‹ Contes biographiquesChapitre 8 sur 19 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

— ^TJne lettre, mon pèxe, dit Antoiae ea outrant,bonjour, wmdsol

on, LB TSSnt QOVTBMCR. 128

—Bonjour, d'où viens ta? qae signifie cette lettre? qui te Ta remise ? demanda ooup sur tsonp Botnaétte.

<— ^est le commis de M. Bimbert, répondit Antoine.

— ^Du Mnicant de dentdle où est plaeée ta s^mr... Ah! mon Dieu I que lui sera-t-il arrivé?... s'écria msr dame Watteaa avec cette spontanéité d'émotion qui for* mait le fond de son caractère.

^— Bien de fâeheas probablement, répondit Antenne ; car, ayant demandé de ses nouvelles, Jules, le commis, m'a dit que Madelaine se portait bien, et qu'elle était toujours la meilleure ouvrière en dentelle de tout l'atelier.

— ^Ah ! tant mieux... lui dit sa mère... c'est singulier, une lettre me fait toajours un efSat dont je ne puis pas me défendre.

— ^Tout te Mt de l'effet, pauvre femme, dit Watteau prenant la main de sa femme avec amitié.

— ^Allons, lis-nous ça, Antoine, lui dit sa mère... car après j'ai â te parler.

— ^£t moi avant, Bràinette, Im dit son marL— *Te sou* viens-tu, Bobinette, de la petite guerre que nous oûmes ensen^le, lorsqu'il se fîit agi de donna: un maître d'écri* ture au petit?

— Oh I en fait de petite guerre, Watteau, je crois que nous en avons toujours eu, et que nous en aurons toujours.

*-X)ommençons parcelle-là, Bobinette.

— ^La première, Watteau, data du jour de la naissance de ce cher enfant... c'était un dimanche dç l'hiver 1684, un rude hiver...

— ^Tu étais malade, faible, languissante... l'enfant était mourant, tu voulais le nourrir, ce n'était pas le moyen de vous renforcer ni l'un ni l'autre... je tins bon pour le mettre en nourrice, une bonne et grosse nourrice de la campagne... l'enfant s'en trouva bien, toi aussi... Vois ta bonne grosse mine dans ce trumeau, Bobinettc, et dis-moi que j'ai eu tort.

— ^Non... cette fois tu eus raison, Watteau... mais les antres...

— ^Voyons, Bobinette, veux-tu parler? quand Antoine eut six ans et que je parlai de l'envoyer chez les frères ignorantins pour qu'il apprît à lire... que me dis-tu, alors?

— Que le petit n'en avait nul besoin, "Watteau, et je le soutiens encore, que je ne sais pas lire, toi non plus ; que ma mère ne savait pas lire, la tienne non plus, nos pères pas davantage, et que nous avons tous bien vécu la même chose...

— ^Eh bien, Bobinette, mettons que le petit ne sache pas lire, que cette lettre soit bien de Bimbert, comme elle Test, mais qu'au lieu de me commander quelque ouvrage pour ses maisons, pour reboucher une crevasse au toit, ou un tuyau crevé, ce soit pour nous dire du mal de notre fille Madelaine, une chose honteuse pour des parents enfin, et qu'Antoine ne sachant pas lire, pas plus que toi ni moi, nous allions prier un voisin de cela, un voisin moqueur et bavard, comme Pillet, le doreur, et qu'il allât chantonner dans tout Valenciennes... pa ta ti, pa ta ta, la Madelaine au Watteau... et autre chose comme ça... hein! comme ce serait régalant...

ou, XX PKUST COUTREUB. 125

taadig qu'Antoûie... c'est de U famille... s'il y a du mal dans la lettre, il se taira.

— ^Maifl £^il y a du bien...

— ^Dieu le veuille... lis, mon fils,'* ditWattean d'um ton qui marquait une certaine inquiétude.

Antoine ouvrit la lettre ; elle commençait ainsi:

^^ Jiacquea Mimbert^ fabricant de dentelles^ dites <^ Valenciennes, à WcUteau^ cauvrew^

^'Yotre fille Madelaine est la meilleure travailleuse de mon atelier...**

''C'est bien ce qu'avait dit le commis à Antoine, dit Bobinette en interrompant son fils.

— ^Laisse-le donc achever..." lui dit son mari.

Antpine continua:

''Elle est aossi la plus sage, la plus soigneuse, la plus exacte de mes ouvrières... ce que mon fils Charles ayant vu, tout comme moi, tout comme tout le monde... il a résolu de l'épouser, et..."

"L'épouser I... interrompît encore une £ois madame Watteau, Tépous^I Madelaine serait la femme du fils Rimbert, le fabricant le plus riche de tout Valenciennes. .« ohl je ne suis pas fière. Je donne mon consentement... et toi aussi, Watteau... et toi aussi Antoine... a*est-il pas vrai?

— Il ne s'agit pas de consentement, ma mère, dit Ai^ toine, qui avait achevé la Mtre tout bas avec un senti-

126 ANTOINE WAlTEAn;

ment de surprise et de tristesse successivement exprimé sar son pâle et beau visage, écoutez la fin."

Le père et la mère se turent, conune si l'impression du fils s'était communiquée aux parents.

Antoine acheva.

^^Et je vous écris pour vous dire tout cela, et aussi que je ne donnerai pas mon consentement à un pareil mariage. Ce n'est pas parce que Madelaine est la fille d'un couvreur que je la refuse pour femme à mon fils... Je n'ai pas de préjugés : tous les états sont bons, et l'état de maître couvreur est tout aussi bon qu'un autre ; mais je ne reconnais dans le monde que deux espèces d'hommes, les hommes qui ont de l'argent et les hommes qui n'en ont pas. — Je ne dirai pas que j'estime plus les uns que les autres, non ; ni que j'estime les uns, et que je méprise les autres, non plus ; je n'estime ni ne méprise, mais je fraye avec les premiers, et je laisse les autres de côté, voilà tout ; de même, lorsque je trouve deux chemins sur ma route, je prends le meilleur, et je laisse l'autre ; en fait de chemin, le meilleur est celui où il y a le moins de pierres et de trous ; en fait d'hommes, les meilleurs sont ceux qui ont le plus d'argent. . .

"Voilà pourquoi, mon cher monsieur Watteau, je vous prie de vouloir bien reprendre votre fille chez vous,, et d'interdire votre porte à mon fils : en ne voyant plus Madelaine, il l'oubliera, et moi je tâcherai de trouver pour mon fils une femme plus riche, ce qui ne sera pas difilcile, et pour mon atelier une aussi bonne ouvrière qu'elle, ce qui sera bien plus difficile, je l'avoue.

"Agréez, je vous prie mon cher monsieur Watteau,

ou, LE FETTI COUVBEUB. 127

tous mes regrets sur ce que vous n'êtes pas plus riche ; et présentez mes respects à madame votre épouse pour moi.

"J'ai rhonneur d'être, comme on met toujours, je ne sais pourquoi, au bas de toutes les lettres, avec la plus haute considération,

"Votre très*humble et trèsK>béissant serviteur,

"Jacques Rimbeut.

*<A renseigne de la Reine Berthe^ Rue des Deux-Boulesi Ne. SOé.**

"Va, l'insolent ! dit Watteau le père, lorsque son fils eut cessé de lire... Ma pauvre Madelaine !" ajouta-t-il un moment après.

Quant à Bobinette, suffoquée qu'elle était par toutes les émotions qui l'avaient successivement agitée pendant la lecture de cette lettre, elle resta un moment comme anéantie ; mais son caractère violent reprenant le dessus, elle éclata :

"Ah ! il ne connaît que deux espèces de gens, ce monsieur : les gens qui ont de l'argent et ceux qui n'en ont pas. . .Ah ! si tu voulais, Watteau, tu lui en ferais bien connaître une troisième espèce, à ce nKynaieur' là!... celle ^ui a de bons poings et qui sait cogner avec. . .

— D'abord, femme, les miens ne sont pas assez forts pour cette espèce de lutte, dit Watteau, dont la complcxion paraissait débile, et dont les membres étaient grêles... et puis ce serait un mauvais moyen de marier notre fille, que de rosser les pères des prétendants qui la recherchent... Que fais-tu donc encore là, les yeux

128 ANTOINE WATLEÀXJ;

sur la lettre, Antoine? n'as-tu pas tout lu? ajouta le père en s'adressant à 'son enfant, qui semblait plongé dans une sombre méditation.

^-Non, dit Antoine, il y a xmposi^crtptum...

— ^Et que chante-t-il, ce pot... je ne sais quoi? répliqua la mère.

— ^Voici, dit Antoine, tout n'est pas désespéré, et, si ma sœur aime le fils Rimbert, cela peut encore s'ar-. ranger. Écoutez le postscriptum :"

"Comme je réfléchis que votre fille est une bonne ouvrière, et qu'une bonne ouvrière sage et laborieuse a toujours une partie de sa dot dans ses doigts, voilft ce que je demande pour l'autre partie de la dot. . . peu de chose, vous allez voir, et, à ce prix, mais je n'en rabattrai pas un dernier, je nommerai volontiers votre fille ma bru . . . avec ça que je l'aime déjà comme si elle était ma fille...

"Vous promettrez de lui donner, après votre mort et celle de votre femme, la maison que vous habitez et qui vous appartient; mais, en attendant ce moment... ce qui peut être long. . ."

"Je le crois bien ! je n'ai pas emie de sitôt d'aller voir ce qui se passe dans le royaume des taupes, interrompit madame Watteau... Parler de notre mort!... ça s'est-il jamais vu?... est-il grossier, ce personnage !

— Oui, femme, dans les contrats de mariage, lui dit Watteau doucement, — ça se dit toujours ainsi ; il ne faut pas en vouloir au pore Rimbert pour cela. . . ce n'est pas par malice, c'est un usage de notaire.

— A la bonne heure, mais je n'ai pas fini de parler pour cela, dit madame Watteau ; — continue, Antoine."

ou, LE PETIT COITVEEnB. 129

Antoine reprit :

'^..Ge moment, ce qui peut être long... vous compterez à votre âUe trente écus par an, payés dans mes mains pour le loyer de l'appartement qu'elle occupera chez moi."

"Est-ce tout? demanda madame Watteau de l'air exaspéré de quelqu'un qui se modère.

— ^Tout... répondit Antoine; et, de la manière que le père Rimbert demande la maison, cela n'est pas impossible.

— ^Mais il la demande tout entière, la maison, Antoine ! tu n'as donc pas compris ?

— ^Parfaitement, ma mère, et il faut la lui donner...

— Et toi... toi, Antoine, es-tu notre fils, ou es-tu le fils du premier venu, ou es-tu un mauvais fils, pour que nous te déshéritions mon pauvre enfant! dit madame Watteau prenant la tète de son fils à deux mains et la baisant au front.

— ^Moi, je suis un homme, ma mère, répondit Antoine, — et si, comme le dit le père Rimbert, la moitié de la dot d'une fille est dans ses doigts, la fortune entière d'un homme est dans ses bras et dans sa tète... Moi, je ne demande que la moitié de votre amour, mes chers parents... mais, oh ! par exemple, je ne veux pas qu'on me rogne cette part-là... ajouta-t-il avec une câlinerie pleine d'enfantillage et de grâce.

— ^Bien, bien, mon fils, dit Watteau les larmes aux yeux,— oh I bien I

— ^Ah ! tu trouves cela beau, toi ! dit madame Watteau

& son mari ; donner la maison tout entière à notre fille

130 ANT0I3IE irATTEÂIT ;

lorsque, au contraire, c'est tout entière qif elle appartient 4notrefil8.

— Qaoî I eUe m'appartient toat entière? demanda An* toine.

— ^N'es-tu pas notre seul fils? et, puisque l'aîné de nos enfants n'est qu'une fille, ne te trouves-tu pas ainsi l'ainé de la famille?... La justice le veut ainsi, ajouta madame Watteau, voyant l'étonnement se peindre sur le visage d'Antoine.

— ^La loi, probablement, ma mère, mais pas la justice, dit Antoine,— et, du reste, puisque la loi me la donne tout entière, j'ai bien le droit alors de la donner à ma sœur ; et cf est ce que je fais, ma mère.

—Et toi, Antoine?

— Oh ! ne vous inquiétez pas de moi. . . ma mère.

—-Oui, ne t'inquiète pas de notre :^, femme.

— 'Ne pas m'inquiéter, Watteau i un enfant faible comme lui, et qui n'est bon à rien qu'à brosser ses babits!...

-— U brosse autre chose... femme. «. rassure-toi, dit le couvreur se frottant d'aise les mains*

— ^Et quoi donc? ses souliers peut-être... Dans le fait, ils sont assez luisants pour cela... Notre roi bien-aimé liouis XTTI n'en porte pas de mieux cirés.

— ^Non... non... encore autre diose, femme P dit Watteau..,

Et, comme le père et le fils se faisaient des signes, la mère s'écria :

'^Ah çà, qu'est-ce que tout cela signifie?... suis-je de trop ici, et d'où vient qu'on se cache de moi?

ou, LE PETIT COXrrBJKUB. 131

—Le petit me fait signe pour aller ùôiq xm tour par la ville, et réfléchir aux propositions du père Blmberti dit Watteautf

— ^Eh bien, allez, et ne revenez pas trop tard," dit la

mère..

Il y avait à peu près un quart d'heure que le père et

le fils Watteau avaient quitté la maison, lorsqu'un grand

coup fut frappé à la porte de la rue. .

"Déjà ! dit madame Watteau,^-est-ce qu'il leur serait

arrivé quelque accident?'* Et elle alla ouvrir.

vif ilTBAKGBB.

Celui quî avait ftappé était un homme de haute taille ; son costume, noir de pieds ft la tête, donnait âses traits un aspect beau et étrange à la fois.

"Est-ce ici chez M. Watteau? demanda l'étranger en saluant poliment Ja maîtresse du logis.

— Oui, monsieur, et je suis sa femme, répondit celle*

—Y estril?

— ^Non, monsieur.

Et son fils?

— Son fils? répéta madame Watteau avec rétonnement que cause une demande imprévue.

— Oui, son fils, Antoine Watteau, répéta Tëtranger.

— C'est bien son nom, répondit madame Watteau, — il est sorti avec son père... mais si vous voulez me dire ce dont il s'agit.

— ^Volontiers, répondît l'étranger en suivant madame Watteau dans une pièce sur la rue, assez claire, mais pas dans ce moment, attendu qae la nuit approchait.

— r-Madame, dit l'étranger en s'asseyant, j'ai vu des ouviages de monsieur votre fils.

—L'ouvrage I..." dit la mère.

L'étranger la regarda et continua.

**Chez maître Van Heims.

— Je ne savais pas que mon fils travaillât ft ce chantier, dît madame Watteau.

— ^A cet atelier, reprit l'étranger...

— ^Atelier, ou chantier, le nom n'y fait rien, dit madame Watteau.

^Et je vous avoue, madame, que j'ai été enchanté de ce qu'a fait monsieur votre fils...

— Je croyais que mon fils ne faisait rien.

— Conunent ! il est plus fort que son maître.

— Son maître!... répéta madame Watteau avec un sourire d'incrédulité... oh! sauf le respect que je vous dois, faites excuse, monsieur, son maître est son père...

— Je croyais que monsieur Watteau le père était maître couvreur.

— ^Et vous croyez juste, monsieur.

ou, LE PETIT OOmrttÉtJB. ISS

•^Alixra, d'il est maître oouvretiT, il n'est p&s peintre^ madame»

— Qui vous dit qu'il le soit, monsieur?

«— Fârdon, inadaiûe, mais nous né nous entendons pas du tout ; voulez-Vous me |»^ter un moment d'attention. . . Je m'appelle Célestin Morin, et je suis un des décora^ teurs de l'Opéra^ à Paris*

— ^Alors monsieur est Parisien, dit madame WatteaUf qui professait une grande admiration pour tout ce qui était et venait de la capitale de la France.

— ^Non, madame, je suis d'Avignon... ce qui ne m'em-» pêche pas, comme je vous le disais tout à l'heure, d'être peintre décorateur de l'Opéra à Paris.

•^-Après, monsieur? dit madame Watteau, sur le gros visage de laquelle on voyait tous les effortar qu'elle faisait pour comprendra

Célestin Moiin oontinna.^'^ai connu dans le temps à Avignon un peintre nommé Van Heims, de mon âge^ un bon garçon, pas fort sur la peinture, par exemple^ ni sur le dessin non plus, mais connaissant assez la per« spective...

-'^-Ah ! ah ! dit madame Watteau sans savoir ce qu'elle disait*

Vous eompreness, madame, dit alors Célestin ft madame Watteau, qui ne <^mprenait rien du tout, quel a été mon étonn^ûa^i de retrouver & Yalenciénnes mon eompattiote, maître de peinture, et surtout faisant defi portraits... Or, en examinant tout à l'heure son atelier, j'aviâfti un petit tableau d'intérieur coquet^ suave, d'une

élégance fine et gracieuse. — Ce n^est pas toi qui as fait cela, dis-je à Van Heims. — ^Non, me dit-il, c'est un de mes élèves. Et il me nomma votre fils.

— ^Vons vous trompez, monsieur, je le disais bien, lui répondit la femme du couvreur... mon fils suit le même état que son père, il est couvreur, tout comme son père.

— ^Âlors il y a d'autres Watteau à Yalenciennes, madame?

— Je n'en connais pas, monsieur, et je ne le croîs pas.

— ^Pourtant, lorsque j'exprimais mon admiration sur la manière facile avec laquelle ce petit tableau était peint, et que Van Heims me dit : — C'est l'ouvrage d'un enfant bien extraordinaire, et qui m'intéresse fort, car il en sait plus que moi, et je suis plutôt tenté de lui demander son avis sur mes dessins que de corriger les siens... je lui demandai le nom de ce jeune artiste, comme vous pensez bien, madame, et il me répondit: Antoine Watteau.

— Cest bien le nom de mon fils, dit madame Watteau ; mais mon fils n'est pas peintre. Dieu merci ! oh ! ce n'est pas pour dire, le petit avait bien quelque idée de le devenir, mais je n'ai pas voulu, j'ai tenu bon... Le père, voyez-vous, était de l'avis du fils... Le père disait: — Puisque c'est sa vocation, à cet enfant, pourquoi le contrarier ?. . . un peintre 1 . . . c'est un bon état. . . et puis c'est plus relevé qu'un couvreur... Je m^en moque pas mal, relevé ou pas relevé, mon fils sera couvreur, que je lui dis, et cela est.

— ^Puisque je me suis trompé, je vais, madame, prendre

on, us FSIIT OOtJTBSITB. 135

congé de tous et ne pas voas ennuyer plus longtemps, dit Colestin Morin en se levant.

— ^£t sans trop de curiosité, monsieur, que luiroulleaB- Tous, à cet Antoine Watteau qui porte le même nom que mon fils? demanda la femme du couvreur, allumant une lumière pour reconduire le jeune étranger, la nuit étant venue.

— ^Lui offrir un beau sort, madame, répondit le peintre de Pans ; j'ai besoin d'un aide, non d'un élève, je n'ai pas assez de patience pour enseigner, et ce jeune artiste m'aurait fait une partie de mes décorations d'opéra, il en sait assez pour cela... je lui aurais donné chez moi la table, le logement, et cent écus par an.

— Cent écus ! vous lui auriez donné cent écus I s'écria madame Watteau, à qui la lampe trembla dans les mains... oh! comme cela aurait été heureux!... mon Dieu !... que je me repens !... Enfin, à quoi sert de dire tout cela!... Bien le bonsoir, monsieur. Ah! si mon fils eût été peintre ! dit la pauvre femme en revenant après le départ de Célestin Morin... nous aurions été tous* heureux!... Antoine, je le connais, aurait fait les trente écus par an pour la dot de Madelaine, et ce vilain marchand de dentelles ne lui refuserait plus son fils. . . Ah ! mon Dieu ! on a bien raison de dire, dans ce monde, qu'on ne sait pas ce qu'on veut ou ce qu'on ne veut pas, ce qu'on refuse, ce qu'on ne refuse pas ; hier, je ne voulais pas, aujourd'hui je voudrais...

Madame Watteau, ne se faisant faute ni de commentaires ni de réflexions, en était depuis une grande heure à comparer ce qu'elle perdait avec ce qu'elle aurait

136 ÀXTOJKE WÀTrsÂXj;

gagné BÎ son fils eût été cet Antoine Wattean oherché par le décorateur de l'Opéra de Paris, lorsqu'elle enteiipdit la Toix de son mari, qui rentrait avec son passepartont.

LBS BEMOBDS p'UKB 30IÏKS M^BS.

^^Oh ! mon ami, dit-elle en courant à sa rencontre, — je mérite d'être battue, d'être chassée, d'être aillée mauvaise mère, je n'ai pas plus de bon sens qu'une linotte I Tu vas me détester, mon fils aussi.., hélas!... le pauvre enfant ne me maudira pas, il est trop bon pour cela ; mais dans le fond de son &me il m'en voudra, et, s'il ne m'en veut pas, je m'en voudrai toute ma vie, moi... imagine-toi qu'il sort d'ici un homme..." *

Mais à ce moment la loquacité de la bonne femme fut en défaut, elle aperçut derrière son mari, et à côté de son fils, l'homme dont elle allait parler... Toutefois elle ne se découragea pas, et reprit après le premier moment causé par la surprise :

'^£h bien, n'importe, l'homme... pardon.,, le môur ■sieur que voilà. . .

Était venu, interrompit Watteau le père, pour ofEHr au jeune artiste qui avait fait un petit tableau d'intérieur

' ou, LE PETIT CbUTBEUB. 137

chez Van Heims de le suivre à Paris, avec promesse de .lui donner la table, le logement et cent écus par an...

— ^Comment sais-tu cela? demanda la femme étonnée,

— Et tu te rappelles, Bobinette. . .

— Oh ! je sais tout ce que tu vas me dire, Watteau ; mais, si tu avais bien fait, tu ne m'aurais pas plus écoutée pour la peinture que tu ne m'as écoutée lorsqu'il s'est agi de fair appendre à lire et à écrii*e à notre enfant!...

— Et si je ne l'avais pas fait, Bobinette? dit Watteau en souriant ; si, sans te le dire, j'avais conduit Antoine chez un peintre?... si ce peintre était Van Heims, et si le tableau que M. Célestin Morin a vu ce matin était bien réellement de notre fils, de cet Antoine Watteau-là. . . et si enfin. . .

Oh ! je serais une heureuse mère I dit madame Watteau avec tendresse.

— ^£t vous ne m'en voudriez plus, ma mère, de savoir que je brosse mon habit et mes souliers comme ceux du Toi Louis XIII, dit Watteau à sa mère... et qu'en outre je brosse encore quelques toiles ; car, à force de brosser, je pourrais payer sur mes économies la dot de ma sœur.

— Je savais bien que tu le ferais. . . dit la mère.

— ^Ainsi armistice général ! dit le père.

— ^Et bonheur complet î dit la mère.

— ^Et réussite pour tous, puisque j'emmène Antoine à Paris, dit Célestin Morin.

— ^Me séparer de mon fils ! s'écria madame Watteau, s'attachant à son fils comme si on allait le lui enlever.

— Que veux-tu, ma mère ? dit Antoine, les larmes aux

yeax il n^ a pas de joie qui ne coûte quelques peines.

— ^Alors merci, je n'en veax plus de cette joie là, dit madame Watteau.

— Ma bonne femme, lui dit Watteau avec cet air de condescendance qu'on prend avec les enfants ou avec tout être faible et déraisonnable, nous devons aimer nos enfants pour eux, et non pour nous : Toici M, Célestin Morin un homme éduqtùé^ et qui en sait long, qui veut bien l'emmener avec lui ; notre fils, dans les longues soi* rées d'hiver, nous a raconté l'histoire de quelques peintres qui étaient tous des enfants de pauvres, et qui, à force de génie, de talent, de patience, étaient devenus de grands peintres, des hommes célèbres... Eh bien, dis, ça ne te fera-t-il pas bien 'plaisir? ça ne te rendra-t-il pas bien fière, lorsque dans dix ans notre fils sera revenu, de te promener avec lui dans les rues de Va- Icnciennes, et d'entendre dire : — Vous voyez bien ce jeune homme vêtu de noir, qui donne le bras à eette dame ? c'est Antoine Watteau, im grand peintre ; son père n'était qu'un couvreur, mais lui, c'est un homme célèbre... et il est de Valenciennes... dis, n'en seras-ta pas bien fière, Bobinette ?. . ."

Soit ce raisonnement, soit parce qu'elle voyait bien qu'elle n'empêcherait rien, madame Watteau se résigna à laisser partir son fils, et, M. et madame Watteau ayant accédé aux exigences du père Bimbert, le mariage de Madelaine avec le fils du fabricant de den<telles eut lieu.

Quant à Antoine, il partit pour Paris avec le peintre décorateur de l'Opéra, Célestin Morin, qm le fit travail-

OUy LE PEtn* COUYBEUB. 189

1er avee lui ; mais Célestin Morîn, congédié au bout de quelque temps, fbt obligé de retourner dans son pays, et Antoine se trouva tout seul à Paris ; il avait alors dixsept ans. Son talent n'était pas encore connu, et, ne voulant pas retourner malgré cela â Valenciennes, il en fht réduit, comme Lantara, â faire des dessins et des tableaux qu'il vendait vingt francs, quinze francs, plus souvent six francs, ce qu'il en trouvait enfin.

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