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CHAPITRE I

Une royauté.

Marseille est située au fond d’une petite baie, au pied d’un bassin seini-circulaire qui, du bord de la mer, s’exhausse graduellement vers la circonférence, et a jusqu’à trois mille pieds de hauteur sur plusieurs points.

Sur un des mamelons s’élève le fort de la Garde, où les matelots vont faire des prières avant d’entreprendre un voyage, ou accomplir les vœux qu’ils ont adressés à la Vierge dans les jours de détresse. Cette citadelle, qui eut l’insigne honneur, sous Louis XIV, d’avoir le bienheureux Scudéri pour gouverneur, a été célébrée par Chapelle et Ba-

Chaumont, dans leur Voyage en Provence , par ces vers :

C’est Notre-Dame de la Garde,

Gouvernement commode et beau,

A qui suffit pour toute garde Un suisse avec sa hallebarde,

Peint sur la porte du château.

A l’autre extrémité du port est le fort Saint-Jean, devenu aujourd’hui, par des constructions successives, le plus important des ouvrages qui défendent Marseille.

A quelques portées de canon de Notre-Dame de la Garde est le fort d’if, dans l'île de ce nom, qui servit longtemps de prison d’État.

Enfin entre le fort de la Garde et l’île d’If, est la petite île de Ratonneau, qui, elle aussi, a une citadelle. Ratonneau est un rocher où croissent au hasard, entre les fissures des pierres, quelques arbres; le fort est sur la crête la plus élevée, et on y monte par un chemin couvert, difficile et escarpé.

Malgré l’aspect aride et sauvage de l’ile, la végétation, favorisée par le climat de la Provence et par les fraîches brises de la Méditerranée, est aussi belle que dans les charmantes bastides des environs de Marseille. C’est surtout derrière une petite colline, abritée par de hautes et d’épaisses broussailles, qu’on peut admirer la fécondité du climat du Midi ;

là un petit jardin, cultivé avec soin, rivalise avec les vergers du continent, et produit abondamment les fruits les plus savoureux.

En 1 765 , dans le petit nombre de soldats qui formaient la garnison du fort de Ratonneau, se trouvait un grenadier nommé Guillaume Vignau plus connu dans le régiment par le sobriquet de Prancœur. N’étant encore que tambour et enfant, Francœur avait reçu un coup de sabre sur la tête à la bataille de Pontenoy (1745). Il avait subi pour cette cruelle blessure l’opération du trépan, et depuis cette époque son intelligence était sujette à de fréquentes vicissitudes. Un amour désordonné de la gloire, une ambition gigantesque, une soif inextinguible de périls le dominaient dans ses accès, et le rendaient un objet de curiosité et d’admiration pour ses camarades, car la folie marche souvent de compagnie avec le sublime, et la limite qui sépare l’une et l’autre dans le cerveau humain est si étroite que les fous et les héros qui ne sont que des fous raisonnables, se concilient et enchaînent les sympathies du vulgaire ; seulement, pour les fous cette sympathie se nomme étonnement, et pour les héros admiration, fanatisme, engouement.

Lorsque Francœur n’était pas travaillé par sa lièvre cervicale, il était ce que sont les vrais et bons soldats: doux, serviable, indulgent et d’une régularité à toute épreuve; pour lui, les exigences de la

discipline, ce joug des mauvaises natures, n’avàient rien de pénible; il accomplissait tous ses devoirs avec ponctualité, gaieté, intelligence; c’était le modèle des soldats, et Yalter ego des officiers, dont il partageait l’influence et l’autorité sans chercher à s’en prévaloir auprès de ses camarades; loin de là, sa fraternelle sollicitude leur épargnait souvent des châtiments, ou leur ménageait des pardons. Francœur était donc aimé de ses chefs, vénéré de ses camarades, et consulté des uns et des autres, car tous connaissaient l’expérience qu’il avait acquise dans ses campagnes, le jugement sain et le coup d’œil sûr qu’il apportait dans toutes les affaires de guerre et de service, la valeur brillante qu’il joignait à un sang-froid qui ne se démentait pas au milieu des dangers les plus imminents.

Mais du moment où l’esprit malin comme celui qui tourmentait Saül commençait à s’emparer de son âme, Francœur épouvantait ses amis et ses chefs, ses yeux s’allumaient comme la prunelle d’un lion, son front se redressait comme un cèdre, sa bouche exhalait des menaces ou des anathèmes; toutes les idées d’orgueil qui germaient dans sa tête et au fond de son cœur aux jours de calme faisaient irruption comme un volcan. Fou couronné, le pauvre homme, dans ces terribles moments, serait devenu un Alexandre, un César, un Charlemagne ; il eût fracassé des empires, écrasé des trônes, ébréché

des diadèmes, fait ruer les uns contre les autres des peuples et des armées ; soldat obscur, fou sans pourpre et sans sujets, le grenadier épanchait sa fougue de gloire et peut-être de tyrannie sur les bidons de l’escouade, sur les gamelles du corps de garde, qu’il prenait à partie, comme le chevalier de la Manche, l’illustre Don Quichotte, faisait des moulins à vent du Toboso et du Montiel.

Mais Dieu, dans sa miséricorde infinie, envoie souvent à l’insanité des rois, comme aux infirmités morales des hommes les plus humbles, des anges consolateurs ; le Seigneur envoya David à Saül pour calmer ses fureurs étranges, et la harpe du pasteur de Bethléem adoucit les souffrances du roi d’Israël; un autre ange vint aussi en aide au pauvre soldat , et cet ange était une jeune fille, belle et chaste, pauvre et modeste, dont toutes les ressources consistaient dans le produit des fruits qu’elle allait vendre sur le port de Marseille.

Suzanne, c’était le nom de la jeune fille, venait régulièrement trois fois par semaine visiter l’île de Ratonneau, adresser un bonjour affectueux à ses défenseurs, et récolter les oranges, les grenades, les figues, les olives et le raisin que lui fournissait abondamment le petit jardin dont nous avons parlé plus haut. Elle s’était intéressée presque malgré elle au sort du grenadier, qui, de son côté, n’était pas resté insensible aux attraits de la jolie fruitière.

Suzanne était, en effet, une belle lille qui portait sur sa physionomie le type des beautés de l’Aquitaine Son visage, d’un ovale parfait, était encadré d’une riche chevelure brune qui tombait en longues boucles sur un cou d’albâtre. Ses yeux noirs respiraient cette poésie suave et héroïque que les eaux de la Méditerranée semblent exhaler avec ses brouillards teints de la lueur des volcans de la Sicile et de Naples; sa bouche vermeille était constamment embellie d’un sourire malin et bon; sa stature était petite, mais sa taille bien prise et élancée comme le corsage d’une guêpe dénotait son agilité et sa vigueur. 11 y avait dans toute cette femme de la Sapho et delaJudith,de lalyre et du glaive, de l’intrépidité et de la poésie; c’était un charmant mélange de grâce et de virilité, de force et de douceur, d’innocence et de résolution. Elle jouait volontiers avec les soldats ; mais si un mot, si un geste venaient effaroucher sa pudeur, les yeux de Suzanne brillaient d’une vive indignation; ses sourcils, comme deux arcs d’ébène, se cambraient sur ses prunelles étincelantes, et son corps prenait une de ces attitudes lières et pudiques qui glacent d’effroi l’insolence, et qui en imposent aux plus entreprenants dans l’art de séduire les filles.

Francœur, en vrai brave qu’il était, n’était fanfaron ni en guerre ni en amour. Cette décence, cette retenue, son langage toujours poli, quoique

galant, avaient gagné la confiance de la jeune lille, qui se plaisait à passer des heures entières auprès de lui, et qu’il accompagnait souvent à sa récolte des fruits.

Aussi, quand son service était terminé, quand il avait rempli tous ses devoirs avec son exactitude accoutumée, le plus grand plaisir du soldat était de guetter l’arrivée de Suzanne dans l’île, et de causer avec elle assis sur la courtine du fort.

A son défaut, Francœur charmait ses loisirs par des lectures, et par l’éducation d’un vieux barbet qu’il avait recueilli sur la plage un jour de tempête.

Le chien , sauvé par le soldat, lui manifestait sa reconnaissance par son attachement et sa docilité ; il apprenait avec une merveilleuse aptitude tout ce que le grenadier lui' montrait. En peu de mois, Médor, c’était le nom que Francœur avait donné à son compagnon, avait appris à faire l’exercice; il apportait des gargousses, tirait le canon, et se livrait à ces mille jeux qui rendent si intéressants les chiens élevés par les soldats.

Voilà de quoi se composaient, en ce monde, les plaisirs du grenadier Francœur; de douces conversations avec une jeune fille, des lectures, et l’éducation progressive d’un barbet auquel, selon lui, il ne manquait que la parole. Quant à la fortune du soldat, elle était aussi légère que ses plaisirs : ses

armes, un havresac assez maigrement fourni, el une vieille pipe aussi noire que le poitrail du diable, représentaient les richesses d’un guerrier qui avait vaincu pour la France les Anglais à Fontenoy.

Un jour, c’était le 11 septembre 1765, Francœur était en sentinelle à la porte du fort.... Son chien à quelques pas de lui, un bâton entre les pattes, imitait, assis sur son derrière, les évolutions d’armes de son maître.... Tout à coup la tête du grenadier fermente, ses idées se brouillent, ou plutôt prennent des dimensions fantastiques, il s’échauffe, se passionne et formule à haute voix la pensée de son ambition et de sa fringale de puissance absolue. «Je veux être roi! s’écrie-t-il, et puisque je suis ici au lieu d’être dans les Pays-Bas ou en Flandre, je veux être roi de Ratonneau! »

Chez un fou, l’action suit de près la parole, et c’est surtout chez les insensés que la pensée a des ailes. A peine a-t-il lancé cette exclamation qu’il se met à l’œuvre.

«Reposez vos armes! s’écrie t-il d’une voix de stentor à son chien, et avancez à l’ordre! »

Le barbet obéit, abandonne son bâton, et vient lécher la main de son maîire, dont le visage enflammé, le regard superbe, le geste altier semblent déjà commander à des légions nombreuses. . .. Hélas ! pouf tous gardes, pour tout peuple, il n’avait qu’un

chien, et il ne commandait qu’à un chien!... Mais la manie de régner n’y regarde pas de si près.

La garnison du fort était sortie pour aller aux provisions. Prancœur profite de l’occasion que lui offre la fortune ; il rentre avec son chien dans la forteresse, lève le pont-levis, court aux magasins à poudre, charge les canons * place les fusils de rempart dans leurs meurtrières respectives, et tous ces soins terminés, bourre sa pipe, l’allume, s’assied sur un affût de canon, et débite cette harangue à son chien, qui, assis gravement devant lui, paraît l’écouter attentivement :

Le premier qui fut roi, fut un soldat heureux;

Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.

«Ce point posé, Médor, je suis roi, et roi aussi légitime que le roi de France et de Navarre, Louis quinzième du nom, mon ancien maître et le tien; mais le plus difficile, Médor, n’est pas de conquérir une couronne; une foule d’ambitieux depuis deux mille an3 en ont escamoté; Smerdis, Darius, Absalon, Cromwell et plusieurs autres que je pourrais citer, ont su, par des moyens plus ou moins adroits, ceindre le bandeau de la suprême puissance;... le principal est le grand art de la conserver. Nous aurons sans doute de grands périls à affronter, de longues veilles à employer, peut-être même de sanglants combats à soutenir; mais rien n’est capable

d’ébranler ma résolution et mon courage, et je me montrerai à la hauteur des circonstances. Pour m’aider dans la difficile mission du gouvernement et de la conquête de ce pays, j’ai jeté les yeux sur toi, Médor; tu es brave, tu es fidèle, je te nomme mon aide de camp et mon premier officier d’ordonnance, avec le portefeuille de l’administration de la guerre et de la police.... Es-tu content, Coucy? »

Le barbet n’avait garde de répondre

A tous ces beaux discours ; il est comme une pierre,

Ou comme la statue est au festin de Pierre.

Seulement, pour manifester autant qu’il lui était possible sa satisfaction et son obéissance, l’intelligent barbet remue la queue et balance la tête en suivant les mouvements et les gestes de son nouveau souverain.

Après une pause de quelques secondes, Francœur continua en vertu de cet adage qu’il appliqua à son compagnon : Qui ne dit mot, consent.

« Tes fonctions, Médor, consisteront à approvisionner le fort de vivres et de munitions; tu tiendras au complet notre magasin de biscuits et notre magasin à poudre ; tu exploreras les environs de la citadelle dans le jour ; pendant la nuit, tu veilleras à la sûreté commune, et en sentinelle sur un bastion, tu hurleras au plus imperceptible clapotement de la rame, au plus léger pas de l’homme. Si on tente

l’assaut à l’aide d’une surprise, comme tu n’as pas des dents et des griffes pour des prunes, tu repousseras le premier choc, et.... je serai là pour te soutenir. Voilà, Médor, mon fidèle compagnon, le rôle que je t’ai réservé dans mon nouvel empire; tu seras mon premier sujet, mon premier ministre, mon premier soldat ; et en t’associant ainsi à mes périls, je t’associe également à ma grandeur, à ma gloire, et j’unis indissolublement mes destinées de monarque à tes destinées de chien. Intrépidité! vigilance! Voilà nos mots d’ordre et de ralliement. »

La harangue du grenadier était à peine terminée, et déjà il s’apprêtait, après avoir secoué les cendres de sa pipe, à reprendre le cours de ses préparatifs de défense, quand se ravisant tout à coup:

« Médor, fit-il, il est d’usage qu’un roi, lorsqu’il confie à un sujet les affaires de son royaume, ou les intérêts les plus chers et les plus sacrés de sa couronne, exige dans une cérémonie particulière un serment solennel de fidélité. A vrai dire, ce n’est là qu’un vain appareil, et peu de gens prennent au sérieux ces promesses faites à la face du ciel et des hommes; mais toi, je te connais, tu tiendras ton serment.... Ce sera le premier et le dernier.... Jure donc, Médor, d’être fidèle aux lois du royaume de Ratonneau et au souverain de celte île, et de mourir au besoin pour l’observance des unes et la gloire de l’autre. »

Francœur accompagna ces paroles d’un geste fort connu du barbet, et le chien docile leva la patte, comme il avait coutume de le faire sur l’ordre de son maître quand il abordait un étranger. Cette facilité d’action parut de bon augure au grenadier; il ne redoutait pas précisément un refus de serment de la part de son ministre et de son officier d’ordonnance, — car les ministres et les officiers d’ordonnance ont-ils jamais refusé un serment et ne servent-ils pas avec la même ardeur, je ne dirai pas avec le même éclat, les Achille et les Thersite? — mais il craignait que la nouveauté de l’acte ne fît hésiter son compagnon. Par bonheur, Médor entendait à demi-mot; il était un de ces honnêtes chiens qui ne vont pas chercher midi à quatorze heures et qui apprennent à aboyer et à jurer sur la foi de ceux qui leur fournissent une niche et qui leur donnent la pâtée.

La conscience du grenadier ainsi en repos sur les choses intérieures de son gouvernement, il se mit à l’œuvre pour organiser la défense du fort; car il pressentait une attaque et ne voulait pas se laisser prendre au dépourvu. Il avait déjà écouvillonné et chargé les canons à boulets et à mitraille; il les amorce, place à l’une des pièces son chien , mèche allumée en patte, prêt à faire feu, et lui , son fusil sur l’épaule, se promène, tout monarque qu’il est, comme une simple sentinelle, n’ayant pour toute

marque distinctive de sa récente royauté que deux branches de chèvrefeuille et de laurier qu’il a tressées avec les poils de son bonnet de grenadier. Cet ornement suffit pour le moment à son orgueil et lui tient lieu de la pourpre des césars et du bandeau des rois ses confrères.

Cependant, la petite garnison du fort de Ratonneau revenait de ses corvées. Quelques soldats apportaient des sacs de pain, d’autres des sacs de légumes et de viande , tous chargés de leurs fardeaux gravissaient péniblement la rampe pratiquée dans le roc, lorsque Francœur qui, depuis longtemps, les a vus de son œil de lynx, — car parlez-moi des ambitieux et des envieux pour voir de loin, — leur crie quand ils sont à la portée de sa voix :

« Halte-là ! qui vive ! »

Les soldats ne comprennent rien à cette vigilance inusitée ; mais, sans se soucier davantage des scrupules de leur factionnaire, ils répondent machinalement en continuant de gravir le roc :

« Hommes de corvée.... régiment d’Anjou.

— Je sais parbleu bien que vous êtes du régiment d’Anjou, et je m’en.... ris, repart aussitôt Francœur; mais je vous défends d’avancer.... Halte-là! ou je vais vous cracher deux ou trois boisseaux de mitraille à la hauteur de l’œil. »

Cette fois, les soldats s’arrêtent et reconnaissent Francœur, non plus sur l’esplanade du fort où ils

l’avaient laissé, mais juché sur le couronnement d la petite citadelle. Ils s’aperçoivent aussi que le pont-levis est levé, que les canons sont braqués, et que le grenadier, armé jusqu’aux dents, ainsi que son chien, les menace de sa baïonnette qui flamboie aux rayons du soleil couchant comme l’épée de l’Archange à la porte du paradis terrestre.

« Je vois ce que c’est, dit un vieux sergent, commandant ordinaire du fort où l’oflicier gouverneur titulaire ne venait presque jamais; Francœur a été pris pendant notre absence par une de ses lunes, et sa pauvre tête aura déménagé sans tambour ni trompette.... Voilà qui explique surabondamment sa rentrée dans le fort et les salamalecs dont il nous gratifie; allons, parlementons, et décidons-le avenir nous ouvrir.

— Eh! Francœur, exclama le tambour, vieux reître qui comptait autant d’années de service que de tours de maraude, ne vois-tu pas que nous sommes chargés comme des mulets et épuisés de fatigues? Baisse le pont-levis, ou bien ouvre-nous la poterne, il est temps de songer à faire la soupe.

— Pas tant de philosophie et de discours superflus, riposta Francœur, laissez vos sacs à terre, et déguerpissez au plus vite; la descente est rapide, vous ne serez pas chargés, vous pouvez quitter l'île en cinq minutes.

— Et où veux-tu que nous allions? dit un soldat.

— Allez au diable, si vous voulez, je ne m’en soucie guère. Je suis le seul commandant, le seul maître ; je suis , en un mot, le roi de Ratonneau ; il ne vous appartient pas de m’interroger, et bientôt il ne me conviendra plus de vous répondre.

— Voyons, Francœur, reprit le sergent, ne t’égosille pas ainsi à nous tenir des discours incohérents et frivoles; tu n’es pas plus roi que tu n’es pape. Descends et viens nous ouvrir sans tant barguigner, les heures s’écoulent et la soupe n’est pas trempée.

— Pour la troisième et dernière fois, tonna le grenadier, je vous ordonne de laisser là vos sacs ej de vous en aller,... ou sinon!

— Ou sinon? fit le sergent.

— Ou sinon, je vous balaye comme des sauterelles. Canonniers à vos pièces !

— Nous allons prendre le fort d’assaut, si tu persistes à nous laisser dehors, dit un soldat.

— Ah! des menaces.... des menaces.... cria Francœur exaspéré ; est-ce bien à moi que vous osez en faire? Ah! mille millions de cartouches, vous parlez de me prendre d’assaut, vous insultez un roi ! — La mode alors, il faut en convenir, était toute nouvelle. — Vous allez payer cette insolence. Ne savez-vous donc pas que j’ai encore pour deux jours de vivres, que ma garnison est dévouée, et qu’en dernier ré-

sultat, si j’étais le plus faible, je ferais sauter le fort en mettant le feu à la sainte-barbe.

— Il le ferait comme il le dit, interjeta le tambour.

— Je ne veux pas, poursuivit le grenadier, que mon avènement au trône de l’île de Ratonneau soit souillé par des massacres, je ne veux pas qu’une seule goutte de sang soit répandue.... c’est pour cela, c’est pour écouter la voix de la modération, que je vous ordonne de quitter la place pour n’y plus revenir.

— Mais, Francœur, reconnais donc tes camarades, dit un soldat : voilà le sergent Lapointe, le caporal Fleur-d’ Amour, le tambour Belle-Rose, Pompon-Vert et Jolibois, voilà l’Anspessade, je suis, moi, ton camarade de lit Va-Toujours.

— Je n’ai pas à m’occuper de vos sobriquets baroques, répliqua le grenadier, et je me moque du sergent Lapointe et du caporal Fleur-d’Amour, et de Belle-Rose, et de Pompon-Vert, et de Jolibois, et de Va-Toujours. Un roi ne doit pas écouter de telles balivernes, et je suis roi, entendez-vous : l’amitié se perd sur le trône, et l’amitié, qui est une chimère pour les petits, en est une plus encore pour les grands. Partez donc, je vous le répète, et ne m’étourdissez plus les oreilles avec vos sornettes.

— Ah çà ! Francœur, nous allons nous fâcher, » dit avec colère le sergent, qui voulait, pour la di-

gnité de ses galons, montrer les dents à son inférieur.

Mais il n’avait pas plutôt prononcé cette parole imprudente que le roi de Ratonneau, arrivé au dernier paroxysme de la fureur, s’écria :

« Ah ! c’en est trop ! la longanimité et la clémence ont des bornes.... Feu!... «

Et, saisissant la mèche que Médor tenait imperturbablement entre ses pattes pendant toute cette scène, Francœur mit le feu simultanément à deux pièces de canon. La mitraille s’élança comme la foudre des gueules de bronze qui la recélaient, et s’éparpilla comme des abeilles de fer sur les quartiers de roc d’alentour, en sifflant et en roulant comme une cascade.

Heureusement le grenadier, dans son impétueuse ardeur, ne s’était pas donné la peine de pointer; personne ne fut atteint, hormis quelques mouettes et quelques hirondelles qui dormaient paisiblement dans leurs nids de lierre et d’aubépine et dans le creux des rochers. La pluie de mort passa sur la tête des hommes et alla frapper des oiseaux.

Les soldats du régiment d’Anjou virent bien qu’il n’y avait pas moyen de rentrer dans le fort. Un sauve qui peut général les mit bientôt à l’abri des foudres du roi de Ratonneau. Les uns se cachèrent dans les plis du terrain et dans les anfractuosités des rochers, tandis que d’autres regagnaient résolûment

Ig rivage pour équiper la barque qui devait les ramener à Marseille.

Ce trajet en mer ne fut pas non plus sans danger, car la garnison du fort d’If, en entendant le canon de ftalonneau, s’était mise aussi à envoyer de ses batteries quelques boulets au hasard.

Cependant Francœur, satisfait de sa victoire, contemplait du haut de la forteresse la fuite précipitée de ses ennemis. Quand il se fut bien assuré que tous s’étaient embarqués, et voguaient à pleines voiles vers le port de Marseille, il sortit par la poterne, ramassa les sacs de viande, de légumes et de pain, dépouilles opimes de la journée, et regardant son chien avec des yeux brillants d’ardeur, d’espérance et de joie :

« Capitaine Médor, lui dit-il, voilà notre journée de Tolbiac et de Rocroy. Cette victoire a soudé sur rnon front la couronne de Ratonneau, comme les lauriers de Tolbiac et de Rocroy, ont scellé la couronne de France sur le front de Clovis et de Louis XIV. Courage, ami! Le ciel s’est déclaré en notre faveur, sachons nous rendre dignes de sa protection en restant toujours braves et toujours justes. »

Cela dit, le roi de Ratonneau rentra avec sa cour dans la citadelle. Il soupa avec son premier ministre, puis se coucha sur Fallût d’un canon, ayant pour dais de lit le beau ciel de Provence, pour gi-

randoles les étoiles du firmament, et pour oreiller ce riche écrin de perles, de diamants et d’opales, cette corne d’abondance, de suaves et enivrants parfums que les psychologistes appellent l’imagination!...

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