‹ Contes biographiquesChapitre 9 sur 19 · LES TABLEAUX A SIX FBANOS · texte numérisé non relu

LES TABLEAUX A SIX FBANOS

Uun jour même il arriva qu'il ne trouva pas six francs d'un tableau qu'il venait d'achever. . . Déjà il l'avait porté chez deux marchands qui l'avaient refusé, et il hésitait â entrer chez un troisième... Enfin il entra» mais le marchand n'était pas seul, un jeune homme causait avçc lui. Antoine resta un moment sur le seuil de la boutique, avec ce charmant embarras qui sied si bien à la jeunesse ; il retournait sa toile dans ses mains, ne pouvant se décider à s'exposer & un nouveau refus en présence d'un étranger, lorsque le marchand l'interpella.

"Que désirez-vous, jeune homme ?" lui dit-il.

Force fut alors à Antoine d'avaiicer* H présenta sa

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toile et murmura quelques mots dans lesquels le marchand devina plutôt qu'il ne comprit son motif.

"Ah! cette toile est à vendre... et monsieur est peintre, dit le marchand, regardant à peine la toile, mais examinant beaucoup en revanche le jeune artiste.

— Oui, monsieur, dit celui-ci en rougissant jusqu'au blanc des yeux.

— Et quel est votre nom? demanda encore le marchand.

— Je n'en ai pas encore, monsieur, répondit Antoine, à qui la fierté blessée donna du courage... Mais cela n'est pas une raison, je suppose, pour refuser mon tableau.

— Ce n'en est pas une non plus pour l'acheter, répliqua le marchand avec assez d'insolence.

—C'est bien, monsieur, je n'insiste pas, dit Antoine, avançant la main pour reprendre son oeuvre.

— ^Pardon, jeune homme, dit l'étranger, qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence. . . mais je m'y connais un peu en peinture.

— ^Un peu. . . maître Claude GiUot !" dit seulement le marchand, avec le souiire d'orgueil d'un homme, flatté d'avoir chez lui un personnage important.

La confusion d'Antoine Watteau redoubla en entendant prononcer ce nom, qui avait alors une certaine célébrité.

Claude Gillot, né à Langres en 1673, était dans une très-belle position, autant du côté de la fortune que de la réputation; disciple de Jean-Baptiste Corneille, il avait beaucoup de génie pour les figures grotesques...

ou, ¥js ppr^ comfnuB. 141

ffwf lesquelles, du recfte, je suis de Taris d^ Yifrave, qui appelle les grotesques des impertinences; et c'était Claude Giilot qui dessinait alors avec sacoès les faunes* Içs satyres et les scènes d'opéra. — Se^u à rAQ94$mie en 1715, il mourut à Paris en 1722. A l'époque dont nous parlons, en 1702, il avait alors vingt-neuf ans,

"Quel âge avez-vous? demanda Claude CrIUot, r^ gardant alternativement et le tableau et le jeune artiste? ' — ^Dix^sept ans, dit celui-ci, la voix émue.

-««-Et quel est votre maître ?'' demi^nda enpore Claude.

Antoine Watteau raconta succinctement ses prexnières études, le motif qui l'avait conduit à Paris, et de quelle manière il y vivait depuis qu'il y était.

"Et vous vendez ce tableau ?. . , demanda Claude GiUot.

—-Hélas I monsieur, je ne le vends pas, répondit Aur toine d'un accent désespéré, — ^puisque je Toffire pour deux écus et que l'on n'en veut pas.

-^e vous en offre cinquante ! dit Claude, jetant un regard indigné sur le marchand.

'-'-Vous n'y pensez pas, monsieur Giilot, dit le mar*chand,-^ ce jeune homme n'a pas de nom.

—Mais il a du talent, monsieur I dit Claude,— et, avec cela d'abord, on se fait un nom ensuite.,, et je réponds, moi, qu'avant peu cet enfant aura un nom... Jeune homme, ^outa-t-il, s'adressant à Antoine, vous ne sauriez croire quelle joie me cause votre ouvrage... Votre costume... votre timidité... votre extrême jeunesse... la modicité du prix auquel vous estimez vous-même votre ouvrage, et dont vous vous contentez, tput me prouve que voua n'êtes pas heureux... Comme votre aine...

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comme professait le même art que vous, je vous dois mon appui, et je vous l'ofire ; venez demeurer chez moi, avec moi, vous serez mon frère... mon ami."

Watteau accepta, comme vous vous l'imaginez bien, mes jeunes lecteurs ; et, si d'abord le disciple égala le maître, bientôt il le surpassa : Gillot s'en aperçut, et plaça alors son jeune protégé chez Claude Audrau, fameux peintre d'ornements qui demeurait au Luxembourg. Watteau peignait les figures de ses ouvrages, et, se trouvant, par le voisinage, & portée d'admirer la galerie de Rubens, il l'étudia, et puisa dans les riches compositions du grand maître et le délicieux coloris et le bon goût qui le distinguèrent dans la suite. A cette époque, Watteau concourut pour le prix de l'Académie, et le remporta ; le tableau qu'il exposa à cet effet renfermait déjà les étincelles du .beau feu qui ne l'a jamais abandonné.

Mais la fortune de ce jeune peintre n'en était pas plus brillante ; il quitta Paris pour aller passer quelque temps dans sa famille. H y continua ses études, et y fit deux tableaux qu'il rapporta l'année suivante à Paris, et qu'il exposa dans une salle du Louvre par où passent ordinairement les peintres de l'Académie. '

Le célèbre Lafosse était alors â Paris.

Charles de Lafosse, né en 1640, dont le père, Antoine de Lafosse, était joaillier, sentit, tout enfant, un tel goût pour la peinture, que son père le plaça â l'école de Lebrun, et que ses progrès furent si rapides, qu'il obtint, en peu de temps, une pension du roi et la faveur d'être envoyé en Italie. Charles de Lafosse était alors

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directeur de ^Académie de peinture : en passant par la galerie où étaient exposés les deux tableaux de Watteau, il les remarqua, demanda le nom de l'artiste, et désira le connaître, Antoine vint :

*^Que désirez-Yous, jeune homme? lui demanda Lar fosse.

— ^Aller à Bome me perfectionner! lui répondit Antoine.

— Voiui perfectionner j mon jeune ami/ répliqua Lar fosse, — mais voua en savez pliês que nous tous,, et vous feriez grand honneur à notre Académie; présentez-vous^ vous serez reçu^

Effectivement, Antoine Watteau se présenta, et tous ses concurrents, ayant reconnu sa supériorité, se retirèrent ; il f\it reçu à une grande majorité.

En 1720, il fit un voyagç en Angleterre; mais, l'air de ce pays ne convenant pas à son tempérament délicat, il fut obligé de revenir en France, et, son état de langueur augmentant, on lui ordonna d'habiter la campagne. 11 se retira alors à Nogent, près Paris, où il mourat, en 1721, à l'âge de trente-sept ans.

Là Motte-Houdard fit les vers suivants, qui indiquent assez la manière dont peignait Watteau.

Paiée à la française, un Jour dame Nature Ent le désir coquet de voir sa portraiture.

Que fit la bonne mère ? Elle enianta Wattean. Four eUe, ce cher filSi plein de reconnaissance, Non content de tracer partout sa ressemblanoe, Tit tant et fit si bien, qu'il la peignit en beau.

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