LE DERNIER DINER CHEZ L»ABBÉ DE LATTAIGNANT
L'abbé de Lattaignant, de joyeuse me'raoire ,
( Quand sa goutte pourtant ne le tourmentait pas. )
Ne décidait de rien, si l'on en croit l'histoire,
Que vers la fin d'un bon repas ,
Entre le fromage et la poire.
Une affaire commune aux chanoines de Reims ,
Dont notre abbe' faisait partie, Obligea les anciens de cette compagnie D'aller voir ix Paris leurs juges souverains. Lattaignant habitait alors la capitale ;
Or , il était de son devoir
( A moins d'encourir sans espoir
Le blâme de sa cathédrale ) D'attendre ses amis , de les bien recevoir : Mais , hélas , cher lecteur ! hélas , dans cette vie
Quel homme accomplit ses desseins I
Et qui peut révoquer Toracle des destins .
Quaud même dans sa maladie
Il D^aarait point de mëdecias ?
En rentrant de la promenade Avec son conducteur qui lui donnait le bras , Et la veille du jour fixé pour le repas ,
L'abbë se sentit très-malade.
Je me verrais , dit-41, aux portes du trépas
Qu'en bon et loyal camarade
Je ne contremanderais pas Cn diner qui pour nous renferme tant d'appas :
Ainsi donc , ma bonne Marie, ( Parlant à sa scr\ante en franc Epicurien ), Songe à me seconder ; mais surtout je te prie De ne quitter céans y et de n'oublier rien Pour recevoir demain l'aimable coufrérie.... Qui vient... et qui... Remets cettelettre au doyen. Je te laisse... ma fille... et... compte sur ton zèle. Il dit , et s'appuyant sur son valet fidèle , Qui jusqu'au dernier jour de le suiTre a promis,
Dans un autre corps de logis
11 porte sa douleur cruelle \ Et la bonne Marie , offrant en vain ses soins, Ohrit à regret, mais n'obéit pas moins. Or donc le lendemain vint à l'heure prescrite ,
Et plutôt même avant qu'après ,
La gourmande et joyeuse élite
ET ANECDOTES. 3i
Qui devait en dînant raisonner sou procès.
— Bonjour,bonjour, ma fille... elle est toujours jolie!.
Où donc est L&ttaignant ? Est-il encore au lit ?
— Cela se pourrait bien. . . — A midi ! c'est folie I . . .
— Cette lettre est pourvous. . .—Pour nous ! voyon^J . . .On lit : u Pour un voyage indispensable « Je partis hier ; cependant
« Metlez-vous toujours k table ,
« Et dînez en m'attendant ;
« J'assisterai , je le pense ,
« Un peu tard à la séance
« De notre humble comité :
« Jusque-Jà , vous tous que j'aime ,
« Vrais soutiens de la gaîté,
« Riez bien , mangez de même ,
« Et buvez à ma santé !... »
— Tu le savais, friponne, et voulais nous surprendre î... Allons, prépare tout ; et puisque Lattaiguaut
Veut que l'on dîne en Tattendant,
A table nous allons l'attendre.
— Sans l'abbé, va-t-on dire. — Où donc est l'embarras? Selon moi , cher lecteur , l'histoire ne dit pas
Qu'en ce monde on ait vu chanoine, '
Clerc d'avoué , gascon ou moine
Laisser attendre un bon repas ;
Ils mangent chaud , coûte qu'il coûte j
Et ce n'est pas pour eus sans doute
5a CONTES
Que Desprëaux a dit : et souuenez-vous bien Qu'un diner réchauffe ne valut jamais rien.
Nos chanoines sont donc à table , Et , bravant les divins écrits , Mets succulens , vin délectable Enflamment bientôt leurs esprits.
Bonne Marie ,
Dit le doyen,
Si tu sers bien
Je te marie !...
Heureux moyen !
Beaune , Meursault, Bordeaux, Champagne, Madère , Porto , Froniignan Sont bus en un seul trait, qu'un viVaf accompagne, A la santé de Lattaignant , Lequel , hélas ! privé d'entendre Les vœux que l'on formait pour lui dans ce repas ,
Jusques au soir se fit attendre, Se fit attendre... et ne AÎnt pas...
Buvons , amis , buvons encore , Dit le doyen , à sa santé ; Que jusqu'au lever de l'aurore Ce cri par nous soit répété!...
Vin qu'assaisonne
Folle gaieté
Fait qu'on raisonne
Ou déraisonne
En liberté...
Mais l'œil se trouble ;
On y voit double ;
Le bruit redouble
En brouhaha :
La troupe honnête ,
Cherchant sa tête ,
Sort de la fête
Cahin , caha
Déjà la nuit de'veloppait ses voiles , Et les étoiles , Succédant à l'astre du jour, Essayaient d'éclairer les mortels à leur tour.. Quel spectacle î... une foule émue, Dans le silence des tombeaux , Chants lugubres , pâles flambeaux Remplissent la cour et la rue...
— Qu'est-ce ? — A l'abbé de Lattaignant Le clergé vient offrir son dernier ministère...
— Comment ! — Ce n'est point un mystère; Hier , à l'estomac la goutte l'atteignant ,
Il mourut j on le porte en terre...
N. B. Ami lecteur , ces faits divers M'ont été' racontés comme je les raconte : Si vous n'y croyez pas , en tête de mes vers Elfatez Anecdvte\, et suhatiluca Conte.
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