‹ Contes à MadameChapitre 8 sur 9 · LE RICHISSIME M. MACKSON 24TÔ · texte numérisé non relu

LE RICHISSIME M. MACKSON 24TÔ

vous semble un ennemi... Et je vous le répète, j'ai beau protester, crier sur tous les tons, comme vous m'avez entendu le faire : « Ce n'est pas moi ! ce n'est pas moi ! » Peine inutile, ils demeurent incrédules, me sourient d'un air méprisant, insultant... Et puis, pas un plaisir, pas une joie que ne trouble le rappel de ce nom maudit! Ainsi tenez, tout à l'heure, j'étais heureux, très heureux... Dissimulé sous ce masque, je n'étais plus moi, le faux Mackson, mais un monsieur quelconque, un être comme tous les autres êtres, mêlant sa gaieté à la gaieté générale.... Oh! oui! j'étais heureux... j'oubliais tous mes ennuis... je m'amusais comme un écolier en vacances... et puis tout à coup cette lettre, cette maudite lettre qui m'a rappelé à la réalité, qui m'a obligé à crier encore cette phrase éternelle dont mes lèvres sont lassées : « Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! » Je la dirai donc toujours cette phrase-là, toujours !

Il me faisait réellement pitié. Et c'était un spectacle troublant que celui de cet homme

morose, abattu, poursuivi par une sorte de

fatalité bizarre, qui me contait sa peine au milieu de toute cetle joie.

Mais une réflexion bien simple m'était venue à l'esprit dès ses premières paroles. Je lui en fis part.

— Puisque ce nom est pour vous une telle cause de tourments, pourquoi n'en changezvous pas?

— Eh î parbleu ! j'y ai songé, répondit-il vivement. Mais je ne le veux pas, entendezvous, je ne le veux pas. Il m'a été donné par mon père, ce nom, et j'ai aimé tendrement mon père, monsieur. C'était un honorable négociant de Chicago, estimé de tous ceux qui l'ont connu. Sa réputation était sans tache, et sa bonté proverbiale. La moitié de la ville a suivi ses obsèques. Et j'étais fier de porter ce nom. C'était un héritage d'honneur qu'il m'avait laissé. Plus tard, je l'ai donné à ma femme, ma pauvre Rebecca, morte après cinq ans d'une union sans nuages. Je l'ai bien pleurée, je la pleure toujours... Donc mon père s'est appelé l'honorable M. Mackson (ce qui vaut bien le richissime !) ; ma femme fut appelée madame

LE RICHISSIME M. MACKSON 24~

Mackson... et moi je ne m'appellerais plus Mackson? je renoncerais à ce nom qui est le mien, qui est honoré de tous et qui m'est cher à moi-même? Et cela pourquoi? Parce qu?un autre Mackson plus jeune que moi — car il est plus jeune que moi — a acquis rapidement une fortune colossale et a rempli l'univers de sa renommée envahissante?... Non! non! mille fois non! Je considérerais comme une lâcheté d-, me déguiser ainsi, de m'effacer devant lui uniquement parce qu'il est très riche... Le beau mérite ! Il me semble que je renierais mon père, que j'outragerais la mémoire de ma bien-aimée Rebecca... Oui! j'en souffre, de ce nom de Mackson, et j'en souffrirai toute ma vie. Mais mon devoir est de le garder toujours, toujours... N'est-ce pas, monsieur, que c'est mon devoir?

J'aurais eu bien des choses à lui répondre, car, à la vérité, ses scrupules me semblaient quelque peu exagérés. Mais, somme toute, ils étaient délicats et prouvaient une àme audessus du vulgaire. J'aurais ressenti une certaine honte vis-à-vis de moi-même à corn-

battre un sentiment noble dont bien peu de gens eussent été capables. Ils sont si rares, en notre fin de siècle, les Don Quicbottes d'âme sacrifiant à une idée leur intérêt ou même leur plaisir! Vraiment, je commençais à l'estimer, à l'aimer presque, cet homme que j'étais tenté de mépriser et de haïr.

Le coup de canon clôturant la bataille avait retenti. Le soir tombait. Nous quittâmes la chambre de la mère Dugazon et descendîmes dans la rue qui se vidait lentement. Pour regagner notre hôtel, nous suivîmes la Promenade des Anglais. Le soleil venait de se coucher et les longues traînées dorées qu'il avait laissées là-bas, dans le ciel, au-dessus du cap d'Antibes, s'éteignaient une à une. A la chaleur de la journée succédait une humidité froide et pénétrante. C'était l'heure pernicieuse des climats méridionaux, l'heure où la bronchite ou le rhume vous guettent au tournant de chaque rue.

J'avais eu soin de me munir d'un plaid que je jetai sur mes épaules ; mais, moins prudent que moi, M. Mackson n'avait que son mince

LE RICHISSIME M. MACKSON 249

domino. D'abord très animé par la bataille des confetti, très ému ensuite par le récit qu'il m'avait fait, il était rouge, et tout en nage. Nous hâtâmes le pas. Mais, quand nous arrivâmes à l'hôtel, un frisson le saisit. Je lui conseillai de prendre un grog chaud, de se mettre au lit. Et nous nous séparâmes.

Le lendemain, parti dès le matin pour Monte- Carlo où je me fis écorcher à la roulette, je ne vis pas mon nouvel ami. Mais le jour d'après, comme je me disposais à aller prendre de ses nouvelles, on vint me prévenir qu'il était malade et serait heureux de me voir. Je me rendis aussitôt dans sa chambre. Je le retrouvai au lit, avec une fièvre intense. Le médecin, venu dans la matinée, avait parlé de pleurésie. Le pauvre homme me tendit une main brûlante :

— Pardon de vous avoir fait appeler, me dit-il, et merci d'être venu. Je n'ai que quelques parents, tous en Amérique. Et c'est si triste de mourir seul...

2o0 CONTES A MADAME

J'eus un soubresaut.

— Mourir ! . . . Quelle idée ! . . . Quelle folie ! . . .

— Non, ce n'est pas une folie. J'ai déjà eu deux pleurésies et tous les médecins ont été d'accord pour m'affirmer que si j'en avais une troisième, ce serait fini, Yoilà la troisième arrivée... je vais partir, moi!

Il dit cela très calme, résigné, presque souriant; et il dit vrai, hélas! car deux jours après, malgré tous les soins donnés, il était à l'agonie.

Oh! je ne l'oublierai jamais, cette dernière nuit passée auprès de lui, car, bien entendu, je n'avais pas voulu le quitter d'un instant. La plus simple humanité l'exigeait. Mais quelle scène cruelle, terrifiante ! Et quelle misère que la mort loin des siens, loin de son home, dans la froide banalité d'un hôtel !

Il avait reposé assez paisiblement pendant une partie de la nuit. Au petit jour il s'éveilla, en plein délire, — délire affreux, plein d'hallucinations. Il lui semblait voir la Mort dressée devant lui, tendant ses bras pour le saisir.... Il la repoussait, luttait en désespéré. . . . Et, jusqu'à

LE RICHISSIME M. MACKSON 2ol

la fin, cette similitude de nom qui l'avait tourmenté pendant sa vie, était la préoccupation de sa pensée divagante. Assis sur son lit, — le lit en fer à moustiquaire blanche de tous les hôtels de la côte — il parlait dans le vide, par mots entrecoupés, s'adressant au squelette macabre qu'il croyait voir devant lui :

— Allez-vous-en.... Allez-vous-en Vous

vous trompez!... Mackson ? . . . Vous demandez Mackson?... le richissime Mackson?... Ce n'est pas moi, entendez-vous bien... mais l'autre, l'autre!... Hein? vous voulez de l'argent, de l'or?... C'est lui qui en a... moi je n'en ai pas... Avez-vous fini de me tourmenter ainsi? quand je vous répète que ce n'est pas moi.... Ah ! ah ! vous riez. . . vous ne me croyez pas. . . toujours. . . comme tout le monde.... Quelle vie!... quelle vie!... Qu'est-ce que c'est que cette lettre-là?... Une demande de secours.... Adressez-vous à côté... ah! ah!... il pourra vous payer, celuilà... il est riche... si riche!... Non, ce n'est pas à mon argent que vous en voulez, c'est à moi-même.... Eh bien! vous vous trompez encore, toujours.... On vous a dit d'emporter

le richissime M. Mackson?... Oui?... eh î bien! ce n'est pas moi, comprenez-vous? c'est l'autre... l'autre... l'autre!...

La mort ne l'entendit pas. Il rendit le dernier soupir vers sept heures du matin. A ce moment le soleil, pénétrant dans la chambre, accrochait tout autour du défunt ses paillettes étincelantes. Et il semblait, par une suprême ironie, faire ruisseler sur le faux Mackson cet or insaisissable et fluide, tout cet or que tant de gens avaient cru à lui — alors qu'il était à « l'autre ».

Page 1