‹ Contes, anecdotes, chansons et poésies diversesChapitre 113 sur 221 · ADRESSÉE A M. LE COMTE DE L · texte numérisé non relu

ADRESSÉE A M. LE COMTE DE L

Paris , II juillet 1818.

Si nous voulons ajouter un charme à noire existence , augmenter la puissance de la vie , le sentiment de nos forces, la raison qui nous conduit, la vertu qui nous soutient, le prix de tous les plaisirs que nous pouvons goûter, prenons un ami ; mais ne cédons ni à notre goût ni à notre engouement pour ces hommes frivoles, dont le cœur, toujours ouvert aux impressions violentes, paraît inaccessible aux émotions douces et touchantes. Que notre choix tombe sur un hornme sim-

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pie et vrai , dont l'esprit entre sans effort dans la pensée d'autrui, et qui puisse se mêler et se confondre avec le nôtre.

Ces conseils, puisés dans les écrits d'un ancien philosophe, se rattachent singulièrement à celte pensée d'un de nos po'étes modernes :

« Si Je cœur fait le choix , la raison l'examine j a C'est elle qui le fixe et qui le détermine ; <( Et le penchant du cœur, conduit par la raison » « Est ce qui des amis forme la liaison. » Or, attachons-nous bien à distinguer les hommes, Et ne donnons Jamais dans le siècle où nous sommes Le nom d'ami, ce nom doux et flatteur, âans avoir consulte' la prudence et l'honneur, îel homme, dont l'aspect ou l'esprit nous engage, Compose son maintien antant que son langage, Et s'empare de nous en séduisant nos sens.... Pour choisir un ami, délibérons long-temps.

C^ choix étant fait , ouhlions-nous poui? noire ami, laissons-lui voir notre cœur jusque dans ses derniers replis, et soyons persuadés qu'il faut en extirper les senlimens que nous craignons de lui montrer ; saisissons toutes les occasions de lui être utile , sans trop exa-

miner s'il laisse r,iiflqnefois échapper telle' de nous servir. L'Amitié prodigue et tiecomple pas; elle se pUît à répandre, sans songer si elle recueille.

Confions à noire artii ttos plus secrètes pensées, et song^tons combien l'homme serait malheureux sur la terre, s'il n'avait que lui pour confident de ses peines et de ses plaisirs.

Si la fortune obéit à nos vœux, Sans un ami pouvons-nous être heureux?

— Non. Dans ses yeux mesurant notre joie, Nous lisons lé bonheur qiie le 6iel ûôUS eûVoiè, Wt, si le sott icruel s^appesantit sur nous, Ii^ami nous aide encore à supporter ses coups. Ainsi, par une loi sainte, pure , immuable ^ Dans la splendeur ou dans l'adversité, Le cœur inquiet , agité , Succombe, s'il ne trouve un ami secoumble Pour soutenir le poids qui Pélèvê ou l'accamc.

« J'étais étonné autrefois, dit Sainl-EvrelAoni , de voir tant de confidens et de confidentes sur notre tliéâlre ; mais j'ai trouve à

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la fin que l'Usage en avait été introduit fort > à propos j car une passion dont on ne fait aucune confidence à personne, produit plus souvent une contrainte fâcheuse pour l'esprit, qu'une volupté agréable pour les sens. ^ On ne rend pas un commerce amoureux public sans honte, on ne le tient pas fort secret sans gêne. Avec un confident , la conduite est plus sûre, les inquiétudes deviennent plus légères, les plaisirs redoublent, toutes les peines dimin lent.

« Les poêles, qui connaissent bien la contrainte que nous donne une passion cachée, nous en font parler aux arbres, aux ruisseaux , aux vents même, croyant qu'il vaut mieux dire ce qu'on sent aux choses inanimées , que de le tenir secret , et se faire un second tourment de la contrainte et du silence. ))

Le même auteur compare l'Amour a une donation pure et simple, et l'Amitié à une donation mutuelle. Je dis , moi , que l'Amitié et l'Amour doivent s'aimer comme deux frères qui ont une succession a partager.

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Si l'Amour est comme une mer orageuse, ayant continuellement ses flux et ses reflux, • l'Amilié sincère et véritable est comme ces fleuves doux et tranquilles , qui coulent toujours également, et qui sont plus grands et plus forts à mesure qu'ils s'éloignent de leur origine.

L'Amitié diffère de l'Amour en ce qu'elle ne prend jamais ce vol impétueux qui distingue son frère. Ce n'est point un sentiment passager qui répand le désordre dans notre âme , dont l'ivresse nous fait oublier toutes les vertus, et dont les fers n'ont de charmes qu'autant qu'ils blessent. L'Amitié nous unit I par un nœud plus doux, plus aimable, qui |: se prête et s'étend sans se rompre jamais.

Le Dieu malin , pour nous séduire , i Appelle a son secours les prestiges de Tart , jt Et, lorsque FAmitié chez nous veut sUntroduire, Elle paraît simple et sans fard.

L'une, toujours constante, étrangère au mensongCi

Donne le bonheur et la paix j Et l'autre, se montrant à nous comme uû btau songe, Ke prépare que des regrets» l

igo MÉLANGÉS.

Quand, après bien des maax, des touïtùetis, des alarm Nous offrons à ce dieu cruel, Au milieu des craintes, des larmes, Un cœur, pare de tous les charmes Qu'il réclame sur son autel , S'il nous accorde une couronne , Nous ignorons quel prix elle doit tiou« cotiter; Au lieu que l'Amitié nous donne Ce qu'Amour nous fait acheter (i).

L'Amitié , par le temps , s'accroît , se fortifie, Et souvent l'Amour Ne dure qu'un jour.

De son absence ou de sa perfidie, Près de sa sœur on nous voit moins souffrir. Si l'AmOur nous donne la vie , L'Amiti* nous la fait chérir !...

Cependant , nous ne pouvons nous dissimuler que chez la plupart des hommes, l'Amitié ne soit autre chose aujourd'hui qu'un | commerce où l'araour-propre et rambitlon se proposent quelque gain ; et convenons que La Rorhefoucauld avait bien raison , quand il disait l « Les amis sont souvent comme

(i) Ces qftatre ver« sent iiokes à,\\sx aacieo po«le doHt j^gnor«le nom.

« des oiseaux passagers, qui viptinent à nous M au printemps, et sVn retournetil aux àp-* m proches de Phiver. »

L'hiver chasse les hirondelles; Elles reviennent au printemps.

Faux amis, voilà vos modèles :

Vous fuyez devant les autans.

L'hiver s'enfuit , et le beau temps Vous ramène toujours comme elles (i).

« Dans la prospérité nous devons , dit

Saint-Lambert ^ redoubler pouf notre ami

d'égards et de condescendance ; dans ses

afflictions, nous devons oublier notre joie

jusqu'au moment où il peut jouir de la

sienne, w Hâtons-nous donc de le consoler

dans sa douleur , de prendre sa défense, si

I la calomnie ose l'attaquer ; chérissons ceux

t qu'il doit aimer, ne fréquentons point ses

< ennemis, et ne perdons pas de vue, surtout

qu'en Amitié , toute confiance est vertu ^

î toute dissimulation , un crime.

(1) L'épjgrammc placée à lu page 173 était iniprimcc lorsque je fis cette lettré , où nt-cessaireaicut 1» même peuse'e devait se rstrouvcr .

tgî MÉLANGES.

N'appelons point amis, du moins amis de cœur» Ceux qui , par lâcheté (qu'ils appellent prudence),-

• Souffrent qu'en leur présence , On blesse impunément nos droits et notre honneur. Faisons de ces pervers une étude profonde Pénétrons-nous des vœux que l'on fait en aimant,

Et gardons-nous dans ce bas monde De devenir ami comme on devient amant.

En plaignant les humains dont l'âme est assoupie ^ Contentons-nous de dire avec pitié :

Il n'est point de dieu pour l'impie; Pour l'être indifférent, il n'est point d'amitié.

Voilà, Monsieur le Comte, ma profession de foi toute entière sur le sentiment de l'Amitié. En l'écrivant, je me croyais transporté dans le pays des illusions ; je voyais ma pensée se réaliser chez tous les peuples; je me figurais la satisfaction que vous éprouveriez en la lisant , et j'étais heureux.

Je me consolerais de mon rêve, philantropique^, comme l'abbé de Saint-Pierre s'est consolé du sien ; mais il n'en serait pas de même, si je n'avais pu toucher le but que vous avez eu la bonté de m'indiquer.

Agréez , etc.

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