascarades qu'on eût jamais vues. Son amour^ propre était flatté , sa joie était extrême ; elle se livra donc au plaisir de la danse et à mille petits jeux qui s'y entremêlèrent , avec l'ivresse et l'étourderie de son Âge. Enfin minuit sonna : c'était l'heure fatale que tous les parens avaient désignée pour se séparer ; comme elle parut arriver vite!.. Alphonsine et Stéphane, conduits par un ancien domestique, montèrent en voiture , et se rendirent chez leurs parens , qui reposaient en ce moment. Mais quel coup ter^ rible pour la jeune personne lorsque , en s'approchant de son miroir pour se déshabiller, elle s'aperçut qu'il lui manquait une des boucles
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d'oreilles de sa mère ! Elle jette un cri perçant et fond en larmes; le bon petit Stéphane retourne aussitôt dans la maison où le bal avait eu lieu; il cherche partout, s'informe , mais en vain ; on ne put jamais retrouver ce riche . bijou, (c Que dira ma mère? s'écriait Alphonsiné; que je suis cruellement punie de mon indiscrétion ! Comment réparer une perte aussi grande ?
— Il faudrait peut-être deux mille écus,
ajoutait Stéphane : comment as-tu donc osé prendre , à Tinsçu de ma mère.... ? J'ai cru que c'était elle qui t'avait prêté cette riche parure ; soE^e au chagrin que lui causera ton indiscrétion , ta coquetterie , ton imprudence : oh ! ma sœur , combien tu es coupable ! »
Ces deux pauvres enfans passèrent la nuit dans la plus terrible agitation; il fut impossible , surtout à Alphonsiné , de fermer l'œil un seul instant. Le lendemain on prit pour fatigue du bal l'abattement qu'on remarquait sur la figure du frère et sur celle de sa sœur ; plusieurs jours se passèrent. Cependant Stéphane 9 présidé de questions par son grand-père, qui ne trouvidt plus sur les traits de son petit-fils
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l'aîmaMe séeurké qm ea faisait ordioair«DMsnt le charme , lui avoua la malheur qui lui était arrÎTé, loi petgcii i^ut le désespoir d'Alpbou* «îne. u ' £fa bîeii ! tAehe de me i^oieurer ^ dit anssitéC M* de Ltrfié , Tautre beude d'-wreiUe de ta nîère , mais à Fmçu de t^ut le moude» et suKwit de ta sœur* Va, meu cber«afaot» et cahne tes inquiétudes, » Stéphane ob^ à rinstant même , et suivît de peint en point cb que son grand-père lui avait ofdsooé»
Quelque temps «près , Alpbeuiiiie , présumant que sa mère , invitée à ua grand dîner ^'étiquette, ne manquera pais de vouloir obmsItre ses boucles d'orealies , et qu'«dor« elle aV percevrait du cruel aocidont qui était arrivé, tint confier k M. de lirné tout son tourment. Le vieillard était en ce monieat assis dans aon fauteuil que StéfAïuie s'amusait à rouler dLans le salon. Au récit doulourei» d'AlpbomHfl^ $ il se mit à sourire; et , lui rei»ottant de nouveau sa def , fl ktt dit d'ouvrir le dessous du fimteuil ; ce que la jeime peraonae fit ^ette fois «ans Msiler , «t avec le plus vif empresaenieni: «Ue oavre,€tle premier objet qui fipappesumef
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c'est Fécrin de sa mère contenant vfne boacl« d'oreille neuve , et tellement semblable à l'au"^ tre qu*îl était impossible de distinguer la nouvelle de l'ancienne. Alpbonsine crut d'abord que c'était le premier bijou qu' on avait retrouvé; mais Stépbane lui expliqua tout le mystère , et la jeune étourdie appVit que c'était à la générosité , à la tendresse de son grandpère qu'elle devait tm événement aussi heureux. Stéphane courut aussitôt replacer Técrin dans le secrétaire de sa mère , qui ne s'aperçut de rien. Alpbonsine , éperdue de joie et de reconnaissance , se jeta dans les bras der M. de limé , qui , en la pressant sur son coeur , lui dit avec la plus touchante expression : « Quand p ne serai plus , ne bréle pas mon vieus fouteuil. »
Ton I.