Nathaniel Lee avait étudié à Westminster et à Cambridge
Il composa onze pièces, qui obtinrent toutes un succès prodigieux. Il mourut fou comme le Tasse. C’était une nature faible et maladive que la pensée minait. Addison a fait un éloge mérité de Lee et de ses ouvrages.
2. Thomas Ottway commença, comme Shakespeare et Molière, par être acteur. Il composa des comédies et des tragédies; mais ces derniers ouvrages sont les plus estimés. Sa tragédie de Venise sauvdc renferme des beautés de premier ordre, et lui a mérité pendant sa vie et après sa mort les éloges des plus doctes^ critiques et les hommages de sa nation.
3. Jean Wilmot, comte de Rochester, est connu plus encore par ses aventures piquantes que par ses ouvrages pleins de sel et de verve caustique. Après avoir quelque temps porté les armes avec honneur, Rochester, las des voyages et las de la gloire militaire, se consacra tout entier à la culture des lettres. A l’instar de Chaulieu et de Saint-Ëvremond, il voulut rajeunir les doctrines d’Épicure, et prêcha l’exemple par ses écrits et par sa vie voluptueuse et efféminée. Les satires de Rochester lui attirèrent l’indignation de Charles II , qui l’exila , mais qui ne le corrigea pas. Rochester mourut à la fleur de l’âge , en 1 680.
4. Le marquis de Pembrock, seigneur très-spirituel et trèsmagnifique, qui descendait du Pembrock, gouverneur de Picardie lors de l’invasion anglaise sous Charles VI. II ne reste plus de ces antiques et glorieuses familles d’Angleterre que les titres et les dénominations qui sont passés aux épiciers et aux poissonniers de la cité de Londres. Ces races se sont éteintes sans laisser d’héritiers, même indirects.
NELLY GUYN.
Bolingbrocke1, le chevalier de Wallers2, et dix autres qui joignaient à l’exquise urbanité du grand monde les doux instincts des arts et de la poésie. Il s’agissait d’entendre réciter par Ottway lui-même les deux premiers actes de sa tragédie Venise sauvée, et cette première épreuve de l’ouvrage devant ces esprits d’élite devait naturellement faire présager la chute ou le succès de l’œuvre.
L’épreuve fut favorable. Le spirituel aréopage, tour à tour électrisé et ému par les beaux vers, les nobles pensées , déclara à l’unanimité que Venise sauvée placerait son auteur au rang des grands écrivains dramatiques de l’Angleterre. La postôrjté a ratifié ce jugement : et Ottway dort sous les voûtes de l’abbaye de Westminster, entre Shakespeare et Milton.
L’enthousiasme produit par la lecture de la tra-
1. Le vicomte de Bolingbrocke, père du célèbre et savant Bolingbrocke, ami de Voltaire, de Montesquieu, de Racine le fils. Le Bolingbrocke dont nous parlons ici était un homme fort éclairé, mais surtout fort ami des lettres et du théâtre.
2. Le chevalier Wallers était d’une famille riche et puissante. " Il jouissait à seize ans de 60000 livres de rentes, et à dix-sept ans il siégeait au parlement. Wallers servit tous les régimes ; il composa des vers tour à tour pour Jacques Ier, pourCharles 1" , pour Cromwell, pour Charles II; sa devise était dans ce vers, qu’il écrivit sur le dos de son fauteuil :
Le monarque qui règne est toujours le plus grand.
Son chef-d’œuvre est l’éloge funèbre de Cromwell en vers. Charles II, auquel il avait dédié une assez mauvaise pièce de vers, lui ayant dit qu’il avait mieux fait pour Cromwell : Sire, répondit Valiers aussitôt, nous autres poètes, nous réussissons mieux dans la fiction que dans la vérité. Wallers était l’ami particulier de la duchesse de Mazarin et de Saint-Evremond, réfugiés alors en Angleterre. Il mourut en 1667.
NELLY GUYN.
gédie, apaisé, et les compliments adressés à l’auteur, épuisés, Nelly Guyn, qui présidait le cénacle, se prit à dire, en promenant malignement ses regards sur l’assemblée :
« De grâce, messieurs, ne nous appesantissons pas davantage sur les mérites de Venise sauvée , nous finirions par gâter notre poète. Il a conquis nos suffrages, mais n’oublions pas que la véritable palme du triomphe ne peut pas être décernée par nous : le public est le juge souverain. Qu’Ottway attende patiemment la sentence que l’arbitre des destins dramatiques prononcera en dernier ressort. Cessons donc d’exalter les espérances de notre poète; l’orgueil lui viendrait peut-être, ce serait grand dommage, en vérité, car le talent qui augmente et grandit sous l’égide de la modestie, se corrompt et s’altère avec l’orgueil.
— Ne craignez rien, Nelly, répliqua Ottway qui, en qualité de comédien, usait de familiarité avec la maîtresse du lieu; non, vous dis-je, ne craignez rien, je sais la part que je dois prendre dans ce gâteau de miel et d’ambroisie que l’honorable assemblée vient de me servir. C’est moins le poète que l’on a applaudi, que la haine de la tyrannie, que l’amour de la patrie, que la sainte liberté que je préconise dans ma pièce. Nelly, je le sais, je ne suis auprès des maîtres de notre scène qu’un bien chétif athlète, mais si, malgré ma faiblesse, je gagne dans la lice le prix de la lutte, croyez-le bien, Nelly, je ne m’enorgueillirai pas outre mesure, et je mettrai mon triomphe sur le compte de l’idée qui a conduit ma plume : la gloire et l’indépendance des nations.
NELLY GUYN.
— Mais, cher Ottway, dit Nelly, ma remarque n’avait rien de sérieux, et je ne vous ai point accusé d’être enclin à l’orgueil. Ce que vous venez de déclarer, au surplus , prouve ce que nous savions déjà, que vous avez trop de talent pour être vain, et trop de cœur pour être orgueilleux. Mais, ajouta la comédienne en s’affaissant voluptueusement sur le moelleux sofa qui lui servait de trône, c’est ici le temple des Muses....
— Et des Grâces, ajouta le comte de Rochester, en baisant la main de Nelly.
— Pourquoi nous bornerions-nous à parler de vers, de tragédie et d’opéra? poursuivit la comédienne, après avoir légèrement haussé les épaules, à la flatterie de Rochester. Parlons beaux-arts, milords et messieurs, c’est toujours de la poésie, car Shakespeare et Raphaël, Milton et Michel Ange sont frères comme les Muses sont sœurs. Tenez, mes amis, j’ai envie de faire faire mon portrait, indiquezmoi un peintre de talent.
— Quoi donc ! charmante Nelly, fit le comte de Rochester, n’êtes-vous pas satisfaite du portrait que Lely, l’Albane et le Corrège de l’Angleterre, a fait de vous? Cet enchanteur n’a-t-il pas fait passer sur sa toile vos grâces, votre enjouement, votre sourire si fin et si suave, votre regard velouté...., tous les mérites de votre personne.... excepté votre voix de sirène, qu’on ne peut pas rendre avec le pinceau ?
— Lely est un grand artiste, répondit la comédienne, son portrait est très-beau.... mais.... j’en veux un autre. Je suis capricieuse, milord, et puis ,
NELLY GUYN.
d’ailleurs, une seule épreuve de mes rares qualités, de mes rares perfections, ne suffit pas pour le nombre prodigieux de mes admirateurs, ajouta-t-elle ironiquement en regardant Rochesler ; vous-même, milord, ne seriez-vous pas bien aise de posséder mon portrait?
— Ah ! pour cela, oui, interrompit vivement Rochester, et je donnerais dix années de ma vie pour avoir la simple copie d’un si merveilleux original.... ma vie tout entière pour l’original lui-même.... Mais, que dis-je? cette suprême félicité ne peut être réservée qu’aux dieux du ciel ou aux rois de la terre 1
— Laissez là vos phœbus, milord, et ne décimez pas votre vie par hyperbole, je vous en prie. Parlons raisonnablement, mon Irès-aimable comte; quel artiste de réputation et de .talent me proposerez-vous? Voyons, messieurs les poêles, voyons, messieurs de la chambre haute, éclairez-inoi ; ceci est une question de fine politique pour une femme, et surtout pour une comédienne. Parlez, nommez les candidats; je me réserve le droit de choisir mon Apelles.
— Lely, madame, dit le vicomte de Bolingbrocke, pourra vous faire deux ou trois copies de votre tableau, et vous multiplierez ainsi son chef-d’œuvre.
— Lely, Lely, toujours Lely! Je vous ai averti, milord, que je voulais nn autre grand artiste, un autre grand peintre, répliqua la comédienne. Lely aréussi une fois; qui sait s’il réussirait une seconde, une troisième? L’inspiration est passagère et fantasque, et Lely, bien inspiré dans sa première toile, pourrait l’être fort mal dans la seconde.
NELLY GÜYN
— Madame, fit Dryden, Raphaël a peint quarantesept fois la Fornarina, et a fait quarante-sept chefsd’œuvre.
— Quelle différence ! mon cher poëte, interrompit Nelly en souriant d’un air narquois, Raphaël était amoureux de la Fornarina, et la Fornarina était amoureuse de Raphaël ! Pour moi , je n’aime guère Lely, et, ajouta-t-elle avec dignité, je ne lui permettrais pas de m’aimer. Mais, encore un coup, la vieille Angleterre ne produit-elle plus de grands artistes?
— Ne calomniez pas l’Angleterre, madame, s’écria le chevalier de Wallers, il y a à Londres, en ce moment, des peintres de portraits, de paysage et d’histoire, qui peuvent rivaliser de verve, de talent et de couleurs avee les meilleurs peintres actuels des écoles italienne, flamande et française.
— Eh bien ! allons donc ! voilà précisément ce que je vous demande, chevalier. Voyons, citez des noms, citez des œuvres, et je me prononcerai sans désemparer et séance tenante.
— Nous avons Samuel Robinson, qui a peint, l’année dernière, si comiquement les courses de New-Market et d’Epsom, dit Wallers.
— Ces tableaux étaient charmants, et j’ai applaudi, comme tout le monde, à la vérité des scènes qu’ils représentent, repartit Nelly ; mais comme je n’ai pas l’intention de me faire peindre en amazone, vous trouverez bon, chevalier, que je récuse Samuel Robinson.
— Nous avons encore Élie Gobson, le peintre de batailles, et John Galmer, qui se sont acquis une
NELLY GUYN.
grande réputation dans ce genre illustré par Lebrun et par Salvator Rosa, fit Buttler.
— Monsieur Buttler, répondit la comédienne, je ne veux pas plus de peintres de batailles que de peintres de chevaux ; je n’ai pas de goûts équestres, et je n’ai pas davantage de goûts guerriers. Songez, je vous prie, que je ne chausse pas le cothurne tragique, et qu’il m’irait bien mal de prendre, même en peinture, des poses de Didon et de Sémiramis.
— Il y a encore un certain Frank Hermann, fit Nathaniel Lee; c’est un Allemand établi depuis longtemps à Londres, et qui réussit parfaitement dans le portrait ; il attrape, assure-t-on, la ressemblance avec un bonheur extrême.
— Un Allemand ! fi donc 1 Nathaniel ; je suis Anglaise, bonne Anglaise , et je ne veux pas d’autres pinceaux que des pinceaux anglais pour reproduire ma figure. Mais comment donc, messieurs, vous voilà au bout de votre liste?
— Attendez donc, s’écria le docteur Willie, je me rappelle qu’occupant la chaire de philosophie naturelle, fondée par Guillaume Sedley à l’université d’Oxford, il nous fut envoyé de Londres un excellent peintre, que nous chargeâmes de composer les tableaux commémoratifs de la grande salle d’assemblée de l’université. Cet artiste s’acquitta de son travail à la satisfaction générale, et les huit tableaux qu’il nous laissa passent pour des chefs-d’œuvre.
— Son nom? demanda Nelly.
— Il y a plus de dix ans de cela, repartit le docteur, et son nom ne me revient pas pour le moment
NELLY GUYN.
à la mémoire; mais si je l’entendais prononcer, je le reconnaîtrais aussitôt.
— N’est-ce pas Thomas Osby? dit le chevalier Wallers.
— Thomas Osby! c’est bien cela, fit le docteur.
— Et qu’est-il devenu, ce Thomas Osby? demanda
la comédienne; où peut-on le trouver? On n’en parle presque plus. Quant à moi, avant aujourd’hui, son nom m’était entièrement inconnu.
— Oh ! il est devenu, reprit Wallers, ce que deviennent les vieux poètes, les vieilles fleurs et les vieilles épées.... il a disparu, sans laisser d’autres traces de son passage sur la terre que ses tableaux, qui, pourtant, de l’aveu des connaisseurs les plus difficiles, sont des toiles capitales.
— Je puis ajouter, se prit à dire le marquis de Pembrock, que le peintre Thomas Osby a perdu son support et sa vogue en perdant le magnitique duc de Buccleugh, qui était son Mécène et son ami. Le plus beau talent, le plus incontestable mérite a besoin d’un piédestal pour s’attirer les hommages de la foule; et quand ce piédestal se brise, adieu la fortune, la renommée, la vogue et la popularité!
— Mais où peut-il être, ce Thomas Osby? fit Nelly.
— Oh! mon Dieu ! il est peut-être mort ou relégué dans un grenier de la cité, avec les souvenirs poétiques de sa grandeur éclipsée et de ses chefsd’œuvre oubliés. Il peut se faire, en effet, qu’il survive à sa réputation; mais s’il faut vous dire ma pensée , je crois qu’il est mort , répondit le chevalier de Wallers.
— Hommes frivoles et de peu de foi ! s’écria la co-
NELLY GUYN.
médienne en jetant sur Wallers et sur Pembrock un regard indéfinissable de tristesse et de reproche; avec quelle insouciance, avec quelle légèreté vous parlez de la misérable destinée d’un artiste éminent! Ne savez-vous donc pas que ces hommes, ces peintres et ces artistes font aussi bien la gloire de la vieille Angleterre que les vaissaux et les flottes que vomissent dans l’Océan nos formidables ports? L’étranger aurait-il raison de prétendre que nous accordons une sépulture royale, à Westminster, à nos grands écrivains et à nos grands artistes, mais que nous les laissons se consumer de misère pendant leur vie? Ah! milords, abjurez, je vous en conjure, cette coupable indifférence, ces criminels dédains ; songez que la prospérité, que la dignité d’un grand peuple, d’une nation puissante, est étroitement attachée au culte qu’elle sait rendre à l’intelligence, aux arts, à la poésie, ces pures et chastes émanations de la Divinité. »
Puis, après une pause pendant laquelle un silence presque solennel avait régné, Nelly Guyn reprit, mais d’une voix plus calme et d’un ton plus familier :
« Thomas Osby, le grand peintre, existe encore. Il n’habite pas un grenier dans la cité, comme le supposait tout à l’heure le chevalier Wallers, mais bien une horrible chambre daus une pauvre maison du quartier des Irlandais; c’est là où il a abrité son talent et ses cinq enfants! ses cinq enfants, entendezvous, milords?
— Et qui vous a donc si bien renseignée, madame, sur le sort de maître Thomas Osby? dit le marquis de Pembrock.
NELLY GUYN.
— Une ancienne amie de ma mère, marchande de poisson et propriétaire de la maison qu’habite Thomas Osby.... »
Ici un sourire vint effleurer les lèvres du marquis dePembrock et du chevalier. Nelly s’en aperçut.
« Oui, une marchande de poisson, une amie de ma mère, qui fut aussi marchande de poisson; cela vous étonne, milords ? Mais vous serez encore plus étonnés quand vous saurez que, moi aussi, j’ai vendu du poisson.... je n’en rougis pas.... et je souhaiterais, au contraire, n’afvpir point changé de condition.
— Nous ne sommes nullement surpris, madame, que vous ayez vendu du poisson, repartit Wallers, Apollon a bien gardé les troupeaux chez Admète, et MmedeMaintenon, l’amie actuelle du roi de France, a bien gardé les dindons en Guyenne! Mais, d’honneur, nous ne pouvons admettre que vous soyez fâchée d’avoir quitté le commerce des monstres marins pour le commerce des Muses, dont vous êtes la plus aimable et la plus séduisante prêtresse.
— Toujours plaisant, Wallers, toujours brodant le madrigal et le sonnet.... Vous êtes de l’école de M. de Saint-Ëvremond, interrompit la comédienne; je vous renvoie à votre maître, et je n’accepte des louanges qu’à la façon de Buttler et de Dryden. Mais passons outre. J’ai reçu ce malin une lettre de la fille aînée du peintre Thomas Osby, lettre noble et touchante à la fois, et à cette lettre était annexée la recommandation de Maggi Graham, la vieille amie de ma mère. Voici ces deux épîtres, milords et messieurs, prenez-en connaissance. »
NELLY GUYN.
La double lettre de Sara et mistress Graliam fut mise sous les yeux de l’assemblée. Ou donna des éloges au style simple, noble et naïf de la jeune fille, et on glissa quelque peu sur l’apostille de mistress Graham, qui, en remplissant même un devoir d’humanité, ne perdait pas de vue les intérêts de son industrie.
« Les marchandes de poisson de Londres, dit Buttler, que ses fréquentes stations dans les principales tavernes de Londres rendaient tout à fait compétent dans la question, les marchandes de poisson de Londres sont ainsi faites : elles sont âpres au gain, chiches, avares même quelquefois, mais dans les grandes calamités publiques elles savent agir royalement. Yous n’ignorez pas, milords et messieurs, les inondations qui viennent de porter l’épouvante, la désolation et la ruine dans le comté deMiddlesex. — Les papiers publics en ont fait mention ces jours derniers. — Eh bien 1 à cette funeste nouvelle, les marchandes de poisson de Londres ont ouvert subitement une souscription, et cette souscription • vient de produire douze cents livres sterling, qui vont aller effacer bien des désastres et tarir bien des larmes.
— Honneur aux marchandes de poisson! s’écria le comte de Rochester, puisse leur exemple éveiller la charité de nos nababs de la chambre des communes et de nos Midas de la chambre haute.
— Milords et messieurs, reprit Nelly, ai-je besoin de vous dire que j’ai choisi Thomas Osby pour faire mon nouveau portrait? Demain, oui, dès demain, je vais aller moi-même visiter l’atelier du peintre,
NELLY GUYN.
du grand artiste méconnu, et lui demander mon tableau. Je veux contempler cette grande misère et ce grand talent de près.
— Nous sera-t-il permis, madame, dirent ensemble le marquis de Pembrock, le comte de Rochester et le chevalier de Wallers, de vous accompagner dans ce pèlerinage artistique et chrétien?
— Milords, répondit Nelly, je veux vous punir de votre légèreté, de votre incurie à l’endroit des beaux-arts.... je ne vous permets pas de m’accompagner 1
— Mais celte exclusion ne peut me regarder, interjeta Rochester, je n’ai rien dit, madame, qui pût vous faire supposer que je suis insensible à la destinée des artistes?
— Madame, dit à son tour le marquis de Pembrock, à tout péché miséricorde, et le péché de Wallers, aussi bien que le mien, n’est pas mortel. On peut fort bien, quand on a le malheur d'ètre comme nous hommes de cour, perdre de vue l’existence des hommes les plus dignes d’admiration et d’encouragement.
« Mais après tout, sommes-nous donc si coupables ? Je concevrais votre anathème si Thomas Osby nous ayant instruits de sa déplorable situation, nous n’eussions rien fait pour l’arracher à la misère. Mais il n’en est pas ainsi. Le pauvre homme s’est séquestré, s’est retiré du monde, et, à moins d’être sorciers, nous n’aurions pu raisonnablement aller chercher un peintre, jadis célèbre, dans le quartier immonde des Irlandais. De grâce , madame, révoquez votre sentence, elle est injuste, et laissez-nous venir avec vous.
NELLY GUYN.
— Eh bien, soit, milords, je suis clémente, répliqua Nelly avec un enjouement gracieux, mais je mets à la faveur que je vous accorde une condition.... à vous aussi, chevalier 1
— Parlez, madame, s’écrièrent-ils à la fois.
— Il faut payer la rançon de votre péché; il faut vous rendre dignes de mon indulgence! Vous, milord, vous commanderez quatre tableaux à Thomas Osby, pour votre splendide château de Pembrock. Vous, Wallers, vous lui en commanderez autant pour orner la charmante maison de plaisance que vous venez de faire construire près de mon cottage de Warwich.
— Qu’à cela ne tienne, madame, vos ordres seront fidèlement exécutés, répondirent Wallers et Pembrock.
— Et moi, madame, irai-je? demanda Rochester en riant.
— Aux mômes conditions que ces messieurs, répliqua Nelly.
— Mais je n’ai point péché, encore une fois, riposta le comte.
— Cela est vrai; mais vous péchez si souvent d’une autre manière, répondit la comédienne, que
ce rachat sera en avance d’hoirie et puis, cher
comte, ajouta Nelly en donnant à sa voix le timbre le plus flatteur et le plus séduisant, vous offrir l’occasion d’être généreux et splendide, est-ce donc se montrer votre ennemie? Je ne le crois pas.
— Oh ! vous me connaissez bien, adorable Nelly, s’écria le comte de Rochester, car malgré mon penchant à fronder les abus, satiriser les sots et les mé*
NELLY GUYN.
chants, mon âme n’est point fermée aux sentiments d’humanité, de justice et de bienfaisance. Rochester vaut mieux que sa réputation, et il est digne d’être réhabilité par vous, Nelly. .
— J’adjoins, reprit la comédienne après avoir répondu par un gracieux sourire aux paroles du comte de Rochester, j’adjoins, de mon autorité privée, à notre caravane MM. Dryden et Ottway. La poésie doit avoir ses représentants, comme la richesse et la naissance, dans le grand acte de réparation que nous allons accomplir demain.
— Tous savez, madame, s’écria Ottway, que les poètes n’ont pas de châteaux à décorer. Vous ne trouverez donc pas mauvais si M. Dryden et moi ne commandons pas à votre Apelles des tableaux de chasse ou de bataille.
— Thomas Osby, messieurs, fera vos deux portraits, et vous le payerez en monnaie de poète, c’està-dire en beaux vers. Vous serez quittes. Les vers du poète transmettront les talents du peintre à la postérité la plus reculée; et les pinceaux de l’artiste offriront aux races futures les traits de deux illustres écrivains de l’Angleterre. »
Minuit sonna lentement à l’horloge de la cathédrale de Saint-Pol.
« Minuit! dit Nelly Guyn, c’est l’heure du repos, de la prière et de la méditation.... Séparons-nous, milords et messieurs; mais auparavant, permettezmoi de couronner dignement une soirée si bien employée.... Le peuple nous a donné l’exemple de la charité, imitons-le. »
Et prenant sur un guéridon une bourse d’écarlate
NELLY GUYN.
brodée d’or, Nelly Guyn la présenta ouverte à chacun des membres de l’assemblée, en disant :
« Pour les inondés du comté de Middlesex, s’il vous plaît. »
En un clin d’œil la bourse s’emplit, les seigneurs y jetaient des guinées et des souverains ; les gens de lettres de modestes shellings. L’obole du poète se confondit avec la magnifique offrande des puissants et des heureux du siècle.
Lorsque la quête fut terminée :
« Milords et messieurs, dit Nelly Guyn, je compte donner demain, sur le théâtre de Covent-Garden, et avec l’agrément du roi, une représentation au bénéfice de nos frères du Middlesex ; je vous convie tous à cette représentation, qui sera honorée de la présence de Sa Majesté. »
Puis, tendant sa jolie main au comte de RochesteP; au marquis de Pembrock, au chevalier de Wal- * 1ers, à Dryden et à Otlway, Nelly ajouta:
« A demain, milords, — à demain, mes amis, chez le peintre Thomas Osby 1 »