‹ Contes à soi-memeChapitre 19 sur 23 · LES PROMENEURS · texte numérisé non relu

LES PROMENEURS

L'époque des radieux et trop riches couchants sur les monts, les bois et les plaines et parmi les nobles fleurs aux parterres a passé. A peine si maintenant une stérile splendeur ensanglante un instant le ciel irrité oh le jour meurt en les nues périlleuses. Le plus souvent c'est vers l'ouest l'incurie d'une langueur violette et calme, pareille à de la tristesse et au silence.

A nous qui hantons les heures de la vie, avec le soi?i d'y être attentifs à nous-mêmes plus qu'à elles, s'apparie, par une concordance mystérieuse, cet état meurtri et en suspens de l'année ; aussi fût-ce par un de ces soirs pâles et subtils, au crépuscule, un de ces soirs où les mains de ceux qui parcourent les vieux jardins sont disjointes de

toutes éteintes et déliées en une sorte d'indifférence pensive et plus lasses que le poids d'antiques bagues même dont elles s'ornent ne les pourrait alourdir, par un tel de ces soirs que nous eûmes, à travers une mélancolie spéciale, une vue réciproque de ce que sont réellement l'un pour l'autre ceux qui se croient l'un à l'autre.

Notre tardive promenade avait évité l'obscurité des trop hauts arbres et des environnantes futaies où il semble que s'élabore la nuit.

Nous avions reculé devant le malaise de s'immiscer au lieu redouté d'où l'ombre provient et où elle se concentre avant de départir au monde son frisson varié et amoindri de tant d'espace où il se propage ; nous avions fui la forêt déjà nocturne pour le charme aplani d'un vaste jardin .

Les allées y sont bordées d'arbres fruitiers en pyramides alternant avec des ifs de destination ornementale, et nous 7\ous sentions rassurés par l'ordonnance symétrique de ces plants simples et trop isolés pour que leur aspect pût porter l'esprit aux conjectures inquiètes.

Le lieu était lucide à demi de crépuscule

et disposé pour que nul subterfuge de l'alentour ne s'interposât entre la mutuelle notion que nous eûmes de nous-mêmes à cette heure et nous permit d'attribuer à rien d'autre qiCà notre propre, disposition interne le sentiment que notre double présence nous suggérait.

Au sable fin et doux le bruit de nos pas s'étouffait et palpitait entité le buis des bordures...

Le sable est doux et le bruit des pas y palpite comme le signe de quelque chose qui voudrait fuir et dont l'adhérence inévitable décèle l'origine et la situation terrestres. Le bruit de nos pas dément à peine le silence qui est déjà une préalable manière d'être absent.

Ce pas qui effleure la terre avec une façon de la répudier, ces longs voiles qui semblent n'environner qu'une forme imaginaire, tout en Toi ne concourt-il pas, muette promeneuse, à détruire en l'esprit l'idée que tu sois une de celles qui aiment et passent dans la brièveté de la vie, sans antériorité possible et secrète et sans ultériorité, qui n'existent que dans l'instant où elles s'anéantissent déjà. Tout en ta manière

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d'être est d'être, sinon surnaturelle, au moins si superflue à ton époque qu'on ne peut c/oire que là se bot ne ton passé et qu'on le rattache à quelque chose de disparu à quoi correspond comme un symbole la vieille armoirie qui s efface peut-être à l'anneau de ton doigt et qui semble assigner à ton existence une date de Temps et de Songe. Et moi, n'ai-je pas à tes yeux quelque analogue aspect d'outre vie, n'est-ce pas à une autre apparence de moi-même, plus subtile et qu'obstrue et recouvre plus qu'à demi mon être ordinaire, à qui acquiesce ion sourire comme au vèridique compagnon dont tu perçois derrière moi la transapparence. N'est-ce pas à ce promeneur mystérieux que s'adresse, à travers et au-delà de ce qu'il feint de voir, ton perspicace regard qui semble se fiancer plus loin à de l'invisible.

C'est ainsi que nous nous aimons re soir car ne faut-il pas que chacun ne s'entrevoie qu'à travers un réciproque /antenne, tant ce qu'il y a de supérieur encore et d'un peu pur en les vivants ne sympathise plus qu'avec des ombres.

Le combat dans la forêt

a Bernard Lazare.

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