‹ ContesChapitre 2 sur 12 · I.r SEf.RFT DE JAVOTTr · texte numérisé non relu

I.r SEf.RFT DE JAVOTTr

Saiiil-Aiibin, que tu connais, vint me dire bonsoir. Au même instant, ma voisine, comme effrayée, caclia sa tète derrière mon épaule; elle me dit à l'oreille (ju'elle me suppliait de la tirer d'embarras, de lui donner le bras pour faire un tour de foyer ; je ne pouvais guère m'y refuser. Je me levai avec elle, et je quittai Saint-Aubin. Elle me conta là-dessus qu'il était son amant, qu'elle avait peur de lui , qu'il était jaloux, enfin, qu'elle le fuyait. Je me trouvais ainsi tout à coup jouer, aux yeux de Saint-Aubin, le rôle d'un rival beureux; car il avait reconnu sa grisette, et nous suivait d'un air mécontent. Que te dirai-je? Il me parut plaisant de prendre à peu près au sérieux ce rôle que l'occasion m'offrait. J'emmenai souper la petite fille. Saint-Aubin, le lendemain, vint me trouver et voulut se fàcber. Je lui ris au nez, et je n'eus pas de peine à lui faire entendre raison. Il convint do bonne grâce qu'il n'était guère possible de se couper la gorge pour une demoiselle qui se réfugiait au bal masqué pour fuir la jalousie de son amant. Tout se passa en plaisanterie, et l'affaire fut oubliée ; tu vois que le mal n'est pas grand.

— Non, certes; il n'y a là rien de bien grave.

— Voici maintenant ce qui arrive. Saint- Aubin, comme tu sais, voit quelquefois madame de Vernage. Il est venu ici et à Renonval. Or, cette nuit, au moment même où la marquise, assise près de moi, écoutait de son grand air de reine toutes les folies qui me passaient par la tète, et essayait, en souriant, cette

bague qui, grâce au ciel, est encore à mon doigt, sais- Ui ce qu elle imagine de me dire? que cette histoire de bal lui a été contée, qu'elle la sait de bonne source, que Saint-Aubin adorait cette grisette, qu'il a été au désespoir de Favoir perdue , qu'il a voulu se venger, qu'il m'a demandé raison, que j'ai reculé, et qu'alors. . . Tristan ne put achever. Pendant quelques minutes les deux frères marchèrent en silence.

— Qu'as-tu répondu? dit enfin Armand.

— Je lui ai répondu une chose très-simple. Je lui ai dit tout bonnement : « Madame la marquise, un homme qui souflVe qu'un autre homme lève la main sur lui impunément s'appelle un lâche , vous le savez très-bien. Mais la femme qui, sachant cela, ou le croyant, devient la maîtresse de ce lâche, s'appelle aussi d'un certain nom qu'il est inutile de vous dire. » Là-dessus, j'ai pris mon chapeau.

— Et elle ne t'a pas retenu ?

— Si fait, elle a d'abord voulu prendre les choses en riant, et me dire que je me fâchais pour un propos en l'air. Ensuite, elle m'a demandé pardon de m'avoir offensé sans dessein-, je ne sais même pas si elle n'a pas essayé de pleurer. A tout cela, jo n'ai rien répliqué, sinon que je n'attachais aucune importance à une indignité qui ne pouvait m'atteindre, qu'elle était libre de croire et de penser tout ce que bon lui semblerait, et que je ne me donnerais pas la moindre peine pour lui ôter son opinion. Je suis, lui ai-je dit, soldat depuis dix ans, mes camarades qui me connais-

sent auraient quelque peine à admettre votre conte , et par conséquent je ne m'en soucie qu'autant qu'il faut pour le mépriser.

— Est-ce là réellement ta pensée ?

— Y songes-tu ? Si je pouvais hésiter à savoir ce que j'ai à faire, c'est précisément parce que je suis soldat que je n'aurais pas deux partis à prendre. Veux-tu que je laisse une femme sans cœur plaisanter avec mon honneur, et répéter demain sa misérable histoire à une coquette de son bord, ou à quelqu'un de ces petits garçons à qui tu prétends qu'elle tourne la tête? Supposes-tu que mon nom, le tien, celui de notre mère , puisse devenir un objet de risée ? Seigneur Dieu ! cela fait frémir !

— Oui , dit Armand , et voilà cependant les petits badinages pleins de grâce qu'inventent ces dames pour se désennuyer. Faire d'une niaiserie un roman bien noir, bien scandaleux, voilà le bon plaisir de leur cervelle creuse. Mais que comptes-tu faire maintenant ?

— Je compte aller ce soir à Paris. Saint- Aubin est aussi un soldat-, c'est un brave ^ je suis loin de croire. Dieu m'en préserve ! qu'un mot de sa part ait jamais pu donner l'idée de cette fable fabriquée par quelque femme de chambre 5 mais, à coup sûr, je le ramènerai ici . et il ne lui sera pas plus diiïicile de dire tout haut la vérité, qu'il ne me le sera, à moi, de l'entendre. C'est une démarche fâcheuse, pénible , que je ferai là, sans nul doute-, c'est une triste chose que d'aller

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trouver un camarade, et de lui dire : On m'accuse d'avoir manqué de cœur. Mais n'importe, en pareille circonstance, tout est juste et doit être permis. Je te le répète, c'est notre nom que je défends, et s'il ne devait pas sortir de là pur comme de l'or, je m'arracherais moi-même la croix que je porte. Il faut que la marquise entende Saint- Aubin lui dire , en ma présence, qu'on lui a répété un sot conte, et que ceux qui l'ont forgé en ont menti. Mais une fois cette explication faite, il faut que la marquise m'entende aussi à mon tour; il faut que je lui donne bien discrètement, en termes bien polis, en tête-à-tête, une leçon qu'elle n'oublie jamais -, je veux avoir le petit plaisir de lui exprimer nettement ce que je pense de son orgueil et de sa ridicule pruderie. Je ne prétends pas faire conmie Bussy d'Amboise, qui, après avoir exposé sa vie pour aller chercher le bouquet de sa maîtresse, le lui jeta à la figure : je m'y prendrai plus civilement-, mais quand une bonne parole produit son effet , il importe peu comment elle est dite, et je te réponds que d'ici à quelque temps, du moins, la marquise sera moins fière, moins coquette et moins hypocrite.

— Allons rejoindre la compagnie, dit Armand, et ce soir j'irai avec toi. Je te laisserai faire tout seul, cela va sans dire ; mais, si tu le permets, je serai dans la coulisse.

La marquise se disposait à retourner chez elle lorsque les deux frères reparurent. Elle se doutait

vraisemblablement qu'elle avait été pour quelque chose dans leur conversation, mais son visage n'en exprimait rien ; jamais , au contraire , elle n'avait semblé plus calme et plus contente d'elle-même. Ainsi qu'il a été dit, elle s'en allait à cheval. Tristan, faisant les honneurs de la maison, s'approcha pour lui prendre le pied et la mettre en selle. Comme elle avait marché sur le sable mouillé, son brodequin était humide, en sorte que l'empreinte en resta marquée sur le gant de Tristan. Dès que madame de Vernage fut partie, Tristan ôta ce gant, et le jeta à terre :

— Hier, je l'aurais baisé, dit-il à son frère.

Le soir venu, les deux jeunes gens prirent la poste ensemble, et allèrent coucher à Paris. Madame de Berville, toujours inquiète et toujours indulgente, comme une vraie mère qu'elle était, fit semblant de croire aux raisons qu'ils prétendirent avoir pour partir. Dès le lendemain matin, comme on le pense bien, leur premier soin fut d'aller demander M. de Saint- Aubin, capitaine de dragons, rue Neuve-Saint-Augustin, à r hôtel garni où il logeait habituellement quand il était en congé.

— Dieu veuille que nous le trouvions ! disait Armand. Il est peut-être en garnison bien loin.

— Quand il serait à Alger, répondait Tristan, il faut qu'il parle, ou du moins qu'il écrive ; j'y mettrai six mois, s'il le faut, mais je le trouverai, ou il dira pourquoi.

Le garçon de l'hôtel était un Anglais, chose fort

commode peut-être pour les sujets de la reine Victoria curieux de visiter Paris, mais assez gênante pour les Parisiens. A la première parole de Tristan, il répondit par Texclamation la plus britannique :

— Oh!

— Voilà qui est bien, dit Armand, plus impatient encore que son frère: mais M. de Saint-Aubin est-il ici ?

— Oh! no.

— N'est-ce pas dans cette maison quil demeure?

— Oh! yes.

— Il est donc sorti ?

— Oh ! no !

— Expliquez-vous. Peut-on lui parler?

-— No, sir, impossible.

— Pourquoi, impossible ?

— Parce que il est... Comment dites-vous?

— Il est malade ?

— Oh! no, il est mort.

11 serait difficile de peindre l'espèce de consternation qui frappa Tristan et son frère en apprenant la mort de Ihomme qu'ils avaient un si grand désir de retrouver. Ce n'est jamais, quoi qu'on en dise, une chose indifférente que la mort. On ne la brave pas sans courage, on ne la voit pas sans horreur, et il est même douteux qu'un gros héritage puisse rendre

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vraiment agréable sa hideuse figure, dans le moment où elle se présente. Mais quand elle nous enlève subitement quelque bien ou quelque espérance, quand elle se mêle de nos affaires et nous prend dans les mains ce que nous croyons tenir, c'est alors surtout qu'on seiit sa puissance, et que l'homme reste muet devant le silence éternel.

Saint-Aubin avait été tué en Algérie, dans une razzia. Après s'être fait raconter, tant bien que mal, par les gens de Thôtel, les détails de cet événement, les deux frères reprirent tristement le chomin de la maison qu'ils habitaient à Paris.

— Que faire maintenant? dit Tristan; je croyais n'avoir, pour sortir d'embarras, qu'un mot à dire à un honnête homme, et il n'est plus. Pauvre garçon ! je m'en veux à moi-même de ce qu'un motif d'intérêt personnel se mêle au chagrin que me cause sa mort. C'était un brave et digne officier; nous avions bivouaqué et trinqué ensemble. Ayez donc trente ans, une vie sans reproche, une bonne tête et un sabre au côté, pour aller vous faire assassiner par un Bédouin en embuscade ! Tout est fini, je ne songe plus à rien, je ne veux pas m'occuper d'un conte quand j'ai à [ilcurer un ami. Que toutes les marquises du monde disent ce qui leur plaira.

— Ton chagrin est juste, répondit Armand ; je le partage et je le respecte; mais, tout en regrettant un ami et en méprisant une coquette , il ne faut pourtant rien oublier î Le monde est là , avec ses lois ^ il

ne voit ni ton dédain ni tes larmes; il faut lui répondre dans sa langue, ou. tout au moins, l'obliger à se taire.

— Et que veux-tu que j'imagine? Où veux-tu que je trouve un témoin, une preuve quelconque, un être ou une chose qui puisse parler pour moi ? Tu comprends bien que Saint-Aubin, lorsqu'il est venu me trouver pour s'expliquer en galant homme sur une aventure de grisette. n'avait pas amené avec lui tout son régiment. Les choses se sont passées on tête-àtête-, si elles eussent dû devenir sérieuses, certes, alors, les témoins seraient là ; mais nous nous sommes donné une poignée de main, et nous avons déjeuné ensemble : nous n'avions que faire d'inviter personne.

— Mais il n'est guère probable, reprit Armand. que cette sorte de querelle et de réconciliation soit demeurée tout à fait secrète. Quelques amis coînmuns ont dû la connaître. Rappelle-toi. cherche dans tes souvenirs.

— Et à c[uoi bon? quand même, en cherchant bien, je pourrais retrouver quelqu'un qui se souvînt de cette vieille histoire, ne veux-tu pas que j'aille me faire donner par le premier venu une espèce d'attestation comme quoi je ne suis pas un poltron ? Avec Saint-Aubin, je pouvais agir sans crainte; tout se demande à un ami. Mais quel rôle jouerais-je, à l'heure qu'il est, en allant dire à un de nos camarades : Vous rappelez-vous une petite fille, un bal, une querelle de

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Tan passé ? On se moquerait de inoi, et on aurait raison.

— C'est vrai; et cependant il est triste de laisser une femme, et une femme orgueilleuse, vindicative et oiFensée, tenir impunément de méchants propos.

— Oui, cela est triste, plus qu'on ne peut le dire. A une insulte faite par un homme on répond par un coup d'épée. Contre toute espèce d'injure, puhlique ou non... même imprimée, on peut se défendre; mais quelle ressource a-t-on contre une calomnie sourde, répétée dans Tombre, à voix basse, par une fenmie malfaisante qui veut vous nuire? C'est là le triomphe de la lâcheté. C'est là qu'une pareille créature, dans toute la perfidie du mensonge, dans toute la sécurité de l'impudence, vous assassine à coups d'épingle; c est là qu'elle ment avec tout l'orgueil , toute la joie de la faiblesse qui se venge; c'est là qu'elle glisse à loisir, dans l'oreille d'un sot qu'elle cajole, une infamie étudiée, revue et augmentée par l'auteur; et cette infamie fait son chemin, cela se répète, se commente, et l'honneur, le bien du soldat, l'héritage des aïeux , !e patrimoine des enfants , est mis en question pour une telle misère !

Tristan parut réfléchir pendant quel({ue temps, puis il ajouta d'un ton à demi sérieux, à demi plaisant :

— J'ai envie de me battre avec la Bretonnière.

— A propos de quoi? dit Armand, qui ne put s'empéchcr de rire. Que t'a fait ce pauvre diable dans tout cela ?

— Ce qu'il m'a fait, c'est qu'il est très-possible qu'il soit au courant de mes affaires. Il est assez dans les initiés, et passablement curieux de sa nature 5 je ne serais pas du tout surpris que la marquise le prît pour confident.

— Tu avoueras du moins que ce n'est pas sa faute si on lui raconte une histoire, et qu'il n'en est pas responsable.

— Bah! et s'il s'en fait l'éditeur? Cet homme-là, qui n'est qu'une mouche du coche, est plus jaloux cent fois de madame de Vernage que s'il était son mari ; et, en supposant qu'elle lui récite ce beau roman inventé sur mon compte , crois-tu qu'il s'amuse à en garder le secret.^

— A la bonne heure , mais encore faudrait-il être sûr d'abord qu'il en parle, et même, dans ce cas-Là. je ne vois guère qu'il puisse être juste de chercher querelle à quelqu'un parce qu'il répète ce qu'il a entendu dire. Quelle gloire y aurait-il d'ailleurs à faire peur à la Bretonnière? Il ne se battrait certainement pas, et, franchement, il serait dans son droit.

— Il se battrait. Ce garçon-là me gène 5 il est ennuyeux, il est de trop dans ce monde.

— En vérité , mon cher Tristan , tu parles comme un homme qui ne sait à qui s'en prendre. Ne diraiton pas, à t' entendre, que tu cherches une aflàire d'honneur pour rétablir ta réputation, ou que tu as besoin dune balafre pour la montrera ta maîtresse, comme un étudiant allemand?

— Mais aussi c'est que je nie trouve dans une situation vraiment intolérable. On m'accuse , on me déshonore, et je n"ai pas un moyen de me venger! Si je croyais réellement...

Les deux jeunes gens passaient en cet instant sur le boulevard , devant la boutique d'un bijoutier. Tristan s'arrêta de nouveau, tout à coup, pour regarder un bracelet placé dans l'étalage.

• — Voilà une chose étrange, dit-il.

— Qu'est-ce que c'est? veux-tu te battre aussi avec la fille de comptoir?

— Non pas, mais tu me conseillais de chercher dans mes souvenirs. En voici un qui se présente. Tu vois bien ce bracelet d'or qui, du reste, n'a rien de merveilleux : un serpent avec deux turquoises. Dans le moment de ma dispute avec Saint-Aubin, il venait do commander, chez ce même marchand, dans cette boutique, un bracelet comme celui-là , lequel bracelet était destiné à cette grisette dont il s'occupait, et qui avait failli nous brouiller ; lorsque, après notre querelle vidée, nous eûmes déjeuné ensemble : « Parbleu, « me dit-il en riant , tu viens de m'enlever la reine de « mes pensées à l'instant où je me disposais à lui faire « un cadeau -, c'était un petit bracelet avec mon nom (c gravé en dedans ^ mais, ma foi , elle ne l'aura pas. « Si tu veux le lui donner, je te le cède; puisque tu (c es le préféré, il faut que tu payes ta bienvenue. — u Faisons mieux, répondis-je; soyons de moitié dans « l'envoi que ta comptais lui faire. — Tu as raison.

« reprit-il; mon nom est déjà sur la plaque, il faut <c que le tien y soit gravé aussi , et, en signe de bonne « amitié, nous y ferons ajouter la date. » Ainsi fut dit, ainsi fut fait. La date et les deux noms, écrits sur le bracelet, furent envoyés à la demoiselle, et doivent actuellement exister quelque part en la possession de mademoiselle Javotte (c'est le nom de notre béroïne), à moins qu'elle ne Tait vendu pour aller dîner.

— A merveille ! s"écria Armand ; cette preuve que tu cbercbais est toute trouvée. Il faut maintenant que ce bracelet reparaisse. Il faut que la marquise voie les deux signatures, et le jour bien spécifié. Il faut que mademoiselle Javotte elle-même ténioigne au besoin de la vérité et de l'identité de la cbose. N'en est-ce pas assez pour prouver clairement que rien de sérieux n'a pu se passer entre Saint-Aubin et toi? Certes, deux amis qui, pour se divertir, font un pareil cadeau à une femme qu'ils se disputent, ne sont pas bien en colère l'un contre l'autre, et il devient alors évident...

— Oui, tout cela est très-bien, dit Tristan-, ta tète va plus vite que la mienne -, mais pour exécuter cette grande entreprise, ne vois-tu pas qu'avant de retrouver ce bracelet si précieux, il faudrait commencer par retrouver Javotte ? Malheureusement ces deux découvertes semblent également difficiles. Si, d'un côté, la jeune personne est sujette à perdre ses nippes, elle est capable, d'une autre part, de s'égarer fort ellemême. Cbercber, après un an d'intervalle, unegrisette

perdue sur le pav»'- de Paris, et, dans le tiroir de cette "risette, un gage d'amour fabriqué en métal, cela me paraît au-dessus de la puissance humaine; c'est un I ève impossible à réaliser.

— Pourquoi? reprit Armand-, essayons toujours. Vois comme le hasard, de lui-même, te fournit l'indice qu'il te fallait : tu avais oublié ce bracelet; il te le met presque devant les yeux, ou, du moins, il te le rappelle. Tu cherchais un témoin, le voilà, il est irrécusable; ce bracelet dit tout, ton amitié pour Saint- Aubin , son estime pour toi , le peu de gravité de l'afTaire. La Fortune est femme, mon cher-, quand elle fait des avances, il faut en profiter. Penses-y, tu n'as que ce moyen d'imposer silence à madame de Vernage; mademoiselle Javotte et son serpentin bleu sont ta seuîe et unique ressource. Paris est grand, c'est vrai, mais nous avons du temps. Ne le perdons pas-, et d'abord, oîi demeurait jadis cette demoiselle?

— A te dire vrai, je n'en sais plus rien-, c'était, je crois, dans un passage, une espèce de square, de cité.

— Entrons chez le bijoutier, et questionnons-le. Les marchands ont quelquefois une mémoire incroyable; ils se souviennent des gens après des années, surtout de ceux qui ne les payent pas très-bien.

Tristan se laissa conduire par son frère ; tous deux entrèrent dans la boutique. Ce n'était pas une chose facile que de rappeler au marchand un objet de peu de valeur acheté chez lui il y avait longtemps. 11 ne

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l'avait pourtant pas oublié, à cause de la singularité des deux noms réunis :

— Je me souviens, en effet, dit-il, d'un petit bracelet que deux jeunes gens m'ont commandé l'hiver dernier, et je reconnais bien monsieur. Mais quant à savoir où ce bracelet a été porté, et à qui, je n'en peux rien dire.

— C'était à une demoiselle Javutte, dit Armand, qui devait demeurer dans un passage.

— Attendez, reprit le bijoutier. Il ouvrit son livre, le feuilleta, réfléchit, se consulta, et finit par dire : u C"est cela même; mais ce n'est point le nom de Javotte que je trouve sur mon livre. C'est le nom de madame de Monval, cité Bergère, 4. ■»

— Vous avez raison, dit Tristan, elle se faisait appeler ainsi-, ce nom de Monval m'était sorti de la tète; peut-être avait-elle le droit de le porter, car son titre de Javotte n'était, je crois, qu'un sobriquet. Travaillez-vous encore quelquefois pour elle? vous a-tcUc acheté autre chose?

— Non, monsieur; elle m'a vendu, au contraire, une chaîne d'argent cassée qu'elle avait.

— Mais point de bracelet?

— Non, monsieur.

— Va pour Monval, dit Armand-, grand merci, monsieur. Et quant à nous, en route pour la cité Bergère.

— Je crois, dit Tristan en quittant le bijoutier, qu'il serait bon de prendre un fiacre. J'ai quelque

peur que madame de Monval n'ait changé plusieurs fois de domicile, et que notre course ne soit longue.

Cette prévision était fondée. La portière de la cité Bergère apprit aux deux frères que madame de ]\ïonval avait déménagé depuis longtemps, qu'elle s'appelait à présent mademoiselle Durand, ouvrière en robes, et qu'elle demeurait rue Saint-Jacques.

— Est-elle à son aise? a-t-elle de quoi vivre? demanda Armand, poursuivi par la crainte du bracelet vendu.

— Oh! OUI, monsieur, elle fait beaucoup de dépense; elle avait ici un logement complet, des meubles d'acajou et une batterie de cuisine. Elle voyait beaucoup de militaires, toutes personnes décorées et très-comme il faut. Elle donnait quelquefois de trèsjolis dîners qu'on faisait venir du café Vachette. Tous ces messieurs étaient bien gais, et il y en avait un qui avait une bien belle voix-, il chantait comme un vrai artiste de l'Académie. Du reste, monsieur, il n'y a jamais eu rien à dire sur le compte de madame de Monval. Elle étudiait aussi pour être artiste; c'était moi qui faisais son ménage, et elle ne sortait jamais qu'en citadine.

— Fort bien, dit Armand; allons rue Saint- Jacques.

— Mademoiselle Durand ne loge plus ici, répondit la seconde portière, il y a six mois qu'elle s'en est allée, et nous ne savons guère trop oii elle est. Ce ne

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doit pas être dans un palais, car elle n'est pas partie en carrosse, et elle n'emportait pas grandVhose.

— Est-ce qu'elle menait une vie malheureuse?

— Oh ! mon Dieu, une vie hien pauvre. Elle n'était guère à l'aise, cette demoiselle. Elle demeurait \h au fond de l'allée, sur la cour, derrière la fruitière. Elle travaillait toute la sainte journée: elle ne gagnait guère, et elle avait bien du mal. Elle allait au marché le matin, et elle faisait sa soupe elle-même sur un petit fourneau qu'elle avait. On ne peut pas dire qu'elle manquait de soin, mais cela sentait toujours les choux dans sa chambre. Il y a une dame en deuil qui est venue, une de ses tantes, qui l'a emmenée: nous croyons qu'elle s'est mise aux sœurs du Bon-Pasteur. La lingèredu coin vous dira peut-être cela-, c'était elle qui l'employait.

— Allons chez la lingère, dit Armand: mais les choux sont de mauvais augure.

Le troisième renseignement recueilli sur Javotte ne fut pas d'abord plus satisfaisant que les deux premiers. Moyennant une petite somme que sa famille avait trouvé moyen de fournir, elle était entrée, en effet, au couvent des sœurs du Bon-Pasteur, et y avait passé environ trois mois. Comme sa conduite était bonne, la protection de quelques personnes charitables l'avait fait admettre par les sœurs, qui lui montraient beaucoup de bonté et qui n'avaient qu'à se louer de son obéissance. Malheureusement, disait la lingère, celle pauvre enfanta une tète si vive qu'il ne

lui est pas possible de rester en place. C'était une grande faveur pour elle que d'avoir été reçue comme pensionnaire par les religieuses. Tout le monde disait du bien d'elle, et elle remplissait régulièrement ses devoirs de religion, en même temps qu'elle travaillait très-bien, car c'est une bonne ouvrière. Mais tout d'un coup, sa tète est partie; elle a demandé à s'en aller. Vous comprenez, monsieur, que dans ce tempsci un couvent n'est pas une prison -, on lui a ouvert les jtortes, et elle s'est envolée.

— Et vous ignorez ce qu'elle est devenue?

— Pas tout à fait, répondit en riant la lingère. il y a une de mes demoiselles qui l'a rencontrée au llanelagb. Elle se fait appeler maintenant Amélina l\osenval. Je crois qu'elle demeure rue de Bréda, et qu'elle est figurante aux Eolies-Dramatiques.

Tristan commençait à se décourager. — Laissons tout cela, dit-il à son frère. A la tournure que prennent les cboses, nous n'en aurons jamais fini. Qui sait si mademoiselle Durand , madame de Monval, madame Rosenval, n'est pas en Chine ou à Quimper- Corentin ?

■ — Il faut y aller voir, disait toujours Armand. Nous avons trop fait pour nous arrêter. Qui te dit que nous ne sommes pas sur le point de découvrir notre voyageuse? Ouvrière ou artiste, nonne ou figurante, je la trouverai. Ne faisons pas comme cet homme qui avait parié de traverser pieds nus un bassin gelé au mois de janvier, et qui. arrivé à moitié che-

min, trouva que c'était trop froid, et revint sur ses pas.

Armand avait raison cette fois. Madame Rosenval en personne fut découverte rue de Bréda; mais il ne s'agissait plus à cette nouvelle adresse du couvent, ni des choux, ni du Ranelagh. De figurante quelle était naguère, madame Rosenval était devenue tout à coup, par la grâce du hasard et d'un ancien préfet, personnage important et protecteur des arts, j^rhna do7ina d'un théâtre de province. Elle habitait depuis quelque temps une assez grande ville du Midi de la France, où son talent, nouvellement découvert, mais généreusement encouragé, faisait les délices des connaisseurs du Heu et l'admiration de la garnison. Elle se trouvait à Paris en passant , pour contracter, si faire se pouvait, un engagement dans la capitale. On dit aux deux jeunes gens, il est vrai , qu'on ne savait pas s'ils pourraient être reçus; mais ils furent introduits par une femme de chambre dans un appartement asssez riche, d'un goût peu sévère, orné de statuettes, de glaces et de cartons-pâtes, à peu près comme un café. La maîtresse du lieu était à sa toilette; elle fit dire qu'on attendît, et qu'elle allait recevoir M. de Berville.

— A présent, je te laisse, dit Armand à son frère ; tu vois que nous sommes venus à bout de notre campagne. C'est à toi de faire le reste-, décide madame Rosenval à te rendre ton bracelet-, qu'elle l'accompagne d'un mot de sa main qui donne plus de poids

à cette restitution -, reviens armé de cette preuve authentique, et moquons-nous de la marquise.

Armand sortit sur ces paroles, et Tristan resta seul à se promener dans le somptueux salon de Javotte. Il y était depuis un quart d'heure, lorsque la porte de la chamhre à coucher s'ouvrit. Un gros et grand monsieur, à la démarche grave, à la tête grisonnante, portant des lunettes , une chaîne , un hinocle et des breloques de montre, le tout en or, s'avança d'un air affable et majestueux : — Monsieur, dit-il à Tristan, j'apprends que vous êtes le parent de madame Rosenval. Si vous voulez prendre la peine d'entrer, elle vous attend dans son cabinet.

Il fit un léger salut et se retira.

— Peste! se dit Tristan, il paraît que Javotte voit à présent meilleure compagnie que dans l'allée de la rue Saint-Jacques.

Soulevant une portière de soie chamarrée, que lui avait indiquée le monsieur aux lunettes d'or, il pénétra dans un boudoir tendu en mousseline rose, où madame Rosenval , étendue sur un canapé, le reçut d'un air nonchalant. Comme on ne retrouve jamais sans plaisir une femme qu'on a aimée, fût-ce Amélina, fût-ce même Javotte , surtout lorsque l'on s'est donné tant de peine pour la chercher, Tristan baisa avec empressement la main fort blanche de son ancienne conquête, puis il prit place à côté d'elle, et débuta, comme cela se devait, par lui faire ses comphments sur ce qu'elle était embellie, qu'il la revoyait

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plus chai mante que jamais, elc... (toutes clioses qu'on dit à toute femme qu'on retrouve, lût-elle devenue plus laide qu'un péché mortel) :

— Permettez-moi, ma chère, ajouta-t-il, de vous féliciter sur l'heureux changement qui me semhle s'être opéré dans vos petites affaires. Vous êtes logée ici comme un grand seigneur.

— Vous serez, donc toujours un mauvais plaisant, monsieur de Berville? répondit Javotte-, tout cela est fort simple^ ce n'est qu'un pied-à-terre ^ mais je me tais arranger quelque chose là -bas, car vous savez que je perche au diable.-

— Oui. j'ai appris que vous étiez au théâtre.

— Mon Dieu, oui, je me suis décidée. Vous savez ({ue la grande musique , la musique sérieuse, a été l'occupation de toute ma vie. M. le baron, que vous venez de voir, je suppose, sortant d'ici, et qui est un de mes bons amis, m'a persécutée pour prendre un engagement. Que voulez-vous? je me suis laissé faire. Nous jouons toutes sortes de choses, le drame, le vaudeville, l'opéra.

— On m'a dit cela, reprit Tristan, mais j'ai à vous parler d'une affaire assez sérieuse , et, comme votre temps doit être précieux, trouvez bon que je me hâte de })roiitcr de l'occasion que j'ai de vous faire mes conlidences. Vous souvenez- vous d'un certain bracelet

Tout en parlant, Tristan, [)ur distraction, jeta les yeux sur la cheminée j la première chose (ju'il y re-

marqua fut la carte de visite de la Bretonnière, accrochée à la glace.

— Est-ce que vous connaissez ce personnage-là? demanda-t-il avec surprise.

— Oui : c'est un ami du baron ; je le vois de temps en temps, et je crois même qu'il dîne à la maison aujourd'hui. Mais, de grâce, continuez donc, je vous en prie, et je vous écoute.

Il y aurait peut-être pour le philosophe ou pour le psychologue, comme on dit, une curieuse étude à faire sur le chapitre des distractions. Supposez un homme qui est en train de parler des choses qui le touchent le plus à la personne dont il a le plus h craindre ou à espérer, à un avocat, à une femme ou à un ministre. Quel degré d'influence exercera sur lui une épingle qui le pique au milieu de son discours. une boutonnière qui se déchire, un voisin qui se met à jouer de la llùte? Que fera un acteur, récitant une tirade, et apercevant tout à coup un de ses créanciers dans la salle ? Jusqu'à quel point, enfin, peut-on parler d'une chose, et en même temps penser à une autre ?

Tristan se trouvait à peu près dans une situation de ce genre. D'une part, comme il l'avait dit, le temps pressait; le monsieur à lunettes d'or pouvait reparaître à tout moment. D'ailleurs, dans l'oreille

d'une femme qui vous écoute, il y a une mouche qu'il faut prendre au vol-, dès qu'il n est plus trop tôt avec elle, presque toujours il est trop tard. Tristan attachait assez de prix à ce qu'il venait demander à Javotte pour y employer toute son éloquence. Plus la démarche qu'il faisait pouvait sembler bizarre et extraordinaire, plus il sentait la nécessité de la terminer promptement. Mais, d'une autre part, il avait devant les yeux la carte de la Bretonnière, ses regards ne pouvaient s'en détacher-, et, tout en poursuivant l'objet de sa visite, il se répétait à lui-môme : Je retrouverai donc cet homme-là partout ?

— Enfin, que voulez-vous? dit Javotte. Vous êtes distrait comme un poëte en couches.

Il va sans dire que Tristan ne voulait point parler de son motif secret, ni prononcer le nom de la marquise.

— Je ne puis rien vous expliquer, répondit-il. Je ne puis que vous dire une seule chose, c'est que vous m'obligeriez infiniment en me rendant le bracelet que Saint-Aubin et moi nous vous avons donné, s'il est encore en votre possession.

— Mais, qu'est-ce que vous voulez en faire ?

— Rien qui puisse vous inquiéter j je vous en donne ma parole»

— Je vous crois, Bervillc, vous êtes homme d'honneur. Le diable m'emporte, je vous crois,

(Madame Rosenval. dans ses nouvelles grandeurs,

avait conservé quel([ues expressions qui sentaient encore un peu les choux.)

— Je suis enchanté, dit Tristan, que vous ayez (le moi un si hon souvenir ^ vous n'oubliez pas vos amis.

— Oublier mes amis! jamais. Vous m'avez vue dans le monde quand j'étais sans le sou, je me plais à le reconnaître. J'avais deux paires de bas à jour qui se succédaient l'une à l'autre, et je mangeais la soupe dans une cuillère de bois. Maintenant je dhie dans de l'argent massif avec un laquais par-derrière et plusieurs dindons par-devant-, mais mon cœur est toujours le môme. Savez-vous que dans notre jeune temps nous nous amusions pour de bon? A présent, je m'ennuie comme un roi. Vous souvenez-vous d'un jour... à Montmorency... Non, ce n'était pas vous, je me trompe; mais c'est égal, c'était charmant. Ah! les bonnes cerises ! et ces côtelettes de veau que nous avons mangées chez le père Duval, au Château de la Chasse, pendant que le vieux coq, ce pauvre Coco, picotait du pain sur la table! Il y a eu pourtant deux Anglais assez bêtes pour faire boire de l' eau-de-vie à ce pauvre animal, et il en est mort. Avez-vous su cela ?

Lorsque Javotte parlait ainsi à peu près naturellement, c'était avec une volubilité extrême; mais quand ses grands airs la reprenaient, elle se mettait tout à coup à trahier ses phrases avec un air de rêverie et de distraction.

— Oui, vraiment, continua-t-elle d'une voix de duchesse enrhumée, je me souviens toujours avec plaisir de tout ce qui se rattache au passé.

— C'est à merveille, ma chère Améhna: mais, répondez, de grâce, à mes questions. Avez-vous conservé ce hracelet?

— Quel bracelet, Berville? qu'est-ce que vous voulez dire?

— Ce hracelet que je vous redemande , et que Saint-Auhin et moi nous vous avions donné?

Fi donc! redemander un cadeau! c'est bien peu gentilhomme, mon cher.

— Il ne s'agit point ici de gentilhommerie. Je vous l'ai dit, il s'agit d'un service fort important que vous pouvez me rendre. Kélléchissez, je vous en conjure, et répondc.-moi sérieusement. Si ce n'est que le bracelet qui vous tient au cœur, je m'engage bien volontiers à vous en mettre un autre à chaque bras, en échange de celui dont j'ai besoin.

— C'est fort galant de votre part.

— Non, ce n'est pas galant, c'est tout simple. Je ne vous parle ici que dans mon intérêt.

— Mais d'abord, dit Javotte en se levant et en jouant de l'éventail, il faudrait savoir, comme je vous disais, ce que. vous en feriez, de ce bracelet. Je ne peux pas me fier à un homme qui n'a pas lui-même confiance en moi. Voyons, contez-moi un peu vos affaires. Il y a quelque fernme, quelque tricherie làdessous. Tenez, je parierais que c'est quelque an-

LE SECRET DE JAYOTTE. il3

cienne maîtresse à vous ou à Saiut-Aubiu, qui veut me dépouiller de mes ustensiles de ménage. Il y a quelque brouille, quelque jalousie, quelque mauvais propos : allons, parlez donc.

— S'il faut absolument vous dire mon motif, répondit Tristan, voulant se débarrasser de ces questions, la vérité est que Saint-Aubin est mort 5 nous étions fort liés, vous le savez, et je désirerais garder ce bracelet où nos deux noms sont écrits ensemble.

— Bail ! quelle histoire vous me fabriquez là ! Saint- Aubin est mort? Depuis quand?

— Il est mort en Afrique, il y a peu de temps.

— Vrai? Pauvre garçon! je l'aimais bien aussi. C'était un gentil cœur, et je me souviens que dans le temps il m'appelait sa beauté rose, u Voilà ma beauté rose, )) disait-il : je trouve ce nom-là très-joli. Vous rappelez-vous comme il était drôle un jour que nous étions à Ermenonville, et que nous avions tout cassé dans l'auberge? Il ne restait seulement plus une assiette. Nous avions jeté les cbaises par les fenêtres à travers les carreaux, et le matin, tout justement, voilà qu'il arrive une grande longue famille de bons provinciaux qui venaient visiter la nature. Il ne se trouvait plus une tasse pour leur servir leur café au lait.

— Tète de folle ! dit Tristan 5 ne pouvez-vous, une fois par hasard, faire attention à ce qu'on vous dit? Avez-Yous mon bracelet, oui ou non ?

1 1 i LE SECRET DE JAVGTTE.

— Je n'en sais rien du tout, et je n'aime pas les propositions faites à bout portant.

— i^lais vous avez, je le suppose , un coffre , un tiroir, un endroit quelconque à mettre vos bijoux? Ouvrez-moi ce tiroir ou ce coffre: je ne vous en demande pas davantage.

Javotte sembla un peu réflécbir , se rassit près de Tristan, et lui prit la main :

— Ecoutez, dit-elle, vous concevez que si ce bracelet vous csl nécessaire, je ne tiens pas à une pareille misère. J"ai de l'amitié pour vous, Berville ; il n'y a rien que je ne fisse pour vous obliger. Mais vous comprenez bien aussi que ma position m'impose des devoirs. Il est possible que , d'un jour à l'autre, j'entre à l'Opéra, dans les chœurs. M. le baron m'a promis d'y employer toute son influence. Un ancien préfet, comme lui, a de l'empire sur les ministres, et M. delà Bretonnière, de son côté...

— La Bretonnière ! s'écria Tristan impatienté -, et que diantre fait-il ici? Apparemment qu'il trouve moyen d'être en môme temps à Paris et à la campagne. Il ne nous quitte pas là-bas, et je le retrouve chez vous !

— Je vous dis que c'est un ami du baron. C'est un homme fort distingué que M. de la Bretonnière. Il est vrai qu'il a une campagne près de la vôtre, et qu'il va souvent chez une personne que vous connaissez probablement, une maïquise, une comtesse, je ne sais plus son nom.

LE SECRET DE JAYOTTE. Ho

— Est-ce qu'il vous parle d^elle? Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Certainement, il nous parle d'elle. Il la voit tous les jours, pas vrai? Il a son couvert à sa table ^ elle s'appelle Vernage, ou quelque chose connme ça; on sait ce que c'est, entre nous soit dit, que les voisins et les voisines... Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc?

— Peste soit du fat! dit Tristan, prenant la carte (le la Bretonnière et la froissant entre ses doigts. Il faut que je lui dise son fait un de ces jours.

— Oh! oh! Berville, vous prenez feu, mon cher. La Yernage vous touche, je le vois. Eh bien ! tenez, élisons l'échange. Votre confidence pour mon bracelet.

— Vous l'avez donc, ce bracelet?

— Vous l'aimez donc, cette marquise?

— Ne plaisantons pas. L'avez-vous?

— Non pas, je ne dis pas cela. Je vous répète que ma position...

— Belle position ! Vous moquez - vous des gens ! Quand vous iriez à l'Opéra, et quand vous seriez figurante à vingt sous par jour...

— Figurante! s'écria Javolte en colère. Pour qui me prenez-vous , s'il vous plaît ! Je chanterai dans les chœurs, savez-vous !

— Pas plus que moi ; on vous prêtera un maillot et une toque, et vous irez en procession derrière la princesse Isabelle 5 ou bien on vous donnera le di-

manche une pelite gratification pour vous enlever au bout d'une poulie dans le ballet de la Sylphide. Qu'est-ce que vous entendez avec votre position?

— J'entends et je prétends que, pour rien au monde, je ne voudrais que M. le baron pût voir mon nom mêlé à une mauvaise affaire. Vous voyez bien que, pour vous recevoir, j'ai dit que vous étiez mon parent. Je ne sais pas ce que vous ferez de ce bracelet, moi, et il ne vous plait pas de me le dire. M. le baron ne m'a jamais connue que sous le nom de madame de Rosenval-, c'est le nom d'une terre que mon père a vendue. J'ai des maîtres, mon cher, j'étudie, et je ne veux rien faire qui compromette mon avenir.

Plus l'entretien se prolongeait, plus Tristan souffrait de la résistance et de l'étrange légèreté de Javotte. Évidemment le bracelet était là, dans cette chambre peut-être; mais où le trouver? Tristan se sentait par moment l'envie de faire comme les voleurs, et d'employer la menace pour parvenir à son but. Un peu de douceur et de patience lui semblait pourtant préférable :

— Ma brave Javotte, dit-il, ne nous fâchons pas. Je crois fermement à tout ce que vous me dites. Je ne veux non plus, en aucune façon , vous compromettre-, chantez à l'Opéra, tant que vous voudrez, dansez même , si bon vous semble. Mon intention n'est nullement...

— Danser! moi qui ai joué Célimène! oui, mon

LE SECRET DE JAVOTTE. ii7

petit, j'ai joué Célimène à Belleville, avant de partir pour la province-, et mon directeur, M. Poupinel, qui a assisté k la représentation , m'a engagée tout de suite pour les troisièmes Dugazons. J'ai été ensuite seconde grande première coquette, premier rôle marqué, et forte première chanteuse; et c'est Brochard lui-même, qui est ténor léger, qui m'a fait résilier, et Gustave, qui est Laruette, a voyagé avec moi en Auvergne. Nous faisions quatre ou cinq cents francs avec la Tour de Nesle et Adolphe et Clara; nous ne jouions que ces deux pièces-là partout. Si vous croyez que je vais danser!

— Ne nous fâchons pas, ma helle, je vous en conjure.

— Savez-vuus que j'ai joué avec Frederick? Oui. j'ai joué avec Frederick, en province, au hénéfice d'un homme de lettres. Il est vrai que je n'avais pas un grand rôle ; je faisais un page dans Lucrèce Borgia , mais toujours j'ai joué avec Frederick.

— Je n'en doute pas. vous ne danserez point; je vous supplie de m'excuser; mais, ma chère, le temps se passe, et vous répondez à heaucoup de choses, excepté à ce que je vous demande. Finissons-en, s'il est possible. Dites-moi : voulez-vous me permettre d'aller à l'instant même chez Fossin, d'y prendre un bracelet, une chaîne, une bague, ce qui vous amusera, ce qui pourra vous plaire, de vous l'envoyer ou de vous le rapporter, selon votre fantaisie-, en échange de quoi vous me renverrez ou vous me rendrez à

lis LE SECRET DE JAVOTTE.

moi-niùnie celte Ijagalelle que je vous demande, et à laquelle vous ne tenez pas sans doute?

— Qui sait? dit Javotte d'un ton radouci-, nous autres, nous tenons à peu de chose ; et je suis comme cela, j'aime mes effets.

— Mais ce bracelet ne vaut pas dix louis, et, apparemment, ce n'est pas ce qu'il y a d'écrit dessus qui vous le rend précieux ?

La vanité masculine, d'une part, et la coquetterie féminine, d'une autre, sont deux choses si naturelles et qui retrouvent toujours si bien leur compte, que Tristan n'avait pu s'empêcher de se rapprocher de Javotte en faisant cette question. Il avait entouré doucement de son bras la jolie taille de son ancienne fmie, et Javotte, la tète penchée sur son éventail, souriait en soupirant tout bas, tandis que la moustache du jeune hussard effleurait déjà ses cheveux blonds -, le souvenir du passé et l'idée d'un bracelet neuf lui faisaient palpiter le cœur.

— Parlez, Tristan, dit-elle, soyez tout à fait franc. Je suis hoi.ne fdle : n'ayez pas peur. Dites-moi où ira mon serpentin bleu.

— Ehbien! mon enfant, réponditle jeune homme, je vais tout vous avouer ; je suis amoureux.

— Est-elle belle ?

~ Vous êtes plus jolie, elle est jalouse, elle veut ce bracelet: il lui est revenu, je ne sais comment, que je vous ai aimée...

— Menteur!

— Non, c'est la vérité-, vous étiez, m;i chère, vous ôtes encore si parfaitement gentille, fraîche et coquette, une petite fleur; vos dents ont Fair de perles tombées dans une rose 5 vos yeux, votre pied...

— Eh bieni dit Javotte, soupirant toujours.

— Eh bien! reprit Tristan, et notre bracelet?

— Javotte se préparait peut-être à répondre de sa voix, la plus tendre : «Eh bien! mon ami, allez chez Fossin , )) lorsqu'elle s'écria tout à coup :

Prenez garde, vous m'égratignez!

La carte de visite de la Bretonnière était encore dans la main de Tristan, et le coin du carton corné avait, en effet, touché l'épaule de madame Rosenval. Au même instant, on frappa doucement à la porte; lu tapisserie se souleva , et la Bretonnière lui-même entra dans la chambre.

— Pardieu, monsieur, s'écria Tristan, ne pouvant contenir un mouven;ient de dépit, vous arrivez comme mars en carême.

— Comme Mars en toute saison, dit la Bretonnière, enchanté de son calembourg.

— On pourrait voir cela, reprit Tristan.

— Quand il vous plaira, dit la Bretonnière.

— Demain, vous aurez de mes nouvelles.

Tristan se leva, prit Javotte à part : — Je compte

sur vous, n'est-ce pas? lui dit-il à voix basse 5 dans une heure, j'enverrai ici.

— Puis il sortit, sans plus de façon, en répétant encore : A demain.

— Que veut dire cela ? demanda Javotte.

— Ma foi. je n'en sais rien, dit la Bretonnière,

Armand, comme on le pense bien, n^ait attendu impatiemment le retour de son frère, afin d'apprendre le résultat ae Tentretien avec Javotte. Tristan icntra chez lui tout joyeux :

— Victoire ! mon cher, s'écria-t-il ^ nous avons gagné la bataille, et mieux encore , car nous aurons demain tous les plaisirs du monde à la fois.

— Bnh! dit Armand: qu'y a-t-il donc? tu as ur air de gaieté qui fait ]ilaisir à voir.

— Ce n'est pas sans raison ni sans peine. Javotte ?. hésité 5 elle a bavardé 5 elle m'a fait des discours à dormir debout; mais enfin elle cédera, j'en suis certain ; je compte sur elle. Ce soir, nous aurons mon bracelet, et demain matm, pour nous distraire, nous nous battrons avec la Bretonnière.

— Encore ce pauvre homme ! Tu lui en veux rhuc beaucoup ?

— Non, en vérité, je n'ai plus de rancune contre lui. Je l'ai rencontré, je l'ai envoyé promener, je lui donnerai un coup d'épée. et je lui pardonne.

— Où l'as-tu donc vu ? chez ta belle?

— Eh mon Dieu, oui j ne faut-il pas que ce monsieur-là se fourre partout?

— Et comment la querelle est-elle venue?

— 11 n'y a pas de querelle -, deux mots, te dis-je, une misère -, nous en causerons. Commençons maintenant par aller chez Fossin acheter quelque chose pour Javotte, avec qui je suis convenu d'un échange 5 car on ne donne rien pour rien quand on s'appelle Javotte, et même sans cela.

— Allons, dit Armand, je suis ravi comme toi que (u sois parxcnu à ton but et que tu aies de quoi conlondre ta marquise. Mais, chemin faisant, mon cher ami, réfléchissons, je t'en prie, sur la seconde partie de ta vengeance projetée. Elle me semble plus qu'étrange.

— Trêve de mots, dit Tristan, c'est un point résolu. Que j'aie tort ou raison, n'importe : nous pouvions ce matin discuter là-dessus 5 à présent le vin est tiré, il faut le boire.

— Je ne me lasserai pas, reprit Armand, de te répéter que je ne conçois pas comment un honmie comme toi, un militaire, reconnu pour brave, peut I rouver du plaisir à ces duels sans motif, ces affaires d'enfant, ces bravades d'écoher, qui ont peut-être été à la mode, mais dont tout le monde se moque aujourd'hui. Les querelles de parti, les duels de cocarde [teuvent se comprendre dans les crises politiques. Il peut sembler plaisant à un républicain de ferrailler avec un royahste, uniquement parce qu'ils se rencontrent : les passions sont en jeu, et tout peut s'excuser. Mais je ne te conseille pas ici, je te blâme. Si ton projet est sérieux, je n'hésite pas à te dire qu'en

pareil cas je refuserais de servir de témoin à mon meilleur ami.

— Je ne te demande pas de m'en servir, mais de le taire -, allons chez Fossin.

— Allons où tu voudras, je n'en démordrai pas. Prendre en grippe un homme importun, cela arrive à tout le monde : le fuir ou s'en railler, passe encore 5 mais vouloir le tuer, c'est horrihle.

— Je te dis que je ne le tuerai pas -, je te le promets , je m'y engage. Un petit coup d'épée, voilà tout. Je veux mettre en écharpe le bras du cavalier servant de la marquise, en même temps que je lui offrirai humblement , à elle , le bracelet de ma grisette.

— Songe donc que cela est inutile. Si tu te bats pour laver ton honneur, qu'as-tu à faire du bracelet? Si le bracelet te suflit, qu as-tu à faire de cette querelle? M'aimes-tu un peu ? cela ne sera pas.

— Je t'aime beaucoup, mais cela sera.

En parlant ainsi, les deux frères arrivèrent chez Fossin. Tristan, ne voulant pas que Javotte pût se repentir de son marché, choisit pour elle une jolie châtelaine qu'il lit envelopper avec soin, ayant dessein de la porter lui-même et d'attendre la réponse, s'il n'était pas reçu. Armand, ayant autre chose en tète, et voyant son frère plus joyeux encore à l'idée de revenir promptementavecle bracelet en question, ne lui proposa pas de l'acconqjagner. H fut convenu qu'ils se retrouveraient le soir.

LE SECRET DE JAVOTTE. i2lj

Au moment où ils allaient se séparer, la roue d'une calèche découverte, courant avec un assez grand fracas, rasa le trottoir de la rue Richelieu. Une livrée bizarre, qui attirait les yeux, fit retourner les passants. Dans cette voiture était madame de Vernage, seule, nonchalamment étendue. Elle aperçut les deux jeunes gens, et les salua d'un petit signe de tête, avec une indolence protectrice.

— Ah! dit Tristan, pâlissant malgré lui, il paraît que l'ennemi est venu observer la place. Elle a renoncé à sa fameuse chasse, cette belle dame, pour faire un tour aux Champs-Elysées et respirer la poussière de Paris. Qu'elle aille en paix ! elle arrive à point. Je suis vraiment flatté de la voir ici. Si j'étais un fat, je croirais qu elle vient savoir de mes nouvelles. Mais point du tout -, regarde avec quel laisseraller aristocratique, supérieur même à celui de Javotte,elle a daigné nous remarquer. Gageons qu'elle ne sait ce qu'elle vient faire : ces femmes-là cherchent le danger , comme les papillons la lumière. Que son sommeil de ce soir lui soit léger! Je me présenterai demain à son petit lever, et nous en aurons des nouvelles. Je me fais une véritable fête de vaincre un tel orgueil avec de telles armes. Si elle savait que j'ai là, dans mes mains, un petit cadeau pour une petite fille, moyennant quoi je suis en droit de lui dire : Vos belles lèvres en ont menti et vos baisers sentent la calomnie : que dirait-elle? Elle serait peut-être moins superbe, non pas moins belle. . . Adieu, mon cher, à ce soir.

Si Armand n'avait pas plus longuement insisté pour dissuader son frère de se battre, ce n'était pas qu'il crût impossible de l'en empêcher-, mais il le savait trop violent, surtout dans un moment pareil, pour essayer de le convaincre par la raison -, il aimait mieux prendre un autre moyen. La Bretonnière, qu'il connaissait de longue main, lui paraissait avoir un caractère plus calme et plus facile à aborder : il l'avait vu chasser prudemment. 11 alla le trouver surle-champ, résolu à voir si de ce côté il n'y aurait pas plus de chances de réconciliation. La Bretonnière était seul, dans sa chambre, entouré de liasses de papiers, comme un homme qui met ses affaires en ordre. Armand lui exprima tout le regret qu'il éprouvait de voir qu'un mot (qu'il ignorait du reste, disait-il) pouvait amener deux gens de cœur à aller sur le terrain, et de là en prison.

— Qu'avez-Yous donc fait à mon frère? lui demanda-t-il.

• — Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière, se levant et s'asseyant tour à tour d'un air un peu embarrassé, tout en conservant sa gravité ordinaire: votre frère, depuis longtemps , me semble mal disposé à mon égard; mais, s'il faut vous parler franchement, je vous avoue que j'ignore absolument pourquoi.

— N'y a-t-il pas entre vous quelque rivalité? Ne faites-vous pas la cour à quelque femme?...

— Non, en vérité, pour ce qui me regarde, je ne

LE SECRET DE JAVOTTE. 12o

fais la cour à personne, et je ne vois aucun motif raisonnable qui ait fait franchir ainsi à votrtî frère les bornes de la politesse.

— Ne vous êtes-vous jamais disputés ensemble? — Jamais, une seule fois exceptée, c'était du temps

du choléra : M. de Berville, en causant au dessert, soutint qu'une maladie contagieuse était toujours épidémique, et il prétendait baser sur ce faux principe la différence qu'on a établie entre le mot épidémique et le mot endémique. Je ne pouvais, vous le sentez, ôtre de son avis, et je lui démontrai fort bien qu'une maladie épidémique pouvait devenir fort dangereuse sans se communiquer par le contact. Nous mîmes à cette discussion un peu trop de chaleur, j'en conviens...

— Est-ce là tout?

— Autant que je me le rappelle. Peut-être cependant a-t-il été blessé, il y a quelque temps, de ce que j'ai cédé à l'un de mes parents deux bassets dont il avait envie. Mais que voulez-vous que j'y fas«;c : ce parent vient me voir par hasard 5 je lui montre mes chiens, il trouve ces bassets...

— Si ce n'est que cela encore, il n'y a pas de quoi s'arracher les yeux.

— Non, à mon sens, je le confesse-, aussi vous dis-je, en toute conscience, que je ne comprends exactement rien à la provocation qu'il vient de m'adresser.

— Mais si vous ne faites la cour à personne, il est

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peut-être amoureux, lui, de cette marquise chez laquelle nous allons chasser ?

— Cela se peut, mais je ne le crois pas... Je n"ai point souvenance d'avoir jamais remarqué que la marquise de Vernag-e pût souffrir ou encourager des assiduités condamnahles.

— Qui est-ce qui vous parle de rien de condamnahle? Est-ce qu'il y a du mal à être amoureux?

— Je ne discute pas cette question \, je me horne à vous dire que je ne le suis point, et que je ne saurais, par conséquent, être le rival de personne.

— En ce cas, vous ne vous hattrez pas ?

— Je vous demande pardon -, je suis provoqué de la manière la plus positive. Il m"a dit. lorsque je suis entré, que j'arrivais comme mars en carême. De tels discours ne se tolèrent pas-, il me faut une réparation.

— Vous vous couperez la gorge pour un mot?

— Les conjonctures sont fort graves. Je n'entre point dans les raisons qui ont amené ce défi-, je m'en étonne parce qu'il me semble étrange, mais je ne puis faire autrement que de l'accepter.

— Un duel pareil est-il possible? Vous n'êtes pourtant pas fou. ni Berville non plus. Voyons, la Brotonnière , raisonnons. Croyez-vous que cela m'amuse de vous voir faire une étourderie semblable?

— Je ne suis point un homme faible , mais je ne suis pas non plus un homme sanguinaire. Si votre frère me propose des excuses, pourvu qu'elles soient

bonnes et valables, je suis prêt à les recevoir. Sinon. \oici mon testament que je suis en train d'écrire, comme cela se doit.

— Qu'entendez-vous par des excuses valables?

— J'entends... cela se comprend.

• — ]\lais encore ?

— De bonnes excuses.

— Mais enfin, à peu près, parlez.

— Eh bien! il m'a dit que j'arrivais comme mars en carême, et je crois lui avoir dignement répondu. Il faut qu'il rétracte ce mot, et qu'il me dise, devant témoins, que j'arrivais tout simplement comme M. de la Bretonnière.

— Je crois que, s'il est raisonnable, il ne peut vous refuser cela.

Armand sortit de cette conférence non pas entièrement satisfait, mais moins inquiet qu'il n'était venu. C'était au boulevard de Gand, entre onze heures et minuit, qu'il avait rendez-vous avec son frère. Il le trouva, marchant à grands pas d'un air agité, et il s'apprêtait à négocier son accommodement dans les termes voulus par la Bretonnière, lorsque Tristan lui prit le bras en s'écriant :

— Tout est manqué ! Javotte se joue de moi , je n'ai pas mon bracelet.

— Pourquoi ?

— Pourquoi? Que sais-je? une idée d'hirondelle Je suis allé chez elle tout droit-, on me répond qu'elle est sortie. Je m'assure qu'en effet elle n'y est pas, et

je demande si elle n"a rien laissé pour moi \ la chambrière me regarde avec étonnement. A force de questions, j'apprends que madame Rosenval a dîné avec son baron à lunettes, et une autre personne, sans doute ce damné la Bretonnière -, qu'ils se sont séparés ensuite, la Bretonnière pour rentrer chez lui, Javotte et le baron pour aller au spectacle, non pas dans la salle, mais sur le théâtre ; et je ne sais quoi encore d'incompréhensible ; ie tout mêlé de verbiages de servante : « Madame avait reçu une bonne nouvelle; Madame paraissait très-contente; elle était pressée, on n'avait pas eu le temps de manger le dessert, mais on avait envoyé chercher à la cave du vin de Champagne. » Cependant je tire de ma poche la petite boîte de Fossin, que je remets à la chambrière, en la priant de donner cela ce soir à sa maîtresse, et en confidence. Sans chercher à comprendre ce que je ne peux savoir, je joins à mon cadeau un billet écrit à la hâte. Làdessus, je rentre, je compte les minutes, et la réponse n'arrive pas. Voilà où en sont les choses. Maintenant que cette fille a je ne sais quoi en tète, s'en détournera-t-elle pour m' obliger? Quel vent a soufllé sur cette girouette?

— Mais, dit Armand, le spectacle a fini taid ; il lui faut bien, à cette girouette, le temps nécessaire pour lire et répondre, chercher ce bracelet et l'envoyer. Kous le trouverons chez toi tout à l'heure. Songe donc que Javotte ne peut décemment accepter ton cadeau qu'à titre d'échange. Quant à ton duel, n'y songe plus.

— Eh ! mon Dieu! je n'y songe pas: j'y vais...

— Fou que tu es! et notre mère?

Tristan baissa la tête sans répontlre, et les deux fières rentrèrent chez eux.

Javotte n'était pourtant pas aussi méchante qu'on pourrait le croire. Elle avait passé la journée dans une perplexité singulière. Ce bracelet redemandé, cette insistance, ce duel projeté, tout cela lui semblait autant de rêveries incompréhensibles ; elle cherchait ce qu'elle avait à faire, et sentait que le plus sage eût (té de demeurer indifférente à des événements qui ne hi regardaient pas. Mais si madame Rosenval avait toute la fierté d'une reine de théâtre. Javotte. au fond, avait bon cœur. Berville était jeune et aimable; le nom de cette marquise mêlé à tout cela, ce mystère, ces demi-confidences, plaisaient à l'imagination i]c Va grisette parvenue.

— S'il était vrai qu'il m'aime encore un peu, pensait-elle, et qu'une marquise fût jalouse de moi, y aurait-il grand risque à donner ce bracelet? Ni le baron ni d'autres ne s'en douteraient-, je ne le porte jamais; pourquoi ne pas rendre service, si cela ne fait de mal à personne ?

Tout en réfléchissant, elle avait ouvert un petit secrétaire dont la clef était suspendue à son cou. Là étaient entassés, pêle-mêle, tous les joyaux de sa couronne, un diadème en clinquant pour /a 7o?/7' de Nesie, des colliers en strass, des émeraudes en verre qui avaient besoin des quinquets pour briller d'un éclat

douteux ; du milieu de ce trésor, elle tira le bracelet de Tristan, et considéra attentivement les deux noms gravés sur la plaque :

— Il est joli, ce serpentin, dit-elle; quelle peut être l'idée de Berville en voulant le reprendre ? Il croit qu'il me sacrifie. Si l'inconnue me connaît, je suis compromise. Ces deux noms à côté l'un de l'autre, ce n'est pas autorisé. Si Berville n'a eu pour moi qu'un caprice, est-ce une raison?... Bah! il m'en donnera un autre: ce sera drôle.

Javotte allait peut-être envoyer le bracelet, lorsqu'un coup de sonnette vint l'interrompre dans ses réflexions. C'était le monsieur aux lunettes d'or.

— Mademoiselle, dit-il, je vous annonce un succès; vous êtes des chœurs. Ce n'est pas, déprime abord , une affaire extrêmement brillante ; trente sous, vous savez, mais qu'importe? ce joh pied est dans rétrier. Dès ce soir, vous porterez un domino dans le bal masqué de Gustave.

— Voilà une nouvelle! s'écria Javotte en sautant de joie. Choriste à l'Opéra! choriste tout de suite! j'ai justement repassé mon chant; je suis en voix; ce soir, Gustave!... Ah! mon Dieu!

Après le premier moment d'ivresse, madame Rosenval retrouva la gravité qui convient à une cantatrice :

— Baron, dit-elle, vous êtess in homme charmant. Il n'y a que vous, et je sens î'.a vocation; dùions;

allons ù l'Opéra; à la gloire, rentrons, soupons, allezvous-en -, je dors déjà sur mes lauriers.

Le convive attendu arriva bientôt. On brusqua le diner, et Javotte ne manqua pas de vouloir partir J)eaucoup plus tôt qu'il n'était nécessaire. Le cœur lui battait en entrant par la porte des acteurs, dans ce vieux sombre, et petit corridor où Taglioni, peutêtre, a marché. Comme le ballet fut applaudi, madame Rosenval, couverte d'un capuchon rose , crut avoir contribué au succès. Elle rentra chez elle fort émue, et, dans l'ivresse du triomphe, ses pensées étaient à cent lieues de Tristan, lorsque sa femme de chambre lui remit la petite boîte soigneusement enveloppée par Fossin, et un billet où elle trouva ces mots : « Il ne faut pas que les plaisirs vous fassent oublier un ancien ami qui a besoin d'un service. Soyez bonne comme autrefois. J'attends votre réponse avec impatience. »

— Ce pauvre garçon I dit madame Rosenval, je 1 avais oublié. Il m'envoie une chcàtelaine ; il y a plui>ieurs turquoises...

Javotte se mit au lit, et ne dormit guère. Elle songea bien plus à son engagement et à sa brillante destinée qu'à la demande de Tristan. Mais le jour la retrouva dans ses bonnes pensées.

— Allons, dit-elle, il faut s'exécuter. Ma journée ihier a été heureuse-, il faut que tout le monde soit content.

11 était huit heures du ■ ' ; : ^uand Javotte prit son

bracelet, mit son chàle et son chapeau, et sortit de chez elle, pleine de cœur, et presque encore grisette. Arrivée à la maison de Tristan, elle vit, devant la loge du concierge, une grosse femme, les joues couvertes de larmes.

— Monsieur de Berville? demanda Javotle.

— Hélas ! répondit la grosse femme.

— Y est-il, s'il vous plaît? Est-ce ici?

— Hélas! madame il s" est battu on vient

de le rapporter... Il est mort!...

Le lendemain, Javotte chantait pour la seconde fois dans les chœurs de l'Opéra, sous un quatrième nom qu'elle avait choisi : celui de madame Amaldi.

FhN LU SECRET DE JAVOTTE.

En 1756, loisque Louis XV, fatigué des querelles entre la magistrature et le grand conseil à propos de l'impôt des deux sous', prit le parti de tenir un lit de justice, les membres du parlement remirent leurs oîlices. Seize de ces démissions furent acceptées, sur (luoi il y eut autant d'exils. « Mais pourriez-vous, disait madame de Pom[)adour à l'un des présidents, pourriez-vous voir de sang-froid une poignée d" hommes résister à l'autorité d'un roi de France? N'en auriez-vous pas mauvaise opinion? Quittez votre petit manteau, monsieur le président, et vous verrez tout cela comme je le vois. »

Ce ne furent pas seulement les exilés qui portèrent la peine de leur mauvais vouloir, mais aussi leurs parants et leurs amis. Le décachelage amusait le roi. Pour se désennuyer de ses plaisirs, il se faisait lire par

' Deuï ôous pour livre du dixième du revenu.

sa favorite tout ce qu'on trouvait de curieux à la poste. Bien entendu que, sous le prétextre de faire lui-même sa police secrète, il se divertissait de mille intrigues qui lui passaient ainsi sous les yeux: mais quiconque, de près ou de loin, tenait aux chefs des factions, était presque toujours perdu. On sait que Louis XV, avec toutes sortes de faibles, n'avait qu'une seule force, celle d'être inexorable.

Un soir qu'il était devant le fou, les pieds sur le manteau de la cheminée, mélancolique à son ordinaire, la marquise, parcourant un paquet de lettres, haussait les épaules en riant. Le roi demanda ce qu'il y avait.

— C'est que je trouve là, répondit-elle, une lettre qui n'a pas le sens commun, mais c'est une chose touchante, et qui fait pitié.

— Qu'y a-t-il au bas? dit le roi.

— Point de nom : c'est une lettre d'amour.

— Et qu'y a-t-il dessus?

— Voilà le plaisant. C'est qu'elle est adressée à mademoiselle d'Annebault, la nièce de ma bonne amie, madame d'Estrades. C'est apparemment pour ([ue je la voie qu'on l'a fourrée avec ces papiers.

— Et qu'y a -t-il dedans? dit encore le roi.

— Mais, je vous dis, c'est de l'amour. Il y est question aussi de Vauvert et de Neauflette. Est-oii un gentilhomme dans ces pays -là? Votre Majesté les connaît-elle?

Le roi se piquait de savoir la France par cœur,

c'est-à-dire la noblesse de France, yétiquette de sa cour, qu'il avait étudiée, ne lui était pas plus familière que les blasons de son royaume : science assez courte, le reste ne comptant pas. Mais il y mettait de la vanité, et la biérarcbie était devant ses yeux comme l'escalier de marbre de son palais 5 il y voulait marcher en maître. Après avoir rêvé quelques instants, il fronça le sourcil comme frappé d'un mauvais souvenir, puis, faisant signe à la marquise de lire, il se rejeta dans sa l)ergère, en disant avec un sourire :

— Va toujours, la fdle est jolie.

Madame de Pompadour, prenant alors son ton le iilus doucement railleur, commença à lire une longue

lettre toute remplie de tirades amoureuses :

« Voyez un peu, disait l'écrivain, comme les deslins me persécutent! Tout semblait disposé à remplir mes vœux, et vous-même, ma tendre amie, ne m'aviez-vous pas fait espérer le bonheur ? Il faut pourtant que j'y renonce, et cela pour une faute que je n'ai pas commise. N'est-ce pas un excès de cruauté de m'avoir permis d'entrevoir les cieux, pour me précipiter dans l'abîme? Lorsqu'un infortuné est dévoué à la mort, se fait-on un barbare plaisir de laisser devant ses regards tout ce qui doit faire aimer et regretter la vie? Tel est pourtant mon sorti je n'ai plus d'autre asile, d'autre espérance que le tombeau, car, dès l'instant que je suis malheureux, je ne dois plus songer à votre main. Quand la fortune me souriait, tout mot espoir était que vous fussiez à moi; pauvre mijou»

LA MOUCIfF.

d1uii, je me ferais horreur si j'osais encore y songer, et, du moment que je ne puis vous rendre heureuse, tout en mourant d'amour, je vous défends de m'aimer...

La marquise souriait à ces derniers mots.

— Madame, dit le roi, voilà un honnête homme, ^fais, qu'est-ce qui l'empêche d'épouser sa maîtresse?

— Permettez, Sire, que je continue :

K Cette injustice qui m'accahle, me surprend de la part du meilleur des rois. Vous savez que mon père demandait pour moi une place de cornette ou d'enseigne aux gardes, et que cette place décidait de ma vie, puisqu'elle me donnait le droit de m'offrira vous. Le duc de Biron m'avait proposé 5 mais le roi m'a rejeté d'une façon dont le souvenir m'est hien amer, car BÎ mon père a sa manière de voir (je veux que ce soit une faute), dois-je toutefois en être puni? Mon dévouement au roi est aussi véritable, aussi sincère que mon amour pour vous. On verrait clairement l'un et l'autre, si je pouvais tirer l'épée. Il est désespérant qu'on refuse ma demande ; mais que ce soit sans raison valable qu'on m'enveloppe dans une pareille disgrâce, c'est ce qui est opposé à la bonté bien connue de Sa Majesté...

— Oui-dà, dit le roi, ceci m'intéresse.

« Si vous saviez combien nous sommes tristes? Ah! mon amie! cette terre de Neauflette, ce pavillon de Vauvert, ces bosquets! je m'y promène seul tout le jour. J'ai défendu de ratisser-, l'odieux jardinier est

venu hier avec son manche à balai ferré. Il allait toucher le sable... La trace de vos pas, plus légère que le vent, n'était pourtant pas effacée. Le bout de vos petits pieds et vos grands talons blancs étaient encore marqués dans Fallée : ils semblaient marcher devant moi, tandis que je suivais votre belle image, et ce charmant fantôme s"animait par instants, comme s'il se fût posé sur Tempreinte fugitive. C'est là, c'est en causant le long du parterre qu'il m'a été donné de vous connaître, de vous apprécier. Une éducation admirable dans l'esprit d'un ange, la dignité d'une reine avec la grâce des nymphes, des pensées dignes de Leibnitz avec un langage si simple, l'abeille de Platon >ur les lèvres de Diane, tout cela m'ensevelissait sous le voile de l'adoration. Et pendant ce temps-là ces lleurs bien-aimées s'épanouissaient autour de nous, le les ai respirées en vous écoutait 5 dans leur parfum vivait votre souvenir. Elles courbent à présent la tête; t'iles me montrent la mort...

— C'est du mauvais Jean-Jacques, dit le roi. Pourquoi me lisez-vous cela?

— Parce que Votre Majesté me l'a ordonné pour les beaux yeux de mademoiselle d'Annebault.

— Cela est vrai, elle a de beaux yeux.

« Et quand je rentre de ces promenades, je trouve mon père seul . dans le grand salon, accoudé auprès d'une chandelle, au milieu de ces dorures fanées qui couvrent nos lambris vermoulus. Il me voit venir avec peine... mon chagrin dérange le sien... Athé-

nais! au fond de ce salon, près de la fenêtre, est le clavecin où voltigeaient vos doigts délicieux, qu'une seule fois ma bouche a touchés, pendant que la vôtre s'ouvrait doucement aux accords de la plus suave musique... si bien que vos chants n'étaient qu'un sourire. Qu'ils sont heureux, ce Rameau, ce LuUi, ce Duni, que sais-je? et bien d'autres! Oui, oui, vous les aimez, ils sont dans votre mémoire ; leur souffle a passé sur vos lèvres. Je m'assieds aussi à ce clavecin, j'essaye d'y jouer un de ces airs qui vous plaisent; qu'ils me semblent froids, monotones! je les laisse et les écoute mourir, tandis que l'écho s'en perd sous cette voûte lugubre. Mon père se retourne et me voit désolé; qu'y peut-il faire ? Un propos de ruelle, d'antichambre, a fermé nos grilles. Il me voit jeune, ardent, plein de vie, ne demandant qu'à être au monde-, il est mon père, et n'y peut rien...

— Ne dirait-on pas, dit le roi, que ce garçon s'en allait en chasse, et qu'on lui tue son faucon sur le poing? A qui en a-t-il, par hasard?

« Il est bien vrai, reprit la marquise, continuant la lecture d'un ton plus bas, il est bien vrai que nous sommes proches voisins et parents éloignés de l'abbé Cliauvelin...

— Voilà donc ce que c'est, dit Louis XV en bâillant. Encore quelque neveu des enquêtes et requêtes. Mon parlement abuse de ma bonté: il a vraiment trop de famille.

— Mais si ce n'est qu'un parent éloigné! .,

LA MOUCHE. 13fi

— Bon, ce monde-là ne vaut rien du tout. Cet abbé Chauvelin est un janséniste; c'est un bon diable, mais c'est un démis. Jetez cotte lettre au feu, et qu'on ne m'en parle plus.

îl

Les derniers mots prononcés par le roi n'étaient pas tout à fait un arrêt de mort , mais c'était à peu près une défense de vivre. Que pouvait faire, on 1756, un jeune homme sans fortune, dont le roi ne voulait pas entendre parler? Tâcher d'èlre commis, ou se faire philosophe, poëte peut-être, mais sans dédicace, et le métier, en ce cas, ne valait rien.

Telle n'était pas, à beaucoup près, la vocation du chevalier de Vauvert, qui venait d'écrire avec des larmes la lettre dont le roi se moquait. Pendant ce temps-là, seul avec son père, au fond du vieux château de Neauflette, il marchait par la chambre d'un air triste et furieux :

— Je veux aller à Versailles, disait-il.

— Et qu'y ferez-vous ?

— Je n'en sais rien ; mais que fais-je ici?

— Vous me tenez compagnie 5 il est bien certain que cela ne peut pas être fort amusant pour vous, et je ne vous retiens en aucune façon. Mais oubliezvous que votre mère est morte ?

— Non , monsieur, et je lui ai promis de vous consacrer la vie que vous m'avez donnée. Je reviendrai,

iiO LA MOUCHE.

mais je veux partir; je ne saurais plus rester dan? ces lieux.

— D"où vient cela?

— D'un amour extrême. J'aime éperdument mademoiselle d'Annebault

— Vous savez que c'est inutile. ïl n'y a que Molière qui fasse des mariages sans dot. Oubliez-vous aussi ma disgrâce ?

— Eh! monsieur, votre disgrâce, me serait-il per mis, sans m'écarter du plus profond respect, de vous demander ce qui l'a causée? Nous ne sommes pas du parlement. Nous payons l'impôt, nous ne le faisons pas. Si le parlement lésine sur les deniers du roi. c'est son affaire et non la nôtre. Pourquoi M. l'abbé Chauvelin nous entraîne-t-il dans sa ruine?

— Monsieur l'abbé Chauvelin agit en honnête homme. Il refuse d'approuver le dixième, parce qu'il est révolté des dilapidations de la cour. Rien de pareil n'aurait eu lieu du temps de madame de Chàteauroux, Elle était belle, au moins, celle-là, et elle ne coulait rien, pas même ce qu elle donnait si généreusement. Elle était maîtresse et souveraine, et eUe se disait satisfaite si le roi ne l'envoyait pas pourrir dans un cachot lorsqu'il lui retirerait ses bonnes grâces. Mais cette Étioles, cette Le Normand, cette Poisson insatiable.

— Et qu'importe?

— Qu'importe ! dites-vous ? Plus que vous ne pensez. Savez-vous seulement que, à présent, tandis

(inc le roi nous gruge, la fortune de sa grisclte est incalculable? Elle s"était fait donner au début cent quatre-vingt mille livres de rente; mais ce n'était qu'une bagatelle, cela ne compte plus maintenant; on ne saurait se faire une idée des sommes effrayantes ijue le roi lui jette à la tête; il ne se passe pas trois mois de Tannée où elle n'attrape au vol, comme par hasard, cinq ou six cent mille livres, hier sur les sels, niijourdhui sur les augmentations du trésorier des écui'ies; avec les logements qu'elle a dans toutes les mais !ns royales, elle achète la Selle, Cressy, Aulnay, i!i inhorion, Marigny, Saint-Remi, Bellevue, et tant (! autres terres, des hôtels à Paris, à Fontainebleau, à Veisaillcs, à Compiègne, sans compter une fortune secrète placée en tous pays dans toutes les banques d'Europe, en cas de disgrâce probablement, ou de la iiiurt dusouverain. Et qui paye tout cela, s'il vous plaît ?

— Je l'ignore, monsieur, mais ce n'est pas moi.

— C'est vous, comme tout le monde, c'est la France, ("t'St le peuple qui sue sang et eau>, qui crie dans la nie, qui insulte la statue de Pigalle. Et le parlement ne veut plus de cela; il ne veut plus de nouveaux im- |t(')ts. Lorsqu'il s'agissait des frais de la guerre, notre dernier écu était prêt; nous ne songions pas à marchander. Le roi victorieux a pu voir clairement qu'il était aimé par tout le royaume, plus clairement encore lorsqu'il faillit mourir. Alors cessa toute dissidence, toute faction, toute rancune; la France entière se mit a genoux devant le ht du roi, et pria pour lui. Mais si

1 i^ LA WOUCIIE.

nous payons, sans compter, ses soldats ou ses mctlccins, nous ne voulons plus payer ses maîtresses, et nous avons autre chose à faire que d'entretenir madame de Pompadour.

— Je ne la défends pas, monsieur. Je ne saurais lui donner ni tort ni raison -, je ne l'ai jamais vue.

— Sans doute-, et V3us ne seriez pas fiàché de la voir, n'est-il pas vrai, pour avoir là-dessus quelque opinion ? Car, à votre âge, la tête juge par les yeux. Essayez donc, si bon vous semble-, mais ce plaisir-là vous sera refusé.

— Pourquoi, monsieur?

— Parce que c'est une folie; parce que cette marquise est aussi invisible dans ses petits boudoirs de Brinborion que le Grand-Turc dans son sérail ; parce qu'on vous fermera toutes les portes au nez. Que voulez-vous faire? Tenter l'impossible! chercher fortune comme un aventurier!

— Non pas, mais comme un amoureux. Je ne prétends point solliciter, monsieur, mais réclamer contre une injustice. J'avais une espérance fondée, presque une promesse de M. de Biron-, j'étais à la veille de posséder ce que j'aime, et cet amour n'est point déraisonnable; vous ne l'avez pas désapprouvé. Souffrez donc que je tente de plaider ma cause. Aurai-je affaire au roi ou à madame de Pompadour, je l'ignore, mais je veux partir.

— Vous ne savez pas ce que c'est que la cour, et vous voulez vous y présenter!

LA MOUCHii. 143

— Eh! j'y serai peut-être reçu plus aisément, par cette raison que j'y suis inconnu.

— Vous inconnu, chevalier! y pensez-voub? Avec un nom comme le vôtre !... Nous sommes vieux gentilshommes, monsieur ; vous ne sauriez être inconnu.

— Eh hien donc, le roi m'écoutera!

— Il ne voudra pas seulement vous entendre. Vous rêvez Versailles, et vous croirez y être quand votre postillon s'arrêtera... Supposons que vous parveniez jusqu'à l'antichamhre, à la galerie, à l'OEil-de-Bœuf : vous ne verrez entre Sa Majesté et vous que le battant d'une porte 5 il y aura un abîme. Vous vous retournerez, vous chercherez des biais, des protections, vous ne trouverez rien. Nous sommes parents de M. de Chauvelin ; et comment croyez-vous que le roi se venge? Par la torture pourDamiens, par l'exil pour le parlement, mais pour nous autres, par un mot, ou, pis encore, par le silence. Savez-vous ce que c'est que le silence du roi, lorsque, avec son regard muet. au lieu de vous répondre, il vous dévisage en passant et vous anéantit? Après la Grève et la Bastille, c'est un certain degré de supplice qui, moins cruel en apparence, marque aussi bien que la main du bourreau. Le condamné, il est vrai, reste libre, mais il ne lui faut plus songer à s'approcher ni d'une feinmu. ni d'un courtisan, ni d'un salon, ni d'une abbave, ni d'une caserne. Devant lui tout se ferme ou se détourne, et il se promène ainsi au hasard dans uns prison invisible.

' 'i LA r.iOL'CHE.

— Je m'y remuerai tant que j"en sortirai.

— Pas plus qu'un autre. Le fils de M. de Meynières n'était pas plus coupable que vous. Il avait, comme vous, des promesses, les plus légitimes espérances. Son père , le plus dévoué sujet de Sa Majesté , le plus honnête homme du royaume, repoussé par le roi, est allé, avec ses cheveux gris, non pas prier, mais essayer de persuader la grisette. Savez-vous ce (ju'elle a répondu? Voici ses propres paroles, que M. de Meynières m'envoie dans une lettre : (( Le roi est le maître ^ il ne juge pas à propos de vous marquer son mécontentement personnellement-, il se contente de vous le faire éprouver en privant monsieur votre iils d'un état; vous punir autrement, ce serait commencer une affaire, et il n'en veut pas ; il faut respecter ses volontés. Je vous plains cependant, j'entre dans vos peines, j'ai été mère ; je sais ce qu'il doit vous en coûter pour laisser votre fds sans état. » Voilà le style de cette créature, et vous voulez vous mettre à ses pieds !

— On dit qu'ils sont charmants, monsieur.

— Parbleu, oui. Elle n'est pas jolie, et le roi ne laime pas, on le sait. Il cède, il plie devant cette femme. Pour maintenir son étrange pouvoir, il faut bien qu'elle ait autre chose que sa tète de bois.

— On prétend qu'elle a tant d'esprit !

— Et point de cœur, le beau mérite !

— Point de cœur ! elle qui sait si bien déclamer les vers de Voltaire, chanter la musique de Rousseau!

LA MOUCHE. 14o

elle qui joue Alzire et Colette! C'est impossible, je ne le croirai jamais.

— Allez-y voir, puisque vous le voulez. Je conseille et n'ordonne pas, mais vous en serez pour vos frais de voyage. Vous aimez donc beaucoup cette demoiselle d'Annebault?

— Plus que ma vie.

— Allez, monsieur.

On a dit que les voyages font tort à l'amour, parce qu'ils donnent des distractions; on a dit aussi qu'ils le fortifient, parce qu'ils laissent le temps d'y rêver. Le chevalier était trop jeune pour faire de si savantes distinctions. Las de la voiture, à moitié chemin, il avait pris un bidet de poste, et arrivait ainsi vers cinq heures du soir à l'auberge du Soleil, enseigne passée de mode, du temps de Louis XIV.

Il y avait à Versailles un vieux prêtre qui avait été curé près de Neauflette : le chevalier le connaissait et l'aimait. Ce curé, simple et pauvre, avait un neveu à bénéfices, abbé de cour, qui pouvait être utile. Le chevalier alla donc chez le neveu, lequel, homme d'importance, plongé dans son rabat, reçut fort bien le nouveau venu et ne dédaigna pas d'écouter sa requête.

— Mais, parbleu, dit-il, vous venez au mieux. Il y a ce soir opéra à la cour, une espèce de fête, de je

ne sais quoi. Je n'y vais pas, parce que je boude la marquise, afin d'obtenir quelque chose-, mais voici justement un mot de M. le duc d'Aumont, que je lui avais demandé pour quelqu'un, je ne sais plus qui. Allez là. Vous n'êtes pas encore présenté, il est vrai, mais pour le spectacle cela n'est pas nécessaire. Tâchez de vous trouver sur le passage du roi au petit foyer. Un regard, et votre fortune est faite.

Le chevalier remercia l'abbé, et, fatigué d'une nuit mal dormie et d'une journée à cheval, il fit, devant un miroir d'auberge, une de ces toilettes nonchalantes qui vont si bien aux amoureux. Une servante peu expérimentée l'accommoda du mieux qu'elle put, et couvrit de poudre son habit pailleté. Il s'achemina ainsi vers le hasard. Il avait vingt ans.

La nuit tombait lorsqu'il arriva au château. Il s'avança timidement vers la grille et demanda son chemin à la sentinelle. On lui montra le grand escaUer Là, il apprit du suisse que l'opéra venait de commencer, et que le roi, c'est-à-dire tout le monde, était dans la salle '.

Si M. le manjuis veut traverser la cour, ajouta le suisse (à tout hasard, on donnait du marquis), il sera

' 11 ne s'agit point ici de la salle aclueilc, construite par Louis XV, ou plutôt par madame de Pompadour, mais terminée seulement en 1769 et inaugurée en 17 70 pour le mariage du duc de Berri (Louis XVI) avec Marie-Antoinette. 11 s'agit d'une sorte de théâtre mobile qu'on transportait dans une galerie ou un appartement, selon la coutume de Louis XIV.

L\ MOUCHE. i i7

au spectacle dans un instant. S'il aime mieux passer par les appartements...

Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosité lui fit répondre d'abord qu'il passerait par les appartements ; puis, comme un laquais se disposait à le suivre pour le guider, un mouvement de vanité lui fît ajouter qu'il n'avait que faire d'être accompagné. n s'avança seul donc, non sans quelque émotion.

Versailles resplendissait de lumière. Du rez-dechaussée jusqu'au faîte, les lustres, les girandoles, les meubles dorés, les marbres étincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants étaient ouverts partout. A mesure que le chevalier marchait, il était frappé d'un étonnement et d'une admiration difficiles à imaginer-, car ce qui rendait tout à fait merveilleux le spectacle qui s'offrait à lui, ce n'était pas seulement la beauté, l'éclat de ce spectacle même, c'était la complète solitude où il se trouvait dans cette sorte de désert enchante.

A se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un temple, un cloître ou un chcàteau, il y a quelque chose de bizarre, et, pour ainsi dire, de mystérieux. Le monument semble peser sur l'homme: les murs le regardent -, les échos l'écoutent-, le bruit de ses pas trouble un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose marcher qu'avec respect.

Ainsi d'abord fit le chevalier; mais bientôt la curiosité prit le dessus et l'entraîna. Les candélabres de

\iS LA MOUCHE.

la galerie des glaces, en se mirant, se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, que de nymphes et de bergères se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient aux plafonds, et semblaient enlacer d'une immense guirlande le palais tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours semé d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur majestueuse du grand roi : là. des ottomanes chiffonnées, des pliants en désordre autour d'une table de jeu 5 une suite infinie de salons toujours vides, 011 la magnificence éclatait d'autant mieux qu'elle semblait plus inutile 5 de temps en temps des portes secrètes s'olivrant sur des corridors à perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant comme dans un labyrinthe: des colonnes, des estrades faites pour des géants-, des boudoirs enchevêtrés comme des cachettes d'enfants -, une énorme toile de Vanloo près d'une cheminée de porphyre-, une boite à mouches oubliée à côté d'un magot de la Chine-, tantôt une grandeur écrasante, tantôt une grâce efféminée-, et partout, au miUeu du luxe, de la prodigahté et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, étranges et diverses, les parfums mêlés des fleurs et des femmes, une tiédeur énervante, l'air de la volupté.

Être en pareil lieu, à vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s'y trouver seul, il y avait à coup sûr de quoi être ébloui. Le chevalier avançait au hasard, comme dans un rêve :

« Vrai palais de fées! » murmurait-il, et en effet

il lui semblait voir se réaliser pour lui un de ces contes oi^i les princes égarés découvrent des châteaux magiques.

Était-ce bien des créatures mortelles qui habitaient ce séjour sans pareil ? Était-ce des femmes véritables qui venaient de s'asseoir dans ces fauteuils, et dont les contours gracieux avaient laissé à ces coussins cette empreinte légère, pleine encore d'indolence? Qui sait? derrière ces rideaux épais, au fond de quelque immense et brillante galerie, peutêtre allait-il apparaître une princesse endormie depuis cent ans, une fée en paniers, une Armide en [)aillettes, ou quelque hamadryade de cour, sortant dune colonne de marbre, entr'ouvrant un lambris doré !

Étourdi, malgré lui, par toutes ces chimères, le chevalier, pour mieux rêver, s'était jeté sur un sofa, et il s'y serait peut-être oublié longtemps, s'il ne s'était souvenu qu'il était amoureux. Que faisait, pendant ce temps-là. mademoiselle d'Annebault, sa bienaimée, restée, elle, dans un vieux château?

— Athénaïs! s'écria-t-il tout à coup, que fais-je ici à perdre mon temps? àïa raison est-elle égarée ? Où suis-je donc, grand Dieu! et que se passe-t-il en moi?

Il se leva et continua son chemin à travers ce pays nouveau , et il s'y perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant à voix basse, lui apparurent au fond d'une galerie. Il s'avança vers eux et leur demanda sa route pour aller à la comédie.

loO LA MOUCHE.

— Si monsieur le marquis, lui répondit-on (toujours d'après la même formule) , veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de suivre la galerie à droite, il trouvera au bout trois marches à monter; il tournera alors à gauche, et quand il aura traversé le salon de Diane, celui d'Apollon, celui des Muses et celui du Printemps , il redescendra encore six marches, puis, en laissant à droite la salle des gardes^ comme pour gagner Tcscalier des ministres, il ne peut manquer de rencontrer là d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin.

— Bien obligé, dit le chevalier, et avec de si bons renseignements, ce sera bien ma faute si je ne m'y retrouve pas.

Il se remit en marche avec courage, s'arrêtant toujours malgré lui pour regarder de côté et d'autre, puis, se rappelant de nouveau ses amours; enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait annoncé, il trouva de nouveaux laquais :

— M. le marquis s'est trompé, lui dirent ceux-ci, c'est par l'autre aile du château qu'il aurait fallu prendre ; mais rien n est plus facile que de la regagner. Monsieur n'a qu'à descendre cet escalier, puis il traversera le salon des Nymphes, celui de l'Été, celui de...

— Je vous remercie, dit le chevalier.

Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens comme un badaud. Je me déshonore en pure perte, et quand, par impossible, ils ne se

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