‹ Contes biographiquesChapitre 5 sur 19 · LA TÔTB DU FAUNE · texte numérisé non relu

LA TÔTB DU FAUNE

Laurent de Médicis, surnommé le Magnifique, entre autres palais, en possédait un sur le territoire d'Arezzo^ où il réunissait, quand il l'occupait, les savants et les artistes de tous les pays. Ce jour-là, vers la fin du repas, qui se prolongeait toujours assez tard, Laurent fit un signe à son fils Pierre, qui se leva de table, et entraîna ses jeunes amis dans les jardins. Il y était tombé, depuis plusieurs jours, énormément de neige,* et les jardins, remplis de statues et de fragments antiques de toute espèce, offraient, ainsi poudrés à blanc, le plus étrange tableau.

"Une idée charmante, mes jeunes seigneurs, s'écrie tout à coup Michel-Ange, — nos grands parents en ont

14 lOCHEL-ANaE BUONABOTTI :

encore pour deax heures à causer, les pieds sous là table, de leurs brillants exploits;-— ornons de statues impromptues et improvisées la galerie découverte, qu'ils traverseront tous en sortant de table pour se r^idre chez la ducbesse»

— ^£t où prendras-tu oés statues, Micfa^-Ange? lui demanda Pierre de Médids.

— ^Dans la neige, mon jeune seigneur.

— C'est une bonne idée, dit le fils de la marquise de Mantoue, cela nous réchauffera et nous amusera en même temps/'

Aussitôt dit, aussitôt fait ; ces jeunes seigneurs, sans respect pour le velours et les dentelles qui composaient leurs costumes, se mirent à Tosuvre, les uns creusant la neige, les autres la transportant dans la partie du jardin qui avoisinait la galerie ; et une infinité de blocs contrefJEilts et n'ayant rien qui eût l'aspect d'un être humain ^'élevèrent çà et là.

Tout à coup, Michel-Ange avisa un faune en marbre rongé par le temps, et auquel la tête manquait, mais dont le torse, admirablement travaillé, présentait les proportions osseuses d'un vieillard encore robuste.

^'B faut que je fasse une tête à ce faune-là, dit-il ; et, prenant de la neige, il se mit à en modeler une. Ses camarades s'arrêtèrent pour le regarder travailler ; il j mettait une action, un entrain, une gaieté qui se com<>muniquaient successivement autour de lui.^-Un faune doit avoir la figure sardonique,— -disait-il, et il relevait un coin des lèvres ; le sourcil doit suivre la même direction— -disait-il à mesure qu'il travaillait ; — ^puîs, la bouche

ou, LS PETIT ASTISTfi. 23

ouverte, un faune doit toujours rire... Bravo, disait-il en se reculant pour regarder son ouvrage, bravo, mais c'est que ça n'est pas mai du tout ; — ^voyez donc, Pierre, Graciani, Mantoue, Valentin, voyez donc ; du reste on a raison de le dire, on fait bien tout ce qu'on aime à faire, et moi, j'adore la sculpture, j'ai sucé l'amour de la sculpture avec le lait de ma nourrice, son mari était sculpteur..."

£n marchant toujours à reculons, pour mieux admirer, sous toutes ses û&ces, la tête qu'il venait si habilement de remplacer sur les épaules du faune, il marcha sur le pied de quelqu'un, qui lui dit :

"Plrends donc garde, enfant !"

Ce n'était pas une voix d'enfant qui avait parlé. Michel-Ange se retourna, et, à son grand étonnement, il vit que la personne qui se fh>ttait le pied était Laurent de Médicis ; puis derrière le maître du logis, tous les convives, dans la foule desquels il reconnut son père et son onde.

Honteux et confhs, Michel-Ange allait se confondre en excuses, lorsque Laurent de Médicis lui pinça gaiement l'oreille.

^^Messeigneurs, dit-il en se tournant vers sa société, —ceci est moins le coup d'essai d'un commençant que l'œuvre d'un maître.-^Toutefois, ajoutart-il en s'addressant au jeune de Canosse,— comme il faut que la critique vienne toujours se mêler au plus beau chef-d'œuvre, — je te dirai, Michelr Ange,-— que ce faune est vieux et que tu lui as laissé toutes ses dents. Ne sais-tu donc pas qu'il en manque toujours quelques-unes aux vieillards?

26 laCHEIi-AKGE BtJOKABOTn;

•«-C'est jaste, monseigneur/' dit Michel-Ange. Et Aussitôt il arracha une dent à son faune, en lai erensant la gencive de manière à laisser croire que cette dent était tombée.

Cette action intelligente excita, au plus haut point, Tadmiration de tout ce qui était artiste dans le palais Médicis ; on couvrit le jeune Buonarotti d'applaudissements, et le soir, en se retirant au château de Caprèse avec son "çkire et son oncle, Michel-Ange n'entendit plus ses deux grands parents lui adresser les rçprésentations qu'ils ne cessaient de lui faire ordinairement sur son goût prononcé pour les arts.

Comme le carrosse qui ramenait la famille Buonarotti s'arrêtait devant le perron du château, le podestat remarqua Urbino mêlé aux domestiques qui éclairaient avec des torches ; l'air du vieillard avait quelque chose d'étrange et de radieux.

'^Excellence, dit-il en se précipitant poor baisser le marchepied, tout est découvert. Votre Excellence peutelle m'accorder une minute d'audience?"

LES HTSTisBES DEVOltâS.

8ur un signe du podestat, Urbino prit un flambeau des mains d'un des valets, et, précédant son midtre, il l'éclaira jusque dans sa chambre â coucher, otk l'att^idaît un bon feu.

ou, LE PETIT ABTISTE. 27

Comme le podestat allait s'asseoir dans son grand ûtuteuil, il aperçut, à l'entrée de la chambre, la figure riante du prieur.

^'Si je n'aimais pas tant mon neveu, dit ce dernier en avançant, je pourrais croire que la curiosité m'a guidé sur vos pas, mon frère ; toutefois, je l'avoue, curiosité ou intérêt, je ne serais pas fâché de connaître le résultat des découvertes d'Urbino ; à en juger par la physionomie effirayée de ce bon et fidèle serviteur, cela doit être tragique.

— ^Asseyez-vous, mon ûrère, dit le podestat, qui se tourna tout de suite après vers Urbino; — ^parle, mon vieil ami, lui dit-il avec bonté ; — ^mon frère et moi, nous attendons avec impatience les détails que tu as à nous donner... mais pas de folles présomptions, je t'en prie, ne dis que ce que tu sais.

— ^Hélasl Excellence, répondit Urbino, se tenant respectueusement debout devant ses maîtres, si je ne disais que ce que je sais, je ne dirais rien du tout.

— ^Alors, que signifient tes belles découvertes, Urbino? lui demanda le prieur.

-—Cela signifie. Excellence, répondit Urbino, qu'on a bien raison de dire que le crime est tôt ou tard découvert, que le bon Dieu ne laisse rien d'impuni ; — que celui qui fait mal, et qui croit avoir pris toutes ses précautions pour n'être pas découvert, est découvert, par ces mêmes précautions qu'il a prises pour ne pas l'être.

— ^Au fait, mon vieux Urbino," lui dit le podestat d'un ton paternel.

Urbino reprit d'un ton emphatique : '^Le jour de la

28 HICHEL-ANGB BUOKABOITI ;

tinissance du signor Michel-Ange, votre fils... c'était un jeudi, le 6 mars 1474... je n'oublierai jamais cette époque...

— ^Passons les mois de nourrice, Urbino, interrompît le prieur avec bonté.

— Ah I je le voudrais bien. Excellence, réx>ondit Urbino, car c'est précisément cela qui l'a perdu, le jeune signor.

— ^Le mois de nourrice? demanda le prieur en souriant.

— ^La nourrice, — ^Excellence, affirma Urbino.

— ^Pauvre femme ! dit le podestat, elle est morte que Michel-Ange n'avait pas encore toutes ses dents.

— C'est Juste, Excellence ; mais elle était femme d'un sculpteur^ «lie était artiste elle-même, à ce que disait son marî; et le signor Michel-Ange le dit à qui veut l'entendre, il a sucé l'amour des arts avec le lait de sa iK>urrîce... Donc...

— Urbino,— dit Iç podestat d'un ton sévère, il se fait tard, et je te prie de dire, sans préambule, ce que tu as découvert sur la conduite de mon fils.

— Oui, Excellence, et vous allez le tancer vertement, et ebaâser ce petit démon tentateur, François Graciani, et faire pendre un ceiiiain Ghirlandaïo. . . Mais je commence... — Savez-vous, Excellence, ce que ce scélérat de Graciani portait à notre jeune héritier des comte de Canosse. . . sous son bras, et caché avec tant de soin, que si le valet de cet autre scélérat nommé Ghirlandaïo ne me l'avait pas dit ce soir â vêpres, je ne l'aurais jamais sa?... Le savez-vous?... En avez-vous une idée? Non...

ou, LE PETIT ABTISTE, 29

Daignez, m'coouter, excellence... -^Après votre départ pour le palais Médicis, j'eus une idée, moi, c'était d'aller voir ma sœur ; — ^l'histoire de trois florins me trottait par la tête ; j'arrive, 1^ famille était à dîner... un seul plat de macaroni ; mais quel macaroni I je suis fou dû macaroni, moi ; je m'assieds, on me remplit mon assiette, je m^mge ; — tout en mangeant. — Et les florins ? dis-je à mon beau-frère. — Eh bien, ils ont payé le propriétaire, me répondit-il. — Et tu ne sais pas de qui ils te viennent? — Pas le moins du monde, me dit-il. — Cependant tu crois avoir reconnu la voix de mon jeune mdtre, le signor Michel-Ange? — ^Dame, je dis ça un peu en l'air, reprend mon bean-frère. Cette voix était douce, et, chaque fois que j'entends une douce voix, il me semble que c'est celle du signor Michel-Ange; mais ma femme assure que je me trompe, et que la voix de ton jeune maître est encore plus douce . que celle de cette nuit. — Cela vient peut-être de ce qu'il l'a forcée pour crier Gare ! répliqua ma petite nièce, une petite fille de neuf ans, mais fùtée comme tout... et un esprit... un esprit... mais je ne suis pas ici pour faire, l'éloge de ma famille, ce dont je demande excuse à Leurs Excellences; — je continue.-— N'importe, quel qu'il soit, que le bon Dieu bénisse, et lui accorde honneur, fortune, sagesse et longue vie, répliqua Biffi. — A lui et aux siens, ajouta ma sœur ; j'ai dû me séparer des florins, mais le papier qui les enveloppait, je le garderai comme une sainte et pieuse relique. — ^Voyons le papier, — dis-je à ma sœur.'— Elle l'avait sous un verre, elle le prend, elle me le donne... Le voici. Excellence, — ajouta le vieux serviteur en

SO mCHEIi-ANGB BUONABOm;

l'ouvrant sous les yeux du podestat. — Stérine me Ta eonâé sur mon honneur, jusqu'à demain. — ^Voyez, Excellence ; n'est-ce point là l'écriture du signer Michel- Axkge,

— ^Mais oui, dit le podestat, qui, après avoir examine le papier, le passa au prieur. — Que vous en semble, mon firère?

— Que c'est bien là l'écriture de mon neveu, dit le prieur.

— ^Leurs Excellences peuvent voir, dit Urbino ; — ^il n'y a qu'un nom sur ce papi^, celui de Qhirlandaw.

— C'est le nom d'un peintre assez fameux, dit le podestat ; mais continue, Urbino.

—-Ce nom ne m'était pas inconnu,— dit Urbino; — après beaucoup de réflexions, je me souviens que je ne le connais que parce que j'ai un ancien camarade, valet chez cet homme ; — ^mais j'ignorais son adresse ; heureusement j'ai l'idée d'aller à l'oflace, j'y verrai quelqu'un qui me l'a donnera, dis-je. . . je vais à l'église de Sainte-Croix. -*-Je rencontre sous le porche Paolo, le même domestique de ce Ghirlandaïo ; — je lui oflSre l'eau bénite ; une politesse en demande une autre, il me paye une chaise, nous nous asseyons, et tout de suite l'autre me dit, — pour me braver sans doute : — Eh bien, votre jeune maître est des nôtres ! — Comment, des vôtres ? que je lui dis. — Oui, qu'il me répond, il a pour maître Ghirlandaïo. — Apprenez, ripostai-je vivement, que mon jeune maître, l'héritier des comtes de Canosse, ne reconnaît pour midtre que Dieu, et n'est le serviteur de personne. — Ce n'était pas mal répondu ; je lui croyais le clou rivé.

ou, us PETIT JlRTISTE* SI

comme on dit ; pas du tout, Paolo se met à rire, — ^Le serviteur, non, mais l'élève du Ghirlandaïo, oui ; — ah ! le petit Graciani a eu du mal à le faire venir là, — ^A ce nom de Graciani je devins tout oreille, comme vous vous en doutez bien, Excellence,-— et tout de suite je me dis : — C'est là où on estropie les gens ; je ne me trompais pas, comme la suite de mon conte... pardon, Excellence, c'est histoire que je voulais dire... comme la suite de cette histoire vous l'apprendra. — Imagine-toi, Urbino, me dit Paolo, que ce petit Graciani a la patience de copier en secret les œuvres de notre maître, et de les porter à ton jeune seigneur, qui a appris ainsi le grand art de la peinture, mais si bien appris, que depuis six jours le Ghirlandaïo a reçu le signor Michel-Ange dans ses ateliers, et lui paye je ne sais combien de florins par an... c'est beau, ça, pour un jeune homme de quatorze ans, qu'a ton jeune m^tre,— -de gagner déjà des florins. — ^Vous comprenez, — ^Excellence; — ^voilà mes trois florins, et mon donneur de florins trouvé ; — c'est le signor Michel-Ange, — ^plus de doute, le mystère est découvert ; •t j'accours ici ; mais vous n'étiez pas encore revenu du palais Médicis; enfln> vous voici, et mon conte fait.

— Mon fils ne peut encore êlare couché, dit le podestat ; va, Urbino, lui dire de venir me parler.

— J'y vais, Excellence, j'y vais, dit Urbino, en sortant avec empressement,"

32 laCHEL-ANGE BUONABOITI ;

QUI FUT LB PLUS ATTBAPi?

En approchant de là bibliothèque, devant laquelle il fallait passer pour se rendre dans la chambre de Michel- Ange, Urbino apeiçut de la lumière ; il y entra, et vit, à la clartô d'une lampe, Michel assis à une table et achevant son dessin commencé le matin.

'^Ah ! c'est pour le coup que nous allons dire adiea aux arts, aux artistes et aux apprentis artistes ! dit le vieillard en s'apercevant du genre de travail de son Jeune maître. Le seigneur podestat vous demande, signor, ajouta-t-il. Il vous demande pour vous tancer un peu vertement, je l'espère... tout est découvert, — ^tout.

— Quoi? demanda Michel-Ange en se levant et en suivant Urbino qui l'éclairait.

— Tout, signor, le complot est découvert, les coupables sont connus, et c'est pour le coup, je le répète, que i^ous allons dire adieu aux arts, aux artistes, au signor Graciani, et que nous allons vivi*e désormais en grand seigneur que nous sommes, à ne rien faire du matin au soir, à dormir tard, nous lever tard, nous coucher de bonne heure, faire la sieste au moins six heures par jour. . .

ou, LE FETU Àxassz* 88

— ^Eh bien, voilà une vie de marmotte Joliment organisée 1 dit Michel-Ange en riant,

— Riez,-— riez, — signor, dit Urbino mi peu piqué du peu d'effet que produisaient ses paroles... riez... riez... rira bien qui rira le dernier ; allez, allez, vous ne vous attendez guère à ce qui va vous arriver... et le plus attrapé ne sera pas le vieux Urbino, mais bien encore le Graciani, qui joue ici le rôle du démon teutatem*, mais le Ghirlandmo, chef d'une école où, à ce qu'il paridt, on défigure et on estropie les gens... £nfin, nous voici arrivés."

Et Urbino, soulevant la draperie, annonça à haute voix — le signor Michel-Ange.

Puis, au lieu de se retirer, le bon vieillard se glissa furtivement dans un coin du vaste appartement du podestat, et, se frottant les mains, attendit avec impatience l'issue d'un entretien qui devait donner gain de cause à ses prévisions. Mais quel fut l'étonnement du vieillard, quand, au lieu de gronder Michel-Ange, le podestat, le visage ému, tendit les bras à son fils, et, Uv voix tendrement altérée, lui dit :

^^Yiens dans mes bras, mon cher enfant, tu es un véritable et digne descendant de notre ancienne et noble maison ;— tu seras un Jour l'orgaeil de ton pore et la Joie des Canosses.— Puisque telle est ta vocation, sois artiste, mon fils, et, puisque tu fais un si noble emploi do l'argent que tu gagnes... continue... Ainsi, ajouta le vieillard avec une familière bonté, le Gbirlandaïo, au lieu de recevoir une rétribution de toi comme de ses autres

élèves, te paye... £t combien te donne-t-il par an?

84 laCHBL-AKGS BUOlUBOm ;

-^ix, huit et dix florins, c'est selon, mon père... répondit Michel-Ange,— et, puisque vous savez tout, je vous avouerai franchement que je n'aurais pas accepté cet argent, si je n'en eusse eu besoin pour ce pauvre Biffî.

— ^n n'y a aucune honte à recevoir de l'argent bien gagné, mon neveu, dit le prieur... et celui-ci te fait honneur.

— A compter de demain, Michel-Ange,— -reprit le podestat, tu diras à Gracianl qu'il a son couvert mis chez moi tous les jours ;— et maintenant va te coucher, cher enfant, et dors en paix avec la bénédiction du plus heureux des pères.

— ^£t des oncles, ^outa le prieur en souriant et embrassant à son tour son neveu.

— ^£h bien, Urbino, dit Michel-Ange en s'en retour» nant à sa chambre, au vieux serviteur qui éclairait sa marche,— eh bien, quel est le plus attrapé ?

— C'est moi, signer, dit le vieillard, l'oreille basse.^- Je n'avais pas idée qu'un grand seigneur pût faire des arts."

Ce que je viens de raconter là e^t exact, mes jeunes lecteurs. Michel-Ange, à l'âge de quatorze ans, recevait du Ghirlandaïo, son maître, six, huit et dix florins par an ; ce dernier s'y était engagé par écrit, ainsi que le prouve un papier dont Vasari a conservé la copie.

Mais l'école du Ghirlandaïo ne pouvait sufllre au génie de Michel-Ange ; à cette époque de l'art, il n'y avait pas de maître qui eût réellement quelque chose à lui apprendre, tous se déclarèrent inférieurs à cet enfant de

ou, LE PETIT ARTISTE. 36

quinze ans. — ^Étant oblige de puiser ses ressources en lui-même, de là vient sans doute le principe de sa force et la cause de son originalité.

Se servant de l'amour de Laurent de Médicis pour les arts, Michel-Ange fonda une académie de peinture et de sculpture; il la dirigeait avec application et succès,' lorsque les troubles de la maison de Médicis le forcèrent à habiter Bologne et Venise ; mais il ne séjourna que peu de temps dans cette dernière ville et revint à Florence.

A cette époque, Michel-Ange apprit que le cardinal de Saint-Grrégoire faisait fi de ses ouvrages, mettant bien au-dessus de ses plus grands chefs-d'œuvre les moindres statues antiques. Il imagina de jouer un tour à ce personnage, ressemblant à tant d'autres qui n'apportent dans le monde que des idées faites, sans Jamais prendre la peine de s'en faire une à soi.

L'Italie est le pays où l'on fait le plus de fouâles. — Un jour, des gens qui passaient leur vie à ce travail trouvèrent un Cupidon dont le bras manquait; cette statue était d'une grande beauté ; ils imaginèrent d'aller la porter au cardinal de Saint-Grégoire ; celui-ci s'extasia, en donna un prix fou, et, la faisant placer dans l'endroit le plus apparent de la maison, il envoya chercher Michel- Ange, soit pour le braver, soit pour avoir seulement son' avis sur cette antiquité.

''Je n'y vois rien d'extraordinaire, — dit Michel-Ange froidement.

— ^En feriez-vous autant?... lui demanda le cardinal.

— ^Mais. . . sans beaucoup de peine, je pense, dit Michel- Ange souriant d'une façon singulière.

86 KICHEL-AKOE BUONABOTTI ;

— C'efl(fi que vous n'avez pas bien examine cette statue, signor Michel-Ange ; voyez donc le fini de ce torse, Tex* pression de cette tète, ces jambes, ces bras...

— Oe bras... Son Excell^ice vent dire?...

— Peu d'artistes modernes, je crois, pourraient faire ce bras, signor Michel-Ange.

— Si Son Excellence veut me donner le temps d'aller jusque chez moi, je pourrai peut-être lui prouver le contraire, dit Michel-Ange.

— Je vous attends, dit le cardinal, pensant que Michel- Ange allait lui apporter une statue qui serait bien loin du Cupidon trouvé dans les fouilles."

Michel-Ange ne tarda pas à revenir, mais il n'ëtait suivi d'aucun esclave portant un fardeau ; il était seul, et tenait enveloppé, dans le pan de son manteau, un objet de peu de volume qu'il déplia: — c'était un bras. — Il s'approche du Cupidon et le lui pose au côté où il manquait ; ce bras s'adaptait parfaitement au torse... — C'était le bras du Cupidon.

^^Miracle ! cria Je cardinal.

— Non, mais malice, lui répondit Michel-Ange... J'ai voulu prouver à Son Excellence que les modernes pouvalent aussi bien faire que les anciens ; c'est moi qui ai fait ce Cupidon, qui lui ai cassé le bras, et qui ai enterré le reste du corps dans un endroit où je savais que l'on ferait des fouilles... Voilà le mystère."

Michel-Ange ne fût pas seulement un grand peintre, il fut un grand sculpteur et un grand poète en même temps. — ^Laurent de Médicîs, surnommé le Magnifique, ayant conçu le projet de former une école de sculpture,

ou, LE FETU ASIISTB. 87

Jeta les jeas sur Mic]iel*Aage, et ce dioîx développa en lui ce nouveau talent. La mort de Laurent de Mëdicis 'allait bient6t le priver des ressources qu'il trouvait dans sa.protection, car Michel-Ange n'était pas riche, lorsque le piieur de l'église du Saint-Esprit lui commanda un crucifix en bois, et lui donna un logement au couvent.-— n lui procura aussi des cadavres humains pour étudier l'anatomie. Michel«Ange, disséquant lui-même, trouva bientôt, daos .cette pénible occupation, le secret des l^es et la pureté du dessin.

Michel-Ange ne connut, dans sa jeunesse, d'autre be- <^oin que celui d'exercer son esprit, d'autre plaisir que

clui de cultiver les arts. Devenu riche dans un âge ^jIus avancé, il méprisa le luxe et méconnut môme les douceurs de la vie. H donnait tout habillé, ne vivait souvent que de pain et d'eau, et passait les nuits au travail ou en promenades solitaires./ Économe, frugal, désintéressé, d'une austérité de mœurs remarquable, et d'une rare inflexibilité de caractère, telles étaient les stoïques vertus qu'il professa toujours. — Aimé et recherché des grands, il les fhyait ; — ^bien que très-bon et eoHmmnieatif, la vie solitaire avait des charmes pour lui. T— Jfo ^ômme,-— disait-il, — (fest mon €irt / mes enfanta^ ce sont mes ouvrages: cette postérité me suffit. Laurent

Ohiherti^ ajoutait-il, a laissé de grands biens et de nom* breux héritiers/ saurait-on aujourcFfmi qu'il eût vécu s'il n'eût fait le» portes de bronze du baptistère de Saint* Jean? Ses biens sont dissipés^ ses enfants sont mortSj mais les portes de bronze sont encore sur pied. Le seul être que Michel-Ange ait ruellement chéri.

3S HICDEL-AKOfi BIK>KABOm ;

ftit Urbin, le fils d'Urbino, dont il est fait mention mie fois, je crois, dans Thistoire racontée plus hant.

*^ Quand J9 9erai mor^— -loi dit-il xmjoxa;'^g[ue/er€tê iu^ mon cher Urbin f

-^11 fitudra Meii^ — lui répondit celui-ci, -^ <2ti0 ^^ cherche un autre maître.

— JToTi^ Je fie le souffrirai poê" lui dit-il. Et il lui donna dix mille francs. — ^Maisl^rbin n'eut pas besoin de cette somme ; il mourut avant son maître. Midiel-Ange le soigna nuit et jour dans sa maladie, et resta longtemps inconsolable de sa mort.

La plus grande partie de ses chefs-d'œuvre en sculpture et en peinture sont à Florence. Le Musée de Paris ne possède rien de lui; seulement on y voit un plâtre > moulé sur son Moïae^ et la copie de son beau tableau le n/uffement dernier.

A l'âge de quatre-vingt^ix-ans, sentant sa fin approcher, il fit venir son neveu Léonard Buonarotti, à qui il dicta ce testament :

''Je laisse mon âme à Dieu, mon corps à la terre, et mon bien à mes parents les plus proches."

H mourut le 17 février 1564. — On le porta d'abord dans l'église des Saints-Ax>ôtres ; mais le grand-duc le fit déterrer secrètement et transporter à Florence, où son corps fht inhumé avec les plus grands honneurs. L'histoire a conservé la description de son catafalque, à la décoration duquel contribuèrent tous les arts qu'avait cultivés Michel-Ange. Puis le grand-duc, ayant fourni à Léonard Buonarotti tous les marbres nécessaires pour l'exécutTon d'un mausolée projeté par Vasari, un

ou, LE PETIT ARTISTE. 89

des élèves de Michel-Ange, on confia les statues en rondes bosses à trois sculpteurs florentins : VArchitecturCj à Jean Dell'Opera ; la Peintvtre^ â Baptiste Lorenzi, et la Sculpture^ à Yalerlo Ciceli.

Le palais de Buonarotti, à Florence, toujours habité par les descendants de cet homme illustre, possède une superbe galarie où les meilleurs maîtres de Florence ont représenté, dans une série de tableaux, les traits les plus remarquables de la vie de Michel-Ange,

8IBA8TIEN eOMÈS;

oc.

LE MULATRE DE MUBILLO.

l'atslieb db maitbe httbillo.

Le soleil venait de s'élever, et toat dormait encore â Séville, lorsque plusieurs Jeunes gens, dont le plus jeune pouvait avoir quinze ans, et le plus âgé vingt, se rencontrèrent, un matin du mois de juin de l'année 1558, â la porte d'une belle maison située sur la place du petit cloître Saint-François.

^'Antolinès.

— Tobar.

— ^Villavicemio.

— Baba.

42 SEBASTIEN GOiiàs;

— Mendès.

— Souarès.

— Cordova."

Tels furent les noms qu'^ se donnèrent en se saluant ; pais, l'un d'eux ayant frappe, un vieux nègre vint ouvrir.

^^Salut, mon vieux Gomès, lui dirent-ils presque tous & la fois... le midtre est-il levé?

— ^Pas encore, mes jeunes seigneurs, — ^répondit le nègre sur un ton lent et guttoral.

— ^Et son fils?

— lie signor Gaspard fume un cigarito dans le jardin avec le signor Menesès Ozorio, dit le nègre ralentissant encore le ton.

— Comme tu dis ça, Gomès l lui dit Raba, on dirait que tu dors encore.

— ^Dame ! signor Raba, je ne suis pas sûr d'être bien éveillé.

— ^Paresseux ! s'écrièrent quelques-uns en se précipitant en tumulte dans l'atelier et se dirigeant chacun vers son chevalet.

T — ^Paresseux I... répéta le nègre, les suivant, — paresfreux... je ne sais pas ce que c'est que d'être paresseux... mes jeunes seigneurs, mais je sais bien que, si le bon Dieu m'eût fait naître maître au lieu de me faire naître esclave... j'aurais passé ma vie à dormir... c'est si bon!

— ^Par saint Jacques de Compostelle,-H9'écria Souarès, — qui avait ouvert sa boîte et pris sa palette, — ^lequel

ou, LE HTTLATRE DE HUSILLO. 48

de vous, messeigneors, est resté hier le dernier à l'atelier?

— ^Est-tu comme Gromès, encore endormi, Sonarès? répondit Antolinès; ne te rappelles-ta pas que nous sommes sortis tons ensemble?

— Gomès, qui est entré à Tatelier après notre départ? cria Tpmar regardant son chevalet.

— ^Là... quelque tour encore du Zombi, dit Gomès avec tous les signes de la peur.

— ^Le Zombi I le Zombi ! dit Souarès avec humeur, si je l'attrapais, ton Zombi, je lui frotterais les épaules à lui faire dire son vrai nom... c'est un très-mauvais badinage à me jouer à moi surtout, messieurs, qui, de vous tous, nettoie toujours le mieux sa palette... Mes pinceaux sont sales comme si je venais de m'en servir.

— ^Tiens, encore une petite figure sur le coin de ma toile, dit Mendès, s'arrêtant devant son chevalet.

— Oh! messieurs, le portrait du chanoine Istaritz, s^'écria Cordova, voyez I ^

— C'est vrai, parfait, parlant I cria-t-on à la ronde* — ^£t, sur ma toile, une tête d'enfant qui n'est pas mal du tout, messieurs, voyez, dit Dacosta. — ^Ahça! messieurs, il est temps que cela finisse, le badinage devient fiistidieux.

— ^Encore le Zombi I mummra Gomès à voix basse.

— ^Ma foi, si c'est le Zombi de Gomès qui fait toutes CCS petites figures que nous trouvons tous les matins sur nos toiles, ditVillavicemio, il devrait bien, puisqu'il s'en mêle, venir faire une tête de vierge dans ma descente de

44 «iiBASTiEK ooxis;

croix... je ne peux réussir à M donner cette expression chaste et honnête que doit avoir la céleste mère âa Christ... y<»là huit jours que tous les matins je la peins et que tous les soirs je YeffaceJ*

En achevant œs mots, Yillavicemio, qui s'était approché avec nondialance de son chevalet, poussa un cri et resta pâle devant sa toile.

^^Voyez donc Yillavicemio, messieurs, s'écria. Baba, il vient d'être changé en statue."

Puis, comme il continuait à garder le silence, chaque élève s'avança à la suite l'un de l'autre, et tous restèrent saisis.

Au milieu de la toile de Yillavicemio, au pied de la croix, et à la place où la veille le Jeune Espagnol avait effacé sa tête de vierge, il y en avait une autre. . . ébauchée seulement, mais d'une expression si ravissante, d'une si grande pureté de lignes, si gracieuse de tons et si chaste d'expression, au milieu des autres personnages qui l'environnaient, qu'elle faisait, pour ainsi dire, unç tache au tableau. • V

^'Que c'est beau, messieurs ! dirent tous ces jeunes gens ravis.

— En vérité, je ne vois pas qui a pu faire cette têtelâ. . . dit Souarès, à moins que ce ne soit Gaspard.

— ^Présent I... dit gaiement un jeune homme de seize ans, entrant dans l'atelier et précédant un homme d'un certain âge, que les élèves saluèrent du nom de Menesès Ozorio.

— Ce sournois' de Gaspard I dit Raba, son père se plaint de ce qu'il préfère la littérature à la peinture, et,

on, LS MXTLATBB DB HD&ILLO. 45

an rebours dô tout le mond^, il fait de la peinture la nuit et de la littérature le jour.

— Qui m*accuse de peindre la nuit? demanda Gaspard en riant.

— ^Tiens !" dirent à la fois les élèves dont les toiles ayaient une augmentation de figures, de têtes ou de bras.

Menesès regarda et s'écria, le ton et la voix sérieux : ^'Messieurs, sur mon âme, ce n'est pas de Gaspard. — Sur quoi jiigez-vous cela, sîgnor Ozorio? dit Chevès* -^Sur ce que Gaspard en est incapable...

— De faire une niche? acheva Tobar.

— ^De faire aussi bien,'^ ajouta Ozorio.

Tous les élèves éclatèrent de rire.

''Alors, c'est vous, signor Ozorio... dirent-ils.

— Je ne démentirais certes pas cette touche-lâ, répondit Ozorio, mais ce n'est pas moi ; je ne suis d'âge ni à me lever la nuit sans nécessité ni â vous faire des niches... M^

— Alors qui est-ce donc?

— Le Zombi, murmura sourdement le vieux Gomès.

— ^A l'ouvrage, messieurs, à l*ouvrage, dit Gaspard levant la tête au plafond, j'entends mon maître qui se lève... sa toilette est vite faite... moi... je me sauve.

— Oîi vas-tu donc?

— ^Avec le signor Ozorio, lui lire des vers de ma ÙLÇon. ^

4& sAbasxien Qoififl;

— Je sais né la victime da p^e et da fils, dit Qzorio en riant; étant petit, Morillo me chatooillait et me XQSsait -pour me faire rire on pleurer i l'instar du paysan de Yalesquôs, et, depuis que Je suis grand, le fils m'écorche les oreilles avec sa poésie {dus que sauvage... Dieu me garde des petits enfants de cette famille?... ce sera de la musique au moins qu'il me faudra écouter... et Dieu sait si je suis né musicien!... Au revoir, mes Jeunes amis.

— Sébastien I Sébastien I Sébastien T

A ces cris mille fois répétés par les élèves, et dans tous les tons, un pauvre mulâtre se précipita dans l'atélier.

^^Voici, mes maîtres, dit-il tout tremblant.

—-Sébastien, une toile neuve^^t l'un; — Sébastien, l'huile grasse, criait un autre ; — Sébastien, mon appidmain; — Sébastien, broie du j^une de Naples; — ^pour moi, de la terre de Sienne; — pour moi, de ^o<ure^ — à^ moi, du vermillon ; — ^allons,. Sébastien^ vite, vite"

£t, à toutes ces demandes qui se croisaient et so^ heurtaient, le pauvre petit mulAtre, ne sachant auxquelles obéir, se démenait, suait, servant l'un, servant l'autre, et, ne pouvant les servir tous & la fois,, recevait des tehufGftdes de tous»

on, LB IfULATRE DB MOBILLO. 47

LB HAITBB Bt L'BSOLATB.

'^£h bien, que vous est-il donc arrivé? on dirait Id feu à l'atelier/' s'écria une voix dure et brève, et qui commanda le silence ; tous les élèves s'inclinèrent devant le nouveau venu.

C'était un homme d'une quarantaine d'années environ, d'une figure noble, fière, et vêtu avec élégance.

^^Begardez, maître Murillo, dit Yillavlcemio montrant son chevalet.

— Bien! bravo, Yillavicemio... dit Murillo; mais tu fais des progrès à vue d'œil.

— Ce n'est pas moi qui ai peint ça, maître ! dit Yillavicemio d'un ton de regret.

— ^Tant pis, et qui donc alors?... reprit Murillo... mais qui donc? parlez, parlez... ajouta-t-il vivement. . . mais c'est admirable... quel ton, quelle fraîcheur, quel coloris, quelle délicatesse de touche !... je ne crains pas de le dire, messieurs, celui de vous qui a fait cette tête de vierge sera notre maître à tous... Eh bien, personne ne dit mot... tout le monde se tait... aucun de vous ne l'avoue... moi, Murillo, Je l'avouerais si je l'avais faite...

46 MiiiBAsrws GOMàs;

et, par Jaques de ComposteUe I je Toudrais Tavoir faite. . . Est-ce toi, Baba ?

— ^Non, seigneur.

— ^Et toi, Souarès?

— ^Hélas ! pas davantage. . .

— Serait-ce Gaspard, par exemple?

— ^n l'a nié, signor Murillo, dit Chavès.

— rS'il a dit non, il faut l'en croire, répondit Murillo... mais enfin qui Fa donc fûte? cette tête de vierge n'est pas venue toute seule se plajQiter au milieu de la toile de YillavicemikL

— ^Dame, seigneur Murillo, dit Cord<>va, le plus jeune de la classe, s'il faut en croire Gromès... et le petit Sébastien. . .

— Eh bien?

-T-Ce serait le Zombi, en qui... CoFdova n'acheva pas^ hué qu'il fut aussitôt par tous les élèves.. . Il ajouta vivement : c'est ça, riez... riez... moquez-vous bien de moi... cependant vous ne pouvez pas nier, messieurs, qu'il se passe ici, depuis quelque temps, des choses très«eztraordinaires... des choses qui n'arrivent pas tous les jours.

-r^Non, puisque c'est toutes les nuits, répondit Villavicemio.

— Que se passa-t-il toutes les nuits?" demanda Murillo sans cesser de re^y^er la tête de vierge i>einte si miraculeusement.

Cordova prit la parole.

^'D'après vos ordres, seigneur, aucun de nous ne quitte V4telier sans remettre tout en ordre, nettoyer sa

ou, LS KULATBE DB IfUBILLO. 49

palette, laver ses pmceaax et les essuyer, ratiger son chevalet, retourner sa toile sens devant derrière.. « eh bien, seigneur Murillo, depuis environ un mois... oh ! il y a bien un moi^ de cela, messieurs, s'il n'y a pas davantage... depuis environ un mois, donc, tous les matins, quand nous arrivons, l'un de nous larouve sa palette toute chargée de couleur, l'autre ses pinceaux sales... et par ci, par là, sut nos toiles.. « à l'un, un bras qu'il n'avait qu'ébauché, et qu'il trouve fini ^ à l'autel, sur un coin de son tableau, un diable qui le regarde en riant et en lui montrant ses cornes ; à un autre, tantôt cme tête d'ange, une autre fois celle d'un vieillard ; puis le profil d'une jeune fille, ou le portrait grotesque d'un homme qui sera venu la veille dans l'atelier;., enfiof signer Murillo, je n'en finirais pas si je vous racontais tout ce qui se passe la nuit de surnaturel dans votre dtelier*

— Gaspard serait-il somnambule? demanda Yillavi* cemio à sdn midtre.

-— ^Non ; et puis il serait assez étonnant qu'il travaillât^ mieoa: la nuit, et les yeux fermés, que le jour, et le» yeux ouverts.. « non^.. mes jeunes amis... et celui qui a fait cette tète est plus qu'un élève, est plus qu'un imitai teur ; c'est incorrect, ça n'est pa£( fini, mais... il y a du' feu sacré dans le pinceau de celui qui a fait cette figurelà... Du reste, c'est facile à savoir... Sébastien...

— ^C'est à Sébastien que vous allez v6us adresser pooroela, ée^pat&aïj dit Villavicemio, — ^il n'eu sait pas plu» que nous... ah ! non, je me trompe, il affirma positive^ ment que c'est le Z<mibL

50 sÂBASTiEN ooxis;

-"«C'est oe que nous allons Toîr... Sébastian 1

— ^Maître ! dit le^petit mulâtre, qui, au preniier appel, était accoam.

«-*Ne t'ai-je pas ordoimé de coacbsx i<4 tons les soirs? , — ^hn, maître.

— ^Et y couches-ta?

—Oui, maître.

' —Alors réponds... Qui vient la nuit dans Patelin, ou le matin avant que les élèves arrivent... quil réponds.

— ^Personne, midtre, r^Kmdit le petit mulâtre interdit et tortillant dans ses doigts les glands de sa résille.

—Personne, tu mens, méchant petit esclave, tu m^os : comme nous, n'en vois-tu pas les résultats?"

£t Murillo désigna au mulâtre' la tête de vierge du tableau VUlavioemio.

^'Personne que... moi... maître. Je vous le jure, dit Sébastien les mains jointes.

Écoute-moi bien, dit Murillo les yeux et la voix sévère, — je veux savoir qui a fait cette tête de vie^e... Je le veux!... entends-tu? ainsi que toutes ces petites figures que le matin ces messieurs trouvent sur leur toile... je le veux!... entends-tu bien?... cette nuit, au Heu de dormir, tu veilleras... et si demain tu n'as pas découvert le coupable... tu recevras vingt coups de verge bien appliqués par mon majordome, qui ne frappe pas en l'air, tu le sais... ainsi, c'est dit... heim... tu murmures... Je crois... si tu as quelques observations à faire, flEds-les... parle. Je te le permets...

— Je voulais dire, maître... dit Sébastimi les larmea

ou, LE HIXLATBE DB HUBUXO. 61

«ax jeux... sL tout restait &i place... cette nuit... et qu'il n'y eût rien de nouveau sur les toiles de ces mesh sieurs...

— Cest différent... au lieu de yingt-cinq coups de verge, tu en recevrais trente... J'ai dit; maintenant, à l'ouvrage, messieurs."

La leçon commença, et, tout le temps qu'elle dura, un silence parfSEdt s'établit parmi tous ces Jeunes gens; maître Murillo sentait et comprenait d'une teUe façon l'art sublime auquel il devait sa brillante existence, qnfil ne souffinit pas que, devant lui et pendant qu'on travaillait; une parole profane fût prononcée, et le maître entendait par parole profane toutes celles qui n'avaient pas rapport à la peinture.

liS ZOMBI.

Après le départ de Murillo, il sembla que diaque élève avait à se venger du silence imposé par lui ; autant tout paraissait mort quand le maître était là, autant tout vivait quand le maître n'y était pas. Jusqu'aux chevalets, qui avaient l'air de s'animer. Dans ce moment, comme ce qui occupait le plus les élèves, c^étaient ces

M siBABTiBN GOidbs;

petitee flgnres si délicates et si saaves, qâi semblaient naître toas les matins pour s'évanoair tontes les nnits et faire place à d'autres, la conversation s'établit sur oe sujet.

^^Dis donc, Sébastien, lui cria Villavicemio aussitôt que la portière de l'atelier fut retombée sur Murillo et que le pas du maître se fut perdu dans la profondeur du vestibule, — ^pourquoi, lorsque le midtre t'a demandé qui avait fait ces petites figures, ne lui as-tu pas fait la même réponse qu'à nous... Xe Zomhif

— ^Parce que cette réponse aurait senti le fouet, sîgnor Villavicemio, répondit Sébastien, à qui le départ de Murillo avait, ainsi qu'aux élèves, délié la lange.

— ^Ah! le fouet!... tu ne l'échapperas pas demain

matin, je l'espère, avec ton Zombi. . . s'écria Mendès.

— ^Ne parlez pas en mal du Zombi, sîgnor Mendès, dit Sébastien d'un air de fra^^eur affectée ; car, tenez, le voilà qui se venge de vous et qui tire le bras droit de votre SaintrJaques... ce bras a au moins un pouce de plus que l'autre.

— Sébastien a raison, Mendès, dit Raba se penchant sur le chevalet de son voisin,— ce bras est trop long... Dis donc, Sébastien, qu'est-ce que le Zombi?

— Oui, Sébastien, qu'est-ce que le Zombi? s'écrièrent plusieurs voix à la fois.

— ^Dame ! messieurs, dit Sébastien, je ne l'ai jamais ▼u ; mais mon père, qui ne l'a pas vu plus que moi, tenait de son grand'père, qui ne l'avait pas vu non plus, que c'était un revenant, un malin esprit, qui venait la nuit Bojr la terre exprès pour foire du mal.

OIT, LE ^CULÀTBS DE JfUBILLO. '6B

-^e voudrais faire auàsi bien le jour qu'il fait mal la nuit, dit Tobar.». Faishmoi passer le jaune de Naples, Sébastien.

— ^Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est assez jaune comme cela, signor Tobar? lui répondit Sébastien.

— ^Ët moi, Sébastien, est-ce que je fais jaune? lui demanda Chavès.

— Oh I vous, c'est différent, seigneur, vous faites bleu. . . d'un beau bleu féroce, encore : vos eaux sont bleues, vos arbres sont bleus, vos piraîries sont bleues. . . C'est exprës que vous faites bleu ?

— ^Non, certes... dit Chavès.

— On le dirait, dit Sébastien.

— ^Est-il singulier, ce petit esclave, dit Baba ; avec son petit air niais, il est malin comme un singe.

— Le nègre est un peu de l'espèce singe ! dit Yillavicemio, qui avait l'observation de Sebastien sur le cœur.

— ^Mêlée avec celle du perroquet, fit observer Tobar.

— A la difTérence près que le perroquet ne fait que répéter, répliqua Raba, et que Sébastien dit et rencontre juste.

— Comme le perroquet, à force de parler, on dit juste quelquefois par hasard, ajouta Tobar.

— Sébastien, que dis-tu de cette tête? dit Femandès.

— Pourquoi n'est-elle pas ronde, signor? lui demanda le mulâtre, est-ce que vous ne les aimez pas rondes?

— ^Et moi, que dis-tu de la mienne? dit Souarès.

— Oh ! la vôtre, signor Souarès, elle est plate comme si vous Taviez écrasée exprès."

54 flfeBAiTIBH GOllitS ;

CkMmne ft chaque observation du petit mulâtre les élèves édataient de rire, Baba s'écria s

^'C'est très-drôle, messieurs ; nous avons tous Tair de n'adresser des questions à Sébastien que pour nous moquer de lui, et cependant le coup d'œil de cet enfant est si fin et si juste, que, avouez-le, messieurs, chacun de nous s'empresse de rectifier l'erreur relevée par cet esclave... Quant à moi, je l'avoue, je fais grand cas de ses observations : il s'y entend, croyez-moi, en couleur.

— ^Dame!... à force d'en broyer... dît Sébastien, qu'une raillerie trouvait inébranlable, et qui rougissait d'un compliment, qui se roidissait devant une réprimande ou un châtiment, et qui sentait son cœur se fondre sous une bonne et douce parole.

—Et en dessin?... lui demanda VîUavicemîo.

— Oh! mon Dieu! je ne fais que vous répéter les paroles du maître, dit Sébastien d'un air de bonhomie si naturel qu'on pouvait le croire vrai ; je ne suis, au demeurant, comme disaient quelques-uns d'entre vous, qu'un perroquet... et surtout qu'un esclave, ajouta-t-il d'un accent si singulier, que tous les élèves, si gais, si insouciants qu'ils en étaient quelquefois cruels, s'en sentirent émus.

— ^Drôle de petit corps ! lui dit Raba en lui donnant une petite tape d'amitié sur l'oreille ; — adieu, Sébastien ; attrape le Zombi, ou gare à tes épaules !

— ^Attrape le Zombi, ou gare â tes épaules ! lui répéta chaque élève en quittant l'atelier; — adieu, Sébastien, — bonne chance ; — ^mes respects au Zombi.'^

ou, LE inXLATBE DE MUBILLO. 55

OB QUE c'était que LE ZOXBI.

'^Le Zombi ! le Zombi ! répéta Sébastien, regardant le dernier qui sortait de l'atelier... O mon Diea, Diea des chrétiens, prenez pitié de moi !"

En achevant ces mots, dits du même accent avec lequel il avait déjà prononcé le nom d'esclave^ Sébastien se mit à ranger Tatelier. La nuit le surprit dans cette occupation ; alors il alluma une lampe, et, après avoir examiné avec crainte et mystère si personne ne le voyait, il prit cette, lampe d'une main et s'approcha du chevalet de Yillavicemlo, dont il retourna la toile... Puis, fixant ses regards. sur cette tête de vierge sortie de cette toile d'une façon si miraculeuse, ses yeux morts, ses traits stupides, tout ce visage d'esclave, étaient animés. Le maître a dit : J'aurais voulu l'avoir faite !... murmurartil entre ses dents... Et il resta comme plongé dans une sainte et pieuse extase.

H était depuis longtemps immobile, et son esprit si loin de l'endroit où il était, qu'il tressaillit et poussa un cri à l'attouchement d'une main qui se posa sûr son bras

56 sâiiASTnsN ooMàs;

'^Sébastien I dît une voix cassée et timide. — ^Mon père ! dit Sébastien tournant la tète vers un grand et vieux nègre qui se tenait debout près de luL

— Que fais-tu là, fils ?.. .

— ^Rien père, je regarde.

— Sébastien, dit le vieux nègre regardant son fils avec une sorte d'inquiétude fébrile,— j'ai entendu ce que les élèves ont dit en sortant ; est-ce que tu vas veiller ?

— Oui, père, affirma l'enfant.

— £t le Zombi? dit le vieux nègre jetant un regard d'effî'oi dans les profondeurs de ce vaste atelier que la faible clarté de la lampe tenait dans l'ombre.

— Je ne le crains pas, père, dit Sébastien avec un sourire d'Incrédulité naïve.

— Oh 1 fils, ne plaisante pas ainsi, dit le vieux nègre ployant presque le genou sous la peur qui le dominait, — ^ne le brave pas I — s'il t'enleVait... dis-moi, que deviendrait le vieux Gomès?... Je resterai avec toi, fils ; j'ai bien peur, mais ça n'y fait rien : il nous enlèvera tous les deux s'il le veut.

— ^Bon père, dit le jeune mulâtre, le Zombi n'existe pas; c'est une vieille superstition de notre pays... Le révérend père Ambrosio, qui vient ici souvent, vous l'a dit, mon père, il faut le croire ; c'est un saint homme, et qui ne ment pas...

— ^Mais ces petites figures, fils, mais cette tète de vierge qui les a tous jetés ce matin dans une si grande surprise, que le maître lui-même en parlait encore à dîner au seigneur Menesès Ozoria, au jeune maître

ou, LE ICUUkTBB J>S ICUBnXO. 57

Grasperd et à tout le monde... qui les a nus li... gi ce n'est pas le 2k>mbl?

— ^Vous le saurez plus tard... père... laissez-moi.

— ^Ta as beau dire, petit, je ne te quitte pas... Songe donc, enfant, que tu es tout pour moi; les hommes blancs ont des maisons, de Targent... ils ont la liberté... la liberté, enfant, tu ne sais pas ce que c'est, toi qui es né esclave... mais moi... moi, je le suis devenu... moi, je suis né libre... Sebastien.

— Oh ! vous avez raison, père, être esclave ! c'est affreux, dit Sébastien en fondant en larmes.

Affreux... répéta le vieux nègre, affireux... et sans espoir de briser jamais sa chaîne... la tienne surtout, Sébastien.

— Mon père, dit le Jeune mul&tre levant la main v^stÉ le dôme vitré de l'atelier, & travers lequel on voyait briller les étoiles au ciel, — ^lâ haut il y a im Dieu, un Dieu pour tous, dit-on, pour le nègre comme pour le blanc, pour le maître comme pour l'esdave... prions-le, mon père, il nous exaucera...

— Il faudrait un miracle, fils*

— Dieu peut en faire, mon père.

*— Hélas ! mon fils,... il n'en fait plus.

-—Qui sait... père?... désespérer est d'un mauvais chrétien, m'a dit le révérend père Ambrosio... Allez donc vous coucher en paix, allez, dormez bien, laissezmoi, laissez-moi seul, mon père, je ne suis plus un enfant, j'ai quinze ans !... bonsoir, père.

— ^Bonsoir, fils... Dieu te rende libre I

5d siBAsnsN Goxàs;

— VooB d'abord, pôce, tous l'avez dit... moi| je suis né esclave, j'j sais habitue... bonsoir, père.

— ^Bonsoir, dit enfin le vieux nègre se décidant i s'en aller, bonsoir.''

LA TÂTB DB LA VIEBGE.

Lorsque Sébastien se vit seul, il fit un bond de joie ; mais tout à coup, se ravisant, il dit douloureusement :

'^Mon Dieu! vingt-cinq coups de verges, si je ne l'avoue pas ; — ^vingt-cinq coups si demain il n'y a pas de nouvelles figures; — ^vingt-cinq coups peut-être si on vient à connaître le coupable. . . allons, c'était un rêve, pauvre esclave, effaçons tout, et que ça ne m'arrive plus... mon Dieu 1 je m'endors... ajouta-t-il en bâillant... prions Dieu, qui sait... Dieu me suggérera peut-être les moyens de me tirer de là."

Et Sébastien s'agenouilla sur la natte qui lui servait de lit tous les soirs ; mais bientôt, fatigué qu'il était des travaux de la Journée, le sommeil le surprit au milieu de sa prière, et son corps, ayant trouvé un point d'appui contre une des colonnes de marbre qui soutenaient l'atelier, il y resta endormi.

ou, LE HUUITRB DE MURILLO. 59

Un demi-jour pénétrait dans Tatelier lorsque Sébastien se réveilla ; Thorloge du petit cloître Saint-François son<* nait alors lia. demie de trois heures ; Sébastien se secoua pour se réveiller tout à fait.

♦'Debout, paresseux, debout, se dit-il, et, forçant ses yeux â se tenir ouverts, ses jambes â rester debout, ses bras â s'étendre jusqu'à en faire craquer les os des jointures... il se répéta: — ^Allons, mon gai'çon, trois heures devant toi, trois heures qui n'appartiennent qu'à toi... trois heures où tu es ton maître; profites-en, pauvre esclave, quand on se réveillera... il sera temps alors de reprendre ta chaîne et de la sentir... du courage... fais ce que tu veux... trois heures... ce n'est pas trop ! "

L'enfant, tout à fait réveillé, s'avança vers le chevalet de Villavicemio. "D'abord, dit-il, effaçons toutes ces figures, — ajouta-t-il en prenant un pinceau qu'il trempa dans l'huile ; puis il découvrit la tête de la vierge, qui, éclairée qu'elle était par la demi-teinte d'un jour naissant, paraissait et plus pure et plus suave encore... L'effacer. . . reprit-il après un moment d'examen, et souriant à sa délicieuse image qu'il avait créée la veille... l'effacer. . . ils ne l'ont pas osé, eux, avec tous leurs sarcasmes. . . et moi. . . j'aurais plus de coiurage qu'eux 1 . . . Non. . . non. . . je préfère être battu, tué s'il le faut... mais cette tête vit... elle respire... elle parle... mon Dieu... mais si je l'efface... il me semble que son sang coulerait... ce serait un assassinat... finissons-la plutôt."

Ce mot était à peine prononcé, que la palette se trouvait dans les mains de Sébastien, et les couleurs s'v

mggfloÊÊftaâÊaA en Ibole;... puis, Tappiii-iiiam diemt eootre le dienlet, fl se mit à roavnge...

««Apièe tout, i/H fini rcffiM», /anni bien le temps de Felboer erant que le meitie ne se lève ci que les élèves i^arriTeiit; — se dit-Q: — ses cfaeTeux n'ondoient pas bien... ici one dureté... là... une toodie plus doooe... C^açQDSoeci... cette ligne est tn^anêtée... elle TieiDit... la vierge doit prier... entr^oaTrais on pen les lèvres... Oh ! mon Dîea... die retire maintenant... ses yeux me r^;ardent... scm front charmant si'anime, j'entends nn soapir sous le Toile qm retombe sor ses épanles... <^1 ma belle sainte vierge !"

Le jour se levait tonjouis, les layons dn soleQ, pénétrant par les vitranx dans l'atelier^ inondaient de leur lumière éclatante tons les objets qu'il renfermait, et Sébastien, tout entier devant sa conq>06Îtion, oubliait toot ; et llieare qui s'avançait, et son dur esclavage, et ses vingt-cinq coups de veines qui l'attendaient tout entier ; livré à cet art né en lui, et que aoa séjour chez Murîllo avait développé d'une façon presque miraculeuse, le jeune artiste ne voyait que la tête de la vierge Marie qui lui souriait pleine de grâces et de bcmté... H était libre aux deux avec elle lorîsque soudain un bruit de pas, de voix bien connues, l'arracha à sa contemplation, la ramena esclave sur la terre.

QU^ £E MULAIBE DE MUBILLO. 61

un Tvsmov on vse béoomfensb.

Sébastien, sans se retourner, comprit que maître MurOlo et ses élèves se trouyaîent derrière M ; surpris, atterré, il n'eut ni la pensée de chercher à se justifier ni même l'idée de fhir ; il aoraît voulu que le plancher de l'atelier s'ouvrît et l'engloutît; mais, vain souhait, le pauvre esclave baissa la tête, et, sa palette d'une main, ses pinceaux de l'autre, il attendit, en proie â l'angoisse la plus horrible, la punition qu'il avait méritée.

n y eut un moment de silence de part et d'autre ; car, si Sébastien était comme pétrifié de se trouver pris en flagrant délit, maître Murillo et ses élèves n'étaient pas moins surpris de ce qu'ils voyaient.

Ces derniers allaient sans doute, avec toute la fougue de leur âge, exprimer leur admiration, lorsque le maître, faisant un signe de la main, s'avança gravement vers son esclave, et, cachant sous un air froid et sévère l'émotion qu'éprouve tout véritable artiste # la vue d'un artiste qui se révèle, il lui dit :

^'Sébastien... quel est ton midtre?

— ^Vous... seigneur... répondit l'enfiuit d'une voix i peine intelligible.

68 sAbastixn ooidks;

«»Ton maître en peinture, Sébastien.

— ^Vons... seigneur... répondit encore TescIaTe en tremblant.

— Jamais Je ne t'ai dopué de le90Q, enfant^ repartit liurillo étonné.

— ^Non, maître, mais tous en donniez anx antres... et... j'écoutais.., rép<H»dit Sébastien enhardi par le t<Mi radouci de son maître.

— ^Ët tu en profitais?... dit encore Mnrilio.

— ^Pardon... vous ne me l'ariez pas défendu l...** dit Sébastien.

MuriUo reprit vivanent :

''Et, par le -vieux patron des Espagnes I ta profitais comme pas un de mes élèves ne l'a encore fait ;... ainsi, i^outa-t-il avec une pause... tu travaillais la nuit?

— ^Non, maître... le jour»

— ^A quelle b^ure donc? mes élèves arrivent ft six ordinairement.

— De trois à cinq... maître... aujourd'hui je me suis oubUéî..."

Murillo sourît.

''Et as-tu ouUié aussi ce que je fai promis hier, Sébastien?" lui dit-il.

Le pauvre esclave se sentit défaillir ; il pâlit et frémit comme s'il entendait déjà le sifflement des verges sur son corps. #

"Oh! seigneur Murillo! s'écrièrent tons les élèves d'une voix suppliante, gr&oe pour Sébastien I ' ^-Je ne demande certes pas mieux, messieurs, et je vais même plus loin, non-seulement œt enfant

ou, Lfi KULATBS 1>S ICOBILLO. 69

ne mérite pas tme pmûtion, mais il a droit i une réoom*pense...

— ^Une récompense 1 répéta Sébastien pouvant à peine se soutenir, et se hasardant à lever un œil humide et indécis sur son maître.

-^— Oui, Sébastien, une récompense,-Hreprit Murillo avec bonté,— car pour en être venu & faire une tête oomme celle de cette sainte Vierge... comme même toutes ces petites figures que J'fd vues sur toutes les toiles de ces messieurs, tu as dû avoir à vaincre bien des difficultés, sans compter tes heures de repos, que ta consacrais au travail, sans compter ton sommeil, dont tu te privais en partie pour travailler sans qu'on s'en doutât... et tout ce qu'il t'a fallu d'attention pour m'é* coûter, tout ce qu'il t'a fidlu de mémoire pour te rap- |>eler... et d'application pour mettre en œuvre... non, enfant, ce n'est pas une punition que tu mérites, c'est une récompense... Que désires-tu?"

Sébastien ne savait s'il veillait ou s'il dormait, ses yeux se promenaient étonnis, du visage satisfait de son maître aux visages riants des élèves, puis il se touchait pour voir si réellement c'était bien de lui qu'il s'agissait.

^'Allons, du courage, Sébastien, lui dit Villavicemio à l'oreille, le maître est content, demande ce que tu voudras... un beau ducat tout neuf, va, je parie que le seU gneur Murillo ne te le refusera pas.

— ^Un, — se récria Baba, — ^au moins dix...

— ^Vingt, cria Gaspard, je connais mon père... il les donnera...

—Vous êtes bien généreux de. ma bourse, mon ffis,

64 siBAsrnsK €K)icis;

mais Je ne vous dédirai piEus, ni vous antres non plus, messieurs, dit maître Marîllo, souriant avec bonhomie... Allons, Sébastien... tout pai*le ici, excepté toi, et c'est pom'tant & toi que je m'adresse... mon enfant, — ^ajouta le grand peintre, examinant attivemént son esclave, qu'aucune parole des élèves ne semblait émouvoir... ces récompenses te sufilsent-elles ?. . . Mais parle donc... Ohl je suis si content de ce que tu as fait, pauvre petit, de tes compositions, de ta touche légère et fine, de ton coloris, de cette tête, enfin, dont le dessin pourrait être plus correct, mais dont l'expression est célestement divine, et que ton pinceau a <n*éée, que je te donnerai tout ce que tu me demanderas... tout ce qui sera en mon pouvoir du moins.

— Oh ! maître I... maître... non, je n'ose pas*"

£t Sébastien, qui était tombé à deux genoux devant le seigneur- Murillo, joignit ses mains en les levant d'une manière suppliante... On voyait sur les lèvres entr'ouvertes de cet enfant, on lisait dans ses y^eux expressifs, sur son front de génie, comme une pensée dévorante que la timidité seule empêchait d'éclater au dehors, mais qui gonflait les veines de son front d'enfant et venait expirer sur ses lèvres pâles et tremblantes.

"Est-il bête? dit Gaspard... puisque mon père te dit déparier...

— ^Parle donc, ajoutait un autre, — demande un peu d'or.

— ^Non, demande de beaux habits, Sébastien, ta taille est droite, svelte, bien découpée, cela t'ira bien.

— Je devine, moi, messieurs, dit Yillavicemio... Je

ou, LB VxfLATRR DE ICUBILLO. 65

parie qae ce à quoi Sebastien tient le plus, ce serait à être reçu au nombre des élèves du seigneur Murillo/^

Un éclair de joie sillonna les.yeux du jeune mulâtre.

^^Si c'est ça... demande-le, mon enfant, lui ditMurillo avec bonté.

^— Et demande^lui aussi la meilleure place au jour, dit Gonzalès, dont le chevalet était mal placé, étant entré le dernier & l'atelien

— ^Eh bien, est-ce ça?..." lui dit Murillo.

Sébastien secoua la tête.

'^Non, dit Murillo.

— ^Tiens, Sébastien, lui dît Gaspard, mon père est dans ses bons jours, risque-toi, demande-lui ta liberté."

Un cri s'échappa de la poitrine de Sébastien, un cri de joie, d'angoisse, presque un cri de douleur.

^^Oh I la liberté de mon père I la liberté de mon père I dit-il en suffoquant et fondant en larmes, .

— Et la tienne, ne la veux-tu pas?..." lui demanda Murillo.

Sébastien, baissa la tâte en comprimant un sanglot.

^^Celle de mon père d'abord, dit-il.

— Oui, pauvre enfant, et la tienne avec luil" dit Murillo, qui, ne pouvant plus contenir son émotion, se baissa sur Sébastien, le releva et le serra avec transport sur son sein*

Des sanglots ayant retend dans un coin de l'atelier, tout le monde tourna les yeux de ce côté... le vieux nègre Gomès pleurait à arracher l'âme...

^'Tu es libre, Gomès, lui dit Murillo en lui tendant la

main«

66 SÉBASTIEN GOidss;

— ^Libre de vous servir toute ma vie, mattre, répondit Gromès en tombant à deux genoux.

— Oh I mon maître, mon bon maître !../* Ce fut tout ce que l'émotion la plus vive put permettre i Sébastien de dire.

'^Sébastien, lui dit Murillo en se rejbournant vers lui, ton pinceau avait trahi en toi un homme de génie, ta demande a prouvé que tu étais un homme de cœur; l'artiste est complet... A compter d'aujourd'hui, je te reçois au nombre de mes élèves.

— ^Votre élève?... Oh ! non, c'est trop ! s'écria Sébastien ; moi fils de nègre, moi mulâtre, moi esclave, votre élève...

— ^11 n'y a devant Dieu ni nègres, ni mulâtres, ni esclaves! dit Murillo avec une onction religieuse et pieuse... il n'y a que des hommes... qu'il en soit de même chez moi.

— ^Mais... ces messieurs... dit Sébastien jetant un timide regard sur les élèves.

— ^Nous serons tous enchantés de t'avoir pour camarade, lui dirent tous les élèves à la fois.

— ^Et moi de t'avoir pour frère, ajouta Gaspard venant serrer la main de Sébastien.

— ^Bien, mon fils, bien," dit Murillo à son fils. Puis, se retournant vers le jeune mulâtre, il ajouta : — ^Mon fils t'a nommé son frère ; moi, je te nomme mon fils, Sébastien... Heureux Murillo, j'ai plus fait que de faire dés tableaux, j'ai fait un peintre !... car ton nom ne passera à la postérité qu'en compagnie du mien, ta gloire sera le complément de la mienne': je veux que les

ou, LE, MULATRE DE MURILLO. 67

siècles à venir, parlant de toi, ne disent que le mulâtre de MurUlor

Effectivement, mes jemies lecteurs, Sébastien Gomès fut plus connu sous ce surnom que sous son vrai nom ; admis au nombre des élèves de son nudtre, il devint dans la suite un dei^ plus grands peintres dont l'Espagne s'honore. Murillo le fit naturaliser, le maria, et lui laissa un legs dans son testament.

Plusieurs particuliers de Séville conservent soigneusement les ouvrages de Sébastien Gomès ; — ^mais ce qu'on admire le plus de cet artiste, et qui se trouve dans l'égUse de Séville, ce sont : Notre-Dame avec V Enfant Jésus dans ses bras; une Sainte Anne, un Saint Joseph^ et un Christ attaché à la colonne, ayant à ses pieds saint Pierre, qui semble imploser son pardon.

De tous les élèves de Murillo, Gk>mès est celui qui est parvenu à le mieux imiter. H possède, comme son maître, un coloris onctueux, un pinceau agréable, des carnations, de la belle fraîcheur, une manière vraie et une grande intelligence du clair-obscur.

Sébastien Gomès ne survécut que de quelques années à MurillQ ; il mourut, ditK>n, vers l'an 1589 ou 90.

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