‹ Contes à ma filleChapitre 42 sur 43 · LE JOURNAL DES MODES · texte numérisé non relu

LE JOURNAL DES MODES

Lk mode est une divinité qui soumet tout à son empire, à son caprice. Pour elle on se met à la gène, on sacrifie son repos, on 'expose sa. santé , souvent même jusqu'à sa vie. C'est sur les femmes surtout qu'elle exerce le plu» par^ ticulièrement sa puissance. Avec ces mots : t( C'est la mode , » on répond à toutes les objections ; on légitime toutes les extravagances , et l'on se croit à l'abri du reproche et de la critique toutes les fois qu'on peut dire : <c C^esi la mode. »

Emma, fille de M. de Linval, administrateur des domaines , était une des esclaves les plus soumises de cette divinité qui fait le charme et le tombent des belles. Il ne paraissait pas dans Paris la moindre nouveauté , qu'aussitôt

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Télégante Emma ne s'empressât de l'adopter. Jeune et jolie, pleine d'aisance dan^ ses manières , et d'une taille enchanteresse, elle donnait à tout ce qu'elle portait une grâce si parfiiite, que les choses même les plus extraordinaires lui allaient à ravir, et semblaient n'avoir été inventées que pour elle.

La fortune et la tendresse aveugle de M. de Linval procuraient à la jeune demoiselle tous les moyens de faire ses désirs. Aussi dans les cercles la regardaitnm comme l'observatrice la phis fidèle de iout ce que la mode pouvait créer : la mise , la chaussure , la douleur et la forme des vètemens, et jusqu'au plus petit ebififon qui composait sa toilette , tout en eDe était remarquable. Les jeunes personnes de son âge la prenaient pour modèle , et s'empressaient à Fenvi d'imiter toutes les modes qu'à peine elle avait commencé à suivre ,' ou qu'il lui plaisait d'inventer.

Tant de gloire et de renommée flattait la vanité d'Emma. Eîle se croyait un personnage tf es-important , se regardait comme l'oracle du bon goût. Entrait-elle dans un riche ma-

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gâsin de soieries, elle tranchait, commaiiàait en aonveraine, faisait déplier ceot pièces d'é« toffes ayant de se déterminer à former nu choix f troovait détestable ce qu'il y avait de plus beau 9 et finissait par s'arrêter aux mar* chandises de rebut, mais qui lui semblaient préférables par leur bigarrure et leur singularité.

Entratt^elle dans ime des boutiques de mo^ des les mieux assorties du Palais-Royal, elle essayait TÎngt chapeaux l'un après l'autre , n'en trouTaît pas un seul qui lui convint ; en com^ raandak un nouveau, composé de plusieurs douzaines d'aunes de ruban , garni de tnl, et oith bragé de différentes plumes, recommandant expressément qu'on ne le fit voir à personne , et surtout qu'il fût prêt le plus promptement pOMiMe.

Dès le lendemain elle revenait, et trouvait affreux le même chapeau qui la veille était l'objet de ses désirs. La marcbande lui faisait e» vain observer qu'il était absolument conforme à ses ordres : nie tué nie pas que je Taie commandé , répondait Emsna du bout des le-

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Très, et n'articulant ses mots qu'à moitié; mais en fait de chapeaux , je ne veux porter que ceux qui me plaisent le plus. — J'aurai pourtant l'honneur d'assurer à Mademoiselle que celui-ci lui sied.;.... — Horriblement; je m'y connais 9 TOUS le savez; et, quoique. jeune encore, j'ai déjà plus, essayé de. chapeaux que vous n'en avez fait. — Je demande mille par^ dons à Mademoiselle; mais si. elle voulait se

donner la peine d'examiner celui-ci — Eh

non ! vous dis-je : la couleur amarante ne va pas du tout à une blonde, qui naturellement a l'air doux , le regard timide et modeste. — Mademoiselle préférak-elle le lilas ? — Le lilas.... c'est bien fade. — .Le. bleu-lapis? Eh bien! voyons le lapis.... ;;mais. c'est si commun! avant-hier au. bal. des.Etrangers une de mes amies parut en lapis, et la demi-heure qu'elle a dansé, a suffi pour. me. dégoûter de la couleur. Tout bien décidé, je ne. prendrai qu'un simple chapeau de paille dltalie. — J'en ai justement de très-beaux daus mon magasin, et les ai envoyé chercher. — Vous donnerei au mien une forme tout-à-fait neuve , et jette-

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pez sur le côté une couple de roses. — De quelle couleur, Mademoiselle? — Bleue. — Comment? — Oui, bleue : cela sera piquant; je prétends mettre les roses bleues à la mode. — Mais Mademoiselle n'ignore pas qu'il n'y a pas de roses bleues, et que cette couleur... — Sera remarquée et fera époque : c'est justement ce qu'il me faut. Nous autres élégantes n'imitons jamais , et nous nous sommes là-dessus prescrit des règles... Eh bien! où sont donc ces pailles d'Italie? — Je tous fais mille excuses , Mademoiselle ; mais les commissionnaires sont quelquefois si lents dans leurs courses! J'ai pourtant bien recommandé aux miens de se hâter lorsque je les ai envoyés chercher ces chapeaux... mais les Toici. »

On défait à la hâte les caisses : Emma trouve d'abord les pailles de la plus grande beauté, en pose plusieurs sur sa tête, et leur donne mille formes différentes : puis tout^à-coup elle les jette , et reprend avec sa nonchalance minaudière : « Tout bien considéré , ce ne sera ni la paille d'Italie , ni le lapis qui fixeront mon choix ; je meurs d'envie de revenir à la cou-

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leur amarante que vous m'aviez conseillé de prendre. — Je croîs en effet que c'est ce qui va le mieux à la fraîcheur de yotre teint. -** Cependant ne trouvez-vous pas que cela me donne un embonpoint prodigieux? J'ai Tair grasse et joufflue comme une harengère : fi l'horreur!.. Tenez, Madame, je ne me sens en train de rien choisir aujourd'hui. Demain peut-être.... Non^ non, après demain.... à pareille heure, entendez-vous?... Après demain.... n En achevant ces mots, la jeune dédaigneuse sort, monte en voiture , après avoir culbuté deux immenses magasins, et disant partout qu'on ne trouvait plus rien chez les marchands.

On se doute aisément , d*après tous ces di&tails, que le tailleur d'Emma ne devait pas moins supporter de caprices et de contradictions. Je dis le tailleur , parce qu'une élégante ne peut plus décemment dire aujourd'hui ma couturière : c^est un terme trop bourgeois, et qui sent les petites gens. Cependant le prétendu tailleur de notre observatrice de la mode n'était autre qu'une ancienne femme-do^ham^ bre de sa mère , qui faisait des robes pour vn

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