TROUVÉ DANS UNE ARMOIRE
De mon pays et de ma famille je n'ai pas grand chose à dire.
De mauvais procédés et l'accumulation des années m'ont rendu étranger à l'un et à l'autre...
On m'a souvent reproché l'aridité de mon génie.
(Edgard' Poe. Manuscrit trouve dans une bouteille.)
Il n'y a peut-être pas de solitude, et, si
solitaires que se pense le désir ou l'apathie, ils ne sont pas seuls. Ils se regardent dans l'avenir ou se revoient dans le passé ; ils anticipent ou remémorent. Les uns des hommes augurent une auréole où les autres ne retrouvent plus qu'un halo selon qu'ils s'imaginent au lieu de se confronter ; c'est une solitude hypocrite que la leur. Toute solitude est hypocrite, et la mienne est-elle plus véridique pour être celle de quelqu'un qui paraît
s'être borné àsoi-même? Pourtantil me semble parfois être seul, le plus seul des mortels dans la plus solitaire des demeures.
Je l'ai choisie dans la plus déserte de nos provinces. Les vieilles cartes donnent un nom à ce terroir ; les très vieilles gens se souviennent encore de lui en avoir connu un. C'est longtemps après avoir quitté tout chemin qu'on arrive là, et, lorsque je perdis leur dernière trace, j'avais déjà parcouru des lieux singulièrement et irrémédiablement abandonnés.
D'abord, le long des (haussées dédallées, les bornes numératrices, peu à peu, manquèrent. Celles qu'on rencontrait encore étaient moussues et ébréchées, puis les routes s'étaient changées en sentiers qui eux-mêmes s'amincirent, hésitèrent et disparurent. Les routes, au sortir des villes moribondes, côtoyaient des villages agonisants, et cessèrent au-delà des dernières chaumières.
Tristes et dolentes villes ! Tassées dans un coin de leurs enceintes trop vastes qui cerclaient, de la tresse surabondante de leurs murs noués de tours eu ruine, l'amaigrisseinenl minable de la cité, elles se ratatinaient au fond de la corbeille de leurs murailles
comme des fruits qui se racornissent en une pourriture sèche et cendreuse. Le vent, l'automne, semble les becqueter, avec ses cris d'oiseau douloureux par tout le ciel.
Dans les villages, les vieilles mains ne pouvaient plus mettre en branle les cloches des clochers qui se lézardaient jusqu'au toit et dégringolaient, pierre à pierre et tuile à tuile, dans l'herbe. Ces chutes étaient molles et douces, car ces antiques pierres et ces vieilles tuiles, toutes feutrées de mousses, ne faisaient pas de bruit en tombant. Elles étaient friables et prêtes à redevenir, au contact du sol, la poussière qu'elles avaient été.
Il y avait encore, ça et là, des masures, si chenues qu'elles se courbaient sous les branches ; leur chaume vénérable semblait ronronner sous les doigls caressants des feuilles, et elles accroupissaient la somnolence animale de leur fourrure de paille rude.
Ensuite, j'ai traversé de grandes forêts où, à mesure que je m'y avançais, les arbres devinrent rachitiques et rabougris avant de s'espacer en plants malingres plus rares, un à un, et enfin de manquera des landes interminables toutes d'une même herbe rase et poilue.
Le fleuve qui avait baigné les villes, frôlé les villages, reflété à ses eaux les arbres de la forêt et les roseaux des campagnes après les flèches et les toits, avait fini par se perdre à travers les sables. Les sables avaient sournoisement absorbé son cours divisé en bras, ses bras amoindris en méandres. Ses dernières eaux investies tarissaient en mares silencieuses dont quelques-unes n'étaient déjà plus qu'une place de vase craquelée.
C'est la plaine et ce fleuve ensablé qu'on voit au bout du parc de mon domaine, par une brèche d'arbres et de murs. Personne ne passe plus par là qui pourrait regarder à l'intérieur de mes futaies ou de ma maison. Qu'importe si les volets pourris ne ferment plus les fenêtres. Cette province est déserle et celte demeure est si isolée ! Le silence y est tel que je crois presque y être seul. Alors je m'accoude sur le vieux tome refermé où je lisais depuis de longues heures quelque traité minutieux et baroque, quelque Miroir du Temps ou quelque Horloge de l'Ame. Je lixe un point de mes songes; ma pensée s'incorpore m l'invisible ; elle en vê1 l'informe complaisance et s'y constitue une réalité au-delà de mes désirs jusqu'à ce que mon regard s'en
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fatigue, puis, les yeux clos, je vois les débris de la volontaire idole empoussièrer ma rêverie des lumineuses cendres de son artifice et finir en pluies d'étoiles prismatiques, en poudres de pierreries, en ocellures pareilles à celles qui rayonnent et clignottent aux queues visionnaires des paons !
Aujourd'hui j'ai vu dans un bassin d'eau tomber des feuilles, une à une. Peut-être aije tort d'avoir eu dans ma vie d'autre occupation que ce compte mélancolique de l'heure, feuille à feuille, dans quelque eau morne et circonspecte. Je n'aurais ainsi de tous les jours de ma vie que le souvenir d'un même arbre augmenté d'un pareil et d'autres encore se suivant, côte à cùte et face à face, en avenue alternative et augurale, jusqu'au bout de mon passé, aussi loin que mon passé.
Les feuilles tombent, plus fréquentes ; deux à la fois contrarient leur chute. Un peu de vent qui s'est levé les soupèse délicatement avant de les laisser aller, lasses et inu-
tiles, une à une. Celles qui tombent dans le bassin surnagent, puis, peu à peu, se détrempent, s'alourdissent et s'enfoncent à demi ; celles d'hier sont ainsi ; il y en a d'autres qui errent sous la surface. On les voit à travers la transparence de l'eau glaciale, claire jusqu'au fond qu'écaillent de leur bronze frauduleux les jonchées submergées déjà.
Je connais la destinée de toutes ces feuilles ; je sais comment elles poussent et verdissent, comment elles dépérissent aux jours d'automne malgré la fausse parure de leurs ors divers et l'hypocrisie de leurs pourpres tachetées.
Le couchant est rouge à travers les arbres ; la pourriture violette du crépuscule le ronge de nues douloureuses. L'hypocondrie de l'heure est presque acariâtre.
La lampe brûle dans un angle de la vaste salle aux hautes fenêtres, et je reste le visage à la vitre terne. Je ne vois plus tomber les feuilles, mais, maintenant, c'est en moi que je sens quelque chose qui se détache et s'amoncelle lentement. 11 me semble que j'entende dans mon silence la chute de mes pensées. Elles tombent de très haut, une à une, en
lente effeui liaison, et je les accueille de tout le passé qui est en moi. Leur chute morte et légère ne pèse plus rien de ce qu'elles voulurent vivre. L'orgueil s'effeuille et la gloire se défleurit.
Encore un jour. Voici la lampe ! J'ai regardé tomber les feuilles, une à une, et pourtant il y eut des thyrses dans les vignobles et les jardins. Les lèvres ont mordu le jus des poires. Un enfant portait en ses mains des pommes d'or, et, quand le visage se retourna, au seuil, en face du soir, on vit à ses tempes une couronne de laurier en même temps que des buccins sonnaient au fond des antres !
Dans le vieux cèdre, devant la maison, près d'une massive table de pierre, j'entends glapir de rauques trompettes ! L'or de leur son semble disjoint par quelque fêlure. Le souffle en est âpre et discors. Elles moquent la gloire qu'elles entonnent; elles disent que quelque chose avorte en elles de considérable, et leur râle inclut, en la faussant, une fanfare !
Ce sont les paons qui, de leur perchoir du grand cèdre, près de la table de pierre, cornent. Ils se détachent en noir sur le crépuscule encore soufré etrougeàlre ; ils sont de jais sur le ciel étrusque ; ils sont noirs avec l'air
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moins de s'être carbonisés dans [es ardeurs des brasiersdu couchant que par l'intrinsèque vertu de leur proj>re éclat et par l'incandescence dévoratrice de leurs plumes.
Noirs et fatidiques, n'ont-ils pas l'altitude de veiller sur un tombeau, et la table de pierre est funèbre, ce soir. Son bloc fruste se renfrogne et semble s'appesantir. Vas-tu disjoindre l'oppressive et analogue dalle, enfin, toi, ô mystérieuse perdue, ô souterraine, loi qui, étant plus que la vie, ne peux être possédée que dans la mort, toi que j'appelais Eurydice!
11 me semblait si bien l'avoir connue de l'autre côté du fleuve queje la nommais Eurydice. Ce nom lui plut et elle souriait de se l'entendre donner comme s'il eût réveillé en elle d'anciennes joies. Pourtant, parfois, elle soupirait de s'entendre appeler ainsi, car d'antiques tristesses séjournaient peut-être au fond de ses songes. Elle était debout entre deux suites d'échos ; j'ignorais où ils menaient sa mémoire, car je ne savais rien des avenues
de sa Destinée, et mon amour en face de sa beauté s'en satisfaisait uniquement. Je ne veux point parler de mon amour ni disserter de sentiments au lieu d'évoquer des images. Il n'en est pas de plus précieuse à mon âme que celle d'Eurydice. Ma solitude n'est faite que pour le fantôme de sa présence et mon silence ne dure que pour la survie de sa voix.
Je revois l'ondulation de ses cheveux salles coussins où elle s'appuyait volontiers, car sa beauté, comme toute beauté vraiment délicieuse, n'était point sans langueur. C'étaient des coussins à grandes fleurs ornementales habilement dénaturées. Il s'y mêlait des motifs de fruits, des grenades à des tulipes. Les beaux fruits s'engorgeaient ou se tuméfiaient et les sveltes fleurs s'y composaient moins imilatives que logiques et rationnelles. Certaines étoffes étaient assez légères pour que les duvets intérieurs y apparussent par transparence : duvet blanc des cygnes du Montsalvat, bourre noire des cygnes de l'IIadès !
Vers le soir elle dénouait la bandelette d'hyacinthe qui retenait sa chevelure et parfois nous marchions au crépuscule.
Le plus souvent elle portait une robe d'un vert vif et frais. Des reflets d'argent miroi-
taient la lucidité prasine de l'étoffe. Des rosaces d'émaux trauslucides l'ornaient qui alourdissaient les plis et leur imposaient une rigidité statuaire et comme archaïque. Un gorgerin de pierreries juxtaposait sur la peau de sa poitrine la goutte neuve et vive des émeraudes ù l'eau morte et spacieuse des opales. Ses pieds étaient nus ; sa robe traînait un peu sur le sable qui, dans les allées du jardin où nous errions, était curieusement fin et tiède. C'était une ancienne grève fluviale ou marine. De petites tortues à écaille jaune et noire s'y promenaient. Il y poussait des citronniers nains. Leurs fruits étaient charnus et acides avec un arrière goût d'amertume.
Le visage d'Eurydice fut d'une singulière beauté. Il est dans tous les miroirs de mes songes ; c'est dans les vôtres qu'il faut la regarder, car elle est en chacun de nous l'éternelle taciturne, la secrète accoudée !
Nous avons souvent ensemble contemplé le crépuscule, Eurydice et moi. A cette heurelà, son nom résonnait plus doucement, plus mélodieusement. Les syllabes en étaient le choc d'un cristal limpide et nocturne: une fontainedans un bois de cyprès. C'était l'heure où son nom vibrait le plus mélancoliquement.
Quelquefois elle parlait. La lenteur douce de sa voix semblait s'éloigner à la distance d'un songe. Sa voix devenait très basse et lointaine, comme assourdie et perdue au dédale de soimême d'où elle revenait peu à peu à son ordinaire douceur.
Elle parlait volontiers d'eaux et de fleurs, souvent des miroirs et de ce qu'on y voit de ce qu'on n'est pas. Nous composions aussi de singulières demeures, chambres ou palais. Nous en déduisions les possibles jardins. Elle les imaginait charmants et mélancoliques. 11 y en eut un avec des porphyres que le temps semble avoir guéris du sang qu'ils ont saigné, des marbres, des allées d'une géométrie pathétique, des pelouses où les jets d'eau pavonnent et semblent rouer au soleil.
Un soir, je me souviens, et ce fut un des derniers où je la vis, elle me parla des paons. Elle les haïssait et jamais elle n'avait voulu en supporter la présence dans ces lieux de paix et de silence où nous vécûmes si inexplicablement. Ce soir-là, je lui rappelai,
alors, notre rencontre et la morne rivière où ma barque avait croisé la sienne. Elle y était seule. Elle pleurait. A la proue, un paon était perché qui mirait dans l'eau sa tète et son col et dont la queue éblouissante emplissait toute la barque de sa crue démesurée et empba tique. La triste et pâle voyageuse était assise parmi ces plumes. Les plus longues traînaient dans l'eau à l'arriére.
Et comme ce soin cuir, fait d'une eau morne entre de vieux arbres, d'une barque lente, d'un impérial oiseau dans le crépuscule, d'une femme inconnue et silencieuse, m'était doux, j'appuyai ma tète par mélancolie et par tendresse sur les genoux d'Eurydice. Elle la soutenait de ses belles mains ; elle semi-lait la soupeser. Je regardai ses yeux ; une immémoriale tristesse les voilait et j'entendis qu'elle médisait d'une voix ancienne, si lointaine qu'elle paraissait venir de l'autre côté du fleuve, de l'autre face des Destins, qu'elle me disait de sa voix ancienne et véridique, si basse que je l'entendais à peine, si bas que je ne l'entendis plus jamais: « C'est moi qui, au bord du fleuve, Un soir, ai soulevé, en mes mains pures et pieuses, la tête de l'Aède massacré et qui l'ai portée pendant des
jours jusqu'à ce que la fatigue m'arrêtât.
« A la lisière d'un bois pacifique où des paons tout blancs erraient sous l'ombre des arbres, je me suis assise et m'endormis sentant à travers mon sommeil, avec douleur et avec joie, le fardeau du cbef sacré qui reposait sur mes genoux.
« Mais au réveil, je vis la tête douloureuse me darder le regard de ses orbites rouges et vides. Les oiseaux cruels qui avaient becqueté les yeux rengorgeaient autour de moi leurs cols souples et lissaient leurs plumes de leur bec sanglant.
« Mon geste eut horreur du sacrilège, et, à mon sursaut, la tète roula parmi les paons effrayés et taciturnes qui rouèrent, épanouissant, à leur insu, l'extraordinaire prodige qu'ils étaient devenus, car leurs plumes portaient, dès lors et à jamais, au lieu de leur blancheur, en ocellures d'imaginaires et vindicatrices pierreries, l'emblème véridique des yeux sacrés dont ils avaient profané le mortel sommeil... »
Eustase et Humbeline
a Ferdinand IIerold.
EUSTASE ET HUMBELINE
De tous ceux qui tentèrent d'aimer la belle Humbeline un seul lui resta fidèle. 11 semblait l'être d'ailleurs, plutôt qu'à aucune récompense qui lui en eût été donnée, à la persévérance de sa passion, aussi, rien n'étant intervenu pour la diminuer, elle était demeurée la même, car c'est moins le temps qui use nos sentiments que le crédit qu'on leur accorde et, si les raisons d'aimer sont en nous-mêmes, c'est d'autrui d'où proviennent d'ordinaire celles qui font que nous n'aimons plus.
Humbeline avait sans doute estimé trop la présence d'Eustase le pbilosopbe pour ne point avoir eboisi le meilleur moyen de se la conserver.
Eustase excellait à interpréter Humbeline à
elle-même ; elle lui était abréviative de l'ensemble de l'univers ; ils s'en étaient reconnaissants. De là entre eux s'établit un échange continu et gracieux, et autant qu'elle était envers lui attentive et bienveillante il fut auprès d'elle assidu et circonspect.
Quelques-uns l'avaient été plus et moins qu'Eustase. On essaya de divertir Humbeline du goût d'elle-même au profit de celui qu'on en avait aussi. L'inutilité de leur entreprise et le rejet de leurs prétentions les rendirent fort sensibles à l'échec de leur exigence.
Eustase s'amusait à consoler ses rivaux en leur montrant par l'exemple et en tachant de leur prouver par de subtiles paroles quelle infirmité il y avait à vouloir posséder les plus belles choses autrement que par les sentir belles, et, comme il se plaisait aux allusions, il usa de ce tour pour éclairer leur folie.
S'ils le venaient visiter en son logis à la fois ingénieux et cénobitique et le consulter sur leur déboire, il leur indiquait, en souriant et d'un geste délicieusement abdicateur, une verrerie merveilleuse qui isolait, sur la rocaille funéraire d'un socle d'ébène.au mur de la chambre, son prestige visible.
C'était un vase fragile, compliqué et laci-
lurne, d'un cristal froid et énigmalique ; il semblait contenir un philtre de quelque extraordinaire puissance car la panse tuméfiée et comme respectueuse se corrodait ; des vitrifications arborescentes s'y agatisaient intérieurement en la translucidité crépusculaire des parois ; il était intact et intangible en sa sveltesse, cassable en sa dureté gélive, et si beau que sa seule vue remplissait l'âme du bonheur qu'il existât et de la mélancolie de sa réserve sacrée.
Et, à qui ne comprenait pas le geste et l'emblème, Eustase disait. « Je lai trouvé dans le domaine d'Arnheim. Psyché et Ulalume le tinrent dans leurs mains merveilleuses ; » et i 1 ajoutait plus bas : « Je n'y bois point; il est fait pour qu'y boivent à jamais les seules lèvres de la Solitude et du Silence. »
Le crépuscule entrait dans la douce chambre spacieuse et cénobitique. A travers les vitres claires le couchant rougeoyait, il apparaissait double : au dehors tout proche de ses nuées sanglantes et souffreteuses qui se cicatrisaient lentement et aussi très lointain dans un miroir incliné qui le reflétait faisant face aux fenêtres. La ferveur occidentale brûlait,
froidie et purifiée, dans le crislal ; elle s'y rapetissait en miniature, guérie «le ce qu'elle avait eu là-bas de trop pathétique, réduite là à un aspect glaciaire et minéralisé.
C'était l'heure où Eustase sortait chaque jour pour visiter Humbeline. Elle séjournait, alternativement et d'après le temps de l'an née, dans son jardin ou son salon. Le salon grand comme un jardin et le jardin petit comme un salon se ressemblaient. La douce pelouse se veloutait en tapis. L'eau du bassin se reproduisait clarifiée dans les glaces du boudoir, et les tentures représentaient en arabesques l'ombre intérieure des feuilles sur les murs, au dehors, du translucide cottage.
Chaque jour Eustase y allait comme la veille, et le charme de la conversation qui se tenait entre la jeune femme et le philosophe était dû à l'échange loyal qu'ils faisaient entre eux de la réciproque utilité où ils s'étaient l'un à l'autre. Humbeline dispensait Eustase de se mêler à la vie. Les aspects s'en trouvaient, pour lui, résumés en l'instructive Dame avec ce qu'ils ont de contradictoire et de divers. Celle délicate personne était à elle seule d'un tumulte exquis. Toute l'incohérence des passions existait en ses goûts réduite
à une dimension minuscule et à un mouvement infime mais équivalent. En surplus elle offrait à Eustase le souvenir de tous les paysages où s'efforce et s'exténue ce que nos sentiments y retrouvent de leur image. Ses robes déjà, pour leur part, figuraient les nuances des saisons et l'ensemble de sa chevelure était à la fois tout l'automne et toutes les forèls. L'écho des mers intérieures murmurait certes en les conques naïves de ses oreilles. Ses mains fleurissaient les horizons dont ses gestes traçaient les lignes flexibles.
Celaient ces ressemblances que lui interprétait Eustase ; il lui en détaillait les infinitésimales analogies et lui donnait le plaisir d'avoir, à chaque instant, conscience de ce qu'elle était agrandie de ce qu'elle semblait être. Elle touchait ainsi au monde par chaque pore de sa peau charmante et par chaque point de son égoïsme moite, friable et comme spongieux*, n'aimant que soi dans tout mais d'une façon communicativeet amalgamée.
Ils vivaient ainsi, heureux ; elle, ne voyant de tout l'extérieur que ce qui la constituait et ce qu'elle en constituait, et lui, le voyant tout entier en elle. Parfois ils juxtaposaient leurs pas pour quelque promenade. Si elle en
avait la fantaisie, par hasard, un soir de printemps, une nuit deté, au crépuscule en automne ou, vers midi, l'hiver, partout elle n'allait qu'à travers elle-même. Eustase se promenait moins avec elle qu'en elle. Il y faisait de délicieux voyages et, au retour, lui disait volontiers : « Le couchant de votre chevelure fut d'un or bien tragique ce soir, Hurabeline ! » ou il lui donnait à entendre qu'un serpent dormait lové selon la tresse engourdie de sa coiffure gorgonienne. Elle riait et ne préférait pas moins ce qu'il y avait pour elle d'un peu énigmatique dans les propos d'Eustase aux colloques trop clairs que lui avaient imposés les amis dont elle s'était éloignée.
Ils se vengeaient de leur congé en dénigrant le choix qui les avait remplacés. Tout en aimant mieux, par jalousie et par humeur, admettre le principe de réserve réciproque où se tenaient l'un vis-à-vis de l'autre les deux compagnons d'esprit que supposer toute autre situation à leur intimité, ils alléguaient, comme si c'eût été un reproche qui en menaçât la durée, qu'Eustase n'avait point été toujours ainsi. Certes, il avait même été tout à fait autre. Je le sais pour l'avoir connu à une époque où il croyait vivre. Comme d'autres
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il avait désiré, vu et possédé, puis, las d'être épars en ses désirs, approprié à leurs objets, accaparé par tout ce qu'il croyait posséder, il en avait fait des songes auxquels restait peutêtre l'arrière amertume d'être plus identiques à ce qu'ils suppléaient que cela même qu'ils eussent été.
La vie s'était refroidie et déposée en lui comme un ciel dans un miroir.
Ayant souffert d'être, lui-même, l'intermédiaire entre soi et la nature, Humbeline lui en avait été la médiatrice ! C'est à tout cela que faisaient allusion le miroir de la chambre d'Eustaseet, sur la rocaille de funéraire ébène, l'énigmatique verrerie où la matière vitrifiée façonnait par illusion l'absente eau dont elle était vide, c'est à cela que s'appliquait aussi ce que disait Eustase, au crépuscule, du domaine d'Arnheim, de Psyché etd'Ulalume, ce qu'il disait des lèvres de la Solitude et du Silence !
Soirs intimes et mondains
A Edouard Dujardin.
En souvenir de sa Bévue Indépendante.
écrits en 1888.