LE JOCUIÂL SES KOUS
grand nmnbre de femmes de la cour ; ce qui n^arait pas peu contribué à lui îàiA conserver Emma au nombre de ses pratiques. Cette cou* tnrière adroite et rusée se donnait bien de garde de faire la moindre obserration , et se prétait à toutes les extravagances et même aux désavantages de la mode. Tantét elle apportait à Emma une robe dont la longueur était extraor* dinaire : puis toitt*à-coup une autre très-courte qui ne descendait tout au plus qu'à huit pou* ces au-dessus du talon. Une autre fois c'était un vêtement ^ mancbes très -serrées et ne cou* vrant qu'à peine la moitié de l'épaule ; peu de jours après paraissaient d'autres manches énormes, tombant jusqu'au bout des doigts ^ et d'une largeur prodigieuse ; mais ce qu'on observait régulièrement, ce qu'Emma recommandait par^dessus toutes choses, c'était de donner à chaque vêtement le moins d'ampleur possible 'y il fallait que la robe la plus riche fût collée sur le corps, et ne formât qu'un sac étroit qui, bridant sans cesse , empêchait l'élégante qui s'y trouvait emprisonnée, de faire le m>indre mouvement sans déchirer l'étofie,
232 CONTES A HÂ TILU. '
OU £aBre partir les coutures : il fallait eafin que ces robes délicieuses fussent encore plus décolletées par derrière que par devant, de manière à faire apercevoir au moins la moitié de l'épine du dos et le jeu continuel des omoplates ; mais, pour jouir de tous. ces rares avantages et pouvoir atteindre à cette sublimité du bon goût, il était indispensable d^avoir une chemise sans manches ; et Ton ne pouvait se permettre tout au plus ' qu!une petite jupe de dessous en batiste ; on avait , par ce moyen , les bras nus jus^'aux épaules , les reins très-peu couverts , la poitrine continuellement exposée à l'air , et gonflée au moyen d'un corset mécanique qui serrait le bas de la taille , à empêcher la respiration. On était au supplice , à la vérité ; on ne pouvait se. tourner que d'une pièce ; et si par malheur on laissait tomber son mouchoir qu'il fallait tenir à la main , faute de poche , impossible de le ramasser...; mais on avait la jouissance de dire : <{ C'est la mode ! »
Le plus grand inconvénient de toutes ces extravagances était la perte de la santé. Le moyen qu'une femme , dont les organes sont
U JODBICAL OIS H0BK8. 233
sî délicats , puisse résister pendant l'hiver , et dans le climat que nous habitons, à recevoir toutes les impressions du froid et de Thumi* dite ? C'est surtout à la sortie du spectacle et des grandes réunions que , passant tout-à-coup d'une chaleur concentrée à . une température glaciale , ces malheureuses victimes de la mode payent cher leur imprudente nudité.. Que de jeunes mères de famille , que d'uniques héritières , le chanme et l'espoir de leurs parens , que de femmes célèbres par leurs talens et leur beauté, l'on a vues payer de leur vie la funeste |M^rogative de briller un instant , de fixer les regards d'un public insensé, d'étaler en un mot une mode nouvelle !
' Emma ne fut pas plus à l'abri que les autres des effets inévitables de cette dangereuse manie : plusieurs transpirations supprimées , quelques rhumes dégénérés en catarrhes , et surtoi|t une nudité presque continuelle , attaquèrent sa poitrine , au point que tout fît craindre pour ses jours. M. de Lin val reconnut alors, mais trop tard, sa trop grande condescendance aux caprices de sa fille , qui bientôt se
2S4 GORTI8 À HA PILLE.
repentit elle-même de «on culte trop constaDl pour la nouveauté , en voyant ses beaux bras se dessécher, ses yeux charmans perdre leur éclat et leur yiyacîté, son teint de rose pâlir, son enjouement ae changer en une tristesse inTincible , et ses forces diminuer chaque jour. Oh ! combien elle regretta d*aToir aussi cruellement abusé de tous les dons que lui avait faits la nature ! combien elle maudit la mode , et s'étonna de Tempire absohi qu'elle exerce 1 combien surtout elle fit à son père de reproches déchirans ! Car telle est l'injustice des enfans , que souvent ils font un crime à leurs parens de leurs excès de tendresse.
Cependant les soins multipliés et les secours de l'art apportèrent un adoucissement aux maux cruels qu'éprouvait Emma, et finirent par écarter, au bout de quelque temps, les dangers qui menaçaient ses jours. Mais il resta à la jeune convalescente une faiblesse de poitrine qui exigea les plus grandes précautions. On proscrivit donc les chemises sans manches « les robes décolletées , et tout ce que la mode pouvait inventer : on les remplaça par une
IB JOUWfAL DSS H0DB8. St9
bottoe douilkUe fourrée , par des chemises de percale à leogues maaches , et un boa jupon de dessous en laine tricotée. On couvrît sa tète d'un dbiapeau de velours , et on substitua aux minces ehaussures de taffetas ou de satin blanc, des souliers à doubles coutures , ou des brodequins assez forts pour préserver du froid et de rhumidité.
Peu à peu la convalescente reprit sa force première ; son embonpoint revint ; la fratcbeur naturelle de son teint reparut et en dissipa l'extrême pâleur ; ses jolis yeux reprirent leur expression , leur vivacité ; enfin la belle Emma redevint telle qu^elle était avant la longue maladie qu'elle avait éprouvée»
On oublie aisément en bonne santé les promesses que les souffrances nous ont fait faire* Emma, brillante de force et de fraîcheur, ne put résister entièrement aux attraits de la mode ; et sans en être l'esclave aussi fidèle qu'autrefois , elle ne laissait pas de lui rendre quelques hommages. D abord le chapeau de velours fut supprimé : il était trop lourd , et surtout couvrait entièrement la figure. En-*
236 CONTES À lA HILB.
suite on quitta les souliers à double couture : ils blessaient les pieds , ils auraient fini par donner des cors. Enfin on se débarrassa de ta douillette fourrée : le printemps , qui commençait, la rendait assommante ; mais la raison véritable , c*est qu'elle icacbait Félégance de la taille et les plus beaux bras du monde. Insensiblement la mode reprit en partie son empire ; et lorsque M. de Linyal faisait à sa fille des remontrances sur ses nouvelles fantaisies , et lui rappelait à ce sujet les reproches pénibles qu'elle n'avait cessé de lui faire pendant sa maladie , Emma , se jetant à son cou et lui fermant la bouche par un baiser , lui disait : u Tant que je fus convalescente , mon bon petit père , j'ai suiv^ exactement tout ce que tu m'as prescrit ; je me suis imposé toutes les privations que tu m'as ordonnées ; mais à présent que j'ai recouvré ma santé, permets-moi d'en user un peu sans l'exposer. Depuis trois mois il a paru dans Paris des modes célestes, et je les ai laissées passer sans leur rendre hommage. Il est bien juste que tu m'accordes quelque dédommagement. —
U JODBNAL DES MODES. 227
J'y consens , répondit le père trop confiant et trop tendre; mais songe à tous les dangers que tu as courus, aux tourmens, aux chagrins dont ils m'ont accablé, songe enfin à ta conservation : c'est te demander de songer à la mienne. »
Le printemps et l'été se passèrent sans que la jeune élégante , qui souvent prouvait son penchant irrésistible pour la mode , se repentit aucunement des fréquentes imprudences qu'elle commettait à l'insçu de son père , soit pour découvrir une chute de cou ravissante , soit pour dessiner les contours et la grâce d'une taille enchanteresse ; mais au commencement de l'automne , Emma fut encore atteinte d'une douleur de poitrine, qui, sans être inquiétante, exigea néanmoins de nouvelles précautions. On regarda comme dangereux pour elle de passer à Paris l'hiver qui approchait : les médecins consultés furent d'avis qu'il serait sage dé liii faire supporter cette saison rigoureuse dans le midi de la France.
M. de Linval avait précisément un frère établi à Beaucaire : c'était un des plus riches
22S etnma a ma nu.B.
négociaiis de cette TÎlle. Il propoM à sa fille €!*aller passer chez son oncle toute la mauraîse saison , afin d'acbever de rétablir sa ^ santé, dont on aurait tous les soins imagina* Mes. Emma, quoique bien convaincue que ce séjour lui serait salutaire , répugnait k aller babiter une petite Tille à plus de cent cinquante lieues de Paris. Que faire pendant une si longue absence? avec qui pouvoir causer modes, bijoux , toilette , etc... ? aux yeux de qui faire briller son bon goût, son tact, son élégance? C'était s'exposer à mourir d*ennai , c'était téri* tablement s'enterrer vivante. M. de Linval, qui déjà roulait dans sa tète un projet assez plaisant, s'imagina, après avoir employé mille insunces auprès de sa fille , qu'il pourrait la déterminer à faire ce voyage salutaire, en flaUant son amour-propre, et surtout son penchant pour la mode. Il lui proposa donc de la faire accompagner par une femnMMle* chambre adroite et intelligente , qui loi ferait tous les chifibns et toutes les robes qu'elle dé* sirerait ; et afin que son éloignement de Paris ne la privât pas de tout ce que le b^i goè|
LE JOVBNAL DES XOHES. 229
pounraît j faire naître, il lui offrit de Taboiiner au Journal des Modes y qui chaque semaine répand dans toute la France les nouveautés dont s'enrichit la capitale. « J'ajouterai à cet envoi, dit M. de Linval à sa fille, les étoffes , rubans , chapeaux et parures qui seront annoncés , et comme tu en auras la gravure fidèle dans le Journal , ainsi que tout le détail savant et nécessaire à rétablissement de t«iis ces chefs-d'œuvre du bon ton , il te sera facile de faire foire le tout semblable , et pmr conséquent d'être toujours à la mode , quot« que éloignée de Paris ; d'ajouter et d'inventer toi-même , ce qu'aussitôt exécutera ta femmede-chambre. Songe bien que , d'un autre c6té , cela te procurera l'avantage de donner le ton à toute une ville, de voir les dames de Beaucatre t'imiter à l'envi , reconnaître en toi la favorite du dieu du goût , t'entourer de leurs hommages et de leurs félicitations. »
Emma fut séduite par cet espoir flatteur. Quelque recherchée que l'on soit dans sa tot^ lette , il faut une fortune iaonnense pour briller à Paris ; mais dans une ville de province un
TOHB II. 21
230 GONTES A MA FILL^.
rien séduit « tomt est remarqué, la chose la plus simple éblouit, par cela même qu'elle est portée avec grâce. Notre jeune élégante accepta donc l'offre de son père. Elle fut ellemême 9 avant de partir , s'abonner au Journal des Modes, afin qu'il lui parvint exactement à Beaucaire ; se sépara de son père , non sans verser quelques larmes , et se mit en route , accompagnée ' de sa femme -de-chambre , et surchargée d'étoffes nouvelles , de chapeaux et de rubans modernes , avec lesquels elle voulait faire chez son oncle une entrée triomphale , et se montrer digne de la réputation' qui l'y avait devancée.
M. de Linval, qui joignait aux qualités du meilleur des pères la finesse et la gaieté d'un homme aimable , fut le jour même du départ d'Emma , s'entendre avec le rédacteur dû Journal des. Modes, pour faire insérer dans l'exemplaire qui devait parvenir à sa fille tout ce qui pourrait à-la-fois améliorer sa santé , et surtout la guérir de cet insatiable amour pour la mode , qu'elle poussait jusqu'au ridicule.
Ce journal , en très-grande vogue parmi les
Ll JOUmilAL SES MODES. 2tl
dames, ne parait, on le sait , qu'une fois tous les huit jours. Il est ordinairement composé de seize pages , et orné de plusieurs planches enluminées, qui donnent une juste idée des nouveaux costumes inventés par la mode, et dont là description très- détaillée se trouve au texte de la brochure. M. de Linval fit faire à ses frais des gravures particulières qu'on insérait dans chacun des numéros qui partaient pour Beaucaire , et dans lesqueb il faisait imprimer le détail analogue aux nouveautés qu'il lui plaisait d'inventer dans son cabinet.
Comme son but était d'abord de rétablir la poitrine de sa chère Emma, il fit composer des costumes chauds et commodes. Tantôt c'était une redingote de mérinos , doublée d*hermine ou de chincillaf qui couvrait les bras et croisait sur la poitrine ; tantôt c'était un ample spencer de levantine amarante bordée d!astracan, qui descendait jusqu'au bas des reins , et montait jusque sous le menton.... Puis on lisait au texte du journal que , depuis l'étroite alliante entre la France et la Russie , les fourrures étaient en très-grande vogue ;
SS2 eoims ▲ ma tiui.
qu'aucttne femme de goût oe pouvait se aMitrer sans en avoir plut ou moins : de là r^<^ des Tèlemena fearréa^ de là une . deseripUon minutieuse et très-«xacte de leurs formes , de leurs couleurs, de leurs effets, de leur variété.... Et voilà notre jeune folle, qui, munie de di^ férena objets qne son pare avait grand aeîn de lui envoyer, «'occupait à imiter les certumea nouveaux que représentaient les gravmres ; et voilà que, à son exemple, toutes lea dames de Beaucaire, en admirant son goût , sa tournure et sa grâce, m couvreni d'aisinisan, d'Aamifns et de ehinctUa*
Emma était ravie. Devenue l'idole de tonte la ville à laquelle die donnait le ton , elle commandait la forme et la couleur des Tétemens, des chapeaux , des chaussures , et de tnnt ce qui composait la toilette; enfin elle éprouva qu'on peut goàter loin de la capitale quelques plaisirs , et qu'en province même on est tout aussi capable qu'à Paris de suivre les ciq>riees de Is^ mode. Emma devint d'autant ^phiê remarquable , que , sa poitrine se rétablissant chaque jour , grâce aux vètemens dent M. de Lin-
Ll «HWIlAi. BBS MMS. 2lt
val faisait cQnpoaer ii aon gré U» dassias , elle reprîl son eajouemeat et sa vivacité , qai ne essaient qu*a^ler à l'éclat de ses charmes» On ae parlait dans Beaiicaire et ses enfiroBi q«e de la jeune ParîsîeiiBe , que de la belle Emma. Obi ia sniviuit dans les promenades , OH restettraît dans tentes les réunîoiis ; c'était h qui la recevrait , ia fêterait , et lui adresserai! les plus délicieux homim^es.
L'hiver commençmt h faire place aux premiers jours du printemps. Emma, malgpré toutes les jouissanees dont elle était environnée, sentit le besoin de rejoindre son père« de revoir Paris , et de se rapprocher du tera^ pie de la mode. M. de Linval , qui ne désirait pas m<Hns de revoir la jeune voyageuse dont il avait au rétablir la santé, souscrivit avéa empressement à la demande de sa fifie , et bientôt le jour fut fixé pour le retour d'Emma* Mak oet homme aimable , voulant en même temps la guérir de sa ridicule manie , et ra* mener sa raison en attaquant son amour-propre, fit insérer dans le dernier numéro du Journal qui parvint à Beaueaire une gravure ,
2S4 CONTES A HA FÎLLB.
accompagnée de six pages* de texte, entièrement consacrées à retracer un habit de voyage du dernier goût. On j lisait que depuis qu'un grand nombre de princesses allemandes s'é^ tâient renduesà Paris pour les grandes fêtes qu'il y avait eues à la Cour , et (pi'elles paraissaient aux chasses de Versailles, toutes lea élégantes de la capitale s'empressaient d'imiter le costume de ces belles étrangères. « Chaque jour, ajoutait le Journal /de midi^ ^^^i^ h^efa-tes, on ne rencontre, soit aux Tuileries , soit aux Boulevards , que des femmes vêtues conformément au nouveau costume représenté dans la gravure. » '
M. de Linval s'était amusé à le composer ainsi : un chapeau de poil tricolore , c'est-àdire , dont la forme était bleue , le dessus de bords jaune, et le dessous vert ; et s'attachant sous le menton par un ruban couvert* d'écaillés de cuivre doré, comme on en voit aux casques des dragons ou des cuirassiers : ce chapeau était ombragé de trois grandes plumes noires qui retombaient par devant , et complétaient sa bigarrure : un habit amazone
LK JOnUfÂl.lUES HOmS. 2S5
de drap vert tendre, collet de relour^ cramoisi, revers et paremens bleu-ciel; le tout orné d'une quantité prodigieuse de petits boutons blancs et de tresses rouge&. La jupe de cet habillement était ouverte sur le cAté droit , oii l'étoffe se trouvait retroussée par deux glands pareils aux tresses, ce qui mettait à découvert une partie de la jambe ; des bottines à la hussarde jaunes et à talons rouges; des gants d'écuyer en peau de renne ; et le fouet à la main.
. Quoique ce costume, que le Journal annonçait comme divin, et suivi par toutes les belles du jour , parût assez bizarre à Emma , sa singularité même eut des charmes à ses yeux. Comme elle avait une taille charmante , et surtout une jambe, très-bien faite, elle trouva dans cet accoutrement l'occasion de faire briller, tous ses avantages; elle résolut en conséquence de ne reparaître dans Paris que revêtue de ce costume, qu'elle croyait si recherché. M. de Linval lui avait fait parvenir avec le dernier numéro du Journal, le chapeau tricolore , et tout ce qui pouvait complé-
3SS coims A mk iilli.
ter VammM<mepolonms : c*est ainsi que le Joui^ nal nomnuiîtce prétendu costome. Emma se mit eUe*Biéiiie à l'onTrage avec sa femme-^echambre , et an bout de quelques jours elle fut , ainsi parée , faire ses adieux aux dames de Beaucaire , qui Tonlnrent aussitôt rimiter , ei firent tourner la tète à tons les fabrieans peur avoir des chapeaux tricolores.
Emma arriva donc \ Paris, après cîaq joar« nées de poste , ners les quatre heures du seir. Ce jour-là même le célèbre Talma^ qn'itne maladie avait dérdïé quelque temps à Famour du public , reparsôseait dans le rèle de Mom-^ Umê , où son talent inimitable est dans tonte sa force ^ dans tout son éclat* M. de Linval» qui avait la certitude que sa fille arriverait d'assez bonne heure pour jouir de ce beau spectacle , avait loaé une loge où il se proposait de la conduire , et de mettre à fin le pro-> jet qu'il avait conçu. Tout Paris se portait en foule au Théâtre-Français» pour rendre hasamage au premier favori de Melpomtène , ei le féliciter de ce que les secours de Tart Tavaieni rendu aux vœux de la France' littéraire* Emma,
LB Jf«1JWIAL DU «OMfl* 2«V
~2^rè9 avoir reçu de Mm pore Taccueil le plus tendre , et lui avoir de aoa cAté pronvé tout le bodbcar qu'elle avait à se retrouver dans se^ bn» , voulut faire une toilette recberohêe pour aller à ee brtUaitt spectacle , où elle se faisait une fête de se montrer ;mstÎ8 M. de Linval lui fît observer qu*îl n*y «vait rieo de plus moderne et en même temps de plus remarqjiaUe que V0ma»one qu'elle portait : il hii conseilla de paraître ainsi veine , pour annoncer à tout le monde qu'elk arrivait d*M& long voyage, et que 9 en descendant de voiture , elle s'était empressée de venir foindre ses félicitations àcelles de tousles vrais amis des arts,
Emma goûta vivement cette idée : elle se hâta de donner à son costume polonais une fraîcheur nouvelle , et d'arranger ses beaux cheveux que le voyage avait misea désordre : elle se rendit au Tfaéàtre-Français^ ou elle produisit tout l'eSet qne s'était proposé M. de Un val. La singularîté , la bîgarrare de son aocoutrement exci* téreot dans la salie une risée universelle. Emma crut d'abord que c'é^it quelqu'un dont la luge toodbait la sienne qiû causait tout ce
2^S8 CONTBS A HA FTLLI.
tumulte : plus elle s'avance pour regarder autour d'elle , plus les éclats recibublent dans le parterre , qui la désigne du doigt. Bientôt plusieurs dames de la société de M. Linyal entrent' dans sa loge où elles avaient place , et ont de la peine à reconnaître la jeune voyageuse. Elles lui demandent en riant si elle arrive d* Arménie ou de Congo; la questionnent sur la singularité de son habillement , et sont tentées dé croire que' l'amazone est atteinte de folie; Emma ,' interdite et confuse , répond que c'est le dernier genre qu'elle s'est empressée d'adopter à l'exem^^e de toutes les élégantes de Paris, et qu'elle en à pris le modèle exact dans le Journal des Modes.*, Des éclats de rire échappent de nouveau à ces dames, qui, à la vue de ce costume bizarre , et surtout du chapeau tricolore aux trois plumes noires , ne peuvent s'empêcher d'avouer à Emma que ^ c'est un tour qu'on lui a joué ; que ce costume ridicule ne fut jamais adopté par aucune femme de Paris, ni désigné dans le Journal. Notre voyageuse croyait rêver : elle cherchait la cause d'une erreur aussi étrange , lorsqu'elle aperçut
LE JOUR If AL DES MODES. 239
* sur la figure de son père , qui ne pouyait plus s'empêcher de rire à son tour , qu'il était l'auteur du nouveau costume , et le rédacteur des numéros qu'elle recevait à Beaucaire. Elle ne put s'empêcher , malgré le dépit et la confusion qu'elle ressentait au fond de son ame, de trouver la leçon aussi gaie qu'ingénieuse. Elle èta sur-le-champ son chapeau ^rtco/ore, mit le cachemire d'une des dames qui l'entouraient sur son amazone vert-tendre, et plaisanta la première sur l'originalité de sa mise Réfléchissant ensuite à quel excès d'extravagance peut porter la manie des nouveautés , elle se promit d'y renoncer, et reconnut qu'on peut «ans doute , quand on est jeune et jolie , faire quelque sacrifice à la mode ; mais que cette divinité des belles est si capricieuse et si passagère , qu'on est bien dupe de se mettre pour elle à la gène, d'altérer sa santé, de braver le ridicule et d'exposer sa vie.
LA PETITE 600VEENANTB.
MoifftTKtm d*H<meotitt , aneieii liian^er, avait marié sa fLUt à Saint^Alme, jeciae honne de <fûaltté qu'il atait ^stingoé dans s«s bo^ teaxix , tant par son tra^ii qae par T^vatif»! de son ame ; et dont il avait prw plaisir à répiK rer les malheurs. Ce mariage fîit aussi heureux que rayait prévu ce tendre père. GoûU assortis, caractères analogues; npoAence et beanlé dn cAté de la jeune femme ; talens , franMôse et amabilité du cété de son éponx : tout élak réuni pour assurer leur bonheur nratuel , «ft même temps que celui de M. d'Horicouri. Un doux fruit de cet hymen vint en doubler de charme. Une fille reçut le jour , à la satis&ction de cette heureuse famille , et particulière-
LA, PETITE GOQTBftlIANTE. 241
ment de son aïeul, qui voulut lui donner le premier baiser , et la nomma Lilia.
Mais peu de mois après la naissance de cet enfant chéri le sort parut se lasser de toutes les faveurs qu'il avait répandues sur M. d*Horicourt. Une partie de sa fortune lui fut enlevée par de nombreuses banqueroutes : son gendre, qu'il aimait tant à surnommer son ûls adoptif , et qui devait lui succéder dans sa brillante et honorable carrière , succomba aux tourmens d'une maladie douloureuse causée par excès de travail. Cet aimable et intéressant jeune homme mourut avant d'avoir entendu Lilia lui donner le doux nom de père. Il ne cessait de la tenir dans ses bras, de recom* mander à M. d'Horicourt d'être son guide ^ son appui , de protéger son existence. En vain sa jeune épouse, suppliante , les mains tendues vers le ciel, et les yeux noyés de pleurs, invoquait la Providence pour la conservation d'un, époux aussi cher : Saint- Aime expira dans ses bras , portant encore un regard sur sa fille ; et le nom de Lilia fut le dernier mot qui mourut sur sa bouche.
TOIE n. 22
241 COimiS A SA VILIÉ.
M. d'Hbritouirt et àa fille éUfent inébiï^làblés de la perte qu'ilii aVÀiènt faite. Ils i^e tiroiivaient de soulagemeiil ii leur peine qu'ail se consolait l'un f antre , oU j>ltit6t ils né faisaient que géteif et pleurer ensemble ; Lilia , que sa mère altaitaât, et i)^ cba^iie jour devenait plus jolie i était le ^èfél bbjët qui pût lés loctaper et faire distraction è leàr douleur. Cette eharmanté petite avait continuellement le sou- Tire sur se» lèvtes enfanlilies : l'a douceor se peignait dam» ses yeux ; tout seotblàîl annoncer qn'elle finirait un jouir les rares qualités de «oli pèt«, déni élte était la fidèle înage.
Insensiblement elle àttëiglbft éa seconde aôirnée ; d^à elle bftlbutiédt le Hdto dé sa mère et celui de son jùleu); bientM après ses feculbés morales se développant^ ainsi que ses forces physiques, elle 'maréba seule , commença à répéter quelques Wéts^ quelques phrases; et bientét son balHl aimable et ses grâces naSveè augmentèrent le charmé «épandu sur sa figure. Elle devint aussi roHtarqnable par lés premier^ épanchemens de son tct^^ ifu'dle l'^éCàit pat
toi:^ le» 49tq$ que la ttatiire avait pris plaiûr ii ratsemblar çn elle,
M. d'Horicomrt ne pouvait «e raagatîer d'ad* ipii>ep 0t. dei <^re$ser e^t «[ii&iit* U la portait <jUiu W rm^ 9 àm9 le$ prftnenadea , Tayait {a!<^4qu(9 aan^ <»8ie dan* a^a Ciabinet , la faisait placer à tabl^ auprès de lui , coucher dans une pièce voisine de son appartement; Lilia enfin ^lait son trésor, son bonlieup at sa vie. Tant de soins et de tendresse dispensaient souvent madame de Saiot<Alme, encore jeune et fort halle , de veiller sur sa fille. Elle sésolut de aoptir de la retraite austère où elle s'était main?? tenue pendant la première année de son veuvage. Insensiblement elle reparut dane la société, et se montra dans les cerclea brillans qu'elle fréquentait autrefois , y fixa de nouveau tous les regards par sof talons et par ses oharmes, et finit par y faire cboîx d'un second épouiE qui semblait lui offrir l'assurance du bonheur, qu^à peine elle avait eu le teipps de goàter avec son premier mari.
Celui qui lit rallumer à madame de 8aint* Aime les flambeaux d'hymépée étaif un ca*
344 C0IITI8 A VA HILB.
pitaine d'artillerie , nommé de Coulanges , homme décoré , dans la force de l'^e et d'un mérite très-distkigué. €e second mariage fut loin d'être approuvé par M. d'Horicourt : son attachement pour Lilia lui faisait craindre qu'elle ne perdit quelque chose de la tendresse de sa mère , dans le cas oii il surviendrait des enfans de cette nouvelle union. Il redoutait aussi , malgré les hautes qualités qui brillaient dans son nouveau gendre , une certaine brusquerie que souvent il laissait échapper dans la conversation, qu'on remarquait dans ses manières, et qui, bien qu'elle fût en quelque sorte l'apanage d'un brave tel que lui , ne laissait pas d'effrayer le bon M. d'Horicourt sur l'éducation et le sort de sa chère Lilia.
Ses pressentimens n'étaient que trop bien fondés. M. de Coulanges, une fois uni à la belle veuve , ne se contraignit plus et donna un libre essor à son caractère fougueux , que seule pouvait dompter l'inaltérable douceur de son épouse. Lilia ne tarda pas à en éprouver les effets. Il faut être père , pour supporter tous les petits caprices des enfans , écouter pa-
LA mm AOUVllVAIITB. , 245
tiemment leur babil , leurs criaiUeries ; et , quoique Lilia fût constamment d'une humeur douce et enjouée , il est néanmoins de ces momens où l'enfance paye sa dette à la nature. Aussi M. de Couknges , sans jamais se permettre aucun mauvais traitement envers la petite de Saint- Alme , tantôt l'effrayait avec ses moustaches et ses grands yeux noirs , tantôt la faisait sortir de table lorsqu'elle pleurait , tantôt enfin la privait de bonbons et de joujous , dès qu'elle avait fait la moindre chose.
Mais cet officier distingué devînt père à son tour; madame de Goulai^es mît au monde une seconde fille , qui fut appelée Léontine , et qu'elle voulut allaiter , ainsi qu'elle l'avait ùât pour son ainée , afin qu'elle lui fût également chère , et que son mari ne pût jamais lui reprocher la moindre préférence.
€e fut alors que M. de Goulanges éprouva tout le tendre intérêt qu'inspire l'enfance. Chaque jour , et à tout moment , on voyait ce brave militaire , ce redoutable capitaine d'artillerie , porter à son cou sa petite Léontine, la bercer dans ses bras pour l'empêcher de crier , la pro-
246 CilITM A «4 nUC.
nciier à 1a lûîète, afin dVssaycr ses prtfliifin }Mis; préwemr tous scb désirs, se soumettra tous ses /caprices, en un mot «leveoir soa es^ i^laye le plus swiioîs.
Lilia m rstseotit de ims doux épaocj^emeas <fai capitaine ; elle éprouva moins de viFadtés de sa part ^ essuya moins de rsmoo^anees ; et , comme cet adorable enfant était d*aae d<m^ ceur an^liqne , elle parvint peu-à^pen à s'at* tirer la bieaveiilanee , à gagner Tamitié dn son beau-père. Ce qui surtout avait séduit ce der^ nier, c'étaient les sojiis tendres el multipliés de Lilia peur aa pettt^ sceur. M. de Conlanges ne pouvait s'empèeKer d^étre ému de ce toa<diant spectacle; et lorsqu'il partit pour les armées f et fit see adieux à sa famille , il prit s% belle-filie dans ses braa , et lui doniia , pour la première fois , un baiser qui poeuilla les yeux de cette aimable petite , et jhii fit diire , avec la douce ingénuité qiri la caraèlérisait : 4c Oh I le bon baiiser >! il vaut ptresque ceux do gnandpapa. »
Dieux ans se passèrent , pendant lesquetf M. 4e Coulonges fit tes première^ guerres d^Al-
LA PPTITB fiO^JVBMAVTS. 247
I^magOfi^ Il <('y dUtipgPia par d^ tel^ pprodiges de ygleuF , qu*il fat nommil colonel sup le champ de li^t^flle, h% pmx étwt' signée, il i^Bvialt à Paris r^y^ir S0 \ml\e 4pousç qu'il ^doraijt, e^ ^a çl^ère L^tin^ , qui ^niT^it %\on àm^ ^ qu^tridmp WIDM§e, et 4im% le ba^il qu^ soa pl^re prit pour d^ rapprit, la ipAshaiiQ^té qiy'il qualifia d'espièglerie, ^% la jalousie qu'il dit é^^ du ç^r9^t^r4^» ravirent 1« /eolon^l, qui jamais u'Availt ru, dif^îMl, ffnfaut pl9S surpr^naffjt w plM« aimable.
Cependant, malgré toute U pr^^ye^^op pa- Um^l^M M. de O^iilang^ ne ppuyajt #Vmpèçk»f d« t|rpuy<Br l'ilia, alor« âgée de a0pt ans , bien plus jolie que Léontine. Autant TnniÇ iiWfi% l'air dur, fî^r (9|t dédaigneux , autant l'au- Ire pprtAit sur s^ pbysipnnmie Pempreipte de Ifi 49uc(9nr ^1^ d^ la gentillai&e : autant lia premi^^ ^^tiglMîlt , harcelait liçs don^stiqnes par #pn ^^igç^icjç let ses caprices, anf;an)^ la seconde se conçiliisât (ou^ les ooenrs par s^$ prévenanipas ^t soq s^ménilé. On rednutait, on supporf^i^ l^wtine ; nn r(^l^erç)iait , on Adorât Mliii.
248 COimS A HA FILLE.
Cette préféreDce , exprimée sans cesse par tous les gens de la maison et par les amis même de M. de Coulanges, fît naître dans son cœur une jalousie qui peu-à-peu détruisit rattachement que Taîmable Lilia l'avait forcé de lui accorder. Comme l'homme le plus sensé cesse d'être conséquent lorsqu'il est aveuglé par un sentiment particulier , il soutint que la grâce naïve de cet enfant n'était que le germe de la coquetterie ; que son aménité n'était que de la fadeur , ses prévenances de l'hypocrisie ; ses progrès un simple effet de mémoire : enfin tout ce que Lilia réunissait pour plaire , ne devait , selon lui , que la faire détester.
Tant d'injustice révoltait le bon M. d'Horicourt , qui , quoique avancé en âge et atteint de quelques infirmités de la vieillesse , avait conservé une vivacité et une chaleur d'aàie qui lui faisaient défendre sa petite-fille avec le ton et l'autorité d'un chef de famille.
La guerre recommença avec l'Allemagne ; le colonel de Coulanges fut encore obligé de se séparer de son épouse et de sa fille : il par-
LA 9Van QODVfilNAim. 349
lit cette fois saiis donner à Lilia le hon baiser, et fut absent près de deux ans. Il 6t de nouveaux prodiges de valeur, et contribua si glorieusement au gain d'une bataille décisive, qu'il fut promu au grade de général , et décoré de la grand'-croix de la Légion d'Honneur, avec une dotation considérable.
Léontine entrait alors dans sa neuvième an* née, et Lilia dans sa douzième. La première, au retour de son père, devenu l'un des généraux les plus célèbres , conçut tant d'orgueil à la vue de ses hautes marques distinctives, qu'elle se crut au-dessus de sa sœur. Il n'y avait pas de jour, pas d'instant, qu'elle ne lui fit sentir cette prétendue supériorité, la traitant de simple fille de financier, de petite bourgeoise. Lilia ne répondait à toutes ses insultas que par le silence et la résignation; mais dans les belles réunions qui avaient lieu chez M. de Goulanges, dans les cercles, dans les promenades, elle était vengée par le public, qui s'empressait de la préférer hautement à son orgueilleuse sœur.
Le général s'en apercevait souvent : et ,
a»« Goons A WL nixi«
$oit aveuglement d*us père, ^t brusquerie naturelle , il faisait quelquefois payer à la pau* vre Liliases nombreux. avantages, en lui fai* Sant endurer mille humiliations qui ne fai^ saient qu'intimider cette charmante orpheline , mais qui la conduisaient nécessairement à se montrer encore plus tendre et plus intéressante*
Un jour il s'éleva à son égard une vive dispute entre le général et son heau«père. Celui-«i faisait à son gendre des reproches mérités sur son injustice envers Lilia. M. de Coulanges s'emporta avec excès , et finit par déclarer qu'il
était maître chez lui « C'est me dire, re»
prit le vieillard , que je ne suis plus chez moi , et je profiterai de l'avis. » D^s le lendemain donc M. d'Horicourt^ malgré les «xouses du générai sur son emportement , malgf^ les vives instances de sa fille , et surtout les larmes de Lilia , inconsolable de se séparer de son grandpère f quitta l'b^tel quHls habitaient ensemble , et se retira dans une petite maison de campagne qu'il avait à Soisy-sous-Etiole^ sur les bords de la Seine. Comme sa fortune éUit mpdique ,
LA tVritE lïO«y«RlfAlftK. âsi
et qiiè sfei fiel^tfé Vettipéchâit de tien recevoir de sed ènfans, il tie se Ût ac^ompàgtier que ée fâhr^oérîte , vieille ciiièiiiîè)*e à son service depuis trente ans , et qui jamais ne voulut quitter son attciën thsAtpe.
Le général fut ravi au fond de l'ame d*étre défoarra^é de éb censetir austère ! madame de Coulâfnges , éMotiiè par le tourbifton du grand monde , et craignant sur toutes choses de déplaire à son msrri^ se sépara &e son père avec ré^igbatiôti. LéetrCitie , qtïe kon aïeul morigé*fiait asse2 souvent , fut enéhantée de son ék>ignement'; H ti'y eut que Lilià, et Germain^ ^let-^e-cliàmbre du général , qui furent véritablement sensibles au départ de M. d'fiorir court.
M«4axttè de Gotilanges envo^fa d*jabord asse£ gouvèttt ««voir des nouvelles de son père. Le général , qui eut avec lui une explication trèsvive eft se séparâM , jura qu*il ne reverrait de aa vie ce vieillard grondeur et iiifle^sible. Au bout de quelque temps , madame de Goulanges déptftft encore plusieurs foiâ Germain au^ présidé son père, et finit par laisser passer, des
252 CONTES A HA PILLB.
mois entiers sans remplir ce devoir, noo par une indifférence coupable , mais par un oubli involontaire, effet ordinaire du tourbillon du grand monde oii elle vivait. M. d'Horicourt fut profondément blessé de cet oubli ; mais ce qui acbeva d'ulcérer ce vieillard, c'est que, au bout de quelques mois de séjour à Soisy , ayant demandé qu'on laissât Lilia venir passer une semaine avec lui, le général s'y opposa, et sa timide épouse n'eut pas le courage de lui résister. Ce refus indigna tellement M. d'Hortcourt, qu'il fit à son gendre et à sa fille la défense positive de jamais paraître devant lui, leur déclarant que leur présence troublerait sa paisible retraite.
Le général , dont le fond du cœur était excellent , et qui cachait , sous la brusquerie et Tentétement d'un brave habitué à commander, les qualités d'un honnête homme, fut sincèrement affligé de cette rupture. Il employa tous les moyens de regagner l'estime et l'amitié de M. d'Horicourt; mais ce vieillard, qui n'était ni moins susceptible , ni peut-être moins entêté que le général , se refusa à toutes les proposi-
LA PlTITl COUTERNAIITE. 253
lions que lui fît ce deroier , et ne retourna plus à Paris.
Six ans s'écoulèrent sans que ce chef de famille voulût communiquer avec ses enfans. Soit fierté , soit obstination , il fut sourd à leurs instances, et sut braver jusqu'au désir qu'il avait de revoir sa chère Lilia , alors âgée de dix-sept ans. Ses traits avaient pris une régularité qui la rendait plus belle encore ; sa croissance , entièrement développée , avait donné à sa taille une élégance , à son maintien une dignité , enfin à toute sa personne un éclat si ravissant, qu'on ne pouvait la voir sans l'admirer , l'entendre sans être ému , la connaître sans l'aimer. Il n'en était pas de même de Léontine ; petite et d'une taille hasardée , elle était sans grâce et n'avait aucun charme. Sa figure était commune ; le seul sentiment qui se peignait sur ses traits était l'orgueil que lui inspirait le rang de son père, dont elle avait toute la brusquerie, sans en avoir les qualités.
Aussi lorsque les deux soeurs paraissaient ensemble dans les cercles , on offrait presque Ton II. 23
254 GOHTM A MA FILit.
tovjoari à LHîa éts liomaiage9 «t des félîci^ tations , tandis qu'à peine s'apercevait- oa que Léontine fàt présente. Naturellement méchante et jalouse , elle s*en plaignît à son père ! celui-ci, craignant que tous les avanta» ges qui brillaient dans Lilia ne fissent trop Bouifrir^a sœur, et surtout ne nuisissent à son établissement , résolut de mettre cette belle et aimable orpheline dans une pension éloignée de Paris , où elle resterait jusqu'après le mariage de Léontine. La faible et vaine madame de Ooulanges y t^nsentît,; et le boa ^rmain fut chargé en secret de cherdier une pension T?onyenablé , et d'y conduire Lilia , qn'îf irait visiter chaque semaine , pour lui procnrer tout ce qui pourrait adoucir son exfl.
€e bon et franc Picard aflait , de temps à autre, savoir des nouvelles de M. d'Horioourt , et toujours il lui remettait une lettre de Lilia. C'était la setfle dont le vieillard consentit à recevoir des marques de tendresse. Dans le dernier voyage qu'avait fait Germain à Soîsy , M. d'Horicourt le chargea de lui procurer une petite gouvernante de quinze à seize ans^ qui
LA PETITE GOVTERRAIfTE. 2S5
pàt soulager la yieille Marguerite dans ses travaux; et surtout se conformer à son humeur parfois acariâtre» Germain fit part de cette demande à Lilia , qui aussitôt conçut un projet digne de son amour pour son grand-père , el de Télévation de son s^me. Elle proposa à Ger* main de la présenter , comme sa nièce pu sa filleule, à M. d'Horicçurt, auprès duquel elle resterait en qualité dû petite gouvernante , pendant que sa mère et son beau-père la croi-* raient dans la pension qu*il était chargé de lui procurer* Cette aimable orpheline «ne songeait qu'au bonheur de revoir son aïeul, de le servir , de le soigner, de porter adroitement dans son coeur toutes les consolations dont il avait besoin, u Tu annonceras à mon beau-* père , disait-elle à Germain, >que tu as trouvé une pension dans une petite ville aux environs de Paris ; et , au lieu de m'y conduire , tu mç présenteras , sous le nom de Javotte et dans un costume analogue , chez mon grand-père , qui ne pourra me reconnaître ; car , depuis qu'il s'est séparé de nous , je suis grandie au moins de la tète ; ma voix est tout-ài-fisdt changée, et,
256 CONTBS A HA «LLB.
avec iiu petit accent villageois que je prendrai , je suis sûre de tromper jusqu'à la vieille Marguerite elle-même. Tandis qu'on me croira Reléguée dans une maison d'éducation bien triste , bien maussade , je servirai le digne vieillard qui m'est si cber , je l'amuserai par mon babil , le distrairai par mes chansonnettes, je lui rendrai enfin les soins si tendres qu'il m'a prodigués dans mon enfance. — C'est fort bien imaginé, repartit Germain ; mais ètes-vous certaine de pouvoir conserver votre déguisement , de remplir assez bien votre emploi auprès de M. d'Horicourt?.... — Laissemoi faire , bon Germain ; je veux si bien jouer mon rôle , m'acquitter de mon devoir avec tant de zèle et d'adresse , que l'on raffolera de Javotte ; et si le ciel seconde mes desseins.... Mais je ne puis t'en dire davantage pour l'instant : arrange tout ainsi que nous en sommes convenus, et songe à me conduire sous peu de jours à Soisy. »
> Germain s'acquitta promptement et avec exactitude de ce que lui avait recommandé sa jeune maîtresse : il annonça qu'il mènerait
LA PKTITI flODVSEllAffTS. 267
quand on voudrait la jeune exilée dans une pension à Pontoise, Lilia feigpit d'être attristée de se séparer de sa mère et de sa sœur , partit un matin avec le fidèle valet-de-chambre , fut aussitôt avec lui se revêtir , dans une auberge , du costume nécessaire au r6le qu'elle allait jouer , et se. rendit à Soisy-sous-Étiole , oiî Germain la présenta , ainsi qu'il avait été convenu.
M. d'Horicourty à qui Germain avait annoncé, la petite Gouvernante comme sa parente, et douée de toutes les qualités requises , ne la reconnut aucunement ; mais dès le premier abord sa figure plut au vieillard , ainsi qu'à la bonne Marguerite. Lilia avait pris un air si naïf et en même temps si villageois^ qu'il était impossible qu'on découvrit, sous cette enveloppe , la jeune demoiselle la plus timide , la mieux élevée et la plus accomplie. <( Ah ! c'est de vous qu'on m'a parlé , lui dit M. d'Horicourt , en la regardaut avec intérêt : soyez la bien-venue , ma belle enfant ! — Elle est donc orpheline? dit la vieille Marguerite. Hélas ! oui , ma bonne dame ; c'est c' qui fait
U$ QWns 4 MA muE.
qu' fe« mes pdre «t mère étiottt iiHnts. — D'où èf)e8-T(Hi8? demanda M. d'HorkourU — Da ▼illage d'Asiiières ; tout "m -à-vis l' bac ? — Et c'est ici votre première coaditioii ? — Oh ! mon Dieu , oui , non bon monsieur^ — M^s savec* vous coudre , filer , tricoter , savonner ? demanda Marguerite avec volubilité. — Ma fine , vous en demandez trop hmg à-la-fois, iui répondit en riant Lilia ; mais c' que je n* saurai pas , je l'apprendrai d' vous ; car vows m'avez Taîr d*étre une brave et habile dame... )» Ce petit compliment dérida Marguerite , <pii |m€vit dèâ-Iors que la petite ^r&uvemmnte pourrait se courber à tontes ses volontés. « €' n'est pas , ajouta lifia plus naifvement encore , q«* mon parrain n' m'ait prévenue que "vous étiez un tantinet quintense , grondeuse ; mais j* tach'rons d* vous égayer. C'est qu'telle qu' vous m' voyez , je rions et j' chantons toujours. — Tant mieux, dit M. d'Horicourt^ cela me réjouira, me rafraîchira les idées. Savez-vous, dit-il à Marguerite , qu'eflle est tout-à-fait jolie? — F m' disiont ça dans not' village^ reprît Lilia, mais, comme dit not' bon pasteur, la
LA riTITE QOUVKUrAlTE. 269
beaaté jde d*sus n'est rien : c'est celle de d' dems qu'est tout. — C'est bien, très^bien, ré-^ pétait toa$ bas la vieille ^CNivemante : 4les principes j des mœitrs , de la r^igîon ; allons , allons , j'en lierai quelque diose.k.. » G«rmaiii« cpii riait sm«s eape dies naïvetés aimables de lilia, lui fit à «on tour un long sermon sur ks deraw» qu'elle avalvt li «emplir , lui faisant •bcerv«r qii'ii aidait vépond«i d'elle , et qu'il espérait lN^n qu'elle <B« le compromettrait pa«« Il ia recoaunaaila aux bontés -de Monsieur , à riisAul^eiice de Marguévite , et retourna vite à Paris , iaîre accmire \ mottsieur et madame de Couiax^es qu'il «mit idéposé Liiia dans la mai*' son de Pontoise , oii elle annonçait devoir «'ao* QOtutumer itoàs<€aeilemeeft.
Yoilà «bne la fwfife OomtetnanU insftaiiée ehes sim i^ndr>pène« EUp n'ont pas do peina h^ sY ^aine rcoiaii(|aer par son adresse et son in^ ielligenas« Marguéiito était rairie dee seooum nombreux qu'eue lut prodiguait; M. d'fioricourt ae pomrajk s'empêcher d'être ému , ^wiw pris des tendres «oins de torotte* Il aviait \ peine ie temps iLe désirer ^ /jq«'â«ssit6t il- était
seo courts a ka nui.
satisfait. Jamais , disait4l, on n'avait mieux fait son thé, son café, son chocolat. Jamais, ajoutait de son côté la vieille Mài^érite , on n'avait préparé ses différons légumes plus proprement , savonné ses bonnets ronds avec plus de soin , mieux repris les trous qui s'y trouvaient en si grand nombre ; et surtout jamais on ne lui avait acheté de meilleur tabac. Lilia n'éprouvait pas moins de plaisir qu'eux. Elle était si heureuse , quand son grand -père s'appuyait sur son bras , lui passait Ik main sous le menton, lui faisait chanter des chansonnettes, et s'endormait sous les arbres de son jardin , au récit de ses contes de grand'mère !
Un jour que M. d'Horicourt s'était livré au sommeil sur un petit banc de bois , au fond de son jardin , pendant que Lilia bêchait et arrosait les fleurs qui se trouvaietft auprès , elle ne put résister au plaisir d'embrasser son grand-père. Il y avait si long-temgs ' qu'elle n'avait eu ce bonheur ! Les baisers nombreux qu'elle. avait reçus de lui dans son enfance , se présentaient avec tant de charmes à sa pen«
LA PETITE GOUVEBirAlITE. 261
9ée ! sa figure encore fraîche , ombragée de che-
yeux blancs, était si ravissante ! Elle s'a-
▼ance donc vers le banc avec précaution , se lève sur la pointe du pied , et , le cou tendu , retenant sa respiration, elle pose doucement ses lèvres sur le front vénérable du vieillard.
M. d'Horicourt se réveille en sursaut; Lilia sans doute avait appuyé le baiser plus fort qu*elle ne le pensait. Aussitôt la petUe Gouvernante sabit un râteau, un arrosoir, et s'éloigne, afin de dissiper tout soupçon. « Oh! c'est singulier, dit le vieillard en se frottant les yeux ; il y a long-temps que je n'éprouvai nue pareille sensation. — Qu'a donc Monsieur? lui demanda Lilia en s'approchant ; est-ce qu'il se trouverait incommodé ? — Non , non....
bien au contraire , ma petite J'ai
cru .... J'ai senti ! Ce que c'est que l'illusiou
d*un songe ! — Qu'est-ce que Monsieur a donc senti? — Figure- toi, Javotte , que j'ai rêvé
que j'étais à Paris au milieu de mes enfans
— Eh bien ! c'est bon signe ; mais ça vaudrait encore mieux si c'était pour tout d'bon. — Je me croyais dans leurs bras ; mon cœur était
262 coirris A KA ntus.
épanoui. — J' crois bon : c' a*est qu* parmi
les siens qu'on est heureux. — J'ai cru
vraiment il me semble la yoîr encore...» •• J'ai cru que ma chère Lilia me donnait un baiser..... mais un baiser si doux! .... 11 a pénétré jusqu'au fond de mon cœur. — £h! quoi qû' c'est que c' te Lilia? dit la petite Gouvernante y en cachant avec peine son émotion. — C'est ma pëtite-fille , répondit M. d'Horicourt en soupirant : figure-toi un ange de beauté , la taille , la grâce la plus séduisante , et avec cela une douceur , une délicatesse , une bonté I — Pardine , elle est d' vot' sang : voyez 1' beau miracle! — * Voilà près de six ans que je ne l'ai vue : oui , depuis le vingt-un mars mil huit cent trois. — £h ! pourqiH>i ça donc? — Sea parens l'en empêchent. — Ses parens ! Est-ce que Monsieur n'est rien pour elle ? Y a-t-ilrien d' plus proche et d' plus cher au moode qu'un grand-père ? J'en ai un aussi, moi.*..., et j' sentons qu' si l'on voulait m'empécher
d'aller 1' voir j' saurai si ben £aûre, qu*
je m'approcherions de lui..., oui, tout près de lui. — Qui croirait que c'est sa mère qui s'y
LA. MBTITE «OBVEEKAHTE. 2fi3
oppose? que ma iîlie est même, -^ Vbt^
fille ! ça n'est pas possible , elie n'est <ionc pas
«a maîtresse? Elle a peut-être un mari
qui vous la mène tsfflabour battant. . . Une pauv* femme 9 en pareil cas , est plus à plaindre qu^à blâmer.... et, saas la -connaître, j' mettrait ma înain au feu, voyez^^vous, qu' la fille du bcm M. d'fioricourt n'a jamais oublié son père..... faut st peu d' chose pour brouiller «les familles ! ça ^' voit souvent au village , et
encore plus parmi vous autres riches Mais
v^ia I' soleil couché tout-à-fait, et V serein commence à tomber : ça pourrait vous incommoder ; rentrons , Monsieur^ prenez mon bras , «t souvenez-vous ben qu'un père comme Vous
lie peut pas être abandonné Non, non, i'
II' peut pas être abandonné »
En parlant ainsi , la petite Gouvernante aide M. d'Horicourt à regagner son habitation ; et toutes les Ibis qiie la conversation tombait sur madame de Coulanges, Lilia, déguisant son «émotion sous un langage rustique et la gaieté la plus franche , défendait sa mère avec succès , cft finit par persuader à 'M. d'^fioricourt
264 COIITBS A «A FILLE.
qù*elle n'était coupable que de faiblesse envers un époux brusque et despote.
Six mois s'étaient écoulés depuis que la petite Gouvernante était auprès de son aïeul : M. d'Horicourt et la vieille Marguerite en raffolaient. Elle n'était pas moins aimée dans tout le village de Soisy. On n'y parlait que de la gentillesse et surtout de l'honnêteté de \sl petite Gouvernante. Le fils du bedeau , le naître d'école lui-même, et jusqu'au neveu du percepteur des contributions, la demandèrent en mariage à plusieurs reprises ; mais Germain , consulté par M. d'Horicourt , comme le parent et le tuteur de la jeune prpheline, refusait avec dignité de donner son Qpnsentement à toutes ces propositions y quelque avantageuses qu'elles fussent. Javotte, de soncêté, qui s'amusait beaucoup de ces brillantes conquêtes , déclarait qu'elle ne quitterait M. d'Boricouit qu'à la mort; et ce bon vieillard, attendri, charmé , jurait tout bas que , après Marguerite , la petite Gouvernante aurait place dans son testament.
Léontine, qui s'était habituée aisément à
LA PETITE GOQVSBlfAKTE. 265
Tabsence de 8a sceur^ atteignit sa seizième année. Le haut rang de son père , la fayeut" dont il jouissait auprès du Monarque, et Fimmense fortune qu'il accumulait chaque jour, ne tardèrent pas à attirer à la jeune personne des partis nombreux. Gomme elle se trouvait débarrassée , par Téloignement de Lilia , d'une comparaison qui ne lui eût été que très -défavorable, elle fut recherché par un militaire d'un grade supérieur qui avait servi sous les ordres de son père; enfin le mariage fut arrêté. Madame de Goulanges crut que, dans une semblable circonstance , elle ne pouvait s'empêcher de faire sortir Lilia de sa pension de Pontoise, par où cette dernière faisait parvenir ses lettres à sa mère. D'après l'aveu du général , qui ne craignait plus de nuire à sa fille dont le sort était décidé , ^ le bon Germain eut ordre d'aller chercher Lilia et de l'amener à l'hAtel, mais la veille du mariage seulement , pour repartir le surlendemain: telle était la volonté de M. de Goulanges. Le fidèle, valet-de-chambre courut aussitôt à Sôisy porter cette nouvelle à la feUie Gouvertuinte, qui, après avoir de-
29fi CMtU à. Mk 9UJS*
mftndlé trtîs jours à son makre , pour assister , disait-eJàe, «u marâge'de «a sobut ^<e reDdkà Psris k Âoûr ,. siosî qu'il ar^ ÔÊi ordojané;. Elle revH SSL mère «t LéoBlÎAe , à .qui die prodigua raille caresses,, et .soa.beau-^père le .générai, .^lui-cl remarqua y. avec uue secrète satis£aciion , que le teint de Lilia n'é^t f^s aussi éclatao*^ de bkinefaeur , mt que même leiie avak perdu , loiu du grand monde , quelque chose de cette grâce f avissante et de cette aisance quiia faisaient tent remarquer avant ^on départ.
Le lendemain iutxsélâuré le mariage de Léontîne, tout, ce qu'il y avait de plus élevé, de plus respectable parmi les officiers généraux se trouvait à cette superbe et AOB^r«use jnéunion. La mariée, quoique petite et assez :laide, était surohargéedeiUnt<i*ornemens, -et couverte de «diamans si beaux et <si artistement arrangés , que d'abord tous les ye^ix scxportèrent sur elle ; mais , dès que Lilia parut , les regards ,se•tolH^ aèrent de son cèté, et s'y att^eh^ent. La sim* plicité de sa toilette ne faisait qu'ajouter &ieoipe à l'éclat de ses charmes. Oa ne vit plus
LA fETlTE QOVTEtKATItE. 2«7
qu'elte, ùn ne s*oo6«fya plas qve d'elle, u Je ne davais pas, lui dit le marié en Tabordant avec surprisé et énsotion ^ que j'aurais Favantage d'avoir une sœur aussi belle. — Si vous faites le bonbeur de Léomtine, répondit modestement lilia, crdyes qu'il me sera doux, Monsieur, de vous appeler mon frère. — Mais ^pourquoi donc, étant l'atnée , dit étourdilnent un jeune officier de dragons, et surtout aussi belle , mademoiselle votre sœur fee màne-t«elle avant vous? .^ C'est qu'on cherche toujours pour sa femme celle qui réunit ie plus de qualités , répondit encore Lilia ; prenant alors une main de la mariée, el la pressant sur son eœur, elle ajouta i <( Ma soeur me donnait asset pour savoir que je n'eu suis pas jalouse, tf
Pendant toute la fête on ne fit qu'admirer Lilia , que i'entctorer d'hommages. Des couplets qu'^n lui fit chanter aux nouveaux époux , prouvèrent qu'elle joignait à la voix la plus brillante une sensibilité profonde t dans la danse qui suivit le banquet, elle ravit par sa grâce, sa candeur et sa légèreté'^ C'était à qui , de tous tes' braves dont elle était environnée,
26S C01ITB8 A HA FILU.
serait son chevalier. Madame de Couknges recevait , sur sa fille atnée les plus douces féli-> citations , et plusieurs officiers , frères d'armes du général , le sollicitèrent de leur faire obtenir la main de sa belle -fille ; mais la modeste et prudente Lilia s'aperçut aisément , au milieu de tant de succès , qu'ils excitaient l'envie de Léontioe. Sous la couronne de l'hymen et les ^ pierreries de toute espèce dont elle était ornée, elle était loin de produire lé même effet que sa sœur sous la parure la plus simple. Aussi , dès le lendemain matin y le général , à qui sa fille avait fait part de sa souffrance , obtint de son épouse que Lilia retournerait à sa pension de Pontoise : u Je crains, disait-il , que cette jeune personne , qui ne peut prétendre à un établissement semblable à celui de Léontine, ne prenne, dans les fêtes qui doivent \ suivre ce mariage , des idées de grandeur et des goûts d'ostentation qui ne pourraient que lui nuire et faire son malheur.... n La trop confiante madame de Goulanges se rendit .à ces raisons sans la moindre observation; et Germain, sous prétexte de reconduire la pauvre orphe-
LA PETITE €M>UVEftlfAIfTE. 269
Une à Pontoise , raccompagna à Soisy , où , sous le nom et les simples habits de la petite Gouvernante , elle reprit auprès de son grandpère ses occupations chéries , qui lui offiraient plus de bonheur que la pompe et tout Féclat du riche hôtel de son beau-père.
u £h bien ! Javotte, lui dit M. d'Horicourt , t'es- tu bien amusée aux noces de ta sœur? — Ma fine, Monsieur, queuq*plaisir qu\j*y ayons pu prendre , je m* trouvons encore mieux avec vous. — Si j'avais voulu , reprit le vieillard , j'aurais assisté de même à un mariage qui s'est fait hier dans ma famille. Une de mes petitesfilles a épousé un colonel de Chasseurs ^ et Von m'a fait instance sur instance ; mais la conduite du général envers moi , la coupable faiblesse de ma fille , son indififérence pour son père , son injustice révoltante pour ma chère Lilia qu'ils m'ont refusée, qu'ils ont bannie de leur présence, tout met une barrière éternelle entre nous; je ne les reverrai jamais non , jamais. »
La petite Gouvernante employa de nouveau tout l'empire que ses soins touchans et sa gen-
270 coiniES À BA mic.
tjtksse itti domiftient àttr Fesp^ît du vieillard irascible 9 pour le calmer, et surtout pour dis- ^er ses préventions contre sa 611e. Peu à péo «lie détruisit dans l'ame de soù aïeul une partie de àbn aVelrrîoil potor Té jjéttiérM de CouÂanges , et profita d*une occasion fàvorabre q^ fer hasaWl lui présenta , pour teûter ùnte feiitreVue qu'elle prèjetait depnÉiis long-têfifàps ^ et dbnt le résultat y en comblant te plus 'cher dé ses Vœux , devait rindeiiilniser dé tout ce qu'elle avistîl souffert.
Elle apprit , par Germaiti , que lé^ i^ouVeanx mariés devaient aller-, aVec hettrs fafmîHes respectives ^ à tin tétàttr de noceè îtjue leur donnait trn pafrent dû géùéiral , afu diârteati de Morsan , près Côrbeil , et qu'ih devaittit s Y reiidt*e i.e\ jour et à telle heure , par ie grand cheuîftft 'qui h&tde la Seine et se trouve au bas du hean parc de Petit-Bourg , léqtiél est énfeTce du village ■de. Soisy. LiKa , qui regarda cet événement comm« un coup du 'Ciel , né négligea rien pour en profiter. Elle sollicita donc M. d^o- TÎcourt , qui depuis quelques mois ne s'était pas ressenti de sa goutte , de veuar se -promener
LA MttîE 601ÎVK»ÎIÀ!ITE. ÎTt
danis ce mette fmre de Petit^fiUMirg , «i jttitenieiit l^enoMfiié; ii ne fallait {lour ^là ^«le ti-al^l^èr la Se4tte qui coide au bà» dtt vâla'giè. laVotte mit taiat d^éf^pressemeat à 4'exéGutRHi de ce projet ; elle promit à son vieux maltM de le coBduiï''è si dôncemetit , d!e te faif è assteioilr avec tant de p^caution <èt ^i sôttvent , en lin «wyt d'aVoifr îft è^ià^^otti de fui , que M. d'Ilerîcoùirt Vie pat résister atik î^staùces t)è la petite Gowvemanie,
lie jMir leottvefttt , siétànt paré de ses phrs riches fafàlbits, et ayatift aripatigë Inî-mêtnfe fes fiéaut che^èulc blancs qui èôtiirbnnaient sa tèté vénérable, il jprit le bras de Jàvotte , qtii égaya la proinéhade par isM de folies 'et de naïvetés , que ce digne vieH lard né 'put s'ëûifpécfhér d*avnuer q^ue'depnîs Ictog-témps 'il n'aVaît été aussi ffeureux, ël ne s'était atissi bien porté.
Arrivés sur les bords de îa Seine , ils 'la pasdètent en bateau , iirefit leur entrée dans le parc dePctit-Botn'g, dontife garde leur ouvrit la grille , 'et visitèrent les jjrinCïpaux sfites de ce lien ravissant, lilia, qui s'était fait informer à-pen-prèis de rheure h laquelle passerait le
S7S COimS A HA FILU.
général de Goulanges et sa brillante escorte , s'arrangea de manière à revenir arec son aieul sur le grand chemin, au moment favorable. En effet , à peine M. d'Horicourt sortait-il dn |»arc de Petit-Bourg , qu*il aperçut sur la grande route nn gros nuage de poussière , et bientèt après il entendit le bruit de plusieurs voitures. Javotte lui proposa d'attendre un instant pour voir défiler ce cortège : le vieillard y consentit, s'imaginant que c'était quelque grand seigneur ou peut-être le monarque lui-même qui parcourait ce beau pays ; mais à peine la voiture de devant , attelée de quatre chevaux , fut-elle vis-à-vis de M. d'Horicourt , que des cris perçans vinrent frapper son oreille : u Dieux !
c'est mon père!.... Arrêtez.....! arrêtez! »
A ces mots , la portière s'ouvre , et madame de Goulanges, s'élançant vers le yieillard, se précipite dans ses bras et le couvre de baisers. (cQuoi! c'est vous! lui dit M. d'Horicourt, cherchant à se soustraire aux caresses de sa fille : comment avez-vous pu me. reconnaître? il y a si long>temps que nous ne nous sommes ' vus ! — Ah ! mon père , répondit madame de
LA PITRE GOVySRNAlin. 273
Goulanges, respirant à peine , daignez me pardonner ; n'empoisonnez pas un des plus heureux momens de ma vie !...*...» Et en achevant ces paroles , elle redoublait de carresses. Pendant ce temps le général avait mis pied à terre avec sa fille et son gendre , ainsi x[ue toutes les personnes qui remplissaient trois voitures à la suite de la première. Il joint ses instances à celles de madame de Goulanges , présente au vieillard Léontiue et son époux , fait hautement l'aveu de ses torts, exprime combien il en a souffert, saisit une main de M. d*Horicourt, la pose sur son cœur, et lui dit avec la plus vive émotion : u Votre place n'a pas cessé d'être là : pourquoi refuseriezvous de la reprendre ? — Que vois-je ? s'écria Léontine , en apercevant Lilia qui cherchait à se dérober à tons les regards, je ne me trompe point ; c'est ma sœur , oui , c'est elle-même. — Comment ! reprit le vieillard , ému malgré lui ,
ma petite gouvernante serait? — Ma Lilia!
s'écria à son tour madame de Goulanges en la reconnaissant : oui , c'est ma fille. Ah ! je vois clair maintenant : que je fus injuste , et qu'elle
274 tmrts À uk ttilÈ.
est bieif vèDgée! — Ainsi dolAte, reprît M. d'Horicourt , tandis que roué tè'abandonniez , ^le nie prodiguait sa tendresse ; tandis que vans l'exiliez de votre riche hôtel , que tous la pri- TieK de tous les plaî^ii^ de s^n %e , elle mettait tont son bonheur à me distraire de Érle$ chagrins, à soulager mes maux , à roué excuser auprès de nioi ! Si yods saytè^ aviee ^uèHe chaleur d'ame, avec queHe adressé elle prenait votre défbnse! Si yôùs saviez dé quelle naïveté touchante , de iquel aimable èïijouement elle a su se couvrir pour n'être aiiprès de ittoi Qu'une jpeHTd Gouvernante L... Ma LiKat créature céleste ! comment poixrrai- je jahiais iti*atquittet» erivei*s toi ? — En vous réconciliant avec ma mère , sécria-t-elle : voilà tnon Unique but , voilà ma plus douce récompéii^. — Non , non , i*eprit le vieillard inflexible , un oubli èi criiel , un semblable abandon; : -^Ne furent qu'involontaires , repartît vivement Lilia. Grâce I grâce tout entière ! si ina taiôre fht cbtipabie , tie l'apprenez pas à ses enfans. »
Ce dernier trait pénétra jusqu'au fotid du cœur de M. d'Horicoilrt : il ne put ré^ikter à
LA pKlllE .COjDVIilUfANïE. 57 5
VMm g^aéjrevx 4e /çt petùe Gouvmf^nte; ^p tjç^^nt ses bras paternels , il y.presjsa lour-^tour ^ £^le , i^on l^pdriQ , Léo^ntine et son é|M>.ux . Mad^^nte 4e GpulfMiges y reUrouva le ihonheur qu'^Ue désirait 4epws£silong.temps, les jeunes mariés, le eons^tement à leur umotn. Tous JleiB oœurs étaient épanouis , to^s les y)eux étaient mouillés de pleurs délicieux ; le général luimême ne put s'empêcher de laisser cauler quelques larmes qu'il cacha bien vite sous ses moustaches. <( Il faut , dit-il , que ce jour soit le plus complet de tous ceux que nous avons consacrés au plaisir.... » Et aussitôt il prend son beau-père dans ses bras , le place dans la voiture entre sa femme et Lilia , et les emmène au lieu du rendez-vous , où le récit de cette touchante aventure ne fit que donner à la fête plus de charme et d'intérêt. Lilia, en cotte rouge et en simple petit corset , parut à tous les yeux mille fois plus parée que les femmes élégantes qui s'y trouvaient en grand nombre :tout le monde admirait et fêtait Xb. petite Gouvernante : son aïeul et sa mère la citaient comme le modèle de la piétié filiale. Le général , trop franc
276 CONTES A MA flLLS.
pour cacher son émotion , lui voua rattachement le plus sincère ; et ce fut alors fpie Lilia , triomphante et satisfaite , offrit la preuve convaincante que, quels que soient les torts de nos parens , nous devons les excuser , les respecter même , et que le seul moyen de faire cesser leurs injustices , de mettre un terme à leurs rigueurs, c'est de les combattre par la douceur et la résignation.
GONCLDStON.
C'est aujourd'hui , ma Flavîe, ta fête de naissance. Il y a quinze ans que , en ce moment même où tu écris sous ma dictée , je te pressai dans mes bras pour la première fois , je posai mes lèvres sur les tiennes , je te couvris
des plus douces larmes.... Quel moment!
Quel souvenir !
Depuis cette époque , qui doubla mon existence et mon bonheur , je ne crois pas avoir un seulinstant cessé de te chérir, et de t'e&tourer de mes soins, de te conduire, en jouant avec toi , dans ce premier sentier de la vie , où la nature présente à l'enfance mille t>bstacles qu'elle ne pourrait surmonter sans un guide tutélaire , sans un appui constant.
€e qui surtout m'occupa le plus particuli^re-
TOm II. 25
278 COHTBS A HA FIILB.
ment, ce que toujours je regardai comme le premier bienfait d'un père, ce fut de diriger moi-même tes premières impressions. Elles
ont tant d'influence sur toute notre vie!
Eleyée pour ainsi dift m' milieu du prestige des arts , entourée sans cesse de gens de lettres , d'hommes célèbres en tout genre , qui m'honorent de leur estime et composent ma société habituelle', tu as priit insenaiblMttent cet amour du Trsû-bean^ qui seul élève l'aaie^ cette hd^tùde du b«B 0ote , qtti oincf FeqMPÎt, aide Vitttdligence ; tit as «tisl Vexprsaefonrteck* nique de dbaqoe dioaeVte a» afiipri^àlardi»eutei^ 9 à Ift'eotaipàrer , hhsL' juger r tu t'es ht^ bituée à ne rien écouter sans comprendté y à né rien dire sabs raisonner^t > à dkcia^gaer le liffigage àw jargon , le Tvar mérite, de ce qw nfèst ^ué- du- diÉqnànt ; ^ dtyemt' en vo imt ltinrtiiteet-Misé«^ satisavotrpàltsurksiiNPfes^ et bâillé sur U^bam» de l'école*
tm mobM àéf^6pfiê9 en ici ^ se^seffitaieift pas il ton père ambiti^eiKC de^ fR» boidwur* Uii es;^ pHt briRttitt, «n goto éflurif,. me vémoire
COKCLUSiaïf* JT9
liohenent ùtmée^ peuvent sans doute procurer -de^fADdes jouiaoàiùces daosle monde; mais, pour y être .^ntidremeat «heureuae^ ma Fiavie , il >fiHit s'y fa»e aimer»
J'tt.donc voulu, tout len occupant: ion. inui* Ration active^ .et cécafAtubi^ tes études , améliorer ton cœur, offrir à ta .penaée» à )ta réflexion, les défauts que j/^ i^marquais ^ itoî ; «t, pour ne pas ft'effàroueker, siyaaler en mèmetemps les ^qualités aimahles qui te dis^ iingueot. J'ai pensé que , «n liadinant «naeaâ>Le sur les uns 9 m'attendrissant sur les ,autces, j'éviterais .ce qui, adion moi, détniit tout Je icharme paternel, je veux dire la séprimande et le sermon. Lorsque j'entends un père, un tuteur , une institutrice , gourmander. une tir •mide adolescente , je crois voir w bergeir qui <nippe..de sa houletf» les. agneaux congés a sa garde , <m bien un jardinier maladroit qui., vw- ^ai^thcusquement son vromr sur la tendre fleur (jpi'il .cuUm , l'abat sur i»a tigis faible enoore., et dretarde d'un printenqps J'édat que lui doitinait. Ja nature»
J'i&i /donc MtrepEis de te «dieter cas Çml^
2t0 C0NT18 A KA VULI.
qui nous ont fait rire si souvent , qui plus d'une fois nous ont mouillé les yeux ; ces Contas, avec lesquels nous 'avons passé tant de matinées délicieuses, ces Contes où , tandis que tu cherchais à vaincre les difficultés que je présentais sous ta plume, à surmonter les petits obstacles que je faisais trouver sur tes pas, je m'occupais à faire germer. dans ton ccenr les qualités qui font estimer et chérir , à te faire trouver des ressources en toi-même ; à t'assurer ce bonheur qui nous suit dans IV f ulence , nous console dans l'adversité ; à te faire enfin paraître un jour sur la scène du monde, de manière qu'on pût. citer en toi la bonne femme, avant même de citer la femme aimable. ....
Je ne puis te dissimuler, ma Flavie, que publier ces Contes , c'est t'imposer une tâche difficile à remplir. On voudra voir en toi le fruit de mes leçons , l'effet de mon ouvrage ; qn cherchera les qualités dont on présumera que j'ai pris en toi le modèle : on n'excusera aucun des défauts dont je t'aurai tracé l'image; et si l'on ne trouve dans ma fille de la brâté
CONCLUSIOR. 281
sans afféterie , da naturel sans fadeur , de la grâce sans prétention, de Tinstruction sans pédanterie, mes Contes seront confondus parmi' ces ouvrages éphémères sans but et sans couleur que- dicta la fantaisie, que proscrivit
la rabon Tu le vois, ma Flavie , tout
est compensé dans la nature. Elle me chargea de ton instruction , de ton bonheur ; et mainienant elle te rend responsable de mes succès -et de ma réputation.
Rassure*toi cependant ; va, je n'attache à mes Contes d'autre gloire que celle de te les faire aimer ; je n'attends d'autre succès que l'assurance de te voir heureuse ; je n'amlûtionne d'autre litre que celui du plus tendre des pères. Ceux qui dispensent la renommée verront aisément dans ces essais que le style fut soumis aux diJB&cultés, qu'il renferme, le bon goût au précepte , l'esprit au sentiment ; qu'enfin c'est moins l'homme de lettres qui parle , que l'ami de l'adolescence qui folâtre avec elle.
Sans doute , ma fille , nous reprendrons nos chers entretiens ^ mais ce n'est plus avec des Cotres que je prétends fixer ton attention.
lêft CORTM A SA VILLE.
D^ U t«ill« s'élève «a*4«s9i» de ^Ue deU Cendre môre; déjà «eux Je jnes amisiquiifiiiit ▼«e ndtoe n'esent pkis te tutoyer, et ite^qnaUâent du titre inipotaiit.de ilfad«ffMMi6/fe;.<ai4iii
mot tu 41$ quinze mis Quinze ans! diar-
nant âge! » C'eti , Fa dit «n grand poète, la mi-
êoi^déêrûêês ïaworeÂetame. > Pjiiste
cette aurore j^Ate pour toi ceUe d'^m jour par et «ans nuage ! Puisses«4u p» jamais regretter les momens délicieux que nous avons passés ^easem- Ue, trourer^iaiis cesse quelque fd^ir à |>ar- ^coûrk* ces doutes, les lire tot<4aème un jour à ies en&ns , Jit te rappeler aiors.qpie ton père fiit ton instituteur ejt Ion meilleur ami?
J'ai ^i 9 ma Fbvrie ; quitte la plume.** ; embrassons-nous!
ma MI siGomi toujkb.