‹ Contes, anecdotes, chansons et poésies diversesChapitre 13 sur 221 · LE DERNIER DINER CHEZ L»ABBÉ DE LATTAIGNANT · texte numérisé non relu

LE DERNIER DINER CHEZ L»ABBÉ DE LATTAIGNANT

L'abbé de Lattaignant, de joyeuse me'raoire ,

( Quand sa goutte pourtant ne le tourmentait pas. )

Ne décidait de rien, si l'on en croit l'histoire,

Que vers la fin d'un bon repas ,

Entre le fromage et la poire.

Une affaire commune aux chanoines de Reims ,

Dont notre abbe' faisait partie, Obligea les anciens de cette compagnie D'aller voir ix Paris leurs juges souverains. Lattaignant habitait alors la capitale ;

Or , il était de son devoir

( A moins d'encourir sans espoir

Le blâme de sa cathédrale ) D'attendre ses amis , de les bien recevoir : Mais , hélas , cher lecteur ! hélas , dans cette vie

Quel homme accomplit ses desseins I

Et qui peut révoquer Toracle des destins .

Quaud même dans sa maladie

Il D^aarait point de mëdecias ?

En rentrant de la promenade Avec son conducteur qui lui donnait le bras , Et la veille du jour fixé pour le repas ,

L'abbë se sentit très-malade.

Je me verrais , dit-41, aux portes du trépas

Qu'en bon et loyal camarade

Je ne contremanderais pas Cn diner qui pour nous renferme tant d'appas :

Ainsi donc , ma bonne Marie, ( Parlant à sa scr\ante en franc Epicurien ), Songe à me seconder ; mais surtout je te prie De ne quitter céans y et de n'oublier rien Pour recevoir demain l'aimable coufrérie.... Qui vient... et qui... Remets cettelettre au doyen. Je te laisse... ma fille... et... compte sur ton zèle. Il dit , et s'appuyant sur son valet fidèle , Qui jusqu'au dernier jour de le suiTre a promis,

Dans un autre corps de logis

11 porte sa douleur cruelle \ Et la bonne Marie , offrant en vain ses soins, Ohrit à regret, mais n'obéit pas moins. Or donc le lendemain vint à l'heure prescrite ,

Et plutôt même avant qu'après ,

La gourmande et joyeuse élite

ET ANECDOTES. 3i

Qui devait en dînant raisonner sou procès.

— Bonjour,bonjour, ma fille... elle est toujours jolie!.

Où donc est L&ttaignant ? Est-il encore au lit ?

— Cela se pourrait bien. . . — A midi ! c'est folie I . . .

— Cette lettre est pourvous. . .—Pour nous ! voyon^J . . .On lit : u Pour un voyage indispensable « Je partis hier ; cependant

« Metlez-vous toujours k table ,

« Et dînez en m'attendant ;

« J'assisterai , je le pense ,

« Un peu tard à la séance

« De notre humble comité :

« Jusque-Jà , vous tous que j'aime ,

« Vrais soutiens de la gaîté,

« Riez bien , mangez de même ,

« Et buvez à ma santé !... »

— Tu le savais, friponne, et voulais nous surprendre î... Allons, prépare tout ; et puisque Lattaiguaut

Veut que l'on dîne en Tattendant,

A table nous allons l'attendre.

— Sans l'abbé, va-t-on dire. — Où donc est l'embarras? Selon moi , cher lecteur , l'histoire ne dit pas

Qu'en ce monde on ait vu chanoine, '

Clerc d'avoué , gascon ou moine

Laisser attendre un bon repas ;

Ils mangent chaud , coûte qu'il coûte j

Et ce n'est pas pour eus sans doute

5a CONTES

Que Desprëaux a dit : et souuenez-vous bien Qu'un diner réchauffe ne valut jamais rien.

Nos chanoines sont donc à table , Et , bravant les divins écrits , Mets succulens , vin délectable Enflamment bientôt leurs esprits.

Bonne Marie ,

Dit le doyen,

Si tu sers bien

Je te marie !...

Heureux moyen !

Beaune , Meursault, Bordeaux, Champagne, Madère , Porto , Froniignan Sont bus en un seul trait, qu'un viVaf accompagne, A la santé de Lattaignant , Lequel , hélas ! privé d'entendre Les vœux que l'on formait pour lui dans ce repas ,

Jusques au soir se fit attendre, Se fit attendre... et ne AÎnt pas...

Buvons , amis , buvons encore , Dit le doyen , à sa santé ; Que jusqu'au lever de l'aurore Ce cri par nous soit répété!...

Vin qu'assaisonne

Folle gaieté

Fait qu'on raisonne

Ou déraisonne

En liberté...

Mais l'œil se trouble ;

On y voit double ;

Le bruit redouble

En brouhaha :

La troupe honnête ,

Cherchant sa tête ,

Sort de la fête

Cahin , caha

Déjà la nuit de'veloppait ses voiles , Et les étoiles , Succédant à l'astre du jour, Essayaient d'éclairer les mortels à leur tour.. Quel spectacle î... une foule émue, Dans le silence des tombeaux , Chants lugubres , pâles flambeaux Remplissent la cour et la rue...

— Qu'est-ce ? — A l'abbé de Lattaignant Le clergé vient offrir son dernier ministère...

— Comment ! — Ce n'est point un mystère; Hier , à l'estomac la goutte l'atteignant ,

Il mourut j on le porte en terre...

N. B. Ami lecteur , ces faits divers M'ont été' racontés comme je les raconte : Si vous n'y croyez pas , en tête de mes vers Elfatez Anecdvte\, et suhatiluca Conte.

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