LE TESTAMENT
Monsieur Dartus , avocat , jouissait d'une haute réputation; sa fortune égalait sa célébrité ; mais la nature lui avait fait payer cher tous ces avantages. Père autrefois de six enfans, il les avait vus périr Tun après l'autre ; et , la mère de cette nombreuse famille, n'ayant pu résister à tant de secousses et de pertes aussi cruelles , avait également terminé sa carrière. Son époux, frappé de la plus grande douleur, était resté veuf pendant plusieurs années ; mais , dans un long voyage qu'il fit en Suisse , une de ses parentes , encore jeune et belle i qui l'avait fait appeler pour régler des affaires importantes , fit sur lui la plus vive impression et lui inspira le désir de contracter une seconde union : tant il est vrai qu'on re-
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nonce difiBicilemeat au bonheur d'être aimé, à Tespoir d-ètre père.
M. Dartus , quoique d^à d'ua âge mûr, était si brillant dans la conversation, si gracieux dans toutes ses manières; il ajoutait à tous ces dehors séduisans tant de mérite et de célébrité , qu'il fixa de son c6té le choix de sa belle parente , toute jeune qu'elle était encore. 11 séjourna donc en Suisse près d!un an , afin de liquider la fortune de sa nouvelle épouse et de pouvoir la transporter en France. Bientôt son vceu le plus cher fut accompli , il devint encore père , et la joie qu'il en ressentit acheva d'efEsicer la tristesse que ses anciens chagrins avaient empreinte sur son front. Il n'aspirait plus qu'à revenir à Paris avec sa seconde femme et leur enfant qui venait de naître : c'était une fille qui déjà semblait devoir réunir un jour tous les charmes de sa mère : elle s'appelait Zélia.
Mais madame Dartus avait pensé payer de sa vie la naissance de cet enfant si cher : on fut même contraint de l'arracher de son sein et de lui donner une nourrice étrangère. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois que cette dame,
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aussi vertueuse que belle , eut repris assez de force pour voyager. Elle vint donc se fixer à Paris avec son digne époux , leur fille unique ^ âgée d'environ six mois , et plusieurs domestiques suisses, parmi lesquels était la nourrice de Zélia. Les traits de cet enfant commençaient à se développer; mais ils n*étaient plus aussi délicats , aussi semblables , à ceux de sa mère , qu'ils avaient paru Tètre au moment de sa naissance; ils semblaient même éprouver cbaqne jour un nouveau changement.
Madame Dartus remarquait aussi depuis quelque temps que la joie et le bonheur qu'avait ressentis son mari lorsqu'il était redevenu père , avaient fait place à une rêverie continuelle , à une profonde tristesse qu'il s'efforçait en vain de lui cacher ; mais , ne les attribuant qu'aux pertes douloureuses qu'il avait faites avant son veuvage , et trouvant dans cet époux adoré la réunion des plus rares et des plus aimables qualités, madame Dartus feignait de ne pas apercevoir le nuage souvent répandu sur les traits de son mari , et n'osait même lui en demander la cause.
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M. Dartus reprît à Paris Thonorable carriôre qu'il avait parcourue avec tant d'éclat et redevint bientôt l'un des plus célèbres avo-^ cats de la capitale. Sa haute réputation et sa fortune lui permirent d'y tenir une maison qui fut le rendez-Yous des gens de lettres , des ar« tistes les plus distingués , des magistrats même du rang le plus élevé. La beauté , les qualités aimables de madame Dartus , ne laissèrent pas de contribuer à réunir chez elle les femmes les plus marquantes de Paris ; en un mot , c'était à qui aurait accès dans la société de cet homme célèbre.
On conçoit aisément qu'au milieu de tant d'avantages la jeune Zélia , dirigée par les conseils d'un père aussi distingué , devint en tout genre un modèle accompli. Jamais éducation n'avait été mieux suivie que la sienne. Une taille élégante, une figure expressive, une grâce parfaite, et surtout une gaieté franche et intarissable embellissaient encore les divers talens qu'elle réunissait. On remarquait néanmoins qu'elle n'avait aucun des traits de M. Dartus, ni de ceux de son épouse ; on ne trourait en
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Zélia ni le son de leur voix , ni cette imposante dignité qui les caractérisait l'un et l'autre jusque dans les moindres choses. Souvent on leur en faisait l'observation , et alors une espèce d'altération se répandait sur la figure de M. Dartus, qui cherchait aussit6lii la dissiper parle charme de sa conversation et les caresses dont il accablait sa chère Zélia.
Comme rien n'est parfait dans la nature , et qu'à travers les qualités les plus rares il se glisse toujours quelques défauts, Zélia poussait au plus haut degré ceux de Tétourderie et de l'indiscrétion. Souvent ils lui attiraient les reproches de son père qu'elle adorait. En effet, entraitelle dans son cabinet , elle portait furtivemeift ses regards sur son bureau 'de travail , lisait du coin de l'œil ce qu'il écrivait et les différens papiers qui se trouvaient auprès de lui. M. Dartus recevait-il une lettre , un simple billet , Zélia en examinait l'écriture , le timbre, formait aussitôt telle ou telle conjecture , donnait ensuite son avis , tranchait , prononçait comme si elle eût été le conseil ou le guide de son père ; elle annonçait souvent dans les différens cer-
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des quelle fréquentait , que monsieur un tel avait un procès contre telle personne ; que ce procès était imperdable ; que celui de madame
une telle était bien plus douteux EnOn
tout ce qui se faisait ou se disait chez M. Dartus était remarqué, commenté et divulgué parla jeuno indiscrète , au point que son père , malgré tout le charme qu'il éprouvait auprès d'elle , s'était vu forcé de lui interdire l'entrée de son appartement ; mais rien ne put corriger Zélia. En vain ses parens employaient -ils tout ce qui était en leur pouvoir pour vaincre ce penchant dangereux , il ne fît que s'accrottre malgré leurs soins et toute leur prévoyance,
'Zélia ne tarda pas à faire la cruelle expérience , qu'on ne peut impunément enfreindre les premiers devoirs de la société. Un jour que son père était sorti , et que son valet-de-chambre avait oublié de fermer la porte de son cabinet, la jeune indiscrète s'y glisse furtivement, pénètre jusqu'au bureau de travail de M. Dartus^ et, parmi plusieurs papiers qui le couvraient , elle porte ses regards sur un écrit de
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la main de son père , el qui commençait par ces mots :