LE PETIT ARTISTE
LE PETIT DÊMOUSSSUB DB BBAS BT DB JAMBES.
*^Je TOUS dis, signor François Gràciana, que mon jeune maître, le signor Michel-Ange Buonarotti, n'y est pas,-— disait un vieux domestique, en livrée jaune avec des passements bleus, à un jeune homme de quinze à sei^ ans environ, tenant un carton vert sous le bras, et qui frappait, un matin du mois de janvier 1488, à la porte du château de Caprèse, situé sur le territoire d'Arezzo.
4 MICHEL-ANGE BUONABOTTI ;
•—Sorti?... s'écria François Graciani.
— Sorti... affirma le valet en ajoutant à voix basse, et de manière à ne pas être entendu de son jeune interloouteur : — Que le bon Dieu, mon patron Urbino et Notre-- Dame dés Sept-Douleurs me pardonnent ce petit et obligé mensonge.
— ^Est-ce qu'il y serait déjà ? demanda Graciani, comme se parlant à lui-même.
— Où, déjà? demanda le vieux TJrbîno.
— Ça ne te regarde pas... répondit Graciani en réfléchissant... Mais non, c'est impossible... il m'attend... Laisse-moi passer, ajouta-t-il en s'adressant à Urbino, posé de manière à lui intercepter le passage.
— Quand je vous dis qu'il n'y est pas... répéta le vieillard sans bouger.
— Je veux m'en assurer par moi-même, dit le jeune homme ; Michel-Ange ne peut être sorti sans avoir laissé un mot, au moins, pour moi...
— ^Aussi... art-il dit... attendez donc, que je me souvienne—dit le vieillard, essayant de rappeler sa mémoire... n a dit que vous alliez... là... vous savez... cihez ce signor...
— J'y suis... dit François^
— ^Dites-m<» donc un peu son nom, signer Gradani, que je voie si c'est celui que m'a dit mon jeune maître*
— Cest inutile, il ne peut pas être ailleurs."
Urbino répliqua : ''Ce signer qui demeure. . . attendes. . . attendez-moi, signer Graciani...
—Je sais, dit Graciani... je sais...
on, LE PETIT ARTISTE. 5
— C'est que je voudrais bien aussi le savoir, moi, dit Urbino, se grattant l'oreille.
— ^Pour?... demanda Graciani.
— Oh ! pour rien, signor,— dit Urbino, afiS&ctant une grande indifférence, seulement par simple curiosité.
— JjB, curiosité est un péché, signor Urbino, dit François, levant un doigt en signe de menace.
— ^Et puis aussi pour le redire au signor podestat, qui est très-inquiet des allées et des venues du signor son fils, acheva Urbino.
— Que pour cela? dit Graciani d'un air de bonhomie. Bien joué.
— Oui, monsieur Graciani...
-^£h bien, écoute, Urbino, si le podestat te demande où est son fils, tu lui diras. . .
— Oui, monsieur Garciani.
— ^Tu lui diras que tu n'en sais rien, et tu ne mentiras pas, dit François Graciani en riant.'
— Oh ! mon Dieu ! dit Urbino faisant le fin, — je parie bien que ce n'est pas pour mal faire que vous allez là... tous les deux...
— ^Et tu pourrais bien gagner... mon vieux... cependant je n'oserais pas affirmer que je fais toujours bien...
— ^Bah I . . . dit Urbino.
— ^Hélas î mon pauvre ami, l'homme n'est pas parfait, le jeune homme non plus, l'enfant pas davantage... et je veux pourtant t'avouer..." Ici Graciani baissa la voix, et ajouta sourdement: "Qu'il nous est souvent aiTivé. . . là. . . tu s€Ûs. . . chez ce signor. . . dans cette rue. . . d'y estropier quelques bras... ou quelques jambes...
O MICHEL-ANGE BUCHABOTn ;
•^-Comment, estropier !... s'écria Urbino en pâlissant ; et quel métier faites-vous donc?
— On n'est pas halbile tout d'un coup, mon pauvre Urbi^o... dit Graciani avec une indifférence affectée, — avec ça qqe je ne suis pas plus patient qu'il ne faut.., de sorte que la moindre chose qui ne va pas à ma guise, qui va de travers enfin, ma foi Je n'en fais ni une ni âeu^... crac,., je' brise tout... la tête, les bras, les Japabes...
— ^Ah ça, mais vous êtes donc une bande d'assassins ! ç'écria le vieux serviteur en faisant le signe de la croix... et mon jeune maître en est ?. . .
— ^Michel-Ange... oh! celui-là, il a encore plus vite que moi démoli son homme, dit fVançois.
— Et vous croyez que je le laisserai plus longtemps vous fréquenter!... s'écria le vieillard saisi d'une sainte horreur. Il y a longtemps, allez, que j'avais averti la famille Buonarotti que vous perdiez leur fils... Au re^ voir... mpnsieur François Graciani, an revoir... Mon j.eune maître n'y est pas, il est sorti et ne rentrera pas de la. journée.
^'Le plus souvent que je te laisserai le voir et lui parler, et l'entretenir, va ! mon petit démoUsseur de bras et de jambes, petit casseur de têtes... va !... Mais quelle horreur, mon Dieu ! quelle horreur I répétait Urbino, qui, 9,yaut vu François Graciani se retirer, rentrait au char teau. — Quelles horreurs ! quelles horreurs ! et que c^est heureux que ce soit moi qui me sois trouvé à la porte quand ce petit scélérat fini de Graciani est venu demander le signer Michel-Ange t Oh en serions*nous,
ou, LE PETIT ABTISTE. 7
Notre-Dame des Sept Douleurs, si c'eût été mon fils Urbin qui lui eût répondu... il l'aurait laissé entrer, lui... Les enfants sont si inconséquents !... Dieu merci, j'en ai débarrassé mon jeune maître pour aujourd'hui^., et un jour, c'est toujours un jour de gagné..."
COMMENT UBBINO COMPREND l'AKHSTS.
Toujours parlant, maudissant le petit Graciani et se louant de sa grande prudence, Urbino monta le grand escalier de pierre du château de Caprèse, tourna à gauche dans nne grande galerie, et, soulevant une portière en tapisserie qui cachait la porte de la bibliothèque, il s'arrêta un moment sur le seuil, en jetant un r^ard inquiet dans l'intérieur de cette pièce*
^'Bon ! il y est, dit-il en se parlant à lui-même et soupirant de l'air de quelqu'un soulagé d'un lourd fardeau, — ^il n'est pas sorti I... mon sermon d'hier a fait de TefTet... donc, je vais recommencer aujourd'hui... les enfants sont ce qu'on les fait... et, Dieu merci, c'est moi qui ai élevé celui-ci."
En achevant ce soliloque, Urbino s'avança vers une table devant laquelle un enfant de quatorze ans était assis, la tête baissée sur un grand caiTd de papier blanc,
8 MICHEL-AKGE BUOKABOTTI ;
et tellement absorbé dans ce qu'il faisait, qae le domestique était près de lui, sans qu'il l'eût vu entrer... Ce dernier ayant toussé, l'enfant leva les yeux.
"C'est toi, Urbino, dit-il, Graeiani est-il venu?"
Le vieillard hésita... il n'était pas habitué à mentir; toutefois, croyant de l'intérêt du fils de ses maîtres d'agir ainsi, il répondit : "Non, signor Michel-Ange."
Et ajouta subitement à voix basse: — "Que le bon Dieu, mon patron Urbino et Notre-Dame des Sept-Douleurs me pardonnent encore ce petit mensonge.
— C'est singulier ! dit seulement Michel-Ange en baissant de nouveau la tête sur son ouvrage.
— Et j'ose dire que c'est heureux pour vous, qu'il ne vienne pas vous chercher^ mon jeune maître, — ^reprit le vieillard, prenant un plumeau comme pour épousseter les meubles ; et, au lieu de cela, se posant debout devant son jeune maître et continuant à parler ; — ce petit Graeiani n'est pas une société pour le fils du podestat de Caprèse et de Chiusi. . . c'est un enfant de rien.
— Comment, de rien I se récria Michel-Ange. François Graeiani fera un jour parler de lui I
— Comme quoi, mon jeune maître? comme quoi?... demanda Urbino avec un sourire de pitié.
— Comme un grand peintre ! . . . Urbino. ^
— Comme un grand scélérat, plutôt, mon jeune maître ! répliqua le vieux serviteur ; et, si j'ose avoir une opinion, je dirai que ce n'est que la taille qui lui manque pour ça ; le reste, il l'a déjà. Tenez, mon jeune maître, ajouta le vieux serviteur d'une voix timide et émue, croyez-en l'expérience de celui qui vous a vu naître et qui vous
oi7f ht Piffirr ÀttftsTfi. 9
aiiDd aïKledSQâ» de tout, mémo de son âme, dont il cknn* promet le salttt pour vous au moins dix fois par Jour..* ce Jetme homme, vous perdra, et vous, vous feres moorif de chagrin tonte votre noble et illustre famille*. <-^Haid j'ai beseti parler^ vous ne m^ëcontez pas,-^mon jeand maître, iyottta't41 en soupirant f — et cep^dant, je vodtf le répète, vous nous îeréz totts mourir de chagrin, sans me compter, parce que moi, voy^-vons, c'est mon devo^ de mourir ^rott^ service. «« que ce soit de chagrin ou d'autre chose, ça ne vous regarde pas... pourvu que jd menre, voilà le principal... tous les tJrbins, mes aïeux, serviteurs, de père en fils, de la maison Buonarotti, ont fait comme ça, j'en ferai autant, mon fils fera de même. . .
-^ù est-il, ton fils?,., interrompit le jeune ttaâixê dlJrbin ;--^ta sais bien qne je ne veu^ qne lui pour mê servir...
— Oui, pour faire ensemble des complots qui vott» perdent. . . nenni da. «. mon jeune maître*. , Urbin le jeim« est trop jeune pour vous sorveiller... A vingt ans qu'il à, il a plutdt besoin d'être smrveillé lui-même que de surveiller les autres... A propos... où avez-vous encofli^ hier, passe la jovunëe? répliqnsr le vieillards
— ^A quoi te sert donc ta surveillance, s'il faut qa» Je te le dise pour que in le saches? répondit l'enfant en riant.
— ^Monsieur Michel-Ange Buonarotti, vous Vous p^^ de^r,, s'écria levieo; Urbain donloui^nsement... tous vous perdez.. « Là.., que faites-vous encore... au Heu de cultiver vos belles-lettres, comme dit le signer Fabiano^ qui voos montre cette culture-làk... que falte»-Tous
10 MICHEL-ANOE BITOKABOITI ;
encore?... qifest-ce que je disais!... des images enluxolnées... quel maUieor I... quelle dés(4ationI... Dire que le descendant de Fancienne et illustre maison des comtes de Canossoy que le fils de Louis-Léonard Buonarotti- Simoni, podestat de Caprèse et de Chiusi, le neveu du très-pieux et très-révérend Antonio Buonarotti, prieur de réglise du Saint-Esprit, se fait artiste... artiste, qu'il travaUle de ses mains, ni plus ni moins qu'un oordon nier, un marchaud de macaroni, un lazzaroni de Kaples...
— Ah çà. . . as-tu bi^it^ fini ? interrompit Michel-Ange —et penses-tu que ma patience soit à toute épreuve?
Mais Urbino était lancé, û ajouta : — Qu'il travaUle de ses mains comme mon neveu, le fils de ma sœur, le petit BifB, qui pourtant est peintre, et peintre d'enseigne, ce qui est bien plus utile que peintre d'images encadrées qui ne signifient rien du tout, et qui meurt de faim avec sa mère, sa «femme et ses six en&nts ; à preuve que je fais ce que je peux pour les aider^ et que je ne peux pas beaucoup ; bref, il meurt de faim, mais il est artiste...
— ^Ëhbien?... dit une voix derrière Urbino qui le fit sauter sur lui-même.
— Signor François Gradani^ dit Urbinou
— Tu viens bien tard, Graciani, dit Michel-Ange^ ieiShdant la main à son jeune ami.
— ^Demandes-en la raison à ton v^aérable serviteur et menteur, répondit Graciani en Daisant du doigt un signe de menace à Urbino.
— ^H m'a dit que tu n'étais pas venu, dit Michel-Ange.
OU^ LE FETU ABTISTS. 11
— ^n m'a dit que ta étais sorti, dit Graciani.
— Oui, je Tai dit— dit Urbino de l'air exaspéré de quelqu'un qui ne ménage plus rien, — oui, je l'ai dit, oui j'ai menti, oui j'ai damné mon âme, oonmie tout bon serviteur doit faire pour le mi^tre qui le nourrit et qui le paye... oui, je l'ai fait, je ne m'en repens pas, je suis prêt à recommencer...
— ^Brayo, Urbino, dit Graciani en riant, bravo I Eh bien, vois-tu, je ne te croirai plus quand tu me diras que Michel-Ange n'y est pas, mais je t'aimerai tout de même»
—Merci de votre amitié, monsieur Erançois Graciani, répondit Urbino ûroidement, je n'aime pas les artistes... moi...
— ^Et la raison ? demandèrent Michel-Ange et GracianL
-*Que voule&vous, signor Michel-Ange ? répondit Ur* bino, affectant de ne répondre qu'à son jeune maître, — on a de l'orgueil, bien qu'on ne soit qu'un valet, et on n'est pas né ^ans le château des comtes de Canosse, on n'a pas sucé avec le lait des idées de grandeur et de noblesse, on n'a pas vécu toute sa vie avec les grands, pour aller là, de but en blanc, toucher dans la main de tout le monde. . . Je suis fier, monsieur Michel-Ange, c'est vrai, je suis fier ; mais je suis le plus vieux serviteur de votre maison célèbre, et avouez qu'il y a de quoi.
— ^De quoi I" — ^répéta une voix grave qui fit soudain ta!re Urbino. Au son de cette voix aussi Michel-Ange se leva virement, et Graciani devint sérieux.
J2 UICHEL-ANGE BVOKABOTTI ;
DISCOUBS PATERNBl»»
. Celui qui entrait ainsi, et dont l'aspect avait impose nn silence subit, était un homme encore jeune, d'une ^figure aystère, et d'un abord glacial ^ à voir ce front large et plisse, i^es grands yens: bleus, ternes et froids, ce corps d'une élégante structure et cependant voûté, cette démarche lente et qui ne manquait ni de grâce ni de noblesse, on devinait aisément que les chagrins bien plus que les années avaient courbé ce corps et plissé ce front. Ce personnage était suivi d'un autre, en tout son opposé, et dont le costutne désignait un prêtre. Ce dernier était petit, droit, gros, jotiâSu, le visage jovial et le sourire toiyours sur les lèvres,
'^Bonjour, mon père, dit Michel-Ange, avançant un fauteuil au premier de ces deux personnages, — pendant qu'lJrbino en portait un à l'abbé,
— J'ai à vous parler, mon fils, dit le podestat en s'asseyant ; — ^voua pouvez rester, vous n'êtes pas de trop, signer Graciani," ajouta-t-il en «'adressant à l'ami de son fils, qui, au premier mot, avait salué en gagnant la porte.
Quant à Urbino, affectant une insensibilité d'automate.
il s'était làiiB, son plàmeau à lu malU) à ép^sete^, on à un, les livres de la bibliothèque.
**Otti) aoimS avons à vous parler, taoa ueven,^' ajouta Tabbé) faîsatit tin slgnd d'encouragement aiu jeune MichebAnge, que f air sévère 4e «on père intunicUdt toujours un peu.
Les deux pordntâ s'&sdiiieiit gravement, les deux jeunes gens m tinrent debout, itespeetoeuflement attentif^, et UrbifiO s'occnpa de «on senioe, comme s'il était seul; le podestat alors prit la parole. Sa voix avait tm ivcc^t d^émoUon que acm ti» ne lui connaissait pas encore.
*^Mon fils,->— dit-ll,-^vous êtei le seul h^tier de mon tK>m, de ma fortune, et, j'ose le croire, des vertus rigides et religieuses <|ui, de tout temps, ont été le guide et le régulateur de U ooadttitè de notre antique famille;votre mère mourut, vous laissant aa ^ berceau, et, Inen que très-jeune alors, je ne me remariai pas, ne voulant vons donner ni nne belloomère qui vous eût enlevé une part de l'affecdon ijue je vous devais, ni des frères ^ui eussent enlevé une partie de la fortune que je vous d^ vais ausd... Tout entier consacré à votre éducation^ jugez quelle doit être ma douleur, en vous voyant dévier de la route que je vous avais tracée. Mon fils, les gêna riches ne doivent pas se livrer aux arts, mais les enf c<rarager,.. Cultivez la littérature, bien, mon fils, et jo sais que tous êtes déjà poète, je vans en fais mon con^ pliment... 61 votre patrie a besoin de votre bras, armezvous, et battez-TOUs : bien encore, mon fils. Mais je vous avoue que je vois avec peine la main d'un Canosseti
14 UICHEL-ANOE BUOKABOTTI ;
une mam qui ne doit manier q'one épée, ne tenir qu'un pinceau...
— ^Bien... trè&hbien! murmura Urbino en se baissant pour ramasser un livre qui lui avait échappé des mains.
— Qu'avez-vous à répondre à ceLa,Michel«Ange ? ajouta le podestat. ,
— ^Aveo votre permission, mon père, répondit Michel Ange, et celle de mon oncle, je prendrai la liberté de vous raconter une petite anecdote que le slgnor Ange Politien...
— ^Le plus grand littérateur de notre époque," interrompit le prieur.
Michel-Ai^ salua son oncle et reprit : ^'Que le signor Ange Politien racontait hier au palais de Laurent de Médids, où Pierre, son fils, me retint à dîner.
— ^Voyons," dirent à la fois le podestat et Tabbé.
Michel commença ainsi :
"Albert Durer, peintre et graveur...
— ^£st41 de noble naissance ? interrompit le podestat. . .
— ^H est fils d'un orfèvre de Nuremberg, répondit Michel-Ange ; s'il était noble, mon histoire n'aurait plus rien de piquant;— or, dernièrement l'empereur Maximilien ayant entendu parler de ses talents, l'envoya chercher pour peindre à fresque quelques murs de son palais. Albert Durer se mît à l'instant à l'ouvrage. Il dessinait sur un mur assez élevé ; l'empereur était présent avec toute sa cour, et comme il n'était pas assez grand pour achever son dessin, et qu'il cherchait des 'yeux une échelle qui l'exhaussât, l'empereur pria un gentilhomme de sa suite de se poser de manière qu'Albert
ou, LE PETIT ABTISTB. 15
Durer pût monter sur ses épaules, et achever ainsi son dessin. Le gentilhomme, à qui cet ordre déplut, dit au prince qu'il était prêt à obéir, mais que cependant il prenait la liberté de lui représenter humblement que c'était avilir la noblesse que de la faire ainsi servir de marche-pied à un artiste. ' '^Ce peintre, répondit Maximilien, a la plus belle noblesse, celle du talent : je puis faire de sept paysans sept nobles ; je ne puis faii*e de sept nobles sept artistes." Et pour preuve, il vient d'anoblir Albert Durer, et lui a donné pour armes trois écussons d'argent, deux en chef et un en pointe, sur un champ d'azur.
— Je suis parfaitement de l'opinion de l'empereur Maximilieu, répliqua le podestat, et tout cela est pour me dire ?. . . Parlez, mon fils, je vous le permets.
— ^Tout cela est pour vous dire, mon père, dit Michel- Ange en joignant les mains, que j'aime tant la peinture, la vue d'un beau tableau excite en moi un sentiment tellement fier et impétueux, que je crois... ne vous moquez pas de moi, mon père, mais je crois que je suis né peintre.
— ^Entendons-nous, mon fils, dit le podestat en riant ; — ^hier, le signer Ange Politien, dont vous parliez tout à l'heure, n'ayant pas trouvé trop mauvaises quelques odes que vous aviez faites, vous avez prétendu que vous étiez né poète.
— ^L'un et l'autre se peuvent, répondit Michel-Ange ; les arts et la poésie doivent être frère et sœur. Ils se tiennent par la main.
— Comme ça parle... comme ça parle... Quand Je dis
IC ]aCBEL*AKGK BOOKâBOITI ;
qu^ n'y a plus d^enfauts, maintenant. . . mnrmar&Urbiiio^ parlant aux rayons de livres de la bibliothéqae» Où »-t-il été chercher ça?
— Le petit poorrait bien a^^ir raison^ mon ûèrc, dit II •on toor le prieur. /
— Je suis parfaitement de son c^inion quant à ia parente de ces deux arts^ reprît le podestat ; seulement, comme un grand seigneur peut être un poëte médiocre, mais qu'il ne lui est pas permis d'être un barbonilleur, antant j'autorise mon fils à cultiver les belles-lettres, autant je le prie de laisser là la peinture... Observes bien, mon frère, que s'il m'était prouvé qu'il dût être un jour un grand peintre... je ne parlei*ais pas ainsi ; mais en attendant — ajouta le podestat en se tournant v^rs son fils,— conmie cette fantaisie de peinture vous dérange do vos études, je vous prie, Michel-Ange, de n'y plus penser... c'est-àpdire de ne plus dessiner et peindre qu'à ¥os moments perdus... Oà allea-vous ainsi tons les deux, le signer Graciani et tous ?
—Promener un instant, si vous le permettez, mon père, répondît Michel-Ange en jetant à son ami, que cette demande embarrassait, un legard d'encouragement.
—Je n'y vois aucun înoonvénient ; allez, mes enfknts,' répondit le podestat. £t il allait les congédier de la main, lorsque le prieur, qui depuis un moment s'apercevait d'un état de malûse inouï dans Urbino, s'écria :
^^Mais qu'a donc Urbino? Voyez donc, mon frère, il brouille les livres, il pâlit, il rougit, il ouvre la boudie, il la ferme ; certes, il a quelque chose.
ou, LE PETIT ABTISTB. 17
— Oui, dit enfin Urbino, le gosier comme étranglé,— oui, j'ai à parler à Leurs Excellences.
— ^£h bien, parle, mon ami, répondit le podestat avec cette condescendance bienveillante que, dans les anciennes familles, on a pour les vieux serviteurs, — ^parle.
— ^Alors, arrêtez-les, ^monseigneur, arrêtez-les, s*écria Urbino avec effiroi, en montrant du doigt les deux jeunes gens, qui, bra&>dessus bras dessous, après avoir salué le podestat et le prieur, se retiraient de la bibliothèque.
— ^Arrêter... qui I..." demanda le prieur.
Urbino, voyant disparaître les deux enfants derrière la portière, qui était retombée alors sur eux, cacha sa figure dans ses mains, et ajouta d'un air anéanti :
^^Maintenant, il est trop tard I"
PLUSIEURS MTSTÎIBBS
^^Pourquoi, trop tard? demanda le podestat à Urbino, après avoir échangé avec le prieur un regard d'mquiétude sur la raison du vieillard.
— ^Non, il n'est pas trop tard, reprit lé vieux serviteur
comme répondant à une pensée intime — ^non — ^il y a
peut^tre encore de la ressource ; il faut parler, il le faut ;
les valets en savent souvent plus, que les maîtres... ils
16 MICHEL-AKGE BIJONAROTTI ;
poiiTent se tx^rasper, c'est vrai ; mais 3s deviennent coupables lorsqu'ils ne disent pas ce qu'ils savent. — Signer podestat, et vous, signor prieur, ajouta le vieux serviteur d'un accent de sollicitude marquée — )1 se passe ici, depuis quelque temps, d'étranges dioses ; par exeni^le, savez-vous où va le signor volfe fils, le signor votre neveu, dans ce moment avec ce petit Graciani?
— ^Non, mais qu'unporte? dit le podestat.
— Qu'importe? ohî mon bon Dieu! dit le vieillard levant les yeux au plafond,
— Tu sais donc oîi ils vont, tm, Urbino? demanda le prieur.
— ^Non, certes I affirma le vieux serviteur.
— ^Alors, d'où vient ton ^Grai? demanda le podestat.
— ^Votre Excellence, il se passe ici des choses épouvantables I s'écria le vieux serviteur, et je serais coupable, mille fois coupable, si je laissais plus longtemps ignorer à Votre Excellence tout ce que je sais.
— ^Tu m'effirayes, Urbino, dit le podestat devenu sérieux. Que sais-tu?
— Rien, Votre £^cell^&ee, absolument rien," dit Urbino du ton le plus sombre.
Le prieur éclata de rire ; le podestat haussa les épaules Qt se disposait à se lever, lorsque Urbino répliqua :
^^Mais je n'en vais pas moins dire àLeors Excellences ce que j'ai vu-
• — ^Far le salut de ton toe, explique-toi san& tant de verbiage ! dit le podestat d'un ton d'impatieiice môle d'inquiétude.
— ^Le salut de mon âme a été com{»:omîa deux fois
OVy LK FBTIT ABTISTS* 19
aujourd'hui, T^tondit tristement Urbina Mais, saisissant mi geste impératif du podestat^ il se hâta de dire : — Voici, ExceUenca; — ^il n'y a plus d'enflants; le stgnor Michel-Ange Isiit ni plus ni moins qi:» Leurs Excell^ices ; il sort, il rentre, sans me dire, ciMnme quand il était petit: — ^Urbino, veux-tu m'accompi^ner? — sans dire où il va... ah! si, pardon, je me izompe, il me dit ; Si le signer François Gi^eiam \ïexkt me demander, tu lui diras que je suis où il sait... Et puis il y a des secrets entre eux, des secrets à faire dresser les cheveux sur la tête. Excellence. — ^Le petit Graciani arrive, il porte quelque chose sous son manteau. — Quoi? — voilà le niystëre, et d'un. — Le signor Michel-Ange dit alors : — Tu l'as? — Oui. — Que tu es bon, Graciani, de dérober les... je n'ai jamais pu savoir quoi— de ton maître. — Encore un mystère et de deux. — Qaant à ce qui est du maître... et de trois... Ce maître, quel est-il?... — ^Un voleur de grand chemin. Excellence, un assassin, un Côupe^jarret, à preuve que le petit Graciani m'a dit, à moi, en me parlant à moi-même,— ^u'il passait sa vie à briser des têtes, à couper des bra^i et estropia des jambes... Mais ce n'est pas tout : — ^il paraît qix*iï9 gagnent tous les deux, mon jeune maître et lui, des sommes énormes à ce jeu ; car, écoutez. Excellences» l'Mstmre de ces trois ducats... et de quatre mystères../' /
Le podestat et le prieur allaient se décida à fkire taire le \ieux serviteur, qui, sous prétexte de ses anciens services, ne disait depuis une heure que des niaismies auxquelles ni l'un ni l'autre ne c(»i^>renait noi, lorsqae ce dernier mot les rendit attentiâ.
20 MIGHED-ANGE BtJONABOTTI ;
^^Conte rhistoire des trois ducats, dit le podestat.
— Et sans commentaires à ta façon, répliqua le prieur.
— ^HélasI Excellence, chacun conte conune il peut, dit Urbino ; toutefois, je vais tâcher de ne vous narrer que ce que j'ai vu, et essayer de ne dire que ce que je sais."
Le podestat et le prieur s'étant allongés chacun dans leur grand fauteuil, Urbino, son plumeau à la main, commença ainsi.
HI9T0IBE DES TBOIS DT7CAT8.
*'Je suis d'abord obligé de dire à Leurs Excellences qu'il y a trois jours, jeudi, le jeune signor Michel-Ange n'avait pas un marayédis, à preuve que ce même jeudi il m'a fait donner la moitié d'un pain à son pauvre, je dis i^on pauvre, parce qu'il lui donhe toujours, et que nous l'appelons tous le pauvre au petit Michel- Ange ;— ^onc, il m'avait fait donner la moitié d'un pain à son pauvre, n'ayant pas le maravédis qu'il lui donnait tous les jours. — Cela dit, je commence.
Son Excellence sait que j'ai une sœur nommée Stérine, mariée à un peintre, mais un peintre d'enseignes, entendons bien, nommé Biffi ; ils ont six enfants et une
ou, uc vma abtiste. fl
misèic^ une misèie dont Son Esmllenoe no peut avoir d'idée, par la raison qu'il ùmt être pauvre pour «avoir ee que c'est que la mis^te^—tout ça demeure dans un grenier derrière l'église Sainte-Croix — ^mon beau^firère paye six ducats de lqy^.^-«*Je ne sais pas » je me Heus bien comprendre ? ^
— Trè84)ien, dirent k la fbis le podestat et le prleor.
— Mon beau-frère paye donc six ducats de loyer; it doit six mois, ce qui ûât trois ducats, et^ ne pouvant pas les payer, le propriétaire, qui n'entendait pas de cette oreille7là, leur fait signifier par huissier, il y a huit joursy de déloger au plus tôt ; puis, oonme Biffî lui avait fait en même temps un billet de la somme — ^puisque s'il ne payait pas le jeudi au matin — ^le jeudi, c'était il y a trois jours, il irait coucber en prison le vendredi—- GOipme c'était amusant I vous ccwiprenez cela, messeigneurs,^ les voilà donc tous qui se désolent, Biffî, Stérine, les enfants. — ^La nuit arrive, toujours le même jeudi, et personne ne songeait à allumer de la lumière, d'aboird pour une grande raison : il n'y avait rien au logis pour allu^mer, ni huile, ni suif, rien enfin. — Sept heures venaient de sonner à l'église de Sainte-Croix, lorsque Biffî s'entend appeler dans la rue ; il ouvre ]^ &nètre pour voir qui c'était,, mais bast I noir comme chez le loup, impossible de voir. — Au même instant, on lui crie : — Qare !-**il se gare-— et un paquet t<Hnbe dans Ik chambre ; ça vend un son ai^eiitin.^-0*est de l'argent, dit Stérine. — Quelques polissons qui s'amusent, dit Biffî. — Je t'assure que c'est de l'argent, dit Stérine. Un des enfants ramasse le paquet, le porte à sa mère, qui l'ouvre
22 MICHEL-ANGE BUOKABOTTI ;
et dit : — Qaaad je te disais, Biffi. — On ne savait pas an juste la somme ; mais le lendemain, au jour, on trouva trois ducats... Là... où le signor Michel-Ange les avait*' il pris?
— ^D'abord, quelle preuve as-tu que ce soit mon fils? demanda le podestat.
— Qui Votre Excellence veut-elle que ce soit, si ce n'est lui ? dit naïvement Urbino.
— ^n n'y a pas que lui à Arezzo, fit observer le prieur*
— ^Surtout qui donne trois ducats sans les posséder, dit le podestat en souriant.
— ^Voilà précisément le cinquième mystère, dit Ur^ bino.
— ^Encore une fois, Urbino, répliqua le podestat, quelle chose te fait présumer que ce soit Michel-Ange?
— Oh! beaucoup de choses, Excellence, et puis que Bifil a cru reconnaître sa voix dans la voix qui a crié gare.
— Ce n'est pas une preuve, dit le prieur.
— ^Ënfin, tant il y a, Excellence, dit Urbino en forme de conclusion, qu'il n'y a plus d'enfants, au jour d'aujourd'hui ; — on les a vus naître, on les a vus tout petits, petits, on tourne la tête, crac, ce sont des hommes; voyez le signor Michel-Ange, plutôt, Votre Excellence n'est-elle pas épouvantée ?
♦ — ^Non, mon pauvre et fidèle Urbino, dit le podestat avec bonté. Et se levant, il dit à son frère : — ^Dînezvous au palais Médicis, mon frère?
— Oui ; et vous, podestat? î
— ^Moi aussi, prieur.
ou, LE PETIT ARTISTE. 23
—Alors je crois qu'il est l'heure, podestat.
— ^Midi vient de sonner, prieur.
— Nous serons en retard, dit le prieur en se levant. Et tous lés deux soiiirent de la bibliothèque.
"Ah ! vous n'avez pas assez de preuves comme ça, dit Urbino désespéré ; eh bien, j'en trouverai d'autres, je ne prendrai pas une heure de repos que je n'aie découvert tous ces mystères."