CHAPITRE II
Le conseil de guerre.
Le duc de Villars, neveu du vainqueur d’IIochstett et de Denain, et héritier non de ses talents militaires, mais de sa sollicitude pour les soldats, était alors gouverneur de Marseille. Il fut presque immédiatement informé de l’équipée du grenadier Francœur et convoqua aussitôt un conseil de guerre à l’hôtel du Gouvernement, où furent appelés les officiers du régiment d’Anjou, afin d’aviser aux moyens de reprendre dans le plus bref délai l’île et le fort de Ratonneau.
Car, bien qu’au premier abord l’usurpation du grenadier ne parût qu’une scène de comédie, la réflexion conduisait à songer aux périls de toute nature qu’un tel acte de folie ou d’indiscipline pouvait entraîner après lui.
Le fort de Ratonneau est une des clefs du port de Marseille, ses feux défendent l’entrée de la rade. Terreur des ennemis pendant la guerre, des contrebandiers pendant la paix, les forts de Notre-Dame de la Garde, d’If, de Ratonneau et de Saint-Jean servent encore à saluer les vaisseaux étrangers qui viennent visiter la cité phocéenne. Marseille, cette splendide courtisane dont le giron étincelant d’émeraudes, de rubis et de corail se baigne comme les écailles dorées des sirènes dans les flots bleus de la Méditerranée, a besoin de ses forteresses pour repousser la peste, les forbans et les écumeurs de mer. Les chansons légères de ses matelots railleurs, les parfums de ses palais, les fleurs qui s’épanouissent sur les autels de ses temples n’existent qu’à l’ombre de ses citadelles. Chansons, parfums et fleurs ne monteraient pas en nuage d’allégresse jusqu’à la cime des mâts du peuple de navires qui dort dans son port, si ce port n’était gardé par soixante monstres de bronze, qui, la gueule toujours béante et les entrailles toujours pleines de salpêtre et de soufre, sont constamment à leur poste pour châtier les ennemis, saluer les alliés, ou célébrer les grandes joies, les grands deuils et les grandes victoires de la patrie.
Notre-Dame de la Garde, If, Ratonneau et Saint- Jean sont en quatre parties le dragon qui gardait le Jardin des Hespérides. La Provence et Marseille
sont les Hespérides de la vieille Gaule et de la France nouvelle; c’est dans celte contrée délicieuse que mûrissent à l’haleine des zéphyrs et aux rayons d’un soleil prodigue et libéral les véritables pommes d’or de la fable. Les grappes vermeilles de la vigne, la verte olive, consacrée jadis à Minerve comme symbole de la concorde et de la paix, les fraises de la Lycie, encore teintes du sang mythologique d’Adonis, les grenades, marraines belliqueuses de nos soldats d’élite, et mille autres fruits savoureux croissent pêle-mêle avec les épis et les fleurs sur ce sol embaumé par toutes les brises de la Grèce et de l’Italie. Marseille est le caravansérail des nations ; sur son port se coudoient l’Arabe, le Lapon, le Persan, le Norvégien, le Grec, l’Anglais, le Mogol, l’Indien, le Suédois et l’Espagnol. Accroupie sur la plage méditerranéenne comme un crocodile sacré, Marseille semble inviter les étrangers, au nom de la France, à venir se désaltérer à la coupe toujours pleine de l’intelligence et des beauxarts; c’est le phare de la patrie, c’est la première métropole du commerce, de l’agriculture et de l’industrie.
Aussi que de trésors renferme cette cité 1 Elle laisse bien loin derrière elle et Damas, et Bagdad et Bassora, ces villes du calife Aaroun Alraschid, contemporain de Charlemagne et héros de l’histoire et des Mille et une Nuits. Elle est commerçante, elle est
savante, elle est guerrière, et les défilés de l’Argonne, les sombres forêts des Ardennes, les gorges des Pyrénées et des Alpes, les échos des Pyramides et du Caire retentissent encore de cet hymne formidable qu’elle jeta à la face des armées de l’Europe pour défendre le territoire et glorifier le Labarum de la liberté.
Voyez donc si une ville si importante, si belle, si coquette, si jolie, si radieuse, pouvait être privée longtemps d’une des citadelles qui assurent sa puissance et sa sécurité.
D’ailleurs ce soldat, devenu roi par la grâce de sa folie, ne pouvait-il pas, dans un accès de démence, tirer sur le fort d’If ou sur les vaisseaux qui passent incessamment à la portée de ses batteries? Ne pouvait-il pas, — au mépris même de la souveraineté qu’il s’était arrogée et qui doit être protectrice, — par imprudence ou par volonté, faire sauter le fort de Ratonneau? Enfin ce point si important ne pouvait-il pas devenir momentanément le pied-à-terre des contrebandiers qui errent sans cesse sur les côtes de Provence, et que la Sardaigne, la Sicile, l’Italie, l’Espagne, la Corse, l’archipel de la Grèce et l’Angleterre vomissent continuellement sur les rivages de la France, de la France, cette hospitalière et généreuse personne qui accueille les étrangers, contrebandiers ou non , avec une tendresse si infatigable, et qui retire souvent le pain de la main
de ses propres enfants pour le donner aux Argonautes de la politique, de l’industrie, ou, comme je le disais tout à l’heure, de la contrebande? La France, dès 1765, était déjà assez riche, non-seulement pour payer sa gloire, mais encore pour nourrir les parasites de toutes les nations qui venaient s'asseoir à sa table.... heureuse quand la trahison ou la calomnie ne venaient pas la payer de sa noble et magnifique hospitalité 1
Toutes ces raisons étaient bien capables de faire naître de sérieuses réflexions.
Le conseil de guerre, composé de trois lieutenants généraux, de deux maréchaux de camp, de quatre colonels, et présidé par le duc de Villars, gouverneur de Marseille, s’assembla donc et délibéra sur les moyens à prendre pour ressaisir le fort de Ratonneau. Les uns voulaient qu’on tentât de le reprendre de vive force; les autres proposaient de s’en emparer par surprise. Ce dernier moyen sembla réunir la majorité des suffrages; mais M. de Canillac, colonel du régiment d’Anjou, ne partagea point cette opinion, et ayant demandé la parole au duc de Villars, il s’exprima en ces termes :
« Je me rangerais volontiers, monseigneur et messieurs, à cet avis qui a pour but d’empêcher l’effusion du sang, si je ne connaissais à fond le personnage principal de cette singulière aventure.
Francœur est le meilleur et le plus intelligent soldat du régiment d’Anjou, que j’ai l’honneur de commander. Sa vigilance, sa perspicacité sont extrêmes, et on ne l’a jamais trouvé en défaut dans les rudes et difficiles campagnes de 1744, 1745, 1746 et 1747, où il a donné maintefois dans les postes avancés et dans les grand’gardes du camp des preuves de son savoir militaire et de son courage. Jugez, monseigneur et messieurs, si ces qualités
déjà très-développées en lui lorsqu’il est sain d’esprit n’auront pas encore grandi avec sa folie qui peutêtre est moins le résultat de la glorieuse blessure qu’il reçut à Fontenoy que d’une ambition légitime réduite à ne rien espérer dans la hiérarchie militaire. L’épaulette d’officier eût peut-être guéri radicalement le pauvre Francœur, et eût sans doute épargné à lui un crime militaire, à nous la pénible nécessité de condamner plus tard un brave soldat, car vous ne l’ignorez pas, monseigneur et messieurs, les lois pénales militaires ne reconnaissent pas la folie ; un général peut devenir fou, un soldat, jamais ! »
M. de Canillac, en énumérant ainsi les brillants services de Francœur, se ménageait la faculté d’invoquer au besoin l’indulgence des juges du roi de Ratonneau. Ce récit fit en effet une profonde impression sur le conseil, et le duc de Villars ne put maîtriser un mouvement de sensibilité.
« Colonel! dit-il à M. de Canillac, vos observations pleines de justesse me frappent. Oui, le projet de rentrer dans le fort par un stratagème est inadmissible.... mais poursuivez, etdites-nouslemoyen que vos lumières et votre expérience vous inspirent. Comme vous, comme tous ceux qui siègent ici, je penche pour la voiede la douceur.... le pauvre roi de Ratonneau n’est point un soldat criminel, et il a droit à notre indulgence, et plus que tout autre à nos sympathies.
— Monseigneur! reprit M. de Canillac, je n’attendais pas moins de votre cœur paternel, le nom que vous portez est tout à la fois la gloire et l’égide du soldat. Grâces vous soient rendues, monseigneur, de ces bonnes dispositions à l’égard de celui que vous appelez le roi de Ratonneau. »
Le colonel continua ainsi :
« Si j’ai combattu le dessein de prendre l’île par ruse, je combattrai bien plus vivement encore celui de la reprendre de vive force, parce que la défense devant être énergique et désespérée, l’assaut qu’on donnerait au fort de Ratonneau coûterait un grand nombre d’hommes. On ne peut arriver dans cette citadelle que par un escalier taillé à vif dans le roc, escarpé et suspendu sur l’abîme en plusieurs endroits; trois hommes ont de la peine à marcher de front. Pour comble de difliculté, ce chemin rapide est dominé par l’artillerie du fort. Or, Francœur,
tout fantassin qu’il est, connaît admirablement l’usage et le service de l’artillerie, et avant qu’on ait pu lui opposer un seul coup de fusil, il aurait tué une multitude de bons soldats qui doivent mourir plus utilement ailleurs pour le service du roi et de l’État.
« Mais j’admets que l’attaque réussisse, que les troupes parviennent à couronner les principaux ouvrages du fort et se rendent maîtresses de l’artillerie. Francœur, exaspéré par le danger, par le délire de son ambition déçue et de la folie à son paroxysme, n’envisagera plus que la mort pour échapper à ce qu’il croira sa ruine et sa déchéance ; mais il n’est pas homme à mourir seul.... il se fera sauter.... le fort contient environ trois milliers de poudre, et cela suffira et au delà pour détruire de fond en comble le fort de Ratonneau, démanteler le fort d’If, ébranler Notre-Dame de la Garde, désemparer les vaisseaux qui sont en rade, et exterminer jusqu’au dernier les soldats de la colonne expéditionnaire. Francœur s'ensevelira ainsi sous les ruines de son trône éphémère et de sa capitale d’un jour et trouvera, pour ainsi dire, un nouveau triomphe dans sa défaite. »
Une vive émotion se manifesta dans le conseil, M. de Canillac en profita :
« Tenez, monseigneur et messieurs, dit-il, permettez-moi de vous citer une action de ce soldat,
action qui vous le fera beaucoup mieux connaître que tout ce que je pourrais dire. Le fait se passait en 1747, il y a près de vingt ans, et j’étais alors capitaine au régiment d’Anjou. Je serai bref, et quelques paroles suffiront. *
La curiosité gagna tous les membres de l’aréopage guerrier et chacun prêta l’oreille avec attention.
M. de Canillac, après une pause d’un moment, reprit :
« Deux jours après la bataille de Lawfelt, que M. le maréchal de Saxe avait gagnée, un détachement du régiment d’Anjou fut désigné pour escorter, sous les ordres d'un officier, douze pièces de canon ennemies et leurs caissons, que le maréchal envoyait en France comme trophée de sa victoire. L’inexpérience de l’officier qui commandait ce détachement, peut-être aussi le peu de soin qu’il mit à suivre ses instructions écrites, firent tomber les pièces de canon et le détachement lui-même entre les mains d’un corps de partisans ennemis.
« L’officier et sa petite troupe furent donc prisonniers et les canons repris, presque sans coup férir.
a Les soldats d’Anjou étaient consternés, ils murmuraient hautement contre l’impéritie de leur officier, contre ses mauvaises dispositions, et, il faut bien le confesser, les soldats d’Anjou avaient raison : l’officier n’avait alors aucune des qualités qui con-
stituent l’homme de guerre, et qu’on devrait exiger de ceux qui commandent à de vieilles moustaches ; à dix-huit ans, on ne peut pas avoir beaucoup d’expérience ; mais l’âge ne justifie pas l’étourderie et la présomption.
— Colonel, interrompit M. deVillars, vous critiquez bien amèrement votre ancien camarade.
— Monseigneur, je le puis sans vergogne, répondit M. de Canillac en s’inclinant ; cet officier.... c’était moi. »
Un murmure approbateur accueillit cette déelararation pleine de noblesse et de modestie.
« J’étais en proie à un violent désespoir, poursuivit M. de Canillac; dans ma fureur, je brisai mon épée que le chef du poste ennemi m’avait laissée. Un soldat s’approcha en ce moment de moi, c’était Francœur. <t Mon capitaine, me dit-il, ne vous dé- « solez pas ainsi ; tout n’est pas perdu, et nous pouut vons encore recouvrer notre liberté avec honneur. « Je connais les Allemands; ils gardent mal leurs « prisonniers et se livrent, quand ils se croient les « plus forts, à une sécurité trompeuse. Laissez-moi » faire ; celte nuit, à la halte du sommeil, vous verrez « ce dont je suis capable. » Francœur n’eut pas le temps de m’en dire davantage, car on nous épiait.
« Je lui serrai la main ; il s’éloigna.
« Ce qu’avait prévu Francœur arriva en effet. Vers neuf heures du soir, les Allemands firent halte sur
la lisière d’un bois situé à une demi-lieue des avantpostes français. Ils établirent leur bivac, allumèrent leurs feux, préparèrent leurs aliments et nous parquèrent dans une mauvaise chaumière en ruine, à la porte de laquelle ils placèrent une seule sentinelle. Francœur, qui n’avait parlé à personne qu’à moi, attendit patiemment que les ennemis se fussent endormis.
<c Lorsqu’il se fut bien assuré que la sentinelle seule veillait à notre porte, il se glisse en rampant par un trou qu’il avait pratiqué au mur de la baraque, saute sur la sentinelle qu’il égorge avec le tronçon de mon sabre, nous jette ses armes et se met à courir vers la partie du bois où nos gardiens avaient déposé les pièces et les caissons. Au bout d’un quart d’heure, qui nous sembla un siècle, nous entendîmes une effroyable explosion. Francœur venait de mettre le feu aux caissons chargés de poudre. La commotion fut si violente que la masure s’écroula sans blesser aucun de nous; cette chute fut le signal de notre délivrance. Exaltés par le double désir d’être libres et de laver l’affront fait le matin à l’uniforme du régiment d’Anjou, nous nous élançons en poussant des cris de victoire sur nos ennemis, qui, surpris dans leur sommeil, éperdus, confondus de tant d’audace , se laissent désarmer ou tuer sans opposer une bien vive résistance.
« Cependant, nos vainqueurs de la journée devenus nos prisonniers de la nuit étaient un embarras pour nous au milieu des ténèbres ; ils étaient plus de deux cents, et à peine étions-nous soixante. Francœur n’avait point paru durant la mêlée; nous craignions qu’il eût été la première victime de son héroïque stratagème et qu’il n’eût sauté avec les trente Allemands qui gardaient les caissons. Notre inquiétude dura peu.... Une heure environ après notre combat et notre victoire, nous vîmes arriver le brave grenadier guidant trois compagnies du régiment d’Auvergne, son lieutenant-colonel en tête, • qu’il était allé chercher, à travers mille périls, aux avant-postes de l’armée française.
« Vous comprendrez sans peine, monseigneur et messieurs, l’accueil que nous fîmes à cet intrépide soldat, et l’influence qu’il dut, dès lors, exercer sur ses camarades et même sur ses supérieurs. Un officier chargé d’un coup de main, d’une surprise ou d’une attaque de nuit, n’aurait pas répondu du succès de sa mission s’il n’avait eu le grenadier Francœur auprès de lui.
« Voila, monseigneur et messieurs, ce que j’avais à cœur de vous raconter avec détail; remarquez bien, je vous prie, qu’en citant l’épisode de la bataille de Lawfelt, je n’ai pas choisi l’une des plus brillantes actions de Francœur, mais l’une des plus
téméraires, et il en compte beaucoup comme cela.
— Et quelle récompense lui fut décernée, colonel? demanda le duc de Villurs.
— Il fut promu au grade de sergent dans la compagnie Colonelle, et le maréchal de Saxe promit de lui faire obtenir la croix de Saint-Louis. Mais la malheureuse infirmité de Francœur lui a fait retirer ses galons de sergent, et la mort de M. le maréchal de Saxe, en le privant d’un illustre protecteur, ne lui permit plus d’espérer la glorieuse distinction qu’il a pourtant si bien méritée.
— Colonel, dit le duc de Villars, le conseil vous sait gré des intéressants détails que vous venez de lui soumettre. Mais concluez, et ouvrez un avis sur les moyens à prendre pour atteindre le but que nous nous proposons.
— 11 en est un presque infaillible, monseigneur, et le voici: Deux ou trois fois chaque semaine, la jeune et jolie fille d’un jardinier d’une des bastides qui environnent Marseille vient à Ratonneau récolter quelques fruits et vendre quelques denrées à la petite garnison du fort. Celte jeune fille, qui a nom Suzanne, a su inspirer au grenadier Francœur un attachement véritable, et si les rapports qui m’ont été faits sont fidèles, elle paye ses sentiments du plus tendre retour et consacre ses loisirs à causer avec le pauvre soldat ; souvent même elle a conjuré ses accès de folie par ses innocentes caresses, par sa gaieté expansive, par ses chansons et par ses discours.
Ne serait-il pas possible de tirer parti de l’espèce de culte respectueux que le grenadier rend à la jeune tille et de l’ascendant de Suzanne sur le roi de Ratonneau, car Francœur est bon, dévoué et reconnaissant? Or, voici ma proposition: Suzanne irait, comme à l’ordinaire, au fort; Francœur ne' résisterait pas au plaisir de causer avec son amante, et elle, de son côté, ne négligerait rien pour le faire sortir de la citadelle. La voix d’une femme aimée a tant de pouvoir sur le cœur d’un amant! Francœur une fois sorti du fort, quelques hommes de la garnison du fort d’If, qu’on aurait avertis, escaladeraient les rampes de Ratonneau et se rendraient maîtres, sans brûler une amorce, et du fort et du roi de Ratonneau. »
Ce projet réunit tous les suffrages, on y applaudit même, et, séance tenante, un aide-de-camp du duc de Villars fut dépêché et monta en carrosse pour aller chercher à l’humble chaumière du jardinier la jolie Suzanne, qui devait être la Judith à laquelle était réservée la délivrance de la nouvelle Béthulie.
Mais il n’yavait point d’Holopherne, et Suzanne ne voulut jouer ni le personnage de Dalila ni celui de Judith, ainsi qu’on va le voir.
La jeune villageoise entra dans le salon où se tenait le conseil de guerre, d’un pas grave et digne. Elle ne parut ni étonnée ni interdite de l’imposante
attitude des juges, et promena des regards assurés autour d’elle, comme pour deviner l’espèce de service qu’on allait réclamer de son esprit et de sa beauté. Le costume de la jeune tille consistait en une jupe rouge assez courte pour laisser voir une jarrtbe fine et bien faite, soigneusement emprisonnée dans un bas de coton blanc et terminée par des souliers plats à boucles d’argent; en un corsage de velours noir qui lui serrait la taille, et un chapeau de paille placé coquettement sur le côté de la tête. Ce costume, si joli et si pittoresque, formait un contraste bizarre avec les épaulettes, les croix étincelantes de l’ordre du Saint-Esprit et de Saint-Louis, les broderies et les armes splendides qui brillaient sur les habits militaires de tous ces Nestors de l’armée.
Le duc de Villars apprit à la jeune fille ce que le conseil de guerre exigeait d’elle, la récompense réservée à la démarche, l’honneur qui en ressortirait pour elle.
Suzanne écouta avec une respectueuse attention les paroles du gouverneur, et personne ne doutait qu’elle n’acceptât sans peine la mission qu’on lui confiait, lorsqu’après avoir de nouveau promené ses regards sur l’assemblée, Suzanne s’exprima ainsi d’une voix douce, mais ferme et accentuée :
« Je vous remercie, monseigneur, d’avoir jeté les yeux sur moi pour une chose qui touche, d’après
ce que vous m’avez fait l’honneur de me dire, aux intérêts du roi, de l’État et de la ville de Marseille. J’accepterais de grand cœur, si les mesures que vous voulez prendre ne me paraissaient indignes de moi.... Vous me permettrez donc de refuser. » Cette réponse laconique de Suzanne étonna le conseil ; on la pressa de s’expliquer.
« Comment, monseigneur, s’écria-t-elle après avoir longtemps hésité à rompre le silence, vous voulez que je trahisse un homme qui m’aime et.... ajouta-t-elle en rougissant, que je ne hais pas de mon côté ! Vous voulez que je me serve de l’affection qu’il me porte pour le faire tomber dans une embûche. Ah ! monseigneur, ce n’est point par la trahison que je veux servir mon prince et mon pays, ce n’est point en livrant l’homme que j’aime et dont je suis aimée que je veux gagner une récompense et votre estime, qui m’est bien plus précieuse que quelques monnaies d’or, toute pauvre que je suis.
— Mais, Suzanne, dit le colonel de Canillac, songez donc qu’en aidant les troupes du roi à rentrer immédiatement dans le fort de Ratonneau, vous servez les intérêts de Francœur. L’action de ce brave soldat, tout fou qu’il est, peut être appréciée rigoureusement par un tribunal militaire, et alors sa vie payera sa royauté d’un jour.
— Quoi, s’écria la jeune fille, la vie de Francœur
est menacée!... Un si brave, si loyal, si généreux soldat trouverait des juges inflexibles!...
— Les juges ne font pas leslois, ils les appliquent, interrompit le duc de Villars, et rien ne pourrait soustraire Francœur à leur sévérité.
— Eh bien! monseigneur, eh bien! messieurs, reprit Suzanne dans un élan qui trahissait son amour, je me charge de faire rendre par Francœur le fort de Ratonneau..., mais c’est à deux conditions.
— Parlez, Suzanne, fit le duc de Villars avec bonté, si nous pouvons les accepter, nous accéderons avec plaisir à votre vœu.
— Premièrement, monseigneur, je veux que vous me promettiez que Francœur aura la vie sauve.
— Accordé, dit le duc après avoir consulté le conseil d’un regard pour la forme.
— Secondement, je veux aller seule, avec mon bateau au fort de Ratonneau ; aucune troupe ne me suivra ni de près ni de loin, et on n’abordera dans l’île que sur un signal que je donnerai.
— Cela vous est encore accordé, mon enfant, répondit le duc de Villars avec bonté.
— Eh ! bien, monseigneur, répliqua la jeune fille en levant une petite main blanche et potelée, ma promesse sera aussi sacrée que la vôtre ; demain à pareille heure, je jure à la face du ciel que les soldats du roi de France seront dans le fort de Ratonneau.
— Et le roi de Ratonneau n’existera plus, interjeta le colonel de Canillac, charmé du succès de son avis.
— Non, le roi de Ratonneau n’existera plus, reprit le duc de Villars, mais le grenadier Francœur vivra pour aimer et pour épouser le charmant parlementaire que nous allons lui envoyer. »