‹ Contes à soi-memeChapitre 5 sur 23 · LE CHATEAU DE LUC ILE · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE LUC ILE

Je suis parti, un soir, pour le château de Lucile...

Les lanternes allumées de la grande berline attiraient le vol rôdeur des moucherons nocturnes qui tournoyaient avec un bruit d'ailes vives autour de cette sorte d'étoile prisonnière et attractive.

Des berges de la rivière, des jardins humides de crépuscule , des roseraies ténébreuses, des allées obscures venus, ils traversaient d'un passage vibratoire le silence délicat d'un soir rose et mauve aux coteaux de blés et de bois par delà les toits de la ville.

Les lourds chevaux, la crinière et la queue nattées et quelque futile rose au frontail, piaffaient sur le pavé sonore de la

place déserte et je passai la tête par la portière pour crier de se hâter au postillon qui savait les routes, les côtes et la province où, à l'ombre de vastes forêts préservatrices, à l'écart, parmi des étangs spacieux et des viviers frigides, au fond des pures en bosquets, se cachait l'étrange et l'ignoré château où Lucile m'avait convié, par la promesse du sourire de ses yeux, à des fêtes jaillies de fontaines et de fleurs, à des lunes douces sur des pelouses embaumées, des tables de fruits et de cristaux — mystères d'une demeure assortie à sa manière d'être femme — à la joie, en quelque boudoir isolé et langoureux comme, le bonheur même, de son corps à travers la dentelle des mousselines, de sa chevelure, si impérieusement en proie aux strictes griffes d'un peigne et rétractile en cette captivité, enfin libre d'épandre le tourbillon parfumé des poudres et la pluie des ors et, après le repos sur le sopha, l'éveil et, à l'oreille, les plus beaux contes des orients, le verbiage galant et naïf des princesses enchantées aux palais des fêtes malignes...

Une dernière bestiole a accompagné longtemps le véloce carrosse. Elle a tourné

autour du falot, passé et repassé dans le rais de lumière en éventail qui semblait jouer avec elle et l'écarter vers la nuit où tintaient, à travers la surprise des villages endormis, les sonnailles des harnais et le fragile cristal des vitres.

La roule par côtes et descentes entre des champs, des bois et des haies, la double balustrade des ponts sonores et caillouteux, la route en chaussées d'étangs et en coupures de montagnes sous la nuit stellaire et le vent s' étranglant aux défilés et pleurant aux feuillages.

Les bornes, une à une, blanches dans l'ombre, les poteaux aux carrefours, le mendiant du talus, disaient que nous allions vers le château de Lucile.

L'aube s'est levée sur des terres et des villes inconnues et de hautes montagnes. Les chevaux flairent par delà, les rochers et les horizons la demeure des bonnes pâtures et des orges joyeuses.

Est-ce parmi des fleurs que sourira son visage au péristyle, est-elle venue jusqu'au tournant de la route pour guetter l'arrivée du voyageur, la tête poudrée du postillon, l'éclair des fouets ou le cri des cornes ?

60 COXTES A SOI-MÊME

Le soleil décline ; la berline roule toujours sur le chemin ; la longue traite a défrisé la perruque du postillon, erfimèlé les crinières des chevaux, et la poussière entrée dans l'œillette des grelots assourdit leurs sonneries.

Cependant c'est là, je le sais! quelque chose m'assure que c'est parmi ces bois que se cache au bout des routes, parmi les eaux et les jardins, le château de Lucile.

Quelque fusée merveilleuse jaillie en crépitant parmi de soudaines musiques en ce crépuscule va épanouir un radieux bouquet de pétales d'or et de diamants d'étoiles et signaler, au-dessus de ces futaies où bruira une pluie de rires et de sources, l'approche des frontons et des toits.

Le soir est tiède et silencieux. Ou se sont donc posées les blanches colombes quelle me contait tourner en collier ailé et laisser choir, parfois, de leurs becs, des opales dans les vastes lacs glauques?

Que leurs ailes seraient douces, oh est donc le signe de leur présence ?

C'est là, la route se termine ci de hautes piérides levées qui barrent une montante

avenue d'arbres ; obstacle ingénieux à montrer que chacun doit dépouiller, là, tout faste de venue et d'équipage, et qu'une fois entré sur le domaine de la Dame on doit s'en remettre aux soins de ses luxes hospitaliers.

J'ai suivi seul la longue avenue dans le silence et le soir.

0 menteuse et folle Lucile, pourquoi m'avais-tu promis tant de mensongères délices : par ton allure, de royales demeures d'élégance, par ta chevelure, la douceur des soies et le prestige des ors, par ta voix, les chansons et les rondes, par tes lèvres, la couleur et l'ivresse des vins sacrés, par tes seins, la beauté des fruits, par tes yeux, les eaux tranquilles où le songe descend parmi les barques et les cygnes et les mirances des arbres et des nobles pierres !

0 Lucile, le triste pèlerinage au château de ton âme !

Sans joie j'ai frissonné en la désuétude des chambres et le désert du silence, ô demeure de cendre ! et, en partant, mon regard aux façades frustes et aux frontons nus, mas-

(jues d'une irrémédiable misère intérieure, les revit au mirage d'une eau morte et environnante vaciller, se dissoudre et comme fondre en quelque néant l'illusion de leur mensonge.

De l'aube au soir, du soir à l' aube f ai revu les routes et les ponts, et les bornes blanches dans l'ombre, les plaines, les monts, les villes, et quauruis-je eu à répond?^ si le mendiant du carrefour qui tendit la main, à l'obole, si les enfants du village qui grimpèrent au marche-pied pour quêter quelque aumône ou quelque aubaine que leur refusèrent l'égoïsme et le vertige de mon désir, eussent cassé d'une pierre la vitre de la berline où revenait, triste et vaincu, le désastre de mon songe !

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