LE MARIAGE EN PEINTURE
Thomas Osby était à copier tristement, devant son chevalet, le portrait de l’infortuné amiral Guillaume Rawleig1, d’après un mauvais tableau du règne de la reine Élisabeth. Ses enfants, assis autour de lui,
1 . Guillaume Rawleig, l’un des plus grands hommes de mer de l’Angleterre, fut un exemple frappant des vicissitudes d<yla fortune. Arrivé au plus haut point de la faveur par ses glorieux exploits, sous le règne d’Élisabeth, il tomba en disgrâce sous le roi Jacques Ier, fut enfermé à la Tour pendant treize ans, et n’en sortit que pour être mis à la tête d’une expédition qui n’eut pas un résultat favorable. Sir William Rawleig fut alors arrêté do nouveau, renfermé à la Tour, jugé et condamné à avoir la tête tranchée. Cette sentence cruelle reçut son exécution à Westminster. Ta nation, qui avait admiré les hauts faits de l’amiral, s’intéressa vivement à son sort; les amis qu'il avait conservés dans les deux chambres du parlement voulurent implorer en sa faveur la miséricorde royale ; mais Jacques I*r demeura inflexible, et le héros péril de la mort du traître. Cet excès de sévérité indisposa la nation contre la couronne et commença à amener la désaffection et la méfiance dont plus tard les Stuarts furent victimes. Charles Iop et Jacques II payèrent, l’un de sa tête, l’autre de sa couronne, les fautes et la barbarie impolitique de Jacques I". Les Anglais regardent William Rawleig comme un martyr de la tyrannie au dix-septième siècle. Alors comme aujourd'hui les portraits du malheureux amiral étaient recherchés avec une espèce de culte par les marins anglais.
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mangeaient en babillant, un morceau de merluche que la charitable Maggi Graham avait envoyé la veille à la famille du peintre, lorsqu’un grand bruit de carrosse et de chevaux se fit entendre dans la rue. A ce fracas d’équipage, presque inconnu dans le pauvre et sale quartier des Irlandais, vinrent se joindre bientôt des acclamations et des hurrahs de joie.
, On eût dit que le lord-maire ou quelque autre important personnage de la cité de Londres venait, dans toute la splendeur de sa gloire mercantile, promettre aux habitants de ces rues fangeuses et obscures de l’air et du soleil, dont ils sont privés depuis cinq siècles.
Ce tumulte arracha le peintre à ses pénibles rêveries; il arrêta ses pinceaux, prêta attentivement l’oreille, et se retournant vers sa fille aînée, qui cousait à quelques pas derrière lui :
4- Sara, lui dit-il, regarde donc par la fenêtre ce qui cause tout cet émoi.... Jamais nous n’avons entendu un tapage semblable.... La misère est taciturne et muette, et pourtant il me semble entendre des cris d’allégresse jaillir de cette citerne que nos édiles décorent du nom de rue. »
La jeune fille se leva, et, légère comme un oiseau, se dirigea vers la fenêtre, qu’elle ouvrit avec cette précipitation que donnent les pressentiments heureux et l’espérance.
« Mon pèrel mon père! s’écria-t-elle, c'est un bel équipage à quatre chevaux.... et qui s’est arrêté à notre porte; ce sont des piqueurs, des domestiques à cheval, c’est.... »
Sara en était là de son explication, quand la porte
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du taudis s’ouvrit avec fracas et livra passage à Nelly Guyn, au marquis de Pembrock, au comte de Rochester, au chevalier Wallers, à Dryden et à Ottway. Le brillant cortège était guidé par mistresMaggi Graham en personne.
« Monsieur Osby, dit Nelly Guyn en s’avançant vers le peintre et en lui tendant affectueusement la main, selon l’usage des femmes même les plus qualifiées en Angleterre, lorsqu’elles parlent à des personnes de leur condition, permettrez-vous à une artiste comme vous, et à quelques seigneurs de ses amis, devenir troubler un instant vos travaux? *
Le pauvre peintre croyait être le jouet d’un songe ; il ne sut d’abord que répondre, s’inclina respectueusement devant la maîtresse du roi, et balbutia quelques paroles sans suite et sans liaisons.
Maggi Graham, qui s’était constituée, de son autorité privée, grand maître des cérémonies, vint au secours de la timidité et de l’embarras de l’artiste.
« Monsieur Thomas Osby , lui dit-elle , madame est Nelly Guyn, la célèbre actrice du théâtre royal de Covent-Garden, et.... »
Peut-être la marchande de poisson allait-elle ajouter la maîtresse du roi , lorsque Nelly, avec la présence d’esprit qui lui était naturelle, l’interrompit et dit :
« Et voici, monsieur Osby, les lords Pembrock, Rochester et Wallers ; les poètes Dryden et Otlway, que vous connaissez sans doute de réputation, et qui ont voulu m’accompagner pour rendre hommage à votre talent et à votre mérite si populaire en Angleterre. *
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Le peintre, pendant que Nelly Guyn prononçait ces paroles, s’était tout à fait remis. La louange, et une louange délicate sans hyperbole, ranime les âmes les plus engourdies par les étreintes de l’adversité, rend à l’imagination sa flamme, au caractère sa dignité, à l’esprit ses ressources, et au cœur ses souvenirs.
« Madame, repartit Osby, je n’ai jamais eu l’honneur de vous voir sur la scène, mais la voix publique ne m’a laissé ignorer ni votre nom, ni votre talent, ni surtout vos triomphes. Quant à ces messieurs, continua Osby, aucun ne m’est inconnu. J’ai vu maintes fois MM. Drydenet Ottway à Covent-Garden quand je fréquentais assidûment ce théâtre au temps de ma prospérité, et j’ai dîné vingt fois chez le duc de Buccleugh, — mon cher et à jamais regrettable protecteur ! — à côté de lord Pembrock, du chevalier de Wallers et de M. le comte de Rochester luimême, qui n’était alors qu’un enfant. »
Nelly Guyn ne put s’empêcher, en écoutant les souvenirs si bien précisés de l’artiste, de jeter un coup d’œil de reproche à ses amis. Ce regard exprimait toute la pensée de Nelly. Il n’échappa point à lord Pembrock, qui, pour se disculper autant que possible de l’abandon où Thomas Osby avait si longtemps langui , se hâta de prendre la parole.
« Pourquoi, monsieur Osby, dit-il, ne vous êtesvous pas adressé au chevalier de Wallers ou à moi, lorsque la mort du duc de Buccleugh vint vous ravir un patronage qui était si bien dû à votre mérite ? Soyez-en convaincu, monsieur Osby, nous eussions
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tenu à honneur, le chevalier de Wallers et moi, de remplacer l’illustre duc de Buccleugh.
— Milord, repartit l’artiste avec une noble fierté, ce n’est point aux petits à tendre la main aux grands. C’est au contraire à ceux qui sont placés au sommet de l’échelle sociale à offrir un appui généreux aux hommes qui sont relégués plus bas, pour leur aider à gravir les échelons qui les séparent.
— Monsieur Osby, dit le comte de Rochester, les grands seigneurs de l’État et les grands seigneurs de l’intelligence marchent sur la même ligne : demandez plutôt à Dryden et à Ottway? Vous pouviez donc, sans honte, invoquer les sympathies et le patronage de vos pairs.
— Ceci est une belle fiction, milord, répondit Thomas Osby; mais vous me permettrez, par cela même qu’elle est une fiction, de ne point y croire. Un artiste véritable n’est ni un flatteur ni un mendiant. Quand la fortune le visite, il jouit de ses faveurs sans orgueil et sans ostentation ; quand l’adversité vient frapper à sa porte, il la lui ouvre, et subit les amers embrassements de sa nouvelle maîtresse avec la résignation du philosophe et la constance du chrétien.
— Vous avez été bien malheureux! s’écria Nelly, comme entraînée par un mouvement de profonde pitié et en contemplant, les yeux pleins de larmes, et le hideux réduit du peintre et les petits enfants à demi nus qui rampaient à ses pieds comme de jeunes lézards aux premiers rayons d’un soleil de mai.
— Oh! oui, madame, répliqua l’artiste, bien malheureux! mais pas pour moi 1 Que faut-il à l’artiste?
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un peu de pain, du soleil et de la liberté. J’avais le soleil, j’avais la liberté, j’avais un peu de pain; mais mon travail — et quel travail ! — ne suffit pas pour nourrir loutes ces chères petites créatures que Dieu m’a données! Oh! combien de fois mes entrailles de père se sont-elles soulevées de douleur en voyant ces chers petits anges tendre vers moi leurs bras suppliants, en me demandant du pain! Hélas! je ne pouvais leur donner que des larmes et des baisers!.. . »
Le peintre s’arrêta ; les sanglots qu’il cherchait à comprimer dans sa poitrine se frayèrent un passage jusqu’à ses yeux, et il pleura. Des larmes inondaient aussi les joues de Nelly Guyn, qui dit tout bas aux lords dont l’émotion était visible :
« Voilà votre ouvrage, messieurs les gens de cour!
Après un silence de quelques minutes, Thomas Osby reprit :
« C’était presque le supplice d’Ugolin. Mais pourtant, dans mon affreuse indigence, Dieu ne m’abandonna pas tout à fait. En me privant d’une épouse tendrement aimée, il me laissa un consolateur, une amie, un guide dans cette bonne Sara, ma fille aînée. Le Tout-Puissant suscita également pour me venir en aide l’excellente MaggiGraham, que voilà, dont la compassion s’est signalée à notre égard en nous logeant à crédit.... Que vous dirai-je de plus, madame et milords ; j’ai été cruellement éprouvé ; mais en me courbant sous la verge de Dieu qui me châtiait, les vertus de ma Sara, les caresses de mes enfants me faisaient renaître l’espérance au cœur, et je n’ai jamais désespéré tout à fait de la miséricorde de Dieu et de la justice des hommes !
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— Et vous avez bien fait, Thomas Osby, s’écria Nelly Guyn en étreignant avec force la main de l’artiste, après les heures d’angoisses et de souffrances viennent les heures de rémunération et de joie. Grand artiste, relevez votre tête ! père de famille, consolez-vous î votre temps d’épreuve est terminé, vous allez rentrer dans la plénitude de votre gloire, l’auréole qui brillait jadis sur votre front va jeter des lueurs plus vives que jamais; c’est votre sœur en beaux-arts, c’est Nelly Guyn qui vous en donne l’assurance.
— Tout ce que je vois, madame, tout ce que j’entends, reprit le peintre, me semble merveilleux. Qui donc a pu vous mettre sur les traces du pauvre Thomas Osby? Le doigt de Dieu est marqué dans cette miraculeuse aventure; mais nommez-moi, de grâce, les instruments dont le dispensateur suprême des biens et des maux s’est servi pour vous amener ici?
— Cet ange et cette bonne et noble femme, répondit Nelly en prenant Maggi Graham et Sara par la main, toutes deux m’ont révélé votre position, et Dieu, comme vous le disiez tout à l’heure, a fait le reste. »
Puis, prenant les enfants un à un dans ses bras, Nelly Guyn les combla de caresses et de baisers. Les pauvres petits, d’abord intimidés d’une sollicitude étrangère et si nouvelle pour eux, se familiarisèrent en peu d’instants et rendirent bientôt baisers pour baisers et caresses pour caresses à leur charmante protectrice.
La comédienne s’approcha ensuite de Sara, et
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considérant la jeune fille avec une attention mêlée de respect et d’admiration :
« Sara, lui fit-elle, vous êtes bien belle et bien bonne. Votre sagesse, m'a-t-on dit, égale votre beauté. Il faut conserver avec soin l’une et l’autre, et le mariage est le plus sûr moyen d’obtenir ce double résultat. Monsieur Thomas Osby, il faut marier votre fille. Le monde où vous allez rentrer est plein d’écueils et d’embûches. — Épargnons à cette noble fille jusqu’à la crainte de succomber!...
— Mais, madame, fit l’artiste, je ne saurais....
— Je vais au-devant de vos objections, monsieur Osby, interrompit Nelly, et c’est moi qui me charge de l’établissement de Sara.... à une condition, cependant, c’est que sa vertu ne s’effarouchera pas de ma profession, et qu’elle me donnera une petite place dans son amitié.
— Oh 1 madame, s’écria la jeune fille en voulant se jeter aux pieds de Nelly, qui la reçut dans ses bras, vous êtes la bienfaitrice de ma famille, notre sauveur à tous, et vous pourriez douter de ma gratitude et de mon dévouement!
— Sara, je ne veux ni gratitude ni dévouement, entendez-vous, ma charmante fille? jb ne veux que de l’amitié, de la bonne et franche amitié, répondit la comédienne. Mais, mon très-cher Thomas Osby, montrez-nous vos plus récents ouvrages.... Je vous ai choisi pour faire mon portrait ; ces messieurs, ajouta-t-elle en désignant les trois lords, implorent, de votre talent si varié, si multiple, douze grands tableaux pour leurs châteaux dePembrock, deWoolvich et de Rochester; donnez-nous un avant-goût
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du bonheur que nous éprouverons plus tard, en nous permettant de contempler aujourd’hui les fruits de votre longue et amère retraite.
— Hélas! madame, je dois le confesser ici, répondit le peintre, obligé de travailler au jour le jour pour faire vivre mes enfants, je n’ai guère le loisir de laisser courir mon imagination sur la toile.... Mes œuvres, depuis mes journées d’absinthe et de tribulations, ne consistent qu’en quelques ébauches, quelques croquis, quelques portraits.... de peu d’importance.
— Tout ce qui jaillit de votre palette, Thomas Osby, répliqua Nelly, est empreint d’un cachet original et divin; la douleur morale est aussi un soleil qui dore et qui mûrit les grands talents. Martyr, inontrez-nous vos victoires ; nous nous réservons de vous décerner les paimes I »
Thomas Osby s’empressa d’obéir. Il ouvrit ses cartons, et montra à Nelly Guyn et à ses amis les dessins, les croquis, les ébauches qu’il avait tracés, tantôt sous l’inspiration de la fièvre et de la faim, tantôt sous l’influence plus douce et plus consolante du crépuscule d’un avenir moins chargé de soucis, tantôt enfin sous celle des amitiés perdues sans retour et des tendresses reconquises. Partout, dans ces divers ouvrages, éclataient la pensée chaste ou suave, dramatique ou spirituelle, lu touche vigoureuse et gracieuse en même temps, l’ordonnance austère et savante qui avaient jadis placé si haut dans l’opinion publique le nom et la réputation de Thomas Osby. L’adversité, ce serpent aux mille dents et à la langue somnifère, n’avait pu mordre sur ce talent complet,
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fécond, merveilleux. C’était la même perfection de dessin, la même pureté de contours, la même magie de couleurs qu’aux beaux jours de sa jeunesse et de sa gloire. Le génie comme l’esprit n’a point de rides, et aussi, comme la salamandre, il vit au milieu des flammes qui consument et anéantissent le commun des mortels.
Nelly Guyn ne se lassait pas d’admirer la belle œuvre éclose au sein de la plus effroyable indigence; son étonnement se trahissait par des exclamations de surprise. Dryden, Oltway, partageaient son admiration et sa surprise ; mais les paroles manquaient à Rochester, à Pembrock et à Wallers, pour exprimer leur sensation, c’était de l’enthousiasme, de la frénésie, du fanatisme qui s’était emparé de leurs âmes.
— Par saint Georges ! dit Rochester, Pembrock, moi, et même Wallers, nous serions de grands scélérats si nous ne donnions pas carrière à la vertu et au prodigieux talent de cet artiste. Si, tributaire de tous les besoins de la vie, il a composé de si belles choses, que ne peut-il pas faire et exécuter quand il sera installé comme un satrape sous les lambris splendides du château de Pembrock, ou dans une mignonne tourelle de mon manoir de Rochester!
— Thomas Osby, disait d’un autre côté lord Pembrock, vous serez, si vous n’êtes déjà, le Michel- Ange de l’Angleterre.
— Je soutiens, ajouta le chevalier Wallers, qu’il en est aussi l’Albane et le Titien. Aucun peintre avant lui n’a réuni dans sa personne, à un si haut degré, la vigueur, la grâce, la forme et la pensée.
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— Milords, répondit modestement Osby, je ne suis ni un Michel-Ange, ni un Titien, ni un Albane.... mais je tâche de travailler le moins mal que je puis, et je mets eu mes œuvres toutes les facultés que Dieu a mises en moi. *
Durant ce concert de louanges, Sara pleurait de plaisir et de bonheur, — ne prenant pas garde aux œillades que lui lançait le galant et voluptueux Rochester, — et Maggi Graham, plantée sur ses deux pieds comme une cigogne à quelques pas du groupe principal, s’extasiait, en ouvrant de grands yeux, de voir quelques fragiles feuilles de vélin, quelques toiles légères l’emporter, par Dévaluation. fabuleuse que les lords leur donnaient, sur les plus beaux monstres de l’Océan. Jusqu’alors, Maggi Graham avait cru qu’un tableau ne devait pas dépasser le prix d’une caque de harengs ou d’un brochet prmceps.
Un délicieux dessin de Thomas Osby, représentant Henri VIII au chevet du lit de mort de Jane Seymour *, réunit les suffrages de Nelly, des lords et des poètes. L’artiste avait su rendre, avec un grand et rare bonheur, l’hypocrite douleur du Barbe-Bleue couronné, qui fait à la malheureuse Jane la promesse de rester fidèle à sa mémoire, et l’incrédulité respectueuse qui perce à travers les traits de cette reine d’un jour, dont les yeux se voilent déjà du crêpe de la mort. Les nuances de cette scène, si fa-
1. Jane Seymour succéda à Anne de Bouleyn qui périt sur l’échafaud. Jane Seymour, peu de mois après son mariage, mourut en couches, et l’hypocrite Henri VIII eut l’air de la regretter. Anne de Clèves, Catherine Howard et Catherine Pary lui succédèrent dans le lit du monstre couronné.
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talement jouée entre un tyran plein de santé et une femme qui n’échappait à l’échafaud que par une mort prématurée, étaient si habilement saisies, il y avait tant de vérité dans les détails, tant de délicatesse dans les accessoires, tant de poésie dans tout l’ensemble de la composition, qu’on ne se lassait ni de la louer ni de la regarder. On la laissait un instant pour y revenir encore, et toujours sous le joug du même charme.
« Je donne soixante guinées de ce dessin, » fit Wallers.
— Etes-vous fou , chevalier , repartit Rochester , c’est un dessin capital... moi, j’en donne cent.
— Allons, milords, dit à son tour le marquis de Pembrock, je vois bien que vous n’êtes ni l’un ni l’autre capables d’assigner la vraie valeur de cet excellent morceau.... Moi, jè donne mille guinées, et s’il m’échéait, ce serait pour rien. »
La manie anglaise est d’enchérir en tout et sur tout, sur les ridicules comme sur les actes de munificence et de splendeur domestique. L’amour-propre aidant, et stimulés par l’aiguillon de l’orgueil, les trois jeunes lords enchérirent les uns sur les autres; et, au bout de quelques secondes, le dessin était monté à cinq mille guinées , toute une fortune, tout un trésor 1
Le peintre avait suivi la marche ascendante de cette folle enchère en souriant; mais quand il vit que le prix de son œuvre, œuvre de prédilection cependant, avait atteint le chiffre monstrueux de cinq mille guinées, il prit son dessin et le déchira en mille morceaux.
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« A Dieu ne plaise , milady, s’écria-t-il , que je profile d’un accès de folie chevaleresque, de vanité bienveillante peut-être pour m’enrichir! Périssent tous mes ouvrages, si leur produit devait m’apporter un remords!
— Mais ce sacrifice! s’écria Nelly Guyn et les lords épouvantés de cet héroïque désintéressement dans une thébaïde semblable, et accompli au milieu d’une famille sans vêlements, sans feu et sans pain, ce sacrifice! s’écrient-ils.
— N’en est pas un pour moi, interrompit l’artiste avec dignité. Je n’appelle point sacrifice tout ce que je dois accorder à la tranquilité de ma conscience et au salut de mon honneur. Mais venez par ici, madame et milords, reprit l’artiste d’une voix plus calme, j ai encore quelques portraits à vous montrer. »
Et Thomas introduisit la compagnie dans la chambre que Maggi Graham avait visitée la surveille, et où l’idée lui était venue d’écrire et de faire écrire à Nelly Guyn.
A peine entrés : « Que vois-je! s’écria le comte de Rochester, c’est le chevalier de Norfolk !
— Et voilà ce mauvais sujet de comte de Clarendon 1 s’écria aussi le marquis de Pembrock.
— Mauvais sujet est le mot, grommeU Maggi Graham. C’est une trinité de larrons et de sacripans, y compris mon pendard de fils, bien entendu.
— Il est impossible, fit Wallers, de mieux saisir la ressemblance.... On croirait qu’ils vont parler, ces deux chers amis. — Et comment, monsieur Osby, avez-vous fait la connaissance de ces deux
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seigneurs ? demanda Nelly. Est-ce depuis que vous demeurez ici que vous avez composé ces magniiiques portraits, qui tont dignes vraiment de l’école hollandaise?
— Mais certainement, ces portraits sont tout récemment faits, dit le comte de Rochester ; il n’y a pas encore une année que j’étais en pleine connaissance avec Norfolk et avec Clarendon, et ils ne m’ont jamais parlé de cet incident.
— Voilà de belles connaissances que tu as là, milord, murmura encore Maggi. »
Thomas Osby raconta à Nelly Guyn les' circonstances qui avaient accompagné la composition de ces trois portraits, qui, ajoutait-il, n’étaient point les plus mauvais qu’il avait entrepris. Mais, par une délicate réticence, le peintre ne souffla pas le mot des embarras que le non-payement de ces portraits lui avait causés.
Maggi Graham, dont la rude franchise ne capitulait jamais avec les convenances, se chargea de remplir cette lacune dans le récit du peintre, et s’écria de sa voix la plus formidable :
« Et ce qu’il y a de pis dans tout cela, madame Hélène, c’est que ces maudits écoliers n’ont pas jugé à propos de payer M. Osby ; ils lui ont laissé sa marchandise sur les bras. Le beau nantissement!!! Pour moi, je ne donnerais pas un penny, — sauf le mérite de la peinture, — de ces trois museaux de coureurs de Guy-le-doux.
— Est-il possible ! fit Nelly. Quoi ! monsieur Osby, ces trois jeunes gens n’ont pas rémunéré vos travaux?
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— Je suis désolé que mistress Maggi Graham ait cru devoir citer cette négligence, involontaire sans doute, répondit le peintre; mais elle a dit la vérité. Mes trois clients sont partis de Londres sans me payer, et ce qui m’a été le plus sensible, sans me prévenir. Au surplus, l’un des trois, qu’ils appelaient M. John, m’a écrit depuis pour m’assurer que je ne perdrais rien. J’en étais persuadé d’avance.
— Escapade d’écoliers, espiègleries de jeunes hommes, fit Pembrock.
— Milord, interrompit Nelly, vous nommez cela une espièglerie? moi j’appelle cela une mauvaise action.
— Et vous avez bien raison, madame Hélène, dit Maggi Graham, qui ne perdait aucune occasion de placer son mot dans la conversation. Bon chien chasse de race, et bon sang ne peut mentir : vous avez la probité de feu votre pauvre mère, Dieu veuille avoir son âme 1 D’ailleurs, dans notre profession, la probité est un meuble indispensable, et c’est la première pièce de notre ménage.
— Je sens et je vois que mistress est marchande de poisson, dit le comte de Rochester en saluant la virago avec une gravité comique.
— Pour vous servir, milord, riposta Maggi, en accompagnant sa réponse d’une révérence comme on en faisait à la cour d’Elisabeth.
— M. Thomas Osby ne peut pas perdre et ne perdra pas le fruit de son travail, reprit lord Pembrock; les écoliers d’Oxford, de Cambridge et de Westminster peuvent bien se livrer quelquefois à
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des excentricités de conduite; mais ils n’oublient jamais les dettes d’honneur, et celle-là en est une. La jeunesse anglaise, noble ou roturière, ne dépasse pas les limites de l’honnête et du juste, même lorsque, comme en cette circonstance, elle s’abandonne à la fougue de ses caprices et de ses désirs.
— Madame, ajouta Pembrock en se tournant vers Nelly Guyn, pas plus tard qu’hier, j’ai rencontré au Vaux-Hall le comte de Clarendon : il a fini ses études à Oxford ; il a obtenu le doctorat à la suite de brillants examens, et il va repartir dans quelques jours pour ses terres. Je vais profiter de son séjour à Londres pour lui rappeler sa dette, et comme j’ai tout lieu de penser que le chevalier de Norfolk et son autre ami se trouvent avec lui, je vous promets qu’ils donneront satisfaction à M. Osby : les vrais écoliers sont solidaires entre eux, et je vous réponds de Clarendon corps pour corps.
— Voilà qui atténue un peu, milord, votre appréciation de tout à l’heure, fit Nelly Guyn; mais, ajouta-t-elle en regardant plus attentivement les portraits, ces trois jeunes gens sont vraiment fort bien.... celui-ci entre autres, — et Nelly indiquait le portrait de John, — a une physionomie toute noble et tout aimable. »
Les traits de la vieille Maggi quittèrent leur expression de rudesse naturelle, et s’illuminèrent d’une lueur de félicité intime ; c’était l’amour maternel.
Sara devint rouge comme une cerise ; ses yeux se baissèrent instinctivement, et deux perles limpides vinrent se suspendre à ses longs cils : c’était l’amour
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qui détachait de ce cœur chaste et pur les gouttes d’une rosée virginale.
— Ne connaissez-vous pas ce jeune homme, milord? demanda Nelly Guyn à Rochester et à Pembrock, et en jetant un regard sur Sara, dont le trouble ne lui avait pas échappé.
— Non, madame, répondit Pembrock ; seulement j’en ai quelquefois entendu parler par Clarendon, qui ne jure que par son ami John.
— Ce John se donne pour le fils d’un des plus riches marchands de la cité, je crois....
— Le triple menteur, le cancre 1 grommela la vieille Maggi, dont les traits reprirent leur expression ordinaire, est-ce qu’il renierait sa mère, par hasard l je voudrais bien voir ça !!!
— Je crois, continua le marquis, qui ne remarqua pas l’interruption de Maggi, qui ressemblait d’ailleurs beaucoup plus à un grognement qu’à un monologue, que ce monsieur John est un des plus brillants écoliers de l’université d’Oxford, qui a produit déjà tant de sujets distingués et qui est en possession, vous le savez, madame, de fournir d’orateurs depuis des siècles, la chambre des lords et la chambre des communes. Le dernier ministère était entièrement composé d’anciens écoliers d’Oxford.
« C’est pour cela, murmura encore Maggi, qu’il a si bien fait les afïai res de la nation , et qu’il a augmenté outre mesure les droits sur le poisson d’eau douce. Peste soit d’Oxford et de ses écoliers, et bien sotte j’ai été d’aller fourrer mon fils dans cette galère d’où il ne sort que des bavards et des pédants.
— • Oui, reprit la comédienne en regardant tour à
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tour et le portrait de John et Sara, oui, plus je considère ce jeune homme, plus je lui trouve dans les traits, dans les yeux, dans l’ensemble de la physionomie, une douceur et en même temps quelque chose de décisif et de spirituel qui dénotent un heureux caractère et une âme droite et élevée.
— Parfois les mines sont trompeuses, dit tout haut Maggi Graham, en adaptant à son observation un bruyant éclat de rire, et l’étiquette ne fait pas le sac.
— Parfait! mistress Maggi, répondit Nelly; mais je ne crois pas qu’ici l’on soit dupe de son jugement. Sara, dites-moi, mon enfant, ajouta la comédienne en attirant, par un geste plein de grâce et d’affabilité, la jeune fille auprès d’elle, ce portrait est d’une grande ressemblance, *n’est-il pas vrai? »
La pauvre fille aurait vu la foudre tomber à ses pieds, qu’elle n’eût pas été plus tremblante et plus pâle. Elle regarda Nelly, elle regarda le portrait, et dit d’une voix presque éteinte:
— Oh I oui, madame 1
— Qu’avez- vous, belle et incomparable Sara? dit alors Rochester en prenant la main de la jeune fille ; votre main frissonne, votre visage, tout à l'heure encore si éclatant de vermeilles couleurs, prend la teinte mélancolique des lis.... Sara! vous pleurez! Seriez-vous indisposée, miss? je suis médecin, moi.
— Milord, dit Nelly Guyn en repoussant doucement le trop courtois Rochester ; vous et vos pareils ne comprenez rien à la maladie de Sara. Cette maladie-là, milord, est l’apanage des âmes pures et
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innocentes, des cœurs naïfs et candides.... elle est tout à la fois délicieuse et cruelle ; mais pour la guérir, milord, il faut d’autres médecins que vous. Laissez rougir et pleurer cet ange à son aise ; une telle rougeur et de telles larmes sont les plus beaux fleurons d’une couronne de mariée. »
En cet instant la porte du taudis s’ouvrit brusquement, et un cavalier mis avec élégance et distinction se précipita en quelque sorte dans la chambre en s’écriant :
« Monsieur Osby, miss Sara, voici la flotte qui arrive avec les galions 1 »
Ce cavalier était l’original en personne du portrait qu’on était en train d’admirer, c’était John.
« M. John t exclama Sara, qui par un mouvement machinal avait la première dirigé ses regards vers la porte.
— John 1 répéta tout le monde en chœur. »
John d’abord interdit de se trouver, au moment
où il s’y attendait le moins, au milieu d’une réunion de personnes considérables, à en juger par leurs toilettes, et qu’il était loin de s’attendre à rencontrer dans l’atelier de Thomas Osby, se remit bientôt, et saluait la compagnie avec l’élégance et la grâce d’un véritable gentilhomme lorsqu’il aperçut Maggi Graham.
Il suspendit ses civilités commencées, et s’élançant dans les bras de la marchande de poisson :
« Ma mère, ma bonne mèrel... s’écria-t-il.
— Je ne me suis point trompée, dit Nelly à Dryden, ce jeune homme a un noble cœur : son action le prouve.
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— Daignez m’excuser, milady et messieurs, dit John après avoir tendrement embrassé Maggi à plusieurs reprises ; mais il y a si longtemps que je n’avais vu ma mère ! ! ! »
On ne répondit pas à l’excuse de John ; mais Nelly, les seigneurs et les poètes battirent des mains pour applaudir à cette noble et touchante manifestation de la piété filiale.
La vieille Maggi était, elle, sous le charme de l’émotion et de l’orgueil maternel ; elle oubliait en ce moment les anathèmes qu’elle avait fulminés contre les écoliers d’Oxford, et elle se livrait sans réserve à la joie de recevoir ces saintes caresses qui sont les trésors inépuisables des mères. Elle contemplait tour à tour son fils et le portrait, et semblait se dire, en reportant ses yeux sur ce leste et élégant cavalier : L’original est aussi beau que la copie.
« Ma mère, je suis enfin docteur, dit John quand les embrassements se furentun peu ralentis. Je vous apporte un diplôme en bonne forme de l’université d’Oxford en échange des sacrifices que vous avez faits depuis si longtemps pour mon éducation. C’est à mon tour maintenant, ma mère, à songer à vous; et le soin d’embellir vos vieux jours sera pour moi le premier et le plus doux des privilèges.
— Je te crois, John, répéta Maggi; car, outre que tu m’as coûié, sans reproche, les yeux de la tête, nous avons ensemble quelques écheveaux de coton à débrouiller, des comptes à régler. Tu as fait, mon garçon, furieusement d’escapades au détriment de mon escarcelle.... Tu as même fait des dettes.... Mais ce que je te pardonnerai moins facilement, c’est d’a-
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voir répudié le nom de ton père et de t’être fait passer pour gentilhomme! Fi! cela n’est pas bien! Ton père, John, était un brave et loyal marinier de la Tamise, et moi une simple marchande de poisson, comme feu la mère de Mme Hélène, ici présente ; mais, avec les rames de ton père, mon commerce et noire activité à tous deux, nous avons amassé honorablement une petite fortune qui te reviendra et dont tu sauras jouir mieux que nous. Voilà, John, la vérité. Mais rougir de son père et de sa naissance, inventer une origine illustre ou se forger des titres qu’on n’a pas le droit de porter, voilà, John, voilà, mon fils, des torts graves qu’un honnête homme ne saurait trop tôt expier, s’il a eu le malheur de les commettre.
— Ma mère, répliqua le jeune homme, vous avez été mal informée. Jamais je n’ai eu la folie de me faire gentilhomme, jamais je n’ai eu la bassesse de quitter le nom de mon père. Il est bien vrai qu’à l'université on ne m’appelait habituellement que du nom de John : il est bien vrai que je me suis donné pour le fils d’un opulent propriétaire de Londres, et j’en avais le droit, ma mère, puisque vous possédez onze maisons sur le pavé de Londres ; mais il n’y a rien là dedans qui ressemble à un changement de nom ou à une usurpation de titre. Quant aux irrégularités de conduite dont vous me parlez, le proverbe que vous répétez souvent : « Il faut que jeunesse se passe, » ne peut-il m’être applicable, et ne . puis-je pas en invoquer le bénéfice ? une jeunesse orageuse est le présage d’une vie prudente, sage, utile et réglée. Quant aux dettes que j’ai pu conlrac-
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ter, je les payerai et je les paye, ma mère, et c’est pour accomplir ce devoir sacré qu’avant de me présenter chez vous j’étais venu ici pour compter à l’honorable M. Thomas Osby une somme qu’il veut bien prendre en échange de trois chefs-d’œuvre de peinture.
— John, tout ce que tu viens de me dire est court et juste. Tu n’as jamais menti; je crois donc tout ce que tu m’as dit comme paroles d’Évangile ; maintenant ce qui est passé est passé, plus de fredaines. — Te voilà capable d’arriver aux fonctions publiques , comme les lords le disaient tout à l’heure en parlant de écoliers de Cambridge, de Westminster et d’Oxford. — Plus de fredaines, donc.
— Non, plus de fredaines, dit Nelly Guyn qui tenait Sara par la main, et pour couper les ailes à ces lutins, à ces farfadets, à ces démons qui inspirent trop souvent les Rochester , les Pembrock et les Wallers.... »
Les trois lords s’inclinèrent devant Nelly.
« Je pense, poursuivit la comédienne, que le mariage serait le plus sûr et le plus joli moyen ; et si l’expérience que je puis avoir acquise dans la connaissance des mystères du cœur n’est pas en défaut, je crois que le jeune docteur John Graham ne serait pas tout à fait fâché d'aliéner sa liberté en faveur d’une certaine personne qui, si j’en crois aussi mes conjectures, lui porte un vif et tendre intérêt. »
Et la comédienne se mit à sourire en regardant Sara, qui, les yeux baissés, les deux mains croisées sur sa poitrine comme pour comprimer les batte-
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ments de son cœur, se tenait immobile comme une statue d’albâtre à côté de Nelly.
«Ah! madame! s’écria John Graham, votre augure n’est-il pas trompeur 1 La belle et vertueuse Sara aurait-elle véritablement pour moi les sentiments que vous lui supposez 1
— Demandez-le-lui, John, fit Nelly Guyn.
— Sara, m’aimez-vous? dit en se jetant aux pieds de la jeune fille le passionné John ; la voix de mon amour, d’un amour immense, infini, trouve-t-elle un écho dans votre âme? »
La jeune fille resta muette, seulement elle chancelait imperceptiblement sur ses jambes, comme ces idoles d’argile que les Philistins avaient imprudemment placées dans leurs temples, contre l’arche du Seigneur.
« Répondez-moi, Sara, répondez-moi, je vous en supplie, reprit l’écolier d’Oxford, qui oubliait dans son ivresse amoureuse qu’il avait autour de lui des spectateurs peu enclins à prendre au sérieux cette scène digne de YAminta ou du Pastor fido. Mais le jeune homme était sincère, ne parlait que d’après les mouvements de son cœur; peu lui importait l’opinion de ceux dont il oubliait la présence. »
La jeune fille ne souffla pas le mot.
« De grâce, Sara, de grâce, répondez-moi, dit d’une voix plus tendre et plus émue encore l’écolier, ma vie et ma mort sont entre vos mains, prononcez.
— Le silence des peuples est la leçon des rois, dit Ottway, et le silence des- femmes est aussi la leçon des amants.
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— Répondez à M. John, ma chère Sara, dit Nelly Guyn en prenant les mains de Sara dans les siennes. »
La jeune fille leva alors lentement, doucement, ses beaux yeux bleus et limpides sur son père et sur Maggi Graham comme pour lire sur leur physionomie s’ils ne s’opposaient point à un aveu. — Elle n’y vit qu’encouragement et espoir; puis elle les reporta sur John Graham et lui dit avec cet angélique accent, euphonique attribut de la pureté de l’âme :
« Monsieur John, je vous aimel... »
Peindre les transports du jeune homme à ces paroles sublimes de naïveté et de candeur, serait chose impossible. De fou d’amour qu’il était tout à l’heure, il devint fou de joie et courut de Sara à sa mère, de sa mère à Thomas Osby ; il embrassait tour à tour les enfants, les poètes, les lords et jusqu’à la maîtresse du roi elle-même, qui se prêtait de bonne grâce à ces témoignages d’affection d’une âme où le bonheur débordait à pleins bords.
— Merci, milady, merci, s’écriait John, de votre bonne intervention... merci, ma mère, ma bonne mère, de votre assentiment.... Oh! je pressentais bien que vous n’opposeriez pas d’obstacle à mon amour.... Si Sara est pauvre, nous sommes riches, ma mère, et il y aura félicité pour tous.... et puis, je travaillerai, ma mère, je serai votre bâton de vieillesse et aussi le support de tous ces chers petits enfants qui vont devenir mes frères et sœurs.
- — John, dit Maggi avec une dignité de maintien et de langage qui ne lui étaient pas ordinaires, mais que les natures les plus vulgaires prennent, sans
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presque s’en douter, dans les circonstances graves, solennelles, de la vie : John, vous ne pouviez pas faire un meilleur choix : Sara sera la reine des épouses et des mères, comme elle a été la reine des filles et des sœurs. Mais prenez garde, John, et écoutez bien ce que je vais vous dire : Autant je vous bénis aujourd’hui d’avoir des pensées d’ordre, de vertu, d’amour honnête et légitime, autant je vous accablerais de malédictions, si un jour vous veniez à oublier ce que vous devez à votre femme de déférence, de dévouement, de constance et d’amitié... si, en un mot, vous rendiez Sara malheureuse 1
— Ma mère, répliqua John Graham en montrant Sara à Maggi, serait-il possible d’offenser Dieu à ce point ? Ne serait-ce point l’insulter dans son plus bel ouvrage ? »
Puis, regardant Sara avec des yeux pleins d’amour :
« N’avez-vous pas foi, Sara, dans les promesses que je viens de vous faire, et que je renouvellerai au pied des autels ?
— Oh ! si, monsieur John 1 répondit spontanément la jeune fille.
— Monsieur Thomas Osby, dit le poète Dryden à l’artiste, vous avez là sous les yeux un bien joli sujet de tableau d’intérieur.
— Et qu’il me fera pour mon cottage de Woolwich, dit Nelly Guyn ; je veux avoir sans cesse sous les yeux la scène d’aujourd’hui, où je n’ai pas rempli le principal rôle, mais où pourtant j’ai mérité quelques suffrages.
— Des suffrages! madame, interrompit John;
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dites donc, ici comme à Covent-Garden, de l’admiration.
— Les bonnes résolutions sont, je crois, contagieuses comme les mauvaises, dit alors le marquis de Pembrock, et je m’aperçois, ainsi que Rochester et Wallers, que l’active bienveillance de notre illustre Nelly Guyn, notre amie à tous, nous gagne et nous subjugue. Monsieur John Graham, un jeune homme tel que vous, un docteur, et surtout un docteur qui va se marier bientôt, a besoin de prendre au plus tôt un rang social. J’ai appris hier, et sans savoir ce qui allait arriver aujourd’hui, que l’emploi de clerc à la Cour des plaids communs était vacant. C’est une charge de ^îelque importance, et qui mène un homme de mérite à des postes plus élevés. Si vous le désirez, je dirai deux mots au chancelier de l’Échiquier, qui est mon parent, et vous obtiendrez la place.
— Milord, repartit John, je n’aurais jamais osé aspirer à de telles fonctions de prime abord, et je crains même de ne point posséder les capacités suffisantes pour les bien remplir....
— Vous êtes l’homme de l’emploi, interrompit le marquis de Pembrock, et l’emploi se chargera de donner à l’homme non pas des capacités, mais l’habitude qui doit nécessairement lui manquer. Acceptez-vous, monsieur John?
— Si j’accepte, milord, mais vraiment avec une vive gratitude.
- — Comme disait Nelly avant que vous vinssiez,
sir Graham, rayons ce mot gratitude du vocabulaire des hommes de cœur. Je ne vous demande en
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échange de ce petit service que votre amitié pour moi et pour mes amis Rocliester et Wallers , que je vous présente.
— Au lieu d’une grâce, milord, vous m’en faites quatre, milords, — ajouta-t-il en mettant la main dans les mains que les jeunes seigneurs lui tendaient^ — notre liaison se forme sous de favorables auspices.... au sein des arts, de l’amour et des affections de famiile.
— Allons, mes amis, dit Nelly Guyn, il y a deux heures que nous sommes ici admirant les merveilles de l’art et les merveilles du cœur, et il faut songer à la retraite. Yous savez qu’il y a aujourd’hui répétition à Covent-Garden, et je dois doi^r l’exemple de la ponctualité et de l’exactitude à mes camarades. D’ailleurs, c’est une pièce de Dryden que l’on répète, et nous sommes tous ici intéressés à son succès.
— Oui, certes, Nelly, s’écrièrent les lords.
— Mais, avant de partir, faisons notre bilan, reprit la comédienne. M. Thomas Osby, vous avez douze tableaux à faire, vous vous le rappelez : quatre pour le marquis de Pembrock, quatre pour le comte de Rocliester, quatre pour le chevalier Vallers; un autre tableau pour moi, qui représentera la scène dont nous avons été les acteurs ou les témoins, puis enfin, mon portrait.
— Oui, madame, répondit Thomas Osby, je me souviens de tout. Quand voudrez-vous commencer à poser pour votre portrait, madame?
— Quand vous serez installé dans le logis que j’ai fait arrêter pour vous dans Pall- Street, repartit la comédienne ; car, mon cher Apelles, j’ai trop de
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respect pour les arts, trop de déférence pour les artistes, pour les contraindre à venir chez moi avec tout leur attirail, comme des parfumeurs, des montreurs de lanternes magiques et des marchandes de modes. Je vais moi-môme poser chez mes peintres et je me regarde comme très-honorée de jouir de leur entretien et de ramasser, dans l’occasion, leurs pinceaux.
— Madame, interjeta Dryden, vous pensez et vous agissez comme François Ier et Charles-Quint, qui en usaient ainsi à l’égard du Primatice et du Titien.
— Je suis ravie de me trouver en communication de sentiments avec de si grands hommes, mon cher Drydenftfit l’actrice, et je vous sais gré de la citation et du rapprochement flatteur que vous venez de faire. »
Puis, se plaçant au centre de la famille deThomas Osby qui s’était levée tout entière pour reconduire avec honneur la comédienne et ses amis, Nelly Guyn fit approcher John Graham.
« Monsieur John, lui dit-elle, mes amis et moi avons applaudi à la noblesse de vos sentiments, à la droiture de votre caractère, à l’excellence de votre cœur. Mon cher lord Pembrock vient de vous témoigner tout à l’heure l’intérêt et l’amitié que vous lui avez inspirés, il m’a devancée dans une manifestation bienveillante qui doit rejaillir également sur la famille de l’honorable et illustre Thomas Osby et sur vous. Mais si Pembrock a pris une heureuse initiative, moi je puis ajouter quelques rayons au soleil de félicité domestique qui va se lever pour vous. Monsieur Graham, en recherchant la main de
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Sara, pauvre et obscure, vous avez prouvé que d’ignobles calculs d’avarice ne germaient pas dans votre cœur.... Vous avez fait plus, vous n’avez pas reculé devant la charge d’une famille indigente et nombreuse dont vous pouvez, d’un jour à l’autre, devenir l'unique soutien. Cela est bien, cela est beau, cela est philosophique et chrétien. Grâce à Dieu, le bon M. Osby se porte bien, et a des travaux aujourd’hui pour un siècle, si Dieu lui prête vie.... Mais ce retour inespéré de la fortune de l’artiste ne détruit pas votre noble et généreuse résolution, et mérite une récompense morale. Monsieur John Graham, vous venez de demander, et on vient de vous accorder la main de la fille du premi# peintre du roi!!!
« Thomas Osby, ajouta la comédienne, voici votr* brevet, signé ce matin même de la main de notre gracieux monarque, Charles JI.
— Premier peintre du roi! s’écria Thomas en se précipitant sur la main que Nelly Guyn lui tendait, et en l’arrosant de larmes de reconnaissance et de joie, premier peintre du roi! Mais c’est à en mourir de bonheur.
— Non; mais c’est à en vivre de gloire, » répliqua la comédienne.
Et profitant de l’espèce d’étonnement tumultueux qui avait succédé à celte déclaration, Nelly Guyn suivie de sâ noblesse d’épée, de naissance et d’esprit, s’élança hors de l’atelier du peintre pour se dérober à de. nouveaux et plus pressants hommages.
Les clameurs du peuple assemblé devant la porte de la maison, et qui criait à tue- tète : Vive madame
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Hélène! avertirent Thomas Osby, Maggi, John et les enfants, du départ de la comédienne. Par un mouvement spontané, femmes, hommes et enfants se précipitèrent aux fenêtres, et de là, agitant leurs mouchoirs, leurs bonnets, ils s’associèrent à l’ovation populaire en criant aussi plus fort que les autres : Vive madame Hélène ! vive Nelly Guyn!
C’était un hymne qui commençait au niveau du pavé et qui s’élevait jusqu'au ciel en passant par les mansardes.
Tandis que l’équipage de la maîtresse du Roi entraînait la comédienne et ses amis vers le théâtre de Covent-Garden, la belle et pudique Sara, à genoux, entourée de ses petits frères et sœurs, adressait à Dieu un cantique d’actions de grâces, et s’écriait, en élevant ses mains vers ce firmament où nous avons placé, nous chrétiens, nos affections arrachées de la terre et transplantées ainsi dans le domaine infini des anges :
O ma mère, vous no’us l’aviez bien dit à votre lit de mort, que la Providence aurait pitié de nous ! Ma mère, vos enfants sont sauvés, et la bénédiction de Dieu a sanctionné vos paroles!