‹ ContesChapitre 3 sur 12 · L.V MOUCHE. loi · texte numérisé non relu

L.V MOUCHE. loi

moqueraient pas de moi , à quoi me sert leur nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne connais pas un?

Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire se pourrait : « Car, après tout, se disnit-il, ce palais est fort beau , il est très-grand , mais il n'est pas sans bornes, et, fùt-il long comme trois fois notre garenne, il faudra bien que j'en voie la fin. »

Mais il n'est pas facile, à Versailles, d'aller longtemps droit devant soi, et cette comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne déplut peutêtre aux nympbes de l'endroit, car elles recommencèrent de plus belle à égarer le pauvre amoureux^ et, sans doute pour le punir, elles prirent plaisir à le faire tourner et retourner sur ses propres pas, le ramenant sans cesse à la môme place, justement comme un campagnard fourvoyé dans une charmille-, c'est ainsi qu'elles l'enveloppaient dans leur dédale de marbre et d'or.

Dans les Antiquités de Romp.^ de Piranési, il v a une série de gravures que l'artiste appelle « ses rêves, » et qui sont un souvenir de ses propres visions durant le délire d'une fièvre. Ces gravures représentent de vastes salles gothiques 5 sur le pavé sont toutes sortes d'engins et de machines, roues, câbles, poulies, leviers, catapultes, etc., etc., expression d'énorme puissance mise en action et de résistance formidable. Le long des murs, vous apercevez un escalier, et sur cet escalier, grimpant, non sans

peine , Piranési lui-mèine. Suivez les marches un peu plus haut, elles s'arrêtent tout à coup devant un abîme. Quoi qu'il soit advenu du pauvre Piranési, vous le croyez du moins au bout de son travail , car il ne peut faire un pas de plus sans tomber; mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'élève en l'air, et sur cet escalier encore, Piranési sur le bord d'un autre précipice. Regardez encore plus haut , et un escalier encore plus aérien se dresse devant vous, et encore le pauvre Piranési continuant son ascension, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'éternel escalier et Piranési disparaissent ensemble dans les nues, c'est-à-dire dans le bord de la gravure.

Cette fiévreuse allégorie représente assez exactement l'ennui d'une peine inutile, et l'espèce de vertige que donne l'impatience. Le chevalier, voyageant toujours de salon en salon et de galerie en galerie, fut pris d'une sorte de colère :

— Parbleu, dit-il, voilà qui est cruel. Apres avoir été si cbarmé, si ravi, si enthousiasmé de me trouver seul dans ce maudit palais (ce n'était plus le palais des fées), je n'en pourrai donc pas sortir! Peste soit de la fatuité qui m'a inspiré cette idée d'entrer ici comme le prince Fanfarinet avec ses bottes d'or massif, au lieu de dire au premier laquais venu de me conduire tout bonnement à la salle de spectacle !

Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier

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était, comme Piraiiési, à la moitié d'iin escalier, sur un palier, entre trois portes. Derrière celle du milieu, il lui sembla entendre un murmure si doux, si léger, si voluptueux, pour ainsi dire, quil ne put s'empêcher d'écouter. Au moment où il s'avançait, tremblant de prêter une oreille indiscrète, cette porte s'ouvrit à deux battants. Une bouffée d'air embaumée de mille parfums, un torrent de lumière à faire pâlir la galerie des glaces , vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de quelques pas.

— Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda riiuissier qui avait ouvert la porte.

— Je voudrais aller à la comédie, répondit le chevalier.

— Elle vient de finir à l'instant même.

En même temps, de fort belles dames, délicatement plâtrées de blanc et de carmin ; donnant, non pas le bras, ni même la main, mais le bout des doigts à de vieux et jeunes seigneurs, commençaient à sortir de la salle de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil pour ne pas gâter leurs paniers. Tout ce monde brillant parlait à voix: basse, avec une demigaieté, mêlée de crainte et de respect.

— Qu'est-ce donc? dit le chevaher, ne devinant pas que le hasard l'avait conduit précisément au petit foyer.

— Le roi va passer, répondit l'huissier.

Il y a une sorte d'intrépidité qui ne doute de rien, elle n'est que trop facile : c'est le courage des gens

mal élevés. Notre jeune provincial, bien qu'il fût raisonnablement brave, ne possédait pas cette faculté. A ces seuls mots : « Le roi va passer, « il resta immobile et presque effrayé.

Le roi Louis XV, qui faisait à cheval, à la chasse, une douzaine de lieues sans y prendre garde, était, comme Ton sait, souverainement nonchalant. Tl se vantait, non sans raison , d'être le premier gentilhomme de France, et ses maîtresses lui disaient, non sans cause, qu'il en était le mieux fait et le plus beau. C'était une chose considérable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec un bras posé ou plutôt étendu sur l'épaule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse à la mode), toutes les chuchotcries cessèrent-, les courtisans baissaient la tête, n'osant pas saluer tout à fait, et les belles dames, se repliant doucement sur leurs jarretières couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas , hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand'mères appelaient une révérence, et que notre siècle a remplacé par le brutal « shakehand » des Anglais.

Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui plaisait. Alfiéri était peut-être là, qui raconte ainsi sa présentation à Versailles, dans ses Mémoires :

« Je savais que le roi ne parlait jamais aux étrangers qui n'étaient pas marquants-, je ne pus cepen-

dant me faire à l'impassible et sourcilleux maintien de Louis XV. Il toisait l'homme qu'on lui présentait de la tète aux pieds, et il avait Tair de n'en recevoir aucune impression. Il me semble cependant que si Ton disait à un géant : Voici xine fourmi que je vous présente, en la regardant il sourirait, ou dirait peutêtre : Ah! le petit animal! »

Le taciturne monarque passa donc à travers ces fleurs, ces belles dames, et toute cette cour, gardant sa solitude au milieu de la foule. Il ne fallut pas au chevalier de longues réflexions pour comprendre qu'il n'avait rien à espérer du roi, et que le récit de ses amours n'obtiendrait là aucun succès.

— Malheureux que je suis! pensa-t-il^ mon père n'avait que trop raison lorsqu'il me disait qu'à deux pas du roi je verrais un abîme entre lui et moi. Quand bien même je me hasarderais à demander une audience, qui me protégera? qui me présentera? Le voilà, ce maître absolu qui peut d'un mot changer ma destinée, assurer ma fortune , combler tous mes souhaits. Il est là, devant moi; en étendant la main, je pourrais toucher sa parure... et je me sens plus loin de lui que si j'étais encore au fond de ma province! Comment lui parler? comment l'aborder? qui viendra donc à mon secours?

Pendant que le chevalier se désolait ainsi, il vit entrer une jeune dame assez jolie, d'un air plein de grâce et de finesse -, elle était vêtue fort simplement,

une rose sur l'oreille. Elle donnait la main à un seigneur tout à l'ambre, comme dit Voltaire, et lui parlait tout bas derrière son éventail. Or le hasard voulut qu'en causant, en riant et en gesticulant, cet éventail vînt à lui échapper et à tomber sous un fauteuil, précisément devant le chevalier. Il se précipita aussitôt pour le ramasser, et comme, pour cela , il avait mis un genou en terre, la jeune dame lui parut si charmante, qu'il lui présenta l'éventail sans se relever. Elle s'arrêta, sourit, et passa, remerciant d'un léger signe de tète: mais, au regard qu elle avait jeté sur le chevalier, il sentit battre son cœur sans savoir pourquoi.— 11 avait raison. — Cette jeune dame était la petite d'Étiolés, comme l'appelaient encore les mécontents, tandis que les autres, en parlant d'elle, disaient (( la Marquise, » comme on dit « la Reine. »

• — Celle-là me protégera, celle-là viendra à mon secours! Ah ! que l'abbé avait raison de me dire qu'un regard déciderait de ma vie! Oui, ces yeux si fins et si doux, cette petite bouche railleuse et délicieuse, ce petit pied nové dans un pompon... Voilà ma bonne fée!

.Vinsi pensait, presque tout haut, le chevaher rentrant à son auberge, D'oii lui venait cette espérance subite? Sa jeunesse seule parlait-elle, ou les yeux de la marquise avaient-ils parlé.^

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Mais la difficulté restait toujours la même. S'il ne songeait plus maintenant à être présenté au roi. qui le présenterait à la marquise?

Il passa une grande partie de la nuit à écrire à mademoiselle d'Annebault une lettre à peu près pareille à celle qu'avait lue madame de Pompadour.

Retracer cette lettre serait fort inutile. Hormis les sots, il n'y a que les amoureux qui se trouvent toujours nouveaux, en répétant toujours la même chose.

Dès le matin le chevalier sortit et se mit à marcher, en rêvant dans les rues. Il ne lui vint pas à l'esprit d'avoir encore recours à l'ahbé protecteur, et il ne serait pas aisé de dire la raison qui l'en empêchait. C'était comme un mélange de crainte et d'audace, de fausse honte et de romanesque. Et, en effet, que lui aurait répondu l'abbé, s'il lui avait conté son histoire de la veille? — Vous vous êtes trouvé à propos pour ramasser un éventail j avez-vous su en profiter? Qu'avez-vous dit à la marquise? — Rien. — V^ous auriez dû lui parler. — J'étais troublé, j'avais perdu la tête. — Cela est un tort; il faut savoir saisir l'occasion; mais cela peut se réparer. Voulez-vous r^ue je vous présente à monsieur un tel, il est de mes amis. A madame une telle? elle est mieux encore. Nous tâcherons de vous faire parvenir jusqu'à cette marquise qui vous a fait peur, et cette fois, etc., etc.

Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. Il lui semblait qu'en racontant son aventure il l'aurait, pour ainsi dire, gâtée et déflorée. Il se disait que le

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hasard avait fait pour lui une chose inouïe, incroyable, et que ce devait être un secret entre lui et la fortune; confier ce secret au premier venu, c'était, à son avis, en ôter tout le prix et s'en montrer indigne : — Je suis allé seul hier au château de Versailles, pensait-il; j'irai bien seul à Trianon (c'était eu ce moment le séjour de la favorite).

Une telle façon de penser peut et doit même paraître extravagante aux esprits calculateurs, qui ne négligent rien et laissent le moins possible au hasard; mais les gens les plus froids, s'ils ont été jeunes (tout le monde ne Test pas, même au temps de la jeunesse), ont pu connaître ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et séduisant, qui nous entraîne vers la destinée : on se sent aveugle, et on veut l'être; on ne sait où l'on va, et l'on marche. Le charme est dans cette insouciance et dans cette ignorance même; c'est le plaisir de l'artiste qui rêve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fenêtres de sa maîtresse ; c'est aussi l'instinct du soldat; c'est, surtout, celui du joueur.

Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le clien:in de Trianon. Sans être fort paré, comme on disait alors, il ne manquait ni d'élégance, ni de cette façon d'être qui fait qu'un laquais, vous rencontrant en route, ne vous demande pas où vous allez. Il ne lui fut donc pas difficile, grâce à quelques indications prises à son auberge, d'arriver jusqu'à la grille du château, si l'on peut appeler ainsi cette bonbonnière de marbre qui vit jadis tant de plaisirs et d'en-

nuis. Mallieureusement, la grille était fermée, et un gros suisse, vêtu d'une simple houppelande, se promenait, les mains derrière le dos, dans l'avenue intérieure, comme quelqu'un qui n'attend personne.

— Le roi est ici ! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas. Évidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promènent, les maîtres sont enfermés ou sortis.

Que faire ? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et de courage, autant il éprouvait tout à coup de trouble et de désappointement. Cette seule pensée : « Le roi est ici! » l'effrayait plus que n'avaient fait la veille ces trois mots : « Le roi va passer! » car ce n'était alors que de l'imprévu, et maintenant il connaissait ce froid regard, cette majesté impassible.

— Ah 1 bon Dieu ! quel visage ferais-je si j'essayais, en étourdi, de pénétrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face à face devant ce monarque superbe, prenant son café au bord d'un ruisseau.

Aussitôt se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette désobligeante de la Bastille-, au lieu de l'image charmante qu'il avait gardée de cette marquise passant en souriant, il vit des donjons, des cachots, du pain noir, l'eau de la question-, il savait ^l'histoire de Latude. Peu à peu venait la réflexion, et )eu à peu s'efivolait l'espérance.

- Et cependant, se dit-il encore, je ne fais point ie mal, ni le roi non plus. Je réclame contre une in-

justice-, je n'ai jamais chansonné personne. On m'a si Lien reçu hier à Versailles, et les laquais ont été si polis! De quoi ai-je peur? De faire une sottise. J'en ferai d'autres qui répareront celle-là.

lî s'approcha de la grille et la toucha du doigt; elle n'était pas tout à fait fermée. Il l'ouvrit et entra résolument. Le suisse se retourna d'un air ennuvé :

— Que demandez-vous? où allez-vous?

— Je vais chez madame de Pompadour.

— Avez-vous une audience ?

— Oui.

— Où est votre lettre?

Ce n'était plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait plus de duc d'Aumont. Le chevalier baissa tristement les yeux, et s'aperçut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin étaient couverts de poussière. Il avait commis la faute de venir à pied dans un pays où Ton ne marchait pas. Le suisse baissa les yeux aussi, et le toisa, non de la tète aux pieds, mais des pieds à la tête. L'habit lui parut propre, mais le chapeau était un peu de travers et la coiffure dépoudrée :

— Vous n'avez point de lettre. Que voulez-vous?

— Je voudrais parler à madame de Pompadour.

— Vraiment! Et vous croyez que ça se fait comme ça?

— Je n'en sais rien. Le roi est-il ici?

— Peut-être. Sortez, et laissez-moi en repos.

Le chevalier ne voulait pas se mettre en colère-, mais, malgré lui, cette insolence le fit pâlir :

— J'ai dit quelquefois à un laquais de sortir, répondit-il, mais un laquais ne me Ta jamais dit.

— Laquais! moi? un laquais! s'écria le suisse furieux.

— Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'en soucie point, et très-peu m'importe.

Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crispés et le visage en feu. Le chevalier, rendu à luimême par l'apparence d'une menace, souleva légèrement la poignée de son épée :

— Prenez garde, dit-il, je suis gentilhomme, et il en coûte trente-six. livres pour envoyer en terre un rustre comme vous.

— Si vous êtes gentilhomme, monsieur, moi, j'appartiens au roi; je ne fais que mon devoir, et ne croyez pas. . .

En ce moment, le hruit d'une fanfare, qui semhlait venir du hois de Salory, se fit entendre au loin et se perdit dans l'écho. Le chevalier laissa son épée retomber dans le fourreau, et, ne songeant plus ta la querelle commencée :

— Eli! morhleu ! dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne me le disiez-vous tout de suite?

— Cela ne me regarde pas, ni vous non plus.

— Écoutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas là. je n'ai pas de lettre, je n'ai pas d'audi'^nce. Voici pour boire, laissez-moi entrer.

11 tira de sa poche quelques pièces d'or. Le suisse le toisa de nouveau avec un souverain mépris :

— Qu est-ce que c'est que ça ? dit-il dédaigneusement. Cherche-t-on ainsi à s'introduire dans une demeure royale? Au lieu de vous faire sortir, prenez garde que je ne vous y enferme.

— Toi, double maraud! dit le chevalier, retrouvant sa colère et reprenant son épée.

— Oui, moi, répéta le gros homme. Mais, pendant cette conversation, où l'historien regrette d'avoir compromis son héros, d'épais nuages avaient obscurci le ciel; un orage se préparait. Un éclair rapide brilla, suivi d'un violent coup de tonnerre, et la pluie commençait à tomber lourdement. Le chevalier, qui tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux, grande comme un petit écu :

— Peste, dit-il, mettons-nous à l'abri. Il ne s'agit pas de se laisser mouiller.

Et il se dirigea lestement vers Tantre du Cerbère, ou, si Ton veut, la maison du concierge-, puis là, se jetant sans façon dans le grand fauteuil du concierge même :

— Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il, et que je suis malheureux! Vous me prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma poche un placet pour Sa Majesté ! je suis de province, mais vous n'êtes qu'un sot.

Le suisse, pour toute réponse, alla dans un coin,

prendre sa hallebarde, et resta ainsi debout, Tanne au poing.

— Quand partirez-vous? s"écria-t-il d'une voix de Stentor.

La quel elle, tour à tour oubliée et reprise, semblait cette fois devenir tout à fait sérieuse, et déjà les deux grosses mains du suisse tremblaient étrangement sur sa pique ^ qu'allait-il advenir ? je ne sais, lorsque, tournant tout à coup la tète : « Ab ! dit le cbevalier, qui vient là? »

Un jeune page, montant un cbeval superbe (non pas anglais ; dans ce temps-là les jambes maigres n'étaient pas à la mode), accourait à toute bride et au triple galop. Le chemin était trempé par la pluie; la grille n'était qu'entrouverte. Il y eut une hésitation ; le suisse s'avança et ouvrit la grille. Le page donna de l'éperon-, le cheval, arrêté un instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre humide et tomba.

Il est fort peu commode, presque dangereux, de faire relever un cheval tombé à terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes de la bête, qui fait ce qu'elle peut, est extrêmement désagréable, surtout lorque l'on a soi-même une jambe aussi prise sous la selle.

Le chevalier, toutefois, vint à l'aide sans réfléchir à ces inconvénients, et il s'y prit si adroitement que bientôt le cheval fut redressé et le cavalier dégagé. Mais celui-ci était couvert de boue, et ne pouvait

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qu'à peine marcher en Loilant. Transporté, tant bien que mal, dans la maison du suisse, et assis à son tour dans le grand fauteuil :

— Monsieur, dit-il au chevalier, vous êtes gentilhomme, à coup sûr. Vous m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus grand encore. Voici un message du roi pour madame la manjuise, et ce message est très-pressé, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi, pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou. Vous comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe éclopée, je ne saurais porter ce papier. Il faudrait, pour cela, me faire porter moi-même. Voulez-vous y aller à ma place ?

En même temps, il tirait de sa poche une grande enveloppe dorée d'arabesques, accompagnée du sceau royal.

— Très-volontiers, monsieur, répondit le chevalier, prenant l'enveloppe. Et, leste et léger comme une plume, il partit, en courant, sur la pointe du pied.

Quand le chevalier arriva au château , un suisse était encore devant le péristyle :

« Ordre du roi, » dit le jeune homme, qui, celte fois, ne redoutait plus les hallebardes -, et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers d'une demidouzaine de laquais.

Un grand huissier, planté au milieu du vestibule, voyant Tordre et le sceau royal, s'inclina gravement, conmie un peuplier courbé par le vent, puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin d'une boiserie.

Une petite porte battante, masquée par une tapisserie, s'ouvrit aussitôt comme d'elle-même. L'homme osseux fit un signe obligeant: le chevalier entra, et la tapisserie, qui s'était entr'ouverte , retomba mollement derrière lui.

U'n valet de chambre silencieux l'introduisit alors dans un salon, puis dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets, puis enfin dans un second salon, et le pria d'attendre un instant.

— Suis-je encore ici au château de Versailles? se demr.ndait le chevalier. Allons-nous recommencer à jouera cligne-musette?

Trianon n'était, à cette époque, m ce qu'il est maintenant, ni ce qu'il avait été. On a dit que madame de Maintenon avait fait de Versailles un oratoire, et madame de Pompadour un boudoir. On a dit aussi de Trianon que ce petit château de porcelaine était le boudoir de madame deMontespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il paraît que Louis XV en mettait partout. Telle galerie, où son aïeul se promenait majestueusement, était alors bizarrement divisée en une infinité de compartiments. H y en avait de toutes les couleurs \ le roi allait papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours. « Trouvez-vous de

bon goût mes petits appartements meublés ? » demanda-t-il un jour à la belle comtesse de Séran. « Non, dit-elle, je les voudrais bleus. « Comme le bleu était la couleur du roi, cette réponse le flatta. Au second rendez-vous, madame de Séran trouva le salon meublé en bleu, comme elle l'avait désiré.

Celui dans lequel , en ce moment , le chevalier se trouvait seul, n'était ni bleu, ni blanc, ni rose, mais tout en glaces. On sait combien une jolie femme qui a une jolie taille gagne à laisser ainsi son image se répéter sous mille aspects. Elle éblouit, elle enveloppe, pour ainsi dire, celui à qui elle veut plaire. De quelque côlé quil regarde, il la voit: comment l'éviter? Il ne lui reste plus qu'à s'enfuir, ou à s'avouer subjugué.

Le chevalier regardait aussi le jardin. Là, derrière les charmilles et les labyrinthes, les statues et les vasos de marbre, commençait à poindre le goût pastoral, que la marquise allait mettre à la mode, et que, [)ins tard, madame Dubarry et la reine Marie-Antoinette devaient pousser à un si haut degré de perfection. Déjà apparaissaient les fantaisies champêtres oii se réfugiait le caprice blasé. Déjà les Tritons boursouflés, les graves déesses et les nymphes savantes, les bustes à grandes perruques, glacés d'horreur dans leurs niches de verdure, voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs étonnés. Les petites pelouses, les petits ruisseaux, les petits ponts, allaient bientôt détrôner l'Olympe pour le remplacer par une

laiterie, étrange parodie de la nature, que les Anglais copient sans la comprendre, vrai jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un maître indolent, qui ne savait comment se désennuyer de Versailles dans Versailles même.

Mais le chevalier était trop charmé, trop ravi de se trouver là pour qu'une réflexion critique pût se présenter à son esprit. Il était, au contraire, prêt à tout admirer, et il admirait en effet, tournant sa missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau, lorsqu'une jolie fdle de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement :

— Venez, monsieur.

Il la suivit, et après avoir passé de nouveau par plusieurs corridors plus ou moins mystérieux, elle le fit entrer dans une grande chambre oii les volets étaient à demi fermés. Là, elle s'arrêta et parut écouter :

— Toujours cligne-musette, se disait le chevalier. Cependant, au bout de quelques instants, une porte

s'ouvrit encore, et une autre fdle de chambre, qui semblait devoir être aussi jolie que la première, répéta du même ton les mêmes paroles :

— Venez, monsieur.

S'il avait été ému à Versailles, il l'était maintenant bien autrement, car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la divinité. Il s'avança le cœur palpitant 5 une douce lumière, faiblement voilée par de légers rideaux de gaze, succéda à l'obscurité 5

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un parfum délicieux, presque impcrceplihle. se répandit dans l'air autour de lui: la fdle d- chambre écarta timidement le coin d'une portière de soie, et. au fond d'un grand cabinet de la plus élégante simplicité, il aperçut la dame à l'éventail, c'est-à-dire la toute-puissante marquise.

Elle était seule, assise devant une table, enveloppée d'un peignoir, la tète appuyée sur sa main, et paraissant très-préoccupée. En voyant entrer le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme involontaire :

— Vous venez de la part du roi?

Le chevalier aurait pu répondre, mais il ne trouva rien de mieux que de s'incliner profondément, en présentant à la marquise la lettre qu'il lui app(<rtait. Elle la prit, ou plutôt s'en empara avec une extrême vivacité. Pendant qu'elle la décachetait, ses mains tremblaient sur l'enveloppe.

Cette lettre, écrite de la main du roi, était assez longue. Elle la dévora d'abord, pour ainsi dire, d'un coup d'œil. puis elle la lut avidement avec une attention profonde, le sourcil froncé et serrant les lèvres. Elle n'était pas belle ainsi, et ne ressemblait plus à l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla réfléchir. Peu à peu, son visage, qui avait pâli, se colora d'un léger incarnat (à cette heurelà elle n'avait pas de rouge) : non-seulement la grâce lui revint, mais un éclair de vraie beauté passa sur ses traits délicats \ on aurait pu prendre ses joues pour

deux feuilles de rose. Elle poussa un demi-soupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se retournant vers le chevalier :

— Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant sourire, mais c'est que je n'étais pas levée, et je ne le suis même pas encore. Voilà pourquoi j'ai été forcée de vous faire venir par les cachettes^ car je suis assiégée ici presque autant que si j'étais chez moi. Je voudrais répondre un mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma commission?

Cette fois il fallait parler: le chevalier avait eu le temps de reprendre un peu d? courage :

— Hélas! madame, dit-il tristement, c'est beaucoup de grâce que vous me faites 5 mais, par malheur, je n'en puis profiter.

— Pourquoi cela ?

— Je n ai pas Tiionneur d'appartenir à Sa Majesté.

— Comment donc ôtes-vous venu ici ?

— Par un hasard. J'ai rencontré en route un page qui s'est jeté par terre, et qui m'a prié...

— Comment, jeté par terre! répéta la marquise en éclatant de rire. (Elle paraissait si heureuse en ce moment, que la gaieté lui venait sans peine.)

— Oui, madame, il est tombé de cheval à la grille. Je me suis trouvé hà, heureusement, pour l'aider à se relever, et, comme son habit était fort gâté, il m'a prié de me charger de son message.

— Et par quel hasard vous ôtes-vous trouvé là?

— Madame, c'est que j"ai un placet à présenter à Sa Majesté.

— Sa Majesté demeure à Versailles.

— Oui, mais vous demeurez ici.

~ Oui-dà! En sorte que c'était vous qui vouliez me ciiarger d'une commission.

— Madame, je vous supplie de croire...

— Ne vous effrayez pas. vous n'êtes pas le premier. Mais à propos de quoi vous adresser à moi? Je ne suis qu'une femme... comme une autre.

En prononçant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire.

— Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours ouï dire que les hommes exerçaient le pouvoir, et que les femmes..

— En disposaient, n'est-ce pas? Eh hien, monsieur, il y a une reine de France.

— Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis trouvé là ce matin.

La marquise était plus qu'hahituée à de semblables compliments, bien qu'on ne les lui fit qu'à voix basse \ mais, dans la circonstance présente, celui-ci parut lui plaire très-singulièrement.

— Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avez-vous cru pouvoir parvenir jusqu'ici? car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un cheval qui tombe en chemin.

— Madame, je croyais... jespérais..

— Qu'espériez-vous ?

— J'espérais que le hasard... pourrait faire...

— Toujours le hasard ! Il est de vos amis, à ce qu'il paraît ; mais je vous avertis que si vous u'en avez pas d'autres, c'est une triste recommandation.

Peut-être la fortune offensée voulut-elle se venger de cette irrévérence 5 mais le chevalier, que ces dernières questions avaient de plus en plus troublé, aperçut tout à coup, sur le coin de la table, précisément le même éventail qu'il avait ramassé la veille. Il le prit, et, comme la veille, il le présenta à la marquise, en fléchissant le genou devant elle :

— Voilà, madame, lui dit-il, le seul ami que j'aie ici.

La marquise parut d'abord étonnée, hésita un moment, regardant tantôt l'éventail, tantôt le chevalier:

— Ah! vous avez raison, dit-elle entin-, c'est vous, monsieur ! je vous reconnais. C'est vous que j'ai vu hier, après la comédie, avec M. de Richelieu. J'ai laissé tomber cet éventail, et vous vous êtes trouvé là, comme vous disiez.

— Oui, madame.

— Et fort galamment, en vrai chevalier, vous me l'avez rendu : je ne vous ai pas remercié, mais j'ai toujours été persuadée que celui qui sait, d'aussi bonne grâce, relever un éventail, sait aussi, au besoin, relever le gant; et nous aimons assez cela, nous autres.

— Et cela n'est que trop vrai, madame-, car, en

arrivant tout à riieure, j'ai failli avoir un duel avec le suisse.

— Miséricorde! dit la marquise, prise d'un second accès de gaieté, avec le suisse ! et pourquoi faire?

— Il ne voulait pas me laisser entrer.

— C'eût été dommage. Mais, monsieur, qui êtesvous ? que demandez-vous?

— Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert. M. de Biron avait demandé pour moi une place de cornette aux gardes.

— Oui-dcà! je me souviens encore. Vous venez de Neauflette ; vous êtes amoureux de mademoiselle d'Annebault. .

— Madame, qui a pu vous dire?...

— Oh ! je vous préviens que je suis fort à craindre. Quand la mémoire me manque, je devine. Vous êtes parent de l'abbé Chauvelin, et refusé pour cela, n'est-ce pas? Oili est votre placet?

— Le voilà, madame; mais, en vérité, je ne puis comprendre...

— A quoi bon comprendre? Levez-vous, et mettez votre papier sur cette table. Je vais répondre au roi ; vous lui porterez en même temps votre demande et ma lettre.

— Mais, madame, je croyais vous avoir dit...

— Vous irez. Vous êtes entré ici de par le roi, n'est-il pas vrai ? Eh bien, vous entrerez là-bas de par la marquise de Pompadour, dame du palais de la reine.

Le chevalier s'inclina sans mot dire , saisi d'une

LA MOUCHE. 1 /o

sorte (le stupéfaction. Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses et d'intrigues la favorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle avait montrée, pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui rapporta rien qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le désirait; elle le voulait, elle avait réussi. M. deVauvert, qu'elle ne connaissait pas, bien qu'elle connût ses amours, lui plaisait comme une bonne nouvelle.

Immobile, debout derrière elle, le chevalier observait la marquise qui écrivait , d'alîord de tout son cœur, avec passion, puis qui réfléchissait, s'arrôtait, et passait sa main sur son petit nez, fin comme l'ambre. Elle s'impatientait : un témoin la gênait. Enfin elle se décida et fit une rature-, il fallait avouer que ce n'était plus qu'un brouillon.

En face du chevalier, de l'autre côté de la table, brillait un beau miroir de Venise. Le très-timide messager osait à peine lever les yeux. Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, pardessus la tète de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle dame du palais.

— Comme elle est jolie! pensait-il. C'est malheureux que je suis amoureux d'une autre ; mais Athénaïs est plus belle, et d'ailleurs ce serait, de ma part, une si affreuse déloyauté!...

— De quoi parlez-vous.? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume, avait pensé tout haut sans le savoir.) Qu'est-ce que vous dites?

17 i LA MOUCHE.

— Moi, madame? j'attends.

— Voilà qui est fait, répondit la marquise, prenant une autre feuille de papier-, mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se retourner, le peignoir avait glissé sur son épaule.

La mode est une chose étrange. Nos grand'mères trouvaient tout simple d'aller à la cour avec d'immenses robes qui laissaient leur gorge presque découverte, et l'on 1)6 voyait à cela nulle indécence -, mais elles cachaient soigneusement leur dos, que les belles dames d'aujourd'hui montrent au bal ou à l'Opéra. C'est un beauté nouvellement inventée.

Sur l'épaule frêle , blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y avait un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du lait. Le chevaHer, sérieux comme un étourdi qui veut avoir bonne contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en l'air, regardait le chevalier dans la glace.

Dans cette glace, un coup d'œil rapide fut échangé, coup d'œil auquel les femmes ne se trompent pas, qui veut dire, d'une part : « Vous êtes charmante, » et de l'autre : « Je n'en suis pas fâchée. »

Toutefois la marquise rajusta son peignoir :

— Vous regardez ma mouche, monsieur?

— Je ne regarde pas, madame-, je vois, et j'admire.

— Tenez , voilà ma lettre 5 portez-la au roi avec votre placet.

— Mais, madame...

— Quoi donc?

— Sa Majesté est à la chasse-, je viens d'entendre sonner dans le bois de Satory.

— C'est vrai, je n'y songeais plus-, eh bien, demam, après demain, peu importe. — Non, tout de suite. Allez, vous donnerez cela àLebel. Adieu, monsieur. Tâchez de vous souvenir que cette mouche que vous venez de voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue ; et quant à votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume à ne pas jaser tout seul aussi haut que tout à l'heure. Adieu, chevalier.

Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de dentelles, tendit au jeune homme son bras nu.

Il s'inclina encore, et du bout des lèvres effleura à peine les ongles roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse , tant s'en faut , mais un peu trop de modestie.

Aussitôt reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'étaient pas levées), et derrière elles, debout comme un clocher au milieu d'un troupeau de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le chemin.

Seul, plongé dans un vieux fauteuil, au fond de sa petite chambre, à l'auberge du Soleil, le chevalier attendit le lendemain, puis le surlendemain, point de nouvelles.

Singuhère femme! — douce et impérieuse, bonne et méchante, la plus frivole et la plus entêtée! — Elle m'a oublié. Oh! misère! Elle a raison, elle peut tout, et je ne suis rien.

Il s'était levé, et se promenait par la chambre :

Rien, non, je ne suis qu'un pauvre diable. Que mon père disait vrai! La marquise s'est moquée de moi-, c'est tout simple — pendant que je la regardais, c'est sa beauté qui lui a plu. Elle a été bien aise de voir dans ce miroir et dans mes yeux le reflet de ses charmes, qui, ma foi, sont véritablement incomparables! Oui, ses yeux sont petits, mais quelle grâce! Et Latour, avant Diderot, a pris pour faire son portrait la poussière de l'ocîe d'un papillon. Elle n'est pas bien grande, mais sa taille est bien prise. — Ah ! mademoiselle d'Annebault! Ah! mon amie chérie, est-ce que, moi aussi, j'oublierais!

Deux ou trois petits coups secs frappés sur la porte le réveillèrent de son chagrin :

— Qu'est-ce ?

L'homme osseux, tout de noir vêtu, avec une belle

LA MOLiCIIE. \n

paire de bas de soie, qui simulaient des mollets absents, entra, et fit un grand salut :

— Il y a ce soir, monsieur le clievalier, bal masqué à la cour, et madame la marquise m'envoie vous dire que vous êtes invité.

— Cela suffit, monsieur, grand merci.

Dès que l'homme osseux se fut retiré, le chevalier courut à la sonnette : la même servante qui, trois jours auparavant, l'avait accommodé de son mieux, l'aida à mettre le même habit pailleté, tâchant de l'accommoder mieux encore.

Après quoi le jeune homme s'achemina vers le palais, invité cette fois, et plus tranquille en apparence, mais plus inquiet et moins hardi que lorsqu'il avait fait le premier pas dans ce monde encore inconnu de lui.

Étourdi, presque autant que la première fois, par toutes les splendeurs de Versailles, qui, ce soir-là, n'était pas désert, le chevaher marchait dans la grande galerie, regardant de tous les côtés, tâchant de savoir pourquoi il était là-, mais personne ne semblait songer à l'aborder. Au bout d'une heure, il s'ennuyait et allait partir, lors([ue deux masq-ics, exactement pareils, assis sur une banquette, Tavrêtèrent au passage. L'un des deux le visa du do'gt, comme s'il eût tenu un pistolet; l'autre se levu et vint à lui :

— Il iJciiaît, monsieur, lui dit le masque, en lui prenant le bras nonchalam.ment , que vous êtes assez Lien avec notre marquise.

— Je vous demande pardon, madame, mais de qui parlez-vous?

— Vous le savez bien.

— Pas le moins du monde.

— Oh! si fait.

— Point du tout.

— Toute la cour I'î sait.

— Je ne suis pas de la cour.

— Vous faites l'enfant. Je vous dis qu'on le sait.

— Cela se peut, madame, mais je l'ignore.

— Vous n ignorez pas, cependant, qu'avant-hier, un page est tombé de cheval à la grille de Trianon. N'étiez-vous pas là, par hasard?

— Oui, madame.

— Ne l'avez-vous pas aidé à se relever?

— Oui, madame.

— Et n'ètes-vous pas entré au château ?

— Sans doute.

— Et ne vous a-t-on pas donné un papier?

— Oui, madame.

— Et ne l'avez-vous pas porté au roi?

— Assurément.

— Le roi n'était pas h Trianon ; il était à la chasse, la marquise était seule..., n est-ce pas?

— Oui, madame.

— Elle venait de se réveiller j elle était à peine

vêtue, excepté, à ce qu'on dit, d'un grand peignoir.

— Les gens qu'on ne peut pas empêcher de parler disent ce qui leur passe par la tête.

— Fort bien, mais il parait qu'il a passé entre sa tête et la vôtre un regard qui ne l'a pas ftàchée.

— Qu'entendez-vous par là, madame?

— Que vous ne lui avez pas déplu.

— Je n'en sais rien, et je serais au désespoir qu'une bienveillance si douce et si rare, à laquelle je no m'attendais pas, qui m'a touché jusqu'au fond du cœur, pût devenir la cause d'un mauvais propos.

— Vous prenez feu bien vite, chevalier; on croirait que vous allez provoquer toute la cour; vous ne finirez jamais de tuer tant de monde.

— ^lais, madame, si ce page est tombé, et si j'ai porté son message... Permettez-moi de vous demander pourquoi je suis interrogé.

Le masque lui serra le bras et lui dit : — Monsieur, écoutez.

— Tout ce qui vous plaira, madame.

— Voici à quoi nous pensons maintenant. Le roi n'aime plus la marquise^ et personne ne croit qu'il l'ait jamais aimée. Elle vient de commettre une imprudence-, elle s'est mis à dos tout le parlement, avec ses deux sous d'impôt, et aujourd'hui elle ose attaquer une bien plus grande puissance, la compagnie de Jésus. Elle y succombera ; mais elle a des armes, et, avant de périr, elle se défendra.

180 LA MOLCHE.

— Eh bien, madame, quy puis-je faire?

— Je vais vous le dire. M. de Choiseul est à moitié brouillé avec M. de Bernis; ils ne sont sûrs, ni l'un ni l'autre, de ce qu'ils voudraient essayer. Bernis va s'en aller, Choiseul prendra sa place; un mot de vous peut en décider.

— En quelle façon, madame, je vous prie?

— En laissant raconter votre visite de l'autre jour.

— Quel rapport peut-il y avoir entre ma visite, les jésuites et le parlement?

— Écrivez-moi un mot; la marquise est perdue. Et ne doutez pas que le plus vif intérêt, la plus entière reconnaissance...

— Je vous demande encore bien pardon, madame, mais c'est une lâcheté que vous me demandez là.

— Est-ce qu'il y a de la bravoure en politique?

— Je ne me connais pas à tout cela. Madame de Pompadoura laissé tomber son éventail devant moi; je l'ai ramassé, je le lui ai rendu: elle m'a remerci(V elle m'a permis, avec celte grâce ([u'elle a, de la r*^mercier à mon tour.

— Trêve de façons: le temps se passe; je me nomme la comtesse d'Estrades. Vous aimez mademoiselle d'Annebault, ma nièce... ne dites pas non, c'esi inutile; vous demandez un emploi de cornette... vous l'aurez demain, et, si Athénaïs vous plail. vous serez bientôt mon neveu.

— Oliî madariK, quel excès de bonté!...

— Mais il f.uit parler.

— Non, madame.

— On m'avait dit que vous aimiez cette petite fille.

— Autant qu'on peut aimer; mais, si jamais mon amour peut s" avouer devant elle, il faut que mon honneur y soit aussi.

— "Vous êtes bien entêté, chevalier! Est-ce là votre dernière réponse?

— C'est la dernière, comme la première.

— Vous refusez d'entrer aux gardes? Vous refusez la main de ma nièce?

— Oui, madame, si c'est à ce prix.

Madame d'Estrades jeta sur le chevalier un regard perçant, plein de curiosité; puis, ne voyant sur son visage aucun signe d'hésitation, elle s'éloigna lentement, et se perdit dans la foule.

Le chevalier, ne pouvant rien comprendre à cette singulière aventure, alla s'asseoir dans un coin de la galerie :

— Que pense faire cette femme? se disait-il; elle doit être un peu folle. Elle veut bouleverser l'État au moyen d'une sotte calomnie, et, pour mériter la main de sa nièce, elle me propose de me déshonorer ! Mais Athénaïs ne voudrait plus de moi, ou, si elle se prêtait à une pareille intrigue, ce serait moi qui la refuserais ! Quoi ! tâcher de nuire à cette bonne marquise, la diffamer, la noircir... jamais! non, jamais I...

Toujours fidèle à ses distractions, le chevalier, trèsprobablement, allait se lever et parler tout haut, lorsqu'un petit doigt, couleur de rose, lui toucha légèreté

ment l'épaule, il leva les yeux, et vit devant lui les deux masques pareils qui l'avaient arrêté.

— Vous ne voulez donc pas nous aider un peu? dit Tun des masques, déguisant sa voix. Mais, bien que les deux costumes fussent tout à fait semblables, el que tout parût calculé pour donner le change, le che- % aller ne s'y trompa point. Le regard ni l'accent n'étaient plus les mêmes.

— Répondrez-vous, monsieur ?

— Non, madame.

— Écrirez-vous?

— Pas davantage.

— C'est vrai que vous êtes obstiné. Bonsoir, lieutenant.

— Que dites-vous, madame?

— Voilà votre brevet, et votre contrat de mariage. Et elle lui jeta son éventail.

C'était celui que le chevalier avait déjà ramassé deux fois. Les petits amours de Boucher se jouaient bur le parchemin, au milieu de la nacre dorée. Il n'y avait pas à en douter, c'était l'éventail de madame de Pompadour.

— 0 ciel ! marquise, est-il possible?. . .

— Très-possible, dit-elle, en soulevant, sur son menton, sa petite dentelle noire.

— Je ne sais, madame, comment répondre...

— Il n'est pas nécessaire. Vous êtes un galant homme, et nous nous reverrons, car vous êtes chez nous. Le roi vous a placé dans la cornette blanchci

Souvenez-vous que, pour un solliciteur, il n'y a pas de plus grande éloquence que de savoir se taire à propos...

— Et pardonnez-nous, a]outa-t-elle, en riant et en s'enfuyant, si, avant de vous donner notre nièce, nous avons pris des renseignements '.

• Madame d'Estrades, peu de temps a\iïès, fut disgraciée avec M. d'Argenson, pour avoir conspiré, sérieusement cette fois, contre madame de Pompadour.

F.'M DE lA ^iOLT.HE.

HISTOIRE D'UN MERLE BLANC

Qu'il est glorieux, mais qu'il est pénible d'être en ce monde un merle exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et monsieur de Buffon m'a décrit. Mais, hélas! je suis extrùmenienl rare, et trèsdifficile à trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible !

Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre d'années, au fond d'un vieux jardin retiré du Marais. C'était un ménage exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré , pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort pétulant, malgré son grand âge, picorait autour d'elle toute la journée, lui apportant de beaux insectes qu'il saisissait délicatement par le bout de la

486 FiisTOHiE d'un merle blanc.

queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d'une chanson qui réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle , jamais le moindre nuage n'avait troublé cette douce union.

A peine fus-jc venu au monde, que, pour la première fois de sa vie , mon père commença à montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse postérité.

— Voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de travers : il faut que ce gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous les plâtras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour être toujours si laid et si crotté.

— Eh! mon Dieu, mon ami, répondait ma mère, toujours roulée en boule dans une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas que c'est de son âge ? Et vous-même, dans votre jeune temps, n'avez-vous pas été un charmant vaurien? Laissez grandir notre merlichon , et vous verrez comme il sera beau-, il est des mieux que j'aie pondus.

Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s'y trompait pas; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité ; mais elle faisait comme toutes les mères, qui s'attachent souvent à leurs enfants , par cela môme qu'ils sont maltraités de la nature, comme si la faute en était à elles, ou

, HISTOIRE d'un merle BLANC. 187

comme si elles repoussaient (ravance Vinjustice du sort qui doit les frapper.

Quand vint le temps de ma première mue , mon père devint tout à fait pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me voyant grelotter presque nu dans un coin -, mais dès que mes pauvres ailerons transis commencèrent à se recouvrir de duvet, à chaque plume blanche qu il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je craignis qu'il ne me plumât pour le reste de mes jours. Hélas! je n'avais pas de miroir-, j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si barbare.

Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis , malgré moi , le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me mis, pour mon malheur, à chanter. A la première note qu'il entendit, mon père sauta en l'air comme une fusée.

— Qu'est-ce que j'entends là? s'écria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler ?

Et, s'abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible :

— Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid ?

A ces mots, ma mère indignée s'élança de son écuelle, non sans se faire du mal à une patte-, elle

188 HISTOIRE d'un merle BLANC.

voulut parler, mais ses sanglots la suffoquaient; elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près d'expirer; épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon père.

— 0 mon père! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal vêtu , que ma mère n'en soit point punie ! Est-ce sa faute si la nature m'a refusé une voix comme la vôtre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donnent l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le ciel a fait de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois du moins le seul malheureux!

— Il ne s'agit pas de cela, dit mon père; que signifie la manière absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris à siffler ainsi contre fous les usages et toutes les règles?

— Hélas! monsieur, repC^'^is-je humblement, j'ai sifflé comme je pouvais, me sentant gai parce qu'il fait beau , et ayant peut-être mangé trop de mouchés.

— On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui. Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils, et, lorsque je fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici, au premier étage, un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs fenêtres pour m'entendre. N'est-ce^ pas assez que j'aie devant les yeux l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfa-

HISTOIRE d'un merle BLANC. . 189

riné comme mi paillasse de la foire ? Si je n'étais le plus pacifique des merles, je t'aurais déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu'un poulet de bassecour prêt à être embroché.

— Eh bien! m'écriai-je, révolié de l'injustice de mon père, s'il en est ainsi, monsieur, qu'à cela ne tienne! je me déroberai à votre présence, je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche par laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je fuirai 5 assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma mère pond trois fois par an -, j'irai loin de vous cacher ma misère, et peut-être, ajoutai-je en sanglotant, peut-être trouverai-je, dans le potager du voisin ou sur les gouttières, quelques vers de terre ou quehjues araignées pour soutenir ma triste existence.

— Comme tu voudras, répliqua uion père, loin de s'attendrir à ce discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils-, tu n'es pas un merle.

— Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plaît?

— Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle. Après ces paroles foudroyantes, mon père s'éloigna

à pas lents. Ma mère se releva tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son écuclle. Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du mieux que je pus, et j'allai, comme je l'avais annoncé, me per cher sur la gouttière d'une maison voisine.

100 HISTOIRE D'ur< MERLE BLANC.

Mon père eut linhumanité de me laisser pendant plusieurs jours dans cette situation mortifiante. Malgré sa violence, il avait bon cœur, et, aux regards détournés qu il me lançait, je voyais bien qu'il aurait voulu me pardonner et me rappeler; ma mère, surtout, levait sans cesse vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait même parfois à m'appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur inspirait, malgré eux, une répugnance et un effroi auxquels je vis bien qu'il n'y avait point de remède.

« Je ne suis point un merle! » me répétais-je: et, en effet, en m' épluchant le matin et en me mirant dans l'eau de la gouttière, je ne reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu à ma famille. «0 cielî répétais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis ! »

Une certaine nuit qu'il pleuvait à verse, j'allais m'endormir exténué de faim et de chagrin, lorsque je vis se poser près de moi un oiseau plus mouillé, plus pâle et plus maigre que je ne le croyais possible. Il était à peu près de ma couleur, autant que j'en pus juger à travers la pluie qui nous inondait -, à peine avait-il sur le corps assez de plumes pour habiller un moineau, et il était plus gros que moi. Il me sembla, au premier abord, un oiseau tout à fait pauvre et né-

HISTOIRE d'un MEKLE BLANC. 191

cessiteux : mais il gardait, en dépit de l'orage qui maltraitait son front presi[ue tondu, un air de fierté qui me charma. Je lui fis modestement une grande révérence, à laquelle il répondit par un coup de bec qui faillit me jeter à bas de la gouttière. Voyant que je me grattais l'oreille et que je me retirais avec componction sans essayer de lui répondre en sa langue :

— Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enrouée que son crâne était chauve.

— Hélas! monseigneur, répondis-je (craignant une seconde estocade), je n'en sais rien. Je croyais être un merle, mais Ton m'a convaincu que je n'en suis pas un.

La singularité de ma réponse et mon air de sincérité l'intéressèrent. Il s'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m'acquittai avec toute la tristesse et toute l'humilité qui convenaient à ma position et au temps affreux qu'il faisait.

— Si tu étais un ramier comme moi, me dit- il après m' avoir écouté, les niaiseries dont tu t'affliges ne t'inquiéteraient pas un moment. Nous voyageons, c'est là notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne sais qui est mon père. Fendre fair, traverser l'espace, voir à nos pieds les monts et les plaines, respirer l'azur même des cieux, et non les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui ne nous échappe jamais, voilà notre plaisir et notre existence. Je fais plus de chemin en un jour t|u'un homme n'en peut faire en dix.

192 HISTOIRE DL.N MKHLE BLANC

— Sur maparole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous êtes un oiseau bohémien.

— Cest encore une chose dont je ne me soucie guère, reprit-il. Je n'ai point de pays-, je ne connais que trois choses : les voyages, ma femme et mes petits. Où est ma femme, là est ma patrie.

— Mais qu'avez-vous là qui vous pend au ccu? Cest comme une vieille papillote chiffonnée.

— Ce sont des papiers d'importance, répondit-il en se rengorgeant-, je vais à Bruxelles de ce pas, et je porte au célèbre banquier *** une nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit centimes.

— Juste Dieu! m'écriai-je, c'est une belle existence que la vôtre, et Bruxelles, j'en suis sûr, doit être une ville bien curieuse à voir. Ne pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un merle, je suis peut-être un pigeon ramier.

— Si tu en étais un, réphqua-t-il , tu m'aurais rendu le coup de bec que je t'ai donné tout à l'heure.

— Eh bien! monsieur, je vous le rendrai; ne nous brouillons pas pour si peu de chose. Voilà le matin qui parait et l'orage qui s'apaise. De grâce, laissezmoi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au monde — si vous me refusez, il ne me reste plus qu'à me noyer dans cette gouttière.

— Eh bien, en route! suis-moi, si tu peux.

Je jetai un dernier regard sur le jardin où dormait

HISTOIRE U'UN MliHLE BLANC. 193

ma mère. Une larme coula de mes yeux; le vent et la pluie l'emportèrent. J'ouvris mes ailes, et je partis.

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