‹ Contes à soi-memeChapitre 20 sur 23 · LE COMBAT DANS LA FORET · texte numérisé non relu

LE COMBAT DANS LA FORET

Il est, dans la mémoire des siècles, d'involontaires victimes d'un destin implacable dont l'aventure semble porter en elle la preuve d'une secrète Loi perpétuée à travers les larmes des yeux et l'incohérence des cœurs, car, hélas ! les Etres que l'amour a assignés l'un à l'autre pour leur réciproque bonheur l'aliènent par une sorte d'incompatibilité occulte, une force d'hostilité qui se révèle en eux comme une présence surnaturelle, maligne et interne ; et, c'est alors que l'inconscience de cet enchantement les voue à se méconnaître et à souffrir de leur joie dégénérée. Le même prestige de malice les isole l'un de l'autre. Ensemble ils subissent d'imaginaires absences plus douloureuses que la Mort, et, face à face, ils sont comme des

étrangers ; mais aussi, si, à travers la Vie cl l'Ombre insidieuse où un Génie ou une Fée, par quelque artifice de leur astuce, semblent les avoir perdus comme dans une obscure forêt, ils se rejoignent et se reconnaissent sous les masques d'illusion qui les ont déligurés, quelle joie profonde ù se retrouver hors du sortilège évanoui, à se retrouver fûtce pour se meurtrir encore et en mourir!

En un lieu d'arbres el de tleurs, près d'une Mer qui n'était point tentatrice de leur mélancolie car ils ignoraient toutes choses qui, du rêve ou du désir d'un seul instant, deviennent l'irrémédiable tourment des âmes qui les ont songées, placés là par un Génie et une Fée oublieux de l'antique conflit qui sépare leurs races divines d'une inimitié natale, deux Enfants v grandirent leur beauté d'Adolescent et de Vierge.

Toutes les merveilleuses douceurs de ce jardin enchanté passèrent en eux, et on eût (hl que d'avides innocences de regards el

d'extase transportassent en leur âme une perfection équivalente aux terrestres splendeurs parmi lesquelles ils vivaient. Tant d'oiseaux chantaient dans le vent de la Mer qu'il s'en étail apaisé et il y eut au ciel des signes de bonheur éternel.

La quiétude des nuits était plus que du silence et les Parrains avaient disparu, laissant seule la double et pacifique enfance grandir sans savoir qu'à une heure fatale les Dispensateurs célestes de son sort reviendraient obéir à la délégation d'adversité qu'ils représentaient. Car il faudrait que des mains mystérieuses aveuglent ces yeux et mettent sur ce bonheur le signe qui pervertit les destinées.

Un soir d'années vécues parmi les fleurs et qu'ils ne dormaient pas, leurs bouches scellèrent l'emprise des Amants, un soir qu'un astre brûlait au fond du ciel.

Leur sort aussitôt cessa d'être unanime. Un double rapt ailé les déroba à l'amour, et les Perturbateurs inexorables intervinrent pour leur œuvre rivale, tandis que, dans la nuit chaude de l'activité des sèves, une forêt imprévue crût sur le terrain de lant de félicité, le long de la mer, sous les étoiles, inex-

tricable et pleine de troncs où semblaient se tordre dans lïcorce des formes douloureuses et des apparences nocturnes.

En proie à la divergence de l'exil ils ne pouvaient rien contre la double force qui les opprimait. De froides cuirasses d'un fer niellé de toutes les fleurs stériles des prairies souterraines couvrirent leurs poitrines.

La voix frêle de la jeune fille se grossit de la sonorité du casque et la voix forle de l'adolescent s'étouffa sous la matité de la visière d'airain. Le glaive, la lance, l'armure leur attribuèrent, d'accord avec l'occulte puissance qui les maîtrisait, pour la douloureuse aventure de leur destin, les apparences guerrières d'un Ainadis et d'une Marphise, et tous deux partirent, guidés par leurs Arbitres despotiques, chacun à une orée de la forêt, s'aimer d'un amour misérable et privé, à travers les terres, les monts, les chemins, les villes, à travers eux-mêmes !

Vers les mystérieuses querelles des armes ils allaient par des roules diverses.

Lui, chevaucha d'abord de mornes landes pierreuses prolongées sous le ciel vide en des silences transpercés d'oiseaux criards dans le vent qui, d'une aile immense, parcourait la nudité muette des vastes plaines.

Son ombre sous le soleil ou sous la lune le précédait comme un fantôme déjà las qui se coucherait toujours pour dormir et qu'éveillait le pas du cheval qui, de lui-même, vers le soir, s'arrêtait pour manger la mousse des rochers humides de sources minces jaillies de l'entraille de la pierre en claires et patientes larmes.

Son armure déjà ternie était fruste de poussière, et il passait, lueur sourde, sur l'obscurité du sol et parmi la ténèbre nocturne.

Elle ! marcha, longtemps, à travers des marais où croupissait l'eau exlravasée de la mer; le sel de cette stagnante amertume cristallisait aux rives paludéennes une poudre adamantine; l'herbe était amère comme le pain du pauvre, les arbres si grêles que le souffle du vent les ployait comme des roseaux; et ces humides salines se desséchaient, raréfiant une eau mortelle aux mirages d'étoiles tombés s'y éteindre,

C'est ainsi qu'ils allaient parmi la tristesse des abandons.

Un soir, le hasard ou une incurie de leurs destins ennemis faillit les réunir.

C'était au bord d'un lac sourdant sur le plateau d'une montagne ardue, un lac ! tristesse de toutes les larmes de: si m rues des landes et de l'infiltration des marécages, et, sous le crépuscule, figée en taie opaque d'œil qui a trop pleuré.

Face à face, ils se tenaient à l'opposite des rives et l'ombre était entre eux. Ils reconnurent l'astre qui avait brûlé sur leurs baisers, mais cette apparition du ciel de jadi^ en l'onde terne était si morne qu'ils tournèrent leurs chevaux et sans s'être vus s'enfuirent dans la Nuit.

Ils connurent dès lors toute l'abondante angoisse d'errer seuls par des paysage si tristes qu'ils étaient désertés des oiseaux et où les lions bâillaient en y hurlant leur faim ; les sables nus où l'empreinte des pas semble s'emplir de sang quand le soleil occidental verse sa pourpre sur la solitude ; toutes les soifs des midis et les terreurs des âmes au crépu scule, parmi l'ombre; les défilés d'abruptes niches ; les gorges que comble le Ilot de torrents

d'une eau si froide aux pieds qui s'y trempent qu'elle glace le front et gèle la pensée, d'autres desséchés et qui roulent encore un silencieux tumulte de pierres !

L'ombre des montagnes pesa de tout son poids sur leur àme.

Parfois ils découvraient des vallées exubérantes de grasses verdures où les sources fumaient comme des haleines, parmi des fleurs plus fraîches que des chairs d'enfant : délices d'ombres et de calmes, évanouies en souvenirs de songes !

Et si, dans leur errance aveugle, ils suivaient les mêmes chemins, c'était quand la pluie ou le vent avaient effacé aux poussières muettes leur successif passage.

Les Villes ! parmi les vergers où les tireurs d'arc qu'on aperçoit gesticulant à travers les arbres percent des cibles en forme de cœurs et de bêtes et atteignent de leurs llèches, par parade, les fruits mûrs qui pendent aux branches, près des fleuves où des barques

croisent leurs rames et leurs proues façonnées de simulacres protecteurs el leurs poupes dont les pavillons de soie tiaînent en l'éventail des sillages, au bord des roules où passent les marchands, les vagabonds et les astrologues, près de la mer, les Villes ouvraient leurs portes de chêne, de bronze et d'or à la Guerrière inconnue.

Les grandes dalles des places sonnaient sous le sabot de son cheval. Parfois, au lieu d'une simple curiosité à la voir c'était un enthousiasme pour sa vaillance ; des cloches l'accueillaient et des palmes qu'elle détournait du gesle.

Souvent son renom de victorieuse était parvenu là par quelque chevalier qu'elle avait vaincu sur les chemins et fier de montrer, sur ses armes faussées, la trace des coups reçus et, à sa poitrine, une délicieuse et douloureuse blessure, baiser cruel de la Vénus armée.

L'Agressive avait tiré l'épée de la Fée dont l'esprit était en elle et elle se plaisait, avec une morne ardeur, à sa lâche. Souvent, elle appuvait la pointe aiguë sur quelque cœur prostré de défaite pour l'audace d'avoir aimé, parfois, c'était comme pour assouvir un

inslinct secret si les yeux ou la voix du téméraire lui rappelait quelque chose du frère perdu ! partout ainsi, elle rencontrait un incessant fantôme formé de profondes mémoires, et qui renaissait toujours, et toujours, obéissant à un despotisme supérieur, — le môme qui lui avait ravi sa joie — elle s'acharnait contre les apparences du passé, cherchait de nouveaux combats et souffrait dans son âme aveugle.

Quand il traversait les hameaux les filles énamourées le suivaient pour baiser sa main sous le froid gantelet qui glaçait leurs lèvres.

Longtemps, elles pleuraient le deuil de son passage, assises, dans la cendre, àl'âtre noir, ou, au seuil des portes ; leurs longs cheveux cachaient le mal de leurs faces pâles. Parfois il croisait des cortèges de moines porlan I, pieds nus, avec des psalmodies à travers des plants de cyprès dont les ombres étaient des larmes, en une bière d'ébène, des

princesses mortes couchées sur des lits d'asphodèles ou des brassées de lis, et à sa demande aux pleureuses: Qui était celle-là dont l'obsèque fleurie était presque nuptiale? la réponse, à travers des pleurs : Ceci fut la petite Princesse Floriane qui vit passer le chevalier Amadiset qui est morte de l'aimer, si triste en sa chambre au haut de la tour du Ponant que le soleil avait pitié d'elle et éteignait ses rayons avant qu'ils atteignissent la fenêtre.

Des cités encorbellées de murs de pierre, vers les fontaines où il songeait à l'écart tandis que son cheval broutait l'herbe fine, des cortèges de vierges descendaienl vers lui par les chemins en lacet à travers les orges et les blés. Leurs pas légers se mêlaient au soupir du vent en leurs cheveux. Les plus folles portaient des lampes éteintes ; quelques-unes cueillaient des Heurs pour s'en parer et Imites venaient lentement à lui, en longues robes blanches, avec des couronnes d'anémones et des écharpes dorées, et longtemps, elles le considéraient sans que seulement il les vit.

Des courtisanes, ruées en désordre de rires et de pas et don! beaucoup étaient nues avec

de durs joyaux eu leurs éclatantes toisons, lui poussaient le coude, et, alors, il se levait pour reprendre sa route et s'arrêter de nouveau, plus loin, à quelque carrefour, sur une pierre ; un jour il fut suivi en sa fuite par une enfant blonde et comme pale d'avoir longtemps songé de lui ; silencieusement elle déposa sur ses genoux un bouquet de pelites fleurs dont le parfum lui fit lever la tète, et il parla ainsi à la persévérante amoureuse :

« Laisse-moi car je souffre de l'irréparable douleur d'un baiser unique et interrompu. Les lèvres qui me l'ont donné se sont fermées ; celle qui était le trésor et. la source inépuisable de pareilles délices m'a été ravie. Laisse-moi car je trouve en toi la mémoire d'elle. Vos cheveux seraient pareils s'il était une chevelure qui valût la sienne, mais lu n'es qu'une image perfide et une illusion de ce qui fut; cesse de vouloir en éveiller le mensonge, toi qui ne peux m'en rendre l'identité, car il me manquera toujours de croire que tu puisses être celle qui n'est plus. Ah ! si tu étais plus elle que tu ne semblés l'être et autre qu'une apparence approximative où je retrouve toute ma douleur sans

pouvoir y intégrer ma joie, comme je me précipiterais vers tes bras, mais, va-t-en, quelque mystère m'a frustré de mon bonheur et l'énigme de moi-même n'est pas à se résoudre. »

Et comme l'Enfant le regardait avec des yeux qui semblaient l'encourager à quelque connivence crédule dont l'acquiescement dissoudrait l'obscure astuce, il la repoussa et mit le pied à l'étrier.

Elle se pendit à son cou et se laissa enlever jusqu'à la selle, mais un cabreraient du haut cheval secoua l'étreinte des bras frêles ; elle tomba à la renverse parmi les fleurettes de son bouquet éparpillé, et le chevalier galopa loin d'elle, sans tourner la tète, sur son palefroi, la menaçante corne de son frunlail en arrêt, rué vers l'ombre, à travers le crépuscule comme pour enfoncer son maître plus profondément en l'inextricable dédale d'un destin.

Il parcourut des plaines immenses sous la nuit, l'aurore et le midi ; au tomber d'un

soir, il entra clans une grande forêt de fleurs et d'arbres, poussée le long de la mer, sur des dunes rongées de vent et d'écume. Des souffles mélancoliques mouraient parmi le feuillage.

La futaie où il errait était comme un emblème de douleur et l'effet d'un miracle de nature. Des formes captives souffraient dans les troncs où larmoyaient des résines cristallines ; des nodosités de branches étaient des gestes de poings fermés ; des racines se crispaient semblables à des pieds pris au sol, et d'étranges oiseaux nocturnes, sinistres songes, heurtaient en un lourd choc la masse aveugle de leurs plumes. C'était la forêt merveilleuse grandie sur l'espace désert d'un ancien paradis et il semblait, aux soupirs épars dans les feuilles, que des ombres de douces âmes y attendissent quelqu'un.

Arrivé au bord d'une mare où son cheval buvait en baissant la tète, il vit un autre chevalier sur la berge opposée.

Cet adversaire était vêtu d'armes pareilles aux siennes, seulement une belle chevelure s'échappait du casque et la cuirasse bombait sur un sein de femme. Tous deux, masqués et inconnus, se considéraient en silence, tan-

dis que, du mufle de leurs chevaux, le • oreilles pointées et la queue inquiète, tombaient des gouttes, comme des larmes, dans l'eau !

11 lui sembla aux cheveux reconnaître l'Enfant qui ressemblait à I i sœur perdue et il l'interpella :

« Est-ce bien toi qui viens encore à ma rencontre, Etrangère obslinée ? sons un aspect guerrier et comme si tu voulais de force imposer à ma mémoire ton aspect illusoire et violenter ma fidèle douleur et qui m'importunes ! »

Sa voix était sourde et rude sous le casque.

La fraternelle guerrière lui répondit d'une parole qu'am pli liait la cavilé sonore de la visière.

« Je ne sais ce que tu veux dire, énigmatique parleur de l'ombre, mais je liais la race amoureuse et brutale, à cause d'un amour arraché dont lu es le fantôme. »

El le pouvoir de la Fée et (lu Génie, pour conjurer quelque occurrence réconciliatrice cl dessillée, par la colère de ce déli, au nom de choses mystérieuses, les poussa à combattre.

Il fondirent l'un contre l'autre et leurs chevaux s'affrontèrent tête contre tète tandis

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qu'eux, dans l'ombre, debout sur leurs élriers, se frappaient, à grands coups de glaives, si fort que leurs cuirasses en pièces dénudèrent leur chair, et en même temps avec un double cri de haine et d'amour tous deux se blessèren t .

11 s'étaient reconnus en ce cri. et face à face, démasqués, comme si avec leurs armures brisées fut tombé le redoutable enchantement de misère et d'absence par qui ils périssaient, ils se regardaient à travers le crépuscule qui allait bientôt être pour eux la nuit éternelle, ils se regardèrent par delà les années et le sort et le songe évanoui, et, chancelants, enlacés ils churent, côte à côte, dans l'herbe haute.

Et l'un deux murmura dans l'ombre car la Mort fait douce la voix, le soir !

« (Juelle étrange folie nous a séparés, ô mon âme, pour l'aventure ambiguë où nous périssons victimes hélas! d'un pouvoir supérieur et surnaturel qui prit la place de nous-mêmes et que nous avons surmonté trop tard.

Par la force de quelle hostilité tout cela estil arrivé ? En l'impuissance de notre inconscience nous avons souffert l'un de l'autre par une mystérieuse et double absence qui était

d'être autres que nous ne nous souhaitions, et, quand notre mortelle erreur se dissipe enfin, c'est pour mourir des blessures que nous nous limes alors qu'en proie à ce triste songe dont nous nous sommes éveillés pour nous rendormir à jamais en l'oubli funèbre !

Quelle étrange folie, ô mon âme, et comme ce soir est beau malgré la sanglante rosée dont l'herbe ploie. Regarde: l'astre qui brûla jadis à notre ciel consume entre les branches son inextinguible et dévoratrice clarté.

Mais comme ce songe a été long ! plusieurs fois nous fûmes au point de l'interrompre, entre autres où cette étoile se mira dans un lac pour nous avertir que nous étions là.

Ah ! comme nous tendions à vaincre le sortilège qui nous accablait car malgré l'horreur de l'aventure nous nous étions présents parla pensée et nous conservions, enfoui sous l'obscurcissement passager et la cendre de notre joie, l'idéede notre amour. Les bons chevaliers qui venaient ployer les genoux devant loi et dont tu répudiais l'hommage étaient des retours abdicateurs de moi-même et les vierges repoussées à vouloir m'aimer furent d'occu II s tentatives du rappel de ton amour à ma folie; mais il fallait que le double cri, douloureux

et efficace du sortilège transgressé par l'accord rénovateur de nos désirs, fût poussé, dans le désastre d'une nuit funeste, pour que nous nous reconnussions.

Ecoute, le feuillage ne frissonne plus, les souffles qui y étaient nos douces âmes d'autrefois sont rentrés en nous et notre dernier soupir, ù mourant, ù mourante, fera seul tressaillir la paix des grands arbres. »

Et cote à cùte, en leur jeunesse détruite etreconquise, parmi l'herbe et les hautes fleurs silencieuses, ils gisaient, en l'accord d'une étreinte mortelle, unir leurs blessures muettes et leur sans' taciturne.

Hermogène

a Jean Lorrain

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