CONTE DE NOËL
Noir de peau, gris de poil, rude de corps et de cœur, chasseur infatigable, ne croyant ni à Dieu ni au démon, le sire de Malaunay était l'effroi du pays normand. Hors ses chevaux et ses chiens, il n'aimait qu'une chose au monde : sa fille, la belle Geneviève ; mais encore l'aimait-il d'une tendresse égoïste et férocement jalouse. A la pensée qu'un autre homme pourrait, un jour, lui être préféré, il pâlissait de rage et, dans ses gantelets de fer, ses poings noueux se serraient...
Non, de par le diable! jamais, lui vivant,
Geneviève n'entrerait en mariage! Pour lui
seul ces cheveux d'or filé, ces longs yeux pers, cette taille frêle, ce sourire doux comme le miel, ces baisers frais qui, au retour de quelque ardente chevauchée, tombaient sur son front comme une délicieuse rosée.... Car, malgré sa rudesse, le vieil homme était choyé, gâté par l'enfant. Assurément, Geneviève souffrait de la triste vie qui lui était imposée : mais elle tâchait d'oublier que son père l'aimait mal, pour se souvenir seulement qu'il l'aimait.
Et pourtant elle aurait eu le droit de lui en vouloir, la pauvrette, car depuis longtemps déjà elle avait donné son cœur à un jeune chevalier du nom de Baudouin.
Dans le sommeil comme dans la veille, dans le songe comme dans la réalité, Geneviève croyait toujours le voir, son cher bienaimé, plein de force et de grâce, avec ses larges épaules, sa figure pâle, son regard franc comme un éclair d'épée. Et si bon avec cela, si tendre! En vain avait-il été en terre sainte, guerroyer contre les Infidèles ; en vain le tenait-on dans toute la contrée pour le plus grand donneur de coups de lance et d'estoc :
il avait, en causerie, les suaves douceurs d'une femme, et c'était joie de l'entendre parler d'amour.
Aussi, malgré les défenses du baron, Geneviève n'avait-elle pu renoncer à ouïr cette douce musique. Plus d'une fois, pendant que le terrible et hargneux sire de Malaunay s'absentait pour forcer quelque loup, cerf ou sanglier, la jeune iille avait reçu le cher Baudouin en cachette.
Oh ! qu'elles passaient vite, ces belles heures du rendez- vous! Oh! les beaux serments échangés! les rêves mirifiques, où l'on se promenait main à main, cœur à cœur, comme dans un jardin merveilleux, fermé aux chagrins et aux peines... Ils oubliaient leurs amours contrariées, la mauvaiseté du vieux seigneur, ses refus entêtés, les terrifiantes menaces qu'il ne cessait de proférer contre Baudouin... Oui, tout cela s'effaçait, disparaissait, s'envolait : ils se sentaient heureux d'une félicité suprême, unis l'un à Faillie pour la vie et, s'il l'eût fallu, dans la mort.
Or, ce jour-là, c'est jour de Noël. En vrai mécréant peu soucieux des lois de l'Eglise, le sire de Malaunay, dès avant l'aube, est parti en chasse. Une neige épaisse couvre la terre, mais le soleil brille dans le ciel pur.
Et c'est un très délectable spectacle et très réjouissant que celui du manoir de Malaunay avec ses murailles crénelées, ses toits pointus, ses échauguettes évidées, ses fins pyramidions de pierre, tout cela couvert comme d'une poussière sucrée et au-dessous, semblables à des poules frileuses serrées les unes contre les autres, les maisons et chaumières du village d'où sortent de minces filets de fumée.
Haut, très haut, plus haut encore que le château et lui faisant vis-à-vis, sur un roc escarpé, accessible seulement par un étroit et rude sentier, noir tout le long de la côte blanche de neige, la chapelle se dresse, toute bruissante du chant des cloches. A cet appel matinal, les habitants, hommes et femmes, sortent de leur logis, en se frottant les mains
et battant du pied, car le froid est piquant. Ils se réunissent sur la grande place par groupes, et devisent entre eux avant de se rendre aux saints offices. Dans un coin, sur une mare gelée, des garçons glissent avec force bousculades et horions.
Mais voici que tout ce monde s'arrête à la fois de marcher, causer et glisser. La poterne du château s'est ouverte et Geneviève sort, suivie de deux chambrières. On regarde, on salue. Qu'elle est svelte et mignonne, la jeune châtelaine, en son long manteau de velours doublé de menu vair, un gracieux hennin sur la tête, les mains frileusement cachées dans un manchon d'hermine, d'où sort la pointe rouge de son livre d'heures. Elle marche, légère, et ses petits pieds laissent à peine de trace sur la neige ; elle marche jetant un sourire à celui-ci, une bonne parole à celui-là, et elle se sent aimée, admirée, heureuse... oui, heureuse! Car, non loin d'elle, perdu dans la foule des vassaux, elle vient d'apercevoir Baudouin. Le chevalier, rôdant sans cesse autour de Malaunay, a vu,
ce matin, le baron partant en chasse: il a profité de l'occasion pour venir trouver Geneviève et il est là, tremblant, féru d'amour, attendant qu'un regard lui permette d'approcher...
Il ne tarde guère, ce regard, et si chastement passionné, si coquettement engageant! Que peut craindre Geneviève?... Son père est loin et ne reviendra pas avant le soir; autour d'elle, rien que des vassaux fidèles qui l'adorent et ne souhaitent rien plus au monde que son mariage avec Baudouin... Et d'ailleurs elle l'aime, elle le voit devant elle, tout près d'elle... Est-il prudence au monde qui puisse emnêcher son cœur de voler à lui?
D'un bond, le jeune homme est à ses genoux, lui rendant hommage. Elle le relève d'une main et, doucement :
— Vous plairait-il, messire, me donner votre bras pour aller jusqu'à la chapelle? Par cette neige, la montée est malaisée et ce serait grande charité de votre part !
Grande charité!... Baudouin sourit en luimôme... Grande joie, joie infinie, veut-elle
dire, la futée, et comme elle le sait bien ! Avec un frisson de joie satisfaite, la voilà appuyée au bras du chevalier. Traversant la grande place, ils se dirigent vers le sentier qu'on aperçoit au pied du roc.
Certes, la montée est longue et malaisée, comme Ta dit Geneviève; mais s'en plaindront-ils, les deux amants?... Que ne peuvent-ils, au contraire, monter ainsi, l'un près de l'autre, toujours, toujours, jusqu'au ciel!
Tout à coup, ils s'arrêtent, terrifiés : débouchant brusquement sur la place, le sire de Malaunay est devant eux, droit sur son cheval haletant, suivi de ses valets et de ses chiens. La chasse a été heureuse et plus promptement terminée que d'habitude. Sur des épieux croisés, quatre hommes portent un grand loup hérissé, tout souillé de boue, les pattes molles, les yeux voilés, la langue tuméfiée... Et de cette troupe de rudes chasseurs, animés par l'ardeur de la course et la joie de la
victoire, monte comme une chaude buée de sueur et de sang.
A peine le baron a-t-il aperçu les deux amoureux, qu'il pique droit à eux et, du haut de son cheval, les yeux méchants, la voix sifflante :
— Or ça, dit-il, voilà le cas que vous faites de mes défenses? Par l'enfer, messire Baudouin, puisque la mémoire vous échappe, je vais vous la renfoncer dans la gorge !
Il tire son couteau de chasse, rouge encore du sang de la bête...
— Avec moi ! fait Geneviève, couvrant de son corps le corps de Baudouin.
Devant cette poitrine chérie, l'arme s'abaisse... Mais le baron a vite trouvé sa vengeance; il jette son couteau de chasse, descend de cheval, appuie sa main sur l'épaule du jeune homme :
— Soit! dit-il, puisque vous vous aimez, point n'ai désir de vous séparer, mais de vous réunir, au contraire...
Et, lui montrant, avec un sourire féroce, la chapelle qui s'élève là-haut, très haut, sur le sommet de la roche escarpée :
— Vous conduisiez ma fille à l'office, messire?Fi! laisser marcher si gente damoiselle en cette neige est indigne d'un chevalier! Faites mieux : prenez-la dans vos hras — je vous en donne licence — et portez-la jusqu'à la chapelle. Si vous le pouvez faire sans vous arrêter ou reposer même un instant, je jure Dieu que, pour prix de votre courtoisie, Geneviève est à vous — et vous l'épousez dès demain devant ce même autel où vous l'aurez portée. Mais, si vos forces vous font défaut, si vous ne montez d'un trait jusqu'au sommet, alors c'est vous qui me jurez sur les Saints de renoncer à elle et vous mettez en ma merci .
A ces paroles, tout le monde frémit. Accepter un pareil marché, c'est être vaincu d'avance. Jamais homme vivant ne pourrait, avec une femme dans les hras, gravir ce sentier raide, glissant, qu'on met plus d'un quart d'heure à monter, et sans fardeau encore !
Mais qu'importe à Baudouin? Un moyen
s'offre à lui d'épouser sa hien-aimée... Il ne
sait, ne comprend rien d'autre... Il se sent jeune, plein d'énergie et de courage. Il aime, enfin! Et si la force lui manque, l'amour lui en donnera!
— J'accepte! dit-il simplement.
Puis, allant à la jeune fille :
— Dans mes bras, ma mie, et donnez-moi
vos yeux !
Le haut du corps en arrière, les jarrets fermes, il monte, monte, portant son précieux fardeau. Enlacée à son cou, Geneviève se fait légère, oh! légère! et, doucement, l'encourage de la voix; Baudoin sourit et, avec l'assurance que donne l'amour et la jeunesse :
— J'y parviendrai, répète-t-il, j'y parviendrai !
Le voilà à mi-chemin, et chacun, d'en bas, admire sa force et son adresse. Mais la seconde partie de la côte est plus rapide encore que la première, la neige plus profonde et plus drue.. . Baudouin sent ses forces faiblir; le corps chéri, si léger tout à l'heure, commence à peser à ses bras engourdis... Mais il n'en veut
rien laisser paraître, et, d'une voix qu'il s'efforce de rendre ferme :
— Chère amante, répète-moi si tu m'aimes; attache tes yeux aux miens, que j'y boive la vie!
Il monte, monte toujours... Chaque pas l'approche du but souhaité... Hélas! ses pieds meurtris deviennent moins assurés, sa poitrine halète, le sang bouillonne dans ses oreilles, sa vue se trouble... Oh! rien qu'un moment de repos, un seul! et il est sûr de la victoire, il atteindra le sommet... Mais il sent le regard du baron qui s'attache à lui, qui le suit dans sa terrible montée... Non, non, par tous les saints du paradis, il ne faiblira pas! Près de toucher au but, il ne s'arrêtera pas en route. Geneviève tremble avec lui... souffre avec lui... Ce corps, qu'elle sent lui peser si fort, que ne peut-il s'amoindrir, se fondre!... Chose horrible! c'est elle, elle qui l'adore, qui va être la cause de sa perte.
— Courage, mon bien-aimé, courage!
— J'y parviendrai, répète-t-il, j'y parviendrai !
D'en bas, une grande clameur s'élève :
— L'y voilà! l'y voilà!
Oui, plus fort que tout, l'amour a triomphé... La haute taille de Baudoin se dresse au sommet du rocher avec Geneviève dans ses bras.
— Noël! noêl! crie la fouie en joie.
Mais, d'un coup, les cris s'arrêtent. A peine
arrivé au but, Baudouin est tombé lourdement... Et l'on aperçoit Geneviève, relevée aussitôt, se pencher vers lui, le presser dans ses bras... Sans doute, brisé par cette fatigue surhumaine, le chevalier n'a pu aller plus loin... Qu'importe! il a accompli la tâche imposée, il est vainqueur, il épousera celle qu il aime...
Lointain, lointain, mais traversant comme un trait l'air glacé, un long cri de désespoir frappe l'oreille des assistants... et voici Geneviève qui, tout éplorée, les cheveux au vent, lève les bras vers le ciel et tombe sur la poitrine de Baudouin.
Suivi de tous, le baron de Malaunay s'élance
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vers le rocher, le gravit, court à sa fille...
— Geneviève! Geneviève! parle! répondsmoi !
Geneviève entr'ouvre les yeux; mais ne peut parler encore.
— Mon enfant... mon enfant bien-aimée... Tu seras sa femme... tout ce que tu voudras, tu l'auras.... Mais ranime-toi... regarde-moi... réponds-moi!...
La jeune fille se dresse sur ses genoux et, montrant le bien-aimé étendu :
— Vous lavez tué, mon père, et j'en meurs !
... Un regard autour d'elle, un faible soupir... et elle retombe morte, sur le corps de celui qui n'est plus.
À se faire pardonner cette double mort le baron de Malaunay employa tout le reste de sa vie.
Sur le rocher même, au prix de peines infinies, il fit construire - — lui, le mécréant maudit — un superbe prieuré, et dans ce
prieuré un tombeau de marbre et d'or où l'on ensevelit Geneviève et Baudouin, côte à côte, afin qu'ils fussent unis dans l'éternité.
Le sire de Malaunay prit part lui-même à tous ces travaux, creusant la terre, gâchant le plâtre, faisant sauter à coups de pic les lourds quartiers de roc ; puis, cinq ans après, la besogne finie, il se coupa la barbe et les cheveux, se couvrit la tête de cendres et entra en religion.
Devenu prieur du couvent, il vécut jusqu'à un âge fort avancé, dans la prière, le jeûne et les macérations. Quand il mourut, on l'enterra, suivant sa volonté, au pied même du tombeau somptueux de Geneviève et de Baudouin, sous une simple pierre, sans devise ni inscription.
Et, dans le pays, pendant de longues années, le prieuré s'appela :
« Le prieuré des Deux Amants. »
Renée de Nassant à Suzanne de Pennes.
Château de Nassant, par Quillcbœuf Seine-Inférieure.
10 avril.
Geneviève, ma Geneviève chérie, j'ai la tète perdue... je suis affolée... Et c'est à toi que je m'adresse, mon amie aimée... C'est toi que je veux prendre pour seule confidente de ma peine. . . de mon malheur. . . car je suis bien malheureuse, va!... Un coup inattendu... une révélation terrible... Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
Ecoute... Tu sais que je suis à Nassant de-
puis huit jours, avec maman. Le docteur a tenu absolument à ce qu'elle quittât Paris deux mois plus tôt que d'habitude. Il n'y avait pas à hésiter et je n'ai pas hésité un instant. Mais tu sais combien mon mari aime Paris. Je n'ai pas voulu par délicatesse — délicatesse bien récompensée !... — exiger de lui qu'il vînt avec nous. Il est donc resté, en garçon, ne devant nous rejoindre qu'à la fin du mois. ..
Ce matin, dans mon courrier, en même temps qu'un mot de lui, je trouve... devine quoi ! Une lettre anonyme, écrite par une main inconnue et manifestement changée, qui m'apprend en termes brefs que Georges est au mieux avec madame La Varède, tu sais cette grande femme rousse, cette Vénitienne manquée que l'on voit partout. Tu ne connais que ça. Une réputation détestable, d'ailleurs, et méritée...
Je ne suis pas jalouse, tu le sais, et je n'ai pas la prétention, après huit ans de mariage, d'empêcher Georges de flirter quelque peu, à condition qu'il n'aille pas plus loin . Mais avec celle-là, c'est autre chose. Elle est dan-
gereuse, cette femme, très dangereuse. Je la trouve horrible, moi, bien qu'en général les hommes la trouvent très... capiteuse. Quanti ils ont dit ça, avec un clignement d'yeux bète, il paraît qu'ils ont tout dit. Et puis on m'a affirmé que Georges a été bien avec elle autrefois, avant notre mariage. Je sais quel cas il faut faire de tous ces cancans plus ou moins désintéressés; néanmoins, je ne serais pas étonnée que celui-là eût une certaine vérité... Pourquoi? Je n'en sais rien au juste, mais enfin... enfin... Enfin, je suis horriblement inquiète, comprends-tu, et je ne veux pas, non je ne veux pas qu'il me trompe avec cette femme-là! (pas plus qu'avec une autre, d'ailleurs).
Maintenant, il est possible que cette lettre anonyme — qui a pu me l'écrire, mon Dieu? je me creuse la tète à chercher! — il est possible que cette lettre soit l'œuvre de quelque affreuse calomniatrice (car c'est certainement une femme !) qui veut me tourmenter cruellement... et injustement. Ce serait encore plus lâche de sa part, mais ça. ça m'est bien égal.
Du moment qu'il n'y aurait rien de vrai...
Or, c'est cela que je veux savoir à tout prix, ma chérie, et j'ai compté sur toi pour m'y aider. Je ne peux ni ne veux quitter maman, très fatiguée depuis hier ; et puis, en admettant qu'il y eût quelque chose de positif, mon retour à Paris n'empêcherait rien... Les hommes ont une telle liberté pour se mal conduire!... Au contraire, me sachant là, ils se défieraient, redoubleraient de précautions... Non, il vaut mieux que je reste... Mais toi, tu es à Paris, tu es veuve, tu as ta liberté absolue... Ah! je t'en prie, ma Suzannette (tu sais, comme je t'appelais au couvent !) ne m'abandonne pas... ne me refuse pas ce que je te demande, c'est-à-dire de savoir si mes craintes sont justifiées, si Georges et cette femme... Enfin tu me comprends...
Comment t'y prendre, diras-tu? Ça, je ne le sais pas au juste, mais il me semble qu'il est impossible que tu ne trouves pas un bon moyen... Tu es si intelligente, si fine ! Et puis le hasard peut te servir, qui sait? En cette saison, tout Paris est dehors et passe son temps à
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se rencontrer. Georges est un assidu du Concours hippique. Vas-y. Tu l'y verras certainement, et elle aussi peut-être... Tu regarderas, tu observeras... Et tu me diras ce que tu auras remarqué... Si cette première épreuve n'est pas suffisante, tu en tenteras une autre... Enfin, ma chérie, dis-toi que ta pauvre amie est dans un doute cruel dont elle veut sortir à tout prix, que cette incertitude la tue, qu'elle lui préférerait la vérité même cruelle... Et cependant supposer que Georges... Oh! mon Dieu ! mon Dieu !
Réponds-moi, pense à moi, aime-moi, ma Suzanne... Hélas! hors ma mère et ma fille, qui m'aime encore maintenant?
Ta RE3ÉE.
P. -S. — Ah! cette lettre anonyme !... Qui l'a écrite? Je la tourne et la retourne sans cesse... Le timbre porte le bureau du boulevard Malesherbes... à deux pas de ta maison... Ah! ma chérie ! dire que de pareilles ignominies peuvent se commettre si près d'êtres bons et honnêtes comme toi !
Suzanne de Pennes à Renée de Nassant.
Paris, 11 avril.
Mais tu es folle, ma pauvre amie, absolument folle!... Voyons! raisonnons un peu, comme deux vieux camarades.
Une lettre anonyme t'arrive annonçant que ton mari te trompe... Une lettre anonyme!... Faut-il faire attention à ces choses-là?... Ce que j'en ai reçu, moi, du vivant de M. de Pennes! Eh bien, jamais je ne m'en suis tourmentée... Au feu! au feu tout de suite... Et pourtant, hélas! elles ont plus d'une fois dit vrai et mon mari . . . Enfin , paix à sa mémoire ! . . . Il a toujours été excellent pour moi, tout en m'étant perpétuellement infidèle... Quand on n'aime pas beaucoup, beaucoup les gens, ça vaut encore mieux que le contraire : fidèle et odieux... Et cependant... Enfin, je suis consolée de sa mort. N'en parlons plus... Mais si jamais je me remarie, par exemple ! Oh! non ! non!... Assez d'une première fois... Gomme tu le dis, je suis indépendante, jeune encore,
j'ai eu mes trente-deux hier, tu sais... ça commence à compter... Toi, c'est vingt-neuf seulement, n'est-ce pas?... Gamine, va!...
Ah!... ta lettre!... revenons-y à ta lettre... Eh bien, tu vas me faire le plaisir de la déchirer, et de n'y plus penser, et de ne pas te mettre martel en tête pour te demander ni d'où ca te vient, ni si ca dit vrai...
Tu as un mari qui t'aime, car il t'aime Georges. — Heureuse femme, va... Etre aimée!... — Tu jouis d'une belle fortune que M. de Nassant, moins gourmand que feu mon époux, n'a pas encore entamée... Tu as uni4 fillette de six ans qui est un amour... Enfin, tu possèdes tout ce qui peut faire commettre aux autres le péché d'envie... Et tu voudrais qu'on ne le commit pas? Tu voudrais qu'il ne se trouvât pas de par le monde une femme assez jalouse — car tu as raison, ce ne peutêtre qu'une femme — pour ne pas être furieuse de ton bonheur? Tu voudrais enfin que cette femme résistât au plaisir cruel et facile de tracer quelques lignes sur un papier anonyme et de les jeter à la poste? Si bonne
qu'on soit, vois-tu, on se fait toujours des ennemis, et ce sont parfois ceux-là que Ton soupçonne le moins qui vous haïssent le plus !
Aussi, crois-m'en, le meilleur moyen de couper court à de pareilles lâchetés, c'est de n'en tenir aucun compte. A force de voir que les coups sont inutilement portés, on ne vous les porte plus. Donc, vite au feu, la vilaine lettre, au feu!
Maintenant, dit elle vrai? Y a-t-il quelque chose entre madame La Yarède et ton mari? Rien n'est moins certain; mais, en admettant qu'il y ait quelque chose, ne ferais-tu pas mieux de fermer les yeux ? Je te vois d'ici bondir en me lisant. Que veux-tu, ma mignonne, j'ai plus que toi l'expérience de la vie. Si peu profonde qu'ait été mon affection pour M. de Pennes, j'ai souffert de me voir trompée, ne fût-ce que par amour-propre. Mais j'en ai pris vite mon parti. Que pouvons-nous faire, nous autres pauvres femmes, dans des cas pareils ? Nous taire, nous taire toujours ! Tu me répondras que ce n'est pas la même chose pour toi, que tu aimes ton mari, que tu
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tiens à lui, que tu es jalouse (car tu es jalouse, bien que lu t'en défendes. Ta lettre le prouve à chaque mot.) Tu me répondras tout cela, ma chérie, et tu auras raison. Mais j'aurais encore plus raison de te dire, moi, qu'en admettant Divine que Georges te trompât, il vaudrait mieux avoir l'air de l'ignorer. Tu te plains que madame La Varède soit une femme dangereuse, d'une réputation détestable, etc.. etc.. Tant mieux, mille fois tant mieux! car je connais assez ton mari — qui au fond est une âme pure — pour t affirmer que s'il a une liaison avec cette femme, elle ne pourra jamais être que passagère... Or, vois-tu bien, il n'y a de vraiment inquiétant pour nous que ce qui dure... Le reste, oh! le reste, il faut savoir en prendre son parti et faire la part du feu. J'ai dit.
Quant à moi, je n'ai pas besoin de t'affirmer que si tu persistes, je ferai ce que tu voudras, bien qu'à te parler franchement, ce rôle de... comment dirai-je bien? de... policière me répugne un peu. Mais tu ne persisteras pas, dis?
Ta vieille et raisonnable amie,
SUZANNE
Menée de N assaut à Suzanne de Pennes.
13 avril.
Si fait, je persiste, je persiste quand même. Tu peux avoir raison, et la sagesse parle sans doute par ta bouche. Mais je ne suis pas une sage comme toi, moi! Et je veux savoir.
Toutefois, si le service d'amie que je t'ai demandé te répugne trop, dis-le moi franchement, je t'en prie. J'avais cru pouvoir compter sur toi, comme tu aurais pu compter sur moi en pareille circonstance. Il me semble que la vraie amitié n'a pas tant de scrupules et qu'on ne doit pas hésiter à rendre service à ceux qu'on aime, quel que soit le service demandé. Je me suis peut-être trompée. Ta réponse me prouvera si j'ai tort ou raison.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
RENÉE
La lettre est écrite sur papier anglais bleu très fort. Elle m'a été envoyée à mon domicile parisien, rue du Général Foy et on l'a
fait suivre ici. Peut-être y a-t-il là quelques indices....
Suzanne de Pennes à Renée de Nassant.
1 i avril.
Ta lettre est méchante, Renée, et elle ma fait beaucoup de chagrin. Tu as cru que mon amitié hésitait alors que ma raison seule m'empêchait de te répondre « oui » tout de suite.
Mais puisque tu persistes dans ton idée, malgré tout ce que j'ai pu te dire pour t'en détourner ; puisque tu mets ma tendresse en question, mes hésitations tombent. Tu peux compter sur moi, absolument. Je vais me mettre en campagne dès maintenant, et tu sais si j'ai de bons yeux! Je ferai tout mon possible pour savoir si tes craintes sont fondées; je ne reculerai pas devant l'espionnage le plus elionté pour en arriver à mes fins ; en un mot, je vais faire un vrai métier de Peau- Rouge.
Maintenant, c'est bien entendu, n'est-ce pas, et une fois pour toutes? C'est toi qui l'auras
voulu, toi seule. Quoi qu'il puisse arriver, tu n'auras le droit de me faire aucun reproche, et tu t'engages à ne pas m'en vouloir des vérités peut-être cruelles que j'aurai à te dire. Voyons, encore une fois, une dernière fois, tu persistes? Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai peur. Enfin, à ton gré. En tout cas, compte sur le dévouement de ton amie qui t'aime de tout son cœur, quoi que tu en puisses croire.
SUZANNE
Bien entendu, je te tiendrai au courant exactement. C'est demain le mercredi de madame de Saint-Pierre. Ton mari y sera peutêtre, et la dame aussi. Je sais qu'elle y va assez souvent. J'arriverai de bonne heure pour ne pas les manquer.
Renée de Nassant à Suzanne de Pennes.
15 avril, 9 h. du soir.
Merci, ma Suzanne adorée, merci, et pardon! C'est vrai... j'ai été méchante, injuste... mais je souffrais tant, vois-tu ! Toi tu es bonne,.
dévouée, comme toujours... Te souviens-tu, au couvent, quand tu étais dans les grandes et moi dans les moyennes, tu nie prenais sous ta protection... tu ne voulais pas qu'on s'attaqua I à moi... tu me défendais au besoin... ça devait continuer, vois-tu !
Ah ! ma pauvre chérie ! Quelle vie est la mienne depuis quelques jours ! Oui ! tu as raison, je suis jalouse.
Pendant longtemps, — aussi longtemps que l'on n'a rien à craindre — on se croit à l'abri de tout sentiment violent. L'existence est si facile, si gaie, si occupée! Et puis, même chez les femmes, c'est toujours un peu bébête, la jalousie... On s'en défend énergiquement :
« Moi! Après tant d'années de mariage?
vous plaisantez!... De vieux amis, des camarades. Mon mari peut bien faire tout ce qu'il voudra... Pourvu que je ne sache rien... et encore! etc., etc.. »
Voilà ce qu'on dit, et vraiment, on en est assez persuadée. Mais vienne une raison sérieuse — ou même pas très sérieuse — d'être jalouse... Patatras! Le vernis mondain s'écaille,
tombe... et l'on s'aperçoit qu'on souffre autant que la dernière fille de ferme surprenant son amoureux... Toutes les mêmes, va! Il n'y a que la robe et les manifestations de vengeance qui changent. Les paysannes crient et battent; nous, nous pleurons...
Si tu savais comme tout est triste ce soir, en moi et autour de moi ! Par la fenêtre, j'aperçois les grands arbres du parc que le vent balance sur un fond de ciel tourmenté, sillonné de nuages fous qui courent, courent... Il a fait toute la journée une véritable tempête, avec rafales et grêle. Nous n'avons pu mettre le nez dehors... Tu juges si mon imagination a trotté à défaut de mes jambes! J'ai revu toute mon enfance et toute ma jeunesse. .. Ah! ce n'est pas gai, la vie, même pour les heureux ! . . .
Maman est toujours bien fatiguée, bien dolente... Ma fille dort là, à côté de moi, avec cette sereine tranquillité de l'enfance. Pourquoi faut-il qu'ils grandissent, ces êtres chéris !
A cette heure-ci, tu dois te préparer à aller
chez madame de Saint-Pierre, comme tu me l'as promis. Pauvre chère! Maintenant que tu as consenti à faire ce que je te demandais, j'ai presque honte de ma demande... Mais tu peux être tranquille, va ! Quoi qu'il arrive, quoi que je puisse apprendre, je ne t'en voudrai jamais. T'en vouloir, moi! mais ce serait une infamie, tout simplement. Au contraire, j'apprécierai encore davantage ton amitié sortie victorieuse de l'épreuve. Si le malheur veut que mes soupçons soient fondés, j'aurai besoin de toute ton affection pour me soutenir... Tu viendras passer de longs jours à Nassant, n'est-ce pas? Voilà trois ans que tu n'as revu ce petit coin que tu aimais tant...
Neuf heures et demie !... Tu es bientôt prête, sans doute, car tu mas promis d'arriver de bonne heure. Et c'est très loin de chez toi, madame de Saint-Pierre. Une demi-heure de voiture, au moins!... Que vas-tu apprendre, mon Dieu!...
Merci, encore merci, toujours merci, ma chère, ma véritable amie.
RESÉE.
Suzanne de Pennes à Renée de Nassant.
(Par télégramme)
16 avril.
La personne pas hier soir chez Saint-Pierre. Georges seul. Causé avec lui. Essayé faire parler. Impénétrable. Espère cependant rien de vrai. Tendresses.
SUZANNE
Reliée de Nassant à Suzanne de Pennes.
(Par télégramme)
Même date.
Merci dépêche. Continue toujours ton enquête. Envoie-moi nouvelles par télégramme. Aime mieux ça. Plus rapide. Écris seulement pour donner détails. Baisers de tout cœur.
RENÉE
Suzanne à Renée.
(Par télégramme)
17 avril.
Rien de nouveau. Été aujourd'hui Concours hippique. Yu la personne, mais pas vu Georges. Retournerai demain. Courage.
SUZANNE
La même à la même.
(Par télégramme)
18 avril.
Retourné aujourd'hui Concours hippique.
Vu Georges, mais pas vu la personne. Retournerai demain. Tendresses.
SUZANNE
La même à la même.
(Par télégramme)
19 avril.
Sors de Concours hippique. Vu Georges et la personne ensemble. Lettre suit. Baisers.
SUZANNE
La même à la même.
19 avril.
Deux mots, rien que deux mots pour te confirmer et t'expliquer ma dépèche expédiée il y a dix minutes.
Oui, j'ai vu Georges, et je l'ai vue, elle. Elle était dans la tribune du jury, très entourée, et — je dois à la vérité de le reconnaître — très en beauté malgré son âge.
(Car elle a les quarante bien sonnés, la La Varède.)
Ton mari n'est arrivé que vers le milieu de la séance. Après quelques saluts échangés de droite et de gauche, il est allé à elle. J étais à une dizaine de rangs plus haut, dans un coin. Un poste d'observation admirable qui me permettait de tout voir sans être vue... Donc, il s'est approché d'elle, elle lui a tendu la main. Il s'est incliné et lui a dit quelques mots. Elle lui a fait signe de s'asseoir auprès d'elle. Il s'est assis. Et ils sont restés à côté l'un de l'autre jusqu'à la fin delà séance, causant sans grande animation, un mot de temps en temps seulement, et ayant l'air de s'intéresser vivement aux chevaux présentés. Ça ne m'étonne pas de ton mari, qui, lui, est un fin connaisseur. Mais d'elle !
J'ai voulu ne pas les perdre de vue au moment de la sortie. Tu sais combien c'est difficile dans la foule. J'ai pu, pendant quelques minutes, su ivre, comme les soldats de Henri IV, le panache non pas blanc, mais jaune, qui surmonte le chapeau de madame La Varède. Hélas L
Une poussée s'est produite, et plus rien...
Je me suis promenée pendant un quart d'heure dans les Champs-Elysées, devant le palais de l 'Industrie, espérant les apercevoir.... Personne....
Au fond, rien de sérieux dans tout cela. Une rencontre fortuite, peut-être. Et même, à ta place, cette conversation prolongée en public me rassurerait plutôt. Quand il y a quelque chose entre deux personnes, on se parle moins longtemps devant le inonde. On doit se figurer que chacun vous regarde, vous observe, entend ce que vous dites, trouve un sens caché à vos moindres paroles... Remarque que je dis : on doit se figurer — car je n'ai jamais passé par là, moi, et je n'y passerai jamais... Ma vie est bien finie, va ! Une jeunesse qui s'envoie, une fortune déjà envolée... Pourrait-on songer à moi?...
Je vais continuer mon enquête. Mais ce n'est pas facile, avoue-le, et si le hasard ne m'aide pas un peu...
Baisers, chérie, et encore baisers.
Ta S U Z A > f K E .
Renée de N tissant à Suzanne de Pennes.
21 avril.
Non, non, je le sens, j'en suis sûre, cette rencontre à l'Hippique n'est pas fortuite. Si connaisseur que soit Georges, il m'a dit vingt fois que ce défilé interminable l'agaçait ; qu'au fond, le concours était une chose sans intérêt, ridicule, ne faisant faire aucun progrès réel ni à l'élevage des chevaux ni à l'instruction des cavaliers... Et la preuve qu'il disait vrai, c'est que toutes ces dernières années, quand nous y allions ensemble ou même quand il y allait seul, au bout de deux heures, il en avait assez, et n'attendait jamais la fin.
Ne te décourage pas, ma Suzanne. Poursuis vaillamment la tâche commencée. Je veux savoir la vérité, vois- tu, dût-elle me briser le cœur ! Je veux savoir si cet homme que j'ai tant aimé — que j'aime tant — (à quoi bon m'en défendre?) est indigne de ma tendresse et m'oublie auprès dune autre... Et de quelle autre! Une femme presque déclassée, qui ne doit qu'à l'in-
qualifiable tolérance mondaine d'être encore admise dans la société ! Oh ! cette La Yarède ! je la hais ! Et lui, si mes craintes sont justifiées, je le haïrai aussi, je ne lui pardonnerai jamais, entends-tu? jamais!
Je t'embrasse avec tout mon cœur.
RENÉE
Une chose m'étonne. C'est que tu ne me parles pas de la lettre, la lettre maudite. N'as- tu aucun soupçon à cet égard?... De ce côté-là cherche encore, cherche toujours. Il me semble que ce serait une satisfaction pour moi de savoir qui l'a écrite. Satisfaction inutile, si tu veux, et toute platonique... Mais c'est égal, ça me ferait un plaisir!
Suzanne à Renée.
(Par télégramme)
23 avril.
Rien de nouveau. Été hier à l'Hippodrome. Yu aucun des deux. Tendresses.
SUZANNE
La même à la même.
(Par télégramme)
24 avril.
Rencontré les deux aux Pastellistes. Lettre suit.
SUZANNE
La même à la même,
24 avril.
Hélas ! chérie, j'ai du nouveau à t'apprendre, et pas du bon nouveau... Mais ne va pas te monter la tel e. Il n'y a rien de grave encore, rien de positif... Des indices seulement. Ah ! comme tu aurais mieux fait de suivre mes conseils et de renoncer à cette terrible enquête...
C'était tout à l'heure, aux Pastellistes, rue de Sèze. L'ouverture en a eu lieu il y a quelques jours et j'avais une vague idée qu'en y allant aujourd'hui j'y rencontrerais ton mari.
J'étais depuis une demi-heure dans cette jolie petite salle, confortable et discrète, dont l'intimité m'a toujours plu. N'est-ce pas qu'on a vraiment la sensation d'y être chez soi? Un
l'N SERVICE D'AMIE 289
chez soi qui serait un peu le chez soi de tout le monde... C'est bête ce que je dis là... et puis mon opinion sur la salle Petit doit être d'un mince intérêt pour toi en ce moment... Pardonne... j'arrive au fait.
J'avais regardé les pastels un par un, avec soin. L'exposition est remarquable cette année. Il y a surtout la tête de femme de... Pardon encore. Je suis folle... Enfin, j'étais absorbée dans la contemplation de cette tète, quand, relevant la mienne, je me trouve nez à nez avec ton mari et la dame en question. S'étaientils rencontrés là? Y étaient-ils venus ensemble? Je n'en sais rien. Toujours est-il qu'ils se trouvaient devant moi, lui, correct et élégant; elle, en robe plate, comme on les porte ce printemps, en chapeau jaune (elle adore le jaune, cette femme-là!) et vraiment pas mal encore, malgré la lumière crue à peine tamisée par le vélum. Quand nous aurons nos quarante ans, ma chère, je nous souhaite de les porter aussi bien qu'elle !
Dès qu'il m'a aperçue, ton mari l'a quittée et
est venu à moi. Il a été fort gracieux et très
naturel. Il m'a donné de tes nouvelles. Je me suis plainte de la rareté de ta correspondance. . . Il m'a dit que dans sa prochaine lettre, il te gronderait à ce sujet. C'était comique, et j'en aurais ri, si je n'avais pensé à toi, ma pauvre chérie.
Pendant ce temps, madame La Yarèdc regardait les pastels avec une attention trop grande pour être vraisemblable. Deux ou trois fois, elle m'a dévisagée sans avoir l'air. Elle ne me connaît pas, moi, pauvre honnête femme que je suis, qui n'ai pas de réputation universelle ! Elle semblait se demander qui j'étais, avec qui ton mari causait. Et en effet, dès qu'il l'eût rejointe, je compris très bien
— nous comprenons si bien cela nous autres !
— qu'elle lui demandait qui j'étais. Ton mari lui répondit, et ils remirent de concert leurs deux nez sur les œuvres de MM. nos pastellistes.
Ils allaient, ils allaient à côté l'un de l'autre, sans que rien pût faire soupçonner à personne qu'ils s'occupassent d'autre chose que d'échanger des impressions d'art. Toutefois, ces impres-
sions devaient être fort intéressantes, car elles duraient fort longtemps... On a beau aimer les arts, il me semble qu'après une demi-heure
d'examen Quant à moi, j'en avais assez, je
te l'avoue, et c'était autre chose que l'art qui me retenait si longtemps !
A la fin, je craignis que cette prolongation de séance n'intriguât ton mari. Qu'il vînt à soupçonner mon espionnage et tout était perdu. Je jugeai donc plus prudent et plus habile de m'en aller la première. Mais l'intéressant, tu comprends, était de voir comment ils se sépareraient. Dans les rendez-vous, ce qu'il y a de plus caractéristique, c'est la façon dont on se dit bonjour et adieu. Pour en arriver à mes fins, je suis sortie dans la rue et entrée aussitôt chez un marchand de comestibles qui se trouve à côté de la galerie Petit. Tu vois cela d'ici, n'est-ce pas, avec ton œil de Parisienne? Juste devant la boutique un coupé attendait, qu'à sa tenue quelque peu voyante, je jugeais être celui de madame La Yarède.
Me voilà donc chez le marchand de cornes-
tibles, au milieu des pâtés de foies gras et des petits paniers de fraises rouges, marchandant je ne sais quoi, au hasard. Je n'attendis pas longtemps. Ils sortirent tous les deux : ton mari reconduisit la dame jusqu'à la voiture, dont la portière avait été ouverte par le valet de pied, salua et s'éloigna.
Jusqu'ici, tu le vois, rien que de très correct. Mais pendant que le valet de pied tournait derrière le coupé pour remonter sur le siège, ton mari revint vers madame La Yarède, et vivement, il lui dit quelques mots. Lui, je ne le voyais que de dos, de sorte qu'il me fut impossible de comprendre ce qu'il disait; mais elle, je la voyais bien de face; mes yeux, braqués comme deux canons dans une embrasure entre un homard cuit et une boite de caviar, ne la quittaient pas d'un quart de seconde. Et alors j'entendis, je devinai plutôt, mais je devinai d'une façon certaine, qu'elle lui lançait les mots suivants :
« Après-demain. . . baignoire 7. . . Français. . . » Au même moment, le cocher toucha et le coupé partit.
Ton mari le suivit un instant du regard, puis alluma une cigarette et se dirigea vers la place de la Madeleine. Moi, je sortis de la boutique une seconde après, non sans m'ètre commandé un petit pâté de mauviettes de Pitliiviers. Ce que j'aime le mieux au monde, tu sais !
Et voilà, ma chérie. Je t'assure qu'il m'en coûte de t 'apprendre tout cela, mais je te le répète, je te le répéterai toujours : c'est toi qui l'as voulu
D'ailleurs, ne te désespère pas encore. Il est très possible qu'il n'y ait rien de coupable dans ce rendez-vous. C'est peut-être une simple place dans une baignoire, avec d'autres personnes, qui a été offerte à ton mari. Il est évident que s'il en est autrement, s'ils y sont seuls tous les deux, dame! il y aura des chances, des probabilités au moins, pour que...
Enfin, ma Renée, nous voilà arrivées à un instant critique. Il est temps encore de réfléchir. Yeux-tu que nous en restions là? ou veux-tu que j'aille aux Français, pour voir en tâchant de ne pas être vue?...
Réponds-moi par télégramme aussitôt cette lettre reçue — et j'obéirai.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
SUZANNE
Renée à Suzanne.
(Par télégramme)
25 avril.
Intentions toujours les mêmes. Ya au Français. Si n'y vas pas, t'en voudrai toute ma vie. Tendresses.
RENÉE
Suzanne à Renée.
27 avril, 2 h. du matin.
Courage, Renée, ma Renée chérie... Ce que j'ai à t'apprendre est cruel... Excuse-moi si je le fais à la hâte, comme une folle... Je sens que si je ne t'écrivais pas maintenant, tout de suite, je n'aurais plus le courage de le faire plus tard...
Donc, voici. J'ai été ce soir aux Français, comme je te l'avais promis. Pour bien assurer mon poste d'observation, j'ai loué dans la journée une baignoire, juste en face de la bai-
gnoire 7, où ils devaient se trouver. On jouait Buy Blfts. Mais peu importe le spectacle, n'est-ce pas? Pour moi, tout l'intérêt de la représentation était dans la salle. Je suis arrivée comme on levait le rideau. Je me suis installée toute seule dans mon petit coin. Ça me faisait un drôle d'effet d'être là, sans personne... Hélas! ma vie, aujourd'hui, n'est-elle pas une vie de solitude et d'abnégation?
En face de moi, les baignoires se remplissaient peu à peu. Je lorgnais aussitôt les arrivants. Ce n'étaient pas eux. Le premier acte allait finir. La reine passait dans le fond, suivie de son cortège. Ruy Blas demandait à Don Salluste :
Et que rn'ordonnez-vous, seigneur, présentement?
Don Salluste répondait :
De plaire à cette femme et d'être son amant !
Au moment même, la porte d'une des dernières baignoires restées vides s'ouvrit et j'aperçus la tête de madame La Yarède, claire dans la demi-obscurité, puis son corps, puis
enfin, derrière, la tête de ton mari. Elle s'assit sur le devant de la baignoire, couvrant sa figure d'un vaste éventail; ton mari prit place juste derrière elle, presque invisible, un bout de plastron blanc seulement....
Je remontai aussitôt le grillage de ma baigoire et j'observai, espérant toujours que quelqu'un viendrait les rejoindre... C'était peu vraisemblable, la baignoire n'ayant que trois places, mais enfin, c'était possible... Hélas! le deuxième acte, le troisième acte se passèrent... personne ! ... Il était évident qu'ils étaient venus seuls et que seuls ils resteraient...
J'eus alors l'envie de m'en aller et de ne pas pousser l'expérience plus loin. Mais je me souvins de la promesse que je t'avais faite, de ton désir impérieux de savoir... Et le croirais-tu? je t'avouerai franchement que moi-même, je commençais à l'éprouver aussi, ce désir. Cette chasse à la vérité me passionnait... Resteraient-ils jusqu'à la fin du spectacle ? Partiraient-ils ensemble? Se sépareraient-ils, une fois partis? Tout se bornerait-il à un tête-à-tête au théâtre, tete-à-tête défendu sans doute, mais
qui ne prouvait pas une culpabilité absolue? Ou bien...
A tout prix, il fallait être fixée à cet égard, pour que tu le fusses toi-même. Aussi, au commencement du dernier acte, je pars, je monte en voiture et me fais conduire 27 avenue Hoche, à côté du 29, où elle demeure. Pas mal combiné, n'est-ce pas? Je n'étais pas là depuis une demi-heure, que je vois arriver le coupé de madame La Yarcde, qui s'engouffre sous la voûte de l'hôtel, très vite, pas assez vite cependant pour que je ne puisse m'assurer qu'elle y est seule. Je pousse un soupir de soulagement, et je vais donner à mon cocher Tordre de s'en aller, quand un fiacre s'arrête devant le 29 et... et Georges en descend. 11 jette sa cigarette, paye le cocher et entre...
Pauvre chère enfant! que te dirai-je? J'ai poussé la conscience jusqu'au bout. Je suis restée dans ma voiture, devant cette fatale maison, espérant que d'un moment à l'autre ton mari en sortirait... A deux heures du matin il y était encore... J'ai quitté la place, et me voilà chez moi t'écrivant ces lignes, le
cœur saignant de tout le mal que je te fais...
Ma chérie, je te répéterai ce que je t'ai déjà dit. Tu as voulu savoir : hélas! tu sais trop maintenant... Mais puisque cette amère satisfaction t'est donnée, au nom du Ciel, pardonne et oublie! Souviens-toi que ton mari a toujours été excellent pour toi, que c'est là une infidélité passagère, sans conséquences possibles... Que notre rôle dans la vie est de toujours souffrir, et qu'il vaut mieux parfois avoir l'air d'ignorer ce dont on est le plus sûre.
Quant à moi, j'ai accompli ma tâche jusqu'au bout. Elle m'a été pénible, mais je ne regrette rien, si j'ai pu te donner une nouvelle preuve de l'affection profonde de ta vieille amie.
SUZANNE
Renée à Suzanne.
29 avril.
Non! je n'oublierai pas, je ne pardonnerai pas ! L'injure est trop grossière. Mon cœur et mon amour-propre sont trop blessés. Un homme que j'ai adoré, que j'ai épousé contre le gré de mes parents, à qui j'avais donné toute
ma vie, tout mon être... Ah! le misérable!
Je lui télégraphie ce matin môme de venir à Nassant au plus tôt, pour affaire urgente, sans préciser. Il viendra. Et alors... alors, je lui dirai tout (sans te nommer bien entendu, ma chérie). Je lui jetterai ma colère au visage... Et nous verrons ce qu'il répondra !
Quoi qu'il réponde, en tout cas, mon parti est pris, bien pris. Je ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre cet homme et moi. Si la loi est insuffisante à me protéger, je saurai bien me protéger moi-même et me séparer à jamais d'un être que je hais !
Quant à toi, amie, merci, merci toujours. Tu es la plus dévouée, la plus noble des femmes.
Plains-moi et aime-moi comme je t'aime.
RENÉE
Suzanne à Renée.
2 mai.
Pas un mot de toi depuis huit jours, ma chérie. Je suis morte d'inquiétude. Que s'est-il passé? Ton mari est parti précipitamment pour Nassant, m'a-t-on dit rue du Général Foy, où
j'ai été m' informer. Une dépèche l'avait appelé. Ta dépêche, sans doute...
Alors, quoi? Comment cette pénible scène s'est-elle terminée ? Comment a-t-il pris tes reproches? Qu'as-tu décidé? Comment es-tu?... Qu'y a-t-il enfin?
Vite, un mot, un télégramme, quelque chose. Je te vois malade, brisée par toutes ces émotions, et incapable de me donner de tes nouvelles... Ah! s'il en est ainsi, fais un effort, de grâce, et envoie-moi un mot, rien qu'un mot, car je ne vis plus.
Je t'embrasse avec toute mon âme.
SUZANNE
Renée de Nassant à Suzanne de Pennes.
4 mai.
Ma chère Suzanne,
Ta lettre s'est croisée avec celle... que j'allais t'écrire, que je t'aurais écrite plus tôt si mille petites occupations ne m'en avaient empêchée.
Merci de ta sollicitude pour moi et pour ma santé. Elle n'a heureusement plus d'objet, car
toutes mes inquiétudes sont passées. Oui, cela f étonne? Que veux-tu, ma chère, il y a d'étranges choses dans la vie et les soupçons qui paraissent les plus sérieux sont parfois bien mal fondés!
Pour employer ta... gracieuse expression, la scè?ic entre Georges et moi a eu lieu, dès son arrivée. Mais elle a tourné autrement que je le pensais, que tu le pensais toi-même, surtout. Mon mari m'a prouvé, clair comme le jour, qu'il n'y avait rien, absolument rien entre madame La Yarède et lui. Rendez-vous à l'Hippique, aux Pastellistes, au Théâtre- Français (où, entre parenthèses, il y avait une troisième personne dans la baignoire... tu as mal vu) il a reconnu tout cela exact, parfaitement exact. Il a avoué aussi la visite avenue Hoche, après le théâtre; mais elle n'a pas duré si longtemps que tu as bien voulu le croire, cette visite, car une demi-heure après, Georges s'en allait par une petite porte de jardin, derrière. Toi, tu attendais à la grande porte, sur l'avenue, et naturellement, tu n'as rien vu. C'est égal, deux heures d'at-
tente en voiture, toute seule, la nuit... Comme tu as du t'ennuyer, pauvre chère !
Mais pourquoi, demancleras-tu, ces rendezvous multipliés ? La raison en est bien naturelle! Un mariage, oui, un mariage. Georges s'occupait du jeune homme, madame La Yarède (dont la mauvaise réputation est bien exagérée, d'ailleurs) s'intéressait à la jeune fille; les deux familles ne se connaissant pas, les avaient choisis tous deux comme intermédiaires; de l'un et de l'autre côté, on voulait une solution prompte... Il est donc tout naturel qu'ils aient cherché à se voir le plus souvent possible, et presque mystérieusement. Le mariage a manqué, d'ailleurs, mais enfin, ça n'a pas été de leur faute. Madame La Yarède (qui n'a jamais été bien, autrefois, avec Georges, du reste, comme je l'ai sottement cru) avait donné rendez-vous à mon mari, après'les Français, pour parler à une tierce personne et lui annoncer la rupture définitive des négociations.
Tout cela s'explique aisément. Aussi la terrible scène s'est-elle passée le mieux du monde.
Georges m'a un peu grondée de mes soupçons insensés, mais il m'a pardon née aussitôt après, et si généreusement, si tendrement pardonnée !
Quant à la lettre anonyme, il croit savoir quel en est l'auteur. Une femme de chambre de madame La Varède, renvoyée il y a quelques mois et qui a juré de se venger. Odieuse calomnie qu'il faut traiter avec le dernier mépris !
Rien que de très simple, comme tu vois. Ce qui l'est moins, par exemple (tu me permettras de te parler en toute franchise), c'est ta manière d'agir à mon égard. Tu aurais dû m'arrêter dès le début et m'empècher d'entreprendre cette ridicule campagne. Tu me répondras que tu as essayé de le faire, que tu m'as raisonnée, sermonnée... J'en conviens. Mais l'as-tu fait avec cette conviction qui s'impose? Et, au fond, n'éprouvais-tu pas un certain plaisir (inconscient, je le veux bien, mais réel) à voir qu'un nuage avait passé sur notre bonheur, bonheur dont tu as toujours été un peu jalouse?...
Oh ! je ne t'en veux pas. Tu as été malheureuse en ménage, et il est bien naturel que tu en ressentes quelque aigreur... Mais si tu avais été la véritable amie que je croyais, tu aurais dû étouffer ce vilain sentiment, et même au prix d'une rupture, refuser énergiquement de jouer le rôle assez humiliant que, dans mon inconscience de femme affolée, je te suppliais d'accepter. Oui! tu aurais du refuser! Yoilà ce qu'une véritable amie aurait fait... et ce que tu n'as pas fait, toi!
Et puis, quel ton badin dans tes lettres! Alors qu'il s'agit de la tranquillité de ma vie, tu tamuses à faire de l'esprit (à essayer d'en faire, tout au moins) ; tu me parles avec aisance de Ruy-Blas, du panache de Henri IV, des Pastellistes, que sais-je? Tu prends, tu l'avoues toi-même, un plaisir de Peau-Rouge à suivre ces deux êtres, que ton amour du romanesque te fait presque souhaiter coupables; enfin, tu pousses la présence d'esprit, dans un moment aussi grave, jusqu'à choisir chez le marchand de comestibles, un pâté de mauviettes de Pithiviers, ce que tu aimes le mieux au monde!.. .
UN SERVICE D'AMIE 3"o
Je m'arrête. J'en dirais trop. J'aime mieux terminer ici ma lettre. Mais il est cruel, croism'en, après avoir douté injustement de l'amour, d'être aussi complètement édifiée sur l'amitié.
RENÉE
Extrait du journal intime de Suzanne de
Pennes.
5 mai.
Je reçois une lettre inqualifiable de Renée. Me voilà à jamais brouillée avec elle. Et moi qui ai agi en toute conscience, en toute loyauté ! Moi qui ai rempli, uniquement pour lui être agréable, un rôle qui me répugnait ! J'aurais du me souvenir du vieux proverbe : Entre l'arbre et l'écorce il ne faut jamais mettre le doigt.
Extrait du journal intime de Renée de Nassant.
5 niai.
Georges m'a-t-il dit vrai?... Cette histoire de mariage est-elle admissible?... Hum!
hum!... Enfin, j'ai mieux aimé le croire. D'ailleurs, quand il s'est trouvé là, près de moi, me parlant avec sa douce voix, me regardant avec ses yeux que j'aime tant, toute ma colère est tombée... et moi avec, dans ses bras.
Quant à Suzanne, au fond, je n'ai rien à lui reprocher. Et pourtant je viens de lui écrire une lettre, mais une lettre!...
Ma foi tant pis ! C'est sa faute. Elle n'aurait jamais dû croire que Georges me trompait !
En ce pays-là, pays riche, pays fertile, pays heureux, tout le monde croyait à la légende de sainte Ililda. Partout, dans les temples, dans les maisons, aux coins des rues, on trouvait les images sacrées, représentant la sainte revêtue de son armure étincelante, montée sur un cheval noir, chassant devant elle les soldats terrifiés.
Car c'était une belle et douce histoire que la sienne. Les petits enfants s'en émerveillaient et les vieilles gens y prenaient joie. Et cette histoire, chose singulière, avait plus d'un rapport avec celle de Jeanne d'Arc, la bonne Lor-
raine. Comme elle, Hilda, simple fille des champs, avait quitté la chaumière paternelle pour courir aux armées et sauver son pays; comme elle, elle avait entraîné tout un peuple à sa suite ; comme elle enfin, elle avait été prise et tuée par les ennemis. En un mot, la légende de sainte Hilda était sœur de celle de Jeanne d'Arc. On les eût dit copiées l'une sur l'autre.
Et depuis trois siècles déjà, le culte de sainte Hilda avait fleuri. Chaque mois de mai, c'était fête dans toute la contrée. Des processions magnifiques parcouraient les villes pavoisées; les cloches sonnaient joyeusement dans l'air; des bandes de pèlerins arrivaient de toutes parts et s'agenouillaient pieusement devant la châsse étincelante où reposaient les cendres vénérées. Sainte Hilda était adorée par les grands comme par les petits, par les puissants comme par les humbles. C'était la sainte de la Patrie. On mettait les nouveau-nés sous sa protection; les amoureux lui confiaient leurs espoirs ou leurs peines ; les malades lui demandaient la
santé; sa pure image était pour les artistes et les poètes une source intarissable d'inspiration. Il ne venait à l'esprit de personne que sa sainteté put être mise en doute. On croyait aveuglément en elle, et cette croyance, grande et noble, ne faisait accomplir que de grandes et nobles choses.
Au milieu de cette foi universelle, un seul homme demeurait sceptique et frondeur.
Maître Uchatius, savant justement estimé, professeur à V Université historique, s'élevait de toutes ses forces contre cette croyance populaire, qu'il qualifiait d'enfantine et de rétrograde. Il nourrissait contre ce qu'il appelait des contes à dormir debout une haine qui restait sans écho.
Ah! quelle eût été sa joie de pouvoir détruire cette légende ridicule, indigne d'un peuple libre ! Avec quelle ivresse il eût jeté bas tout cet édifice de gloire indûment élevé en l'honneur d'une femme, d'une simple femme! Une sainte, cette Hilda? Il était bien
certain que non. Et ces services rendus au pays? Ces grands coups d'estoc dont elle frappait les ennemis? Ces victoires gagnées? Ces remparts emportés? Où étaient les textes prouvant tout cela?
Oui, à la rigueur, en les interprétant en un certain sens, on pouvait imaginer cette histoire merveilleuse; mais on n'avait, sur l'époque, que des documents incertains. Un seul manuscrit existait, authentique, écrit de la main même d'IIilda, et relatant les principaux faits de sa vie, une sorte de journal tenu régulièrement. Mais ce manuscrit, mentionné dans des œuvres postérieures, demeurait introuvable. Il était certainement perdu...
Quel regret pour Uchatius! Il ne doutait pas que cette pièce, émanant d'Hilda ellemême, ne fût pleine de révélations inattendues, qui mettraient les choses à leur juste plan et ramèneraient aux proportions vraies cette légende sottement invraisemblable. Il en rêvait la nuit, de ce manuscrit. Il eût donné
une partie de sa vie pour le tenir là, devant lui. Quel triomphe alors, s'il y trouvait ce qu'il était certain d'y trouver, c'est-à-dire la preuve que cette Ililda n'avait été qu'une fille assez grossière, sans idéal, sans aucune des vertus qu'on lui prêtait, ne devant qu'aux circonstances seules l'auréole de gloire qui l'avait entourée!
Il se hâterait de publier le manuscrit avec les notes nécessaires ; et alors, adieu la légende, adieu la sainte, adieu toutes ces histoires de la Mère l'Oie, bonnes seulement à bercer les enfants et les peuples en bas âge! La Science, flambeau éclatant, dissiperait toutes ces ténèbres, et c'est lui, Uchatius, qui allumerait ce flambeau!
Ah! ce manuscrit, ce manuscrit!
Un jour, après plus de trente ans de recherches, alors qu'il renonçait à le découvrir jamais, il le trouva.
Il le trouva par un hasard inouï, invraisem-
blable, dans la bibliothèque d'une petite ville où jamais l'idée ne lui serait venue de l'aller chercher.
Il le trouva, sous un amas de paperasses jaunies, sans valeur aucune, recouvrant de leur masse inutile et poudreuse cette rarissime merveille.
Quelle joie î
Il ne pouvait d'abord y croire ; mais après un examen sommaire il dut se rendre à l'évidence. Oui ! c'était bien là le manuscrit tel qu'il était signalé. Deux cents pages couvertes d'une écriture malhabile, indéchiffrable presque. Mais il arriverait bien à la déchiffrer, dût-il y laisser ses yeux!
Il emporta son trésor avec lui, sans souffler mot à personne de la trouvaille inespérée, et dans son grand cabinet de savant, encombré jusqu'au plafond de livres et de parchemins, il se mit au travail.
Long et patient travail, qui devait lui demander peut-être deux, trois, quatre années. Que lui importait! Malgré ses soixante ans passés, il était encore actif et bien vivant ! Et
ce serait la gloire de toute son existence ! Il pourrait mourir ensuite, certain d'avoir laissé un monument impérissable, sur d'avoir à jamais détruit la légende maudite !
Pour n'être dérangé en rien, il donna sa démission de professeur; il interrompit ses autres travaux; il ferma impitoyablement sa porte à toute visite ; et il se jura de ne sortir de chez lui qu'une fois l'œuvre finie.
Chaque matin, au jour, il se mettait à sa table, près de la haute cheminée, devant la large fenêtre à vitraux où s'encadrait un lointain horizon de plaines ; et il ne se reposait que le soir, quand ses yeux rougis lui refusaient tout service.
Au bout d'un an, il avait déchiffré le quart du manuscrit; au bout de deux ans, plus de la moitié. Peu à peu, il s'habituait à ces caractères singuliers, à la fois enfantins et hardis, tracés hâtivement le soir de quelque bataille, par une main de paysanne conquérante.
Car, à mesure qu'il avançait dans son œuvre,
la figure d'Hilda lui apparaissait nettement —
ô triomphe! — telle qu'il se l'était figurée, et non telle que la légende la dépeignait. C'était bien cette femme courageuse mais vulgaire qu'il avait entrevue; cette soudarde brutale, libre de paroles et d'allures, se plaisant dans la promiscuité des camps, accomplissant sa mission sans même en avoir conscience.
A chaque ligne nouvellement déchiffrée — avec quelles peines, bien souvent ! — il voyait combien ses suppositions étaient justes, et combien peu fondée cette gloire où la crédulité populaire se complaisait!
Et à la fin de la troisième année, une découverte inespérée le fit bondir de joie. On croyait qu'Hilda avait été étranglée dans sa prison, et était morte jeune fille sans avoir jamais aimé, emportant avec elle son innocence à Dieu. Eh bien, il n'en était rien : toute cette belle histoire n'était qu'un conte. Hilda avait pu s'échapper de sa prison, et la guerre finie, le pays délivré, elle s'était mariée, oui mariée, elle, Hilda, et elle était devenue mère de trois filles!
Pas de doute possible. Le journal était là,
LA LEGENDE DE SAINTE HILDA 31 o
plein de détails positifs, donnant le nom de 1 époux, la date du mariage, se perdant dans les mille détails d'une vie paisible, mentionnant les menus faits de l'existence la plus plate et la plus bourgeoise, un dîner, une promenade, un acliat, tout, jusqu'à des comptes de cuisine! Sainte Hilda ménagère!... La vierge sacrée écumant le pot et raccomodant les chaussettes de ses petits! Non, jamais il n'aurait pu souhaiter un résultat aussi complet! C'était l'écrasement absolu de la légende, le triomphe définitif de l'histoire...
Justement, ce jour-là, on était en mai et c'était la fête de sainte Hilda. Les cloches sonnaient à toute volée par la ville en liesse et, à l'heure de midi, la procession annuelle, faisant le tour des remparts, passait sous les fenêtres d'Uchatius. La chasse de la sainte, portée par douze valets couverts de pourpre et d'or, s'avançait solennellement, au milieu d'un nuage d'encens. Tout le haut clergé suivait, évêques, archiprêtres, prélats en grand costume ; puis les dignitaires du pavs ; puis les soldats, puis les hérauts d'armes, puis la
foule — hommes, femmes, enfants — la foule innombrable, recueillie, pleine d'extase et de foi...
Et Uchatius, debout derrière le vitrail, regardait avec ironie couler cette multitude humaine. Il songeait que bientôt, grâce à lui, ce fanatisme s'envolerait en fumée; que cette fausse sainte, tant vénérée, deviendrait un objet de risée et de mépris pour tous ces faibles d'esprit qui l'adoraient aujourd'hui...
Le savant mit une telle ardeur à son œuvre, qu'au bout d'un an et demi, la lecture du manuscrit était terminée. Il s'agissait maintenant, une fois le texte bien établi, de s'occuper de la préface, des notes et du glossaire. Un long travail encore, méticuleux surtout, qui le retint plus d'une année. Enfin, tout fut terminé ; maître Uchatius sortit de sa solitude et, pour la première fois depuis si longtemps, il alla faire un tour de promenade.
Comme il habitait près des remparts, en quelques pas, il se trouva dans la campagne,
toute semée de claires maisons et de chaumières. Un après-midi de novembre, très calme et très doux. Le brouillard satiné du matin ne s'était pas encore dissipé. Le soleil, comme une étoile d'opale, l'argentait de timides rayons. C'était l'époque des semailles. Noirs dans l'atmosphère grise, les paysans réglaient la marche de la charrue, et, derrière, les femmes jetaient le grain.
Uchatius entra dans une chaumière dont il connaissait les habitants. Un cri de surprise l'accueillit. Il était poussé par une vieille femme qui se leva péniblement de son fauteuil pour aller à sa rencontre.
Uchatius était bon, et il aimait les humbles. La vieille femme lui raconta ses malheurs. En trois ans, elle avait perdu son mari et ses deux fils, emportés tous trois par la même épidémie. Elle était inconsolable. Une seule chose la soutenait encore : sa foi en sainte Hilcla. Elle lui demandait chaque matin et chaque soir de lui permettre, quand elle mourrait, de retrouver au ciel les bien-aimés partis avant elle.
— Oh ! je les rejoindrai !... fit-elle. La sainte me l'a promis!
Et elle leva sa main tremblante et décharnée vers la grossière image clouée au mur de la chaumière.
Uchatius rit dans sa barbe et sortit.
Plus loin, il entra dans une autre maison. Un jeune homme et une jeune fille vinrent audevant de lui. Uchatius ne les reconnut pas tout d'abord, car il tes avait laissés encore enfants et depuis quatre ans ils avaient bien changé. Mais eux le reconnurent et s'empressèrent audevant de lui. Et l'on parla de bonne amitié.
Les deux jeunes gens étaient fiancés, le mariage allait se faire d'ici peu. Mais que d'émotions! que de malheurs avant d'en arriver là ! D'abord la jeune fille avait été malade, très malade ; puis le jeune homme était parti pour les armées. U avait été blessé et laissé pour mort sur le champ de bataille.
Et comme Uchatius les félicitait d'être sortis vainqueurs de toutes ces épreuves, les deux jeunes gens levèrent ensemble leurs beaux yeux, déjà pleins du rayonnement d'un
bonheur futur, vers l'image de la sainte :
— C'est elle qui m'a sauvée, dit la jeune fille. Tout le temps que j'ai été malade, je l'ai priée de me conserver pour mon bien-aimé.
— Je lui dois la vie, dit le jeune homme. Quand je sentais mon sang- s'échapper par mes blessures, je l'ai priée avec ferveur de me faire revoir celle que j'aimais. Et elle m'a souri du haut du ciel.
Uchatius haussa les épaules et sortit.
Le hasard de sa promenade le ramenant vers la ville, il entra dans la maison d'un artiste célèbre dans le pays. Celui-ci s'empressa au-devant de lui, la figure rayonnante. Et après les premières paroles échangées, il le mena dans son atelier, pour lui montrer l'œuvre nouvelle qu'il venait de terminer. Il y avait travaillé longtemps, avec amour. C'était une admirable statue de sainte Hilda, telle que la représentait la légende. Elle devait prendre place dans la plus belle église du pays.
Et comme Uchatius, embarrassé, murmurait quelques compliments vagues :
— Comment n'être pas inspiré par cette
grande figure, ajouta l'artiste. N'est-ce pas la Patrie qui est là tout entière ?
Uchatius ne répondit rien, et sortit.
Avant de rentrer chez lui, il alla frapper à la porte de l'homme le plus riche de la ville, et aussi le plus avare. Il le trouva assis dans son parc, au bord d'une terrasse dominant la rue. Sa fille, une mignonne de dix ans, était à ses genoux, jouant avec un jeune chien.
Uchatius s'avança vers le riche et le salua. Au môme instant, un mendiant passait dans la rue, lamentable et déguenillé, la main tendue vers la terrasse.
L'avare le repoussa du geste.
— Au nom de sainte Hilda! marmotta le loqueteux.
— Oh! père, fit l'enfant blonde; vous ne pouvez refuser.... Au nom de sainte Hilda!
Le riche marchand prit quelque menue monnaie et la jeta au mendiant.
Uchatius est rentré chez lui, tout rêveur. La nuit tombe. Il s'est assis devant un grand feu
qui flambe dans la cheminée. Et, le front appuyé sur sa main, il m réfléchit profondément...
Puissance étrange que celle de ce nom de sainte llilda! A la vieille femme, il a donné l'espérance de retrouver les chers êtres envolés; à la jeune fille, il a inspiré le courage pendant la maladie; au jeune homme, le courage au moment de mourir. Il a exalté l'artiste, il a fait sortir l'aumône de la bourse de l'avare... Espérance, amour, patriotisme, génie, charité, voilà donc les sentiments que cette croyance peut souffler dans l'âme des hommes...
Et pourtant elle est fausse, cette croyance. Cette femme vulgaire, dans l'intimité de laquelle il a vécu pendant tant de mois, ne mérite pas an pareil culte... Mais si le culte est noble, s'il pousse à des actions louables, s'il élève ou même si simplement il console? Trouveront-ils quelque avantage, tous ces fervents, à voir leur idole brisée? Et cette première désillusion dans ieurs cœurs jusque là naïfs n'en entraînera- t-elle pas d'autres?...
Sans doute, mais il est un serviteur de la Science, lui, Uchatius. Il a vécu pour elle, rien que pour elle... On doit tout lui sacrifier, à cette science parfois cruelle, sans s'occuper du bien ou du mal qu'enfante la découverte de la vérité... Et puis, n'a-t-il pas consacré quatre ans de sa vie à la recherche de cette vérité? Pour y arriver, n'a-t-il pas renoncé à toutes les distractions, à toutes les joies? N'estil pas juste que cette abnégation soit payée d'un peu de gloire?...
Hélas! elle sera bien éphémère, cette gloire. Il se sent vieux, bien vieux. Le travail et la réclusion ont courbé son front vers la terre. Il n'a plus longtemps à vivre. Pour une réputation dont il pourra à peine jouir, doitil détruire une légende qui élève, qui console, qui annoblittout un peuple depuis des siècles ? Est-ce rendre service à l'humanité que de lui arracher ses rêves? Ne vaut-il pas mieux la laisser croire à des folies, si ces folies sont douces, et la bercent délicieusement?...
Les heures passent, et Uchatius est toujours
plongé dans ses réflexions. La nuit va finir. L'aube froide pâlit peu à peu les vitraux. Il voit devant lui l'immense étendue des champs qui s'éveillent. Le jour va commencer, pareil aux autres jours, apportant sa part légère de bonheurs et son lourd fardeau de tristesses... Les hommes vont reprendre leur tâche journalière, pauvres êtres infirmes que rien ne pourra jamais affranchir des dures nécessités de l'existence... Le bonheur complet est fermé pour eux. Péniblement, ils s'en rapprochent autant qu'il est en leur pouvoir, et leur soif d'idéal n'est jamais étanchée... Il n'y croit pas lui. à l'idéal, mais d'autres y croient et y trouvent un adoucissement à leurs peines. Leur arrachera-t-il cette croyance? Une pareille révélation rendra son nom illustre ; rendra-telle son nom béni?...
D'une main tremblante, Uchatius a pris le manuscrit de sainte Hilda. Il le contemple longuement, il en relit les principaux passages. Lespreuves sont là étincelantes, irréfutables... La vérité n'est pas douteuse; doit-il la faire connaître? Où est son devoir? Agira-t-il en
savant impassible et insensible, ou en homme compatissant aux faiblesses de l'humanité?... Uchatius réfléchit longtemps encore...
Tout à coup, dans le jour tendre qui grandit, il se lève, s'avance vers la haute cheminée, et, sûr de sa conscience, pour s'épargner des tentations futures, il jette aux flammes le manuscrit de sainte Hilda.