‹ Contes arabes. Histoire des dix vizirsChapitre 29 sur 59 · HISTOIRE DU ROI DADBIN ET DE SON VJZIR · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU ROI DADBIN ET DE SON VJZIR

et la prière ; je te découvrirai que tout cela n'est que mensonge et hypocrisie. »

« Que se passe-t-il donc ? • demanda le roi troublé.

« Sache, continua Kardân, que, quelques jours après ton départ, un individu vint me dire : « Vizir, monte et regarde. » J'allai à la porte de l'appartement et je trouvai la reine assise ayant auprès d'elle Abou'l - Kheïr, serviteur de son père, qu'elle a rapproché d'elle et avec qui elle te trompe. Voilà l'exposé de ce que j'ai vu et entendu. »

Dàdbin, transporté de fureur, commanda à un eunuque d'aller tuer Aroua dans son appartement. En entendant cet ordre, cet esclave lui dit : « Que Dieu éternise ton existence, ô roi! Il ne convient pas de la faire périr de cette façon : ordonne plutôt à un de tes eunuques de placer la reine et de la conduire dans un désert où il la laissera. Si elle est coupable, Dieu lui enverra la mort; si elle est innocente, il la sauvera; de cette façon, tu n'auras rien à te reprocher ; car cette femme t'est chère et tu as déjà tué son père dans ta passion pour elle. »

« Tu as raison, lui dit Dâdbin, » et il ordonna à un de ses serviteurs de la transpor-

ter sur un chameau dans le désert et de l'y abandonner pour prolonger son châtiment.

L'eunuque accomplit ses ordres, la laissa sans provisions ni eau et s'en revint.

Aroua se dirigea vers une colline, joignit ses pieds et se leva pour prier. A ce moment, il arriva qu'un chamelier appartenant au roi Kesra 3 % ayant perdu des chameaux et menacé de mort par le roi s'il ne les retrouvait, s'enfonça dans le désert et arriva à l'endroit où était la jeune femme. Il l'aperçut debout, priant toute seule, et attendit qu'elle eût fini; puis il s'avança, la salua et lui demanda qui elle était'.

« Une servante de Dieu, » répondit-elle.

« Et que fais-tu dans cet endroit écarté ? »

« J'adore Dieu. »

En voyant sa grâce et sa beauté, le chamelier éprouva de l'amour pour elle et lui dit : « Si tu veux me prendre pour mari, je serai pour toi plein de prévenance et d'affection et je t'aiderai à obéir à Dieu très

haut. »

« Je n'ai pas besoin d'époux, réponditelle; je veux vivre ici à l'écart, occupée à servir mon maître. Si tu veux m'aider dans cette entreprise, conduis-moi à un endroit

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où il y a de l'eau; tu seras mon bienfaiteur. »

Il l'emmena dans une retraite où coulait un ruisseau, la fit descendre, la laissa et s'en retourna plein d'étonnement après avoir retrouvé ses chameaux grâce à la bénédiction de cette femme.

Kesra lui' demanda, à son retour, comment il avait rejoint ses animaux; le chamelier lui raconta l'histoire de la jeune femme et lui fit une telle description de sa beauté que le cœur du prince s'attacha à la solitaire. Sur-le-champ, il monta à cheval avec peu de personnes, alla à l'endroit indiqué et trouva Aroua. La voyant au-dessus de toute qualification, il fut saisi d'amour et lui dit :

« Je suis le roi Kesra, le grand roi; ne veux-tu pas être mon épouse ?

« Laisse-moi, ô prince, répondit-elle; je ne suis qu'une solitaire dans ce désert. »

« II le faut absolument, reprit-il; si tu n'acceptes pas, je demeurerai ici, aux ordres de Dieu et aux tiens, et je l'adorerai avec

toi. »

Puis il ordonna qu'on dressât une tente pour elle et en face, une autre pour lui

afin qu'il pût servir le Seigneur avec elle, et fit préparer de la nourriture. Alors Aroua pensa : « Je ne puis pas tenir ce roi éloigné de ses sujets et de son royaume à cause de moi, » puis, s'adressant à la servante qui lui apportait à manger : « Dis au prince qu'il retourne vers ses femmes; il n'a que faire de moi ; je ne désire que ce lieu pour adorer Dieu. » L'esclave alla porter ces paroles à Kesra qui fit répondre : • Je ne me soucie pas de mes Etats; je veux rester ici près de toi et servir le Très-Haut dans ce désert. » La princesse prit alors le parti de céder et dit : « O roi, je ferai ce que tu voudras et je serai ta femme, à condition que tu m'amènes Dâdbin, son vizir Kardân et le chambellan qui lui appartient :

ils viendront dans ta salle d'audience et je m'entretiendrai avec eux en ta présence :

cela te donnera encore plus d'affection pour moi. » — « Que veux-tu faire? • demanda Kesra. Alors elle lui raconta son histoire d'un bout à l'autre, le langage que lui avait tenu le vizir, enfin elle l'informa qu'elle était l'épouse de Dâdbin.

En entendant ce récit, Kesra sentit redoubler son amour et sa passion. « Agis

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comme tu voudras, » lui dit-il. Puis il fit venir une litière, y plaça la princesse et la transporta dans sa résidence où il l'épousa.

Il conduisit ensuite une armée nombreuse contre Dâdbin, qu'il amena ainsi que son vizir et son chambellan, en présence de la reine, tandis qu'ils ignoraient son dessein.

On avait construit pour elle un pavillon; elle y entra, abaissa un rideau, et, lorsque les prisonniers furent introduits, elle leva le voile et dit : « Debout, Kardân, sur tes pieds, car il ne te convient pas d'être assis dans une pareille assistance, en présence du roi Kesra. » A ces mots, le ministre sentit son cœur se troubler ; ses articulations s'affaiblirent, il se leva plein de frayeur. La reine reprit : « Comment te trouves-tu dans cette situation? et toi qui passais pour dire la vérité^ qui t'a poussé à me calomnier, à m'exiler de ma demeure, à m'éloigner de mon mari et à causer, par tes calomnies, la mort d'un homme fidèle ? Ce n'est pas là un cas où le mensonge soit permis et la ruse légitime. »

Le vizir, qui' avait reconnu Aroua et écouté ces paroles, s'aperçut que la calomnie ne lui avait été d'aucrih profit et que la

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sincérité seule était utile; il baissa les yeux, versa des larmes et dit : « Celui qui fait le mal y trouve infailliblement son châtiment, même si sa vie se prolonge ; oui, j'ai commis des fautes et j'ai péché contre toi, poussé par la crainte et la violence d'une passion et d'un amour fatal. Cette femme est chaste, pure et innocente de toute faute. »

A ces mots, Dâdbin se frappa la tête en criant à Kardân : « Dieu t'anéantisse, toi qui m'as séparé de mon épouse et qui m'as fait commettre une injustice! »

a II faut absolument que Dieu te fasse périr, répliqua Kesra, toi qui as agi avec précipitation, sans examiner l'affaire, ni distinguer l'innocent du coupable. Si tu avais attendu, le crime aurait été évident à tes yeux; tu aurais appris que ce mauvais vizir avait l'intention de te tuer : où étaient ta circonspection et ta réflexion ? »

Puis, s'adressant à Àroua : • Que veux-tu que je leur fasse? »

Elle répondit : « Je décide suivant la justice de Dieu très haut : Le meurtrier sera tué; l'ennemi sera traité en ennemi, comme il a agi envers nous ; le bienfaiteur recevra sa récompense, selon ses mérites envers

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