‹ Contes biographiques: Par Mme. Eugénie Foa. Avec vocabulaireChapitre 10 sur 21 · I^B PETIT HAITBB AU LOGIS · texte numérisé non relu

I^B PETIT HAITBB AU LOGIS

Le village de Hambourg était si près de celui de Eohrau, que Sepperl ne mit pas plus d'un quart d'heure à se rendre chez son père.

108 SBFPKBL LE TTMBATiîKB ;

^^Adieu, papa, adien maman/' dit-il en entrant dans la boutique, où le charron et sa femme causaient, au retour de la messe. ^'Embrassez-moi, je pars pour Vienne, avec le gros petit vpyageur que vous avez vu hier et qui trouve que vous chantez si nud^

— ^Ah I ah 1 et que vas-tu faire à Vienne? demanda le charron sans beaucoup s'émouvoir.

— Je vais chanter, faire de la musique, devenir grand, riche, très-riche avec de beaux habits...

— ^Tu es fou, interrompit le père ; va jouer avec tes camarades, va ; ta mère et moi nous avons à causer.

— Je vous dis que je pars, vous ne me comprenez donc pas ? répéta l'enfant.

— Tu partiras si nous le voulons, et nous ne le voulons pas, lui répliqua sa mère^

— ]$coute, ma petite' maman, dit Sepperl en jetant avec câlinerie ses bras autour du cou de sa mère, je me suis donné pour un plat de cerises... j'ai mangé les cerises, je ne peux plus dire non.

— Comment, pour un plat de cerises?" demanda le père.

L'enfant raconta le marché qu'il venait de faire. Comme il achevait son récit, les deux doyens, qui avaient suivi de près le petit Haydn, parurent. Le maître de chapelle confirma les paroles du petit Sepperl, et fit tant d'instances, tant de promesses, que le charron finit par dire avec un gros soupir : '

''Va donc, et prie Dieu que ce plat de cerises ne te coûte pas trop cher.

— Je m'en fais garant," répondit le maître de chapelle.

ou, JOSEPH HATDK. 109

Yoilà donc le petit Haydn parti pour Vienne, avec M. Beïter. Ses progrès forent si rapides, qu'à dix ans il composait des morceaux à six et à huit voix, qu'il allait porter triomphant à son maître.

^'Qu'est-ce que ça? lui demanda un jour le doyen en retournant en tout sens une feuiUe de papier que venait de lui remettre Haydn.

— Un sextM^mon maître, répondit-il tout glorieux.

— Je vois bien, la phrase est jolie... mais pourquoi tout ce fatras de notes.

— ^Parce que la phrase... toute simple... vous comprenez?...

—Je comprends que vous ^ez mis tant de croches et de doubles croches, que c'est à peine si je démêle Tair au milieu de tout ce noir. Allez, recommencez ça, déblayez, déblayez... A quoi pensiez-vous donc en barbouillant ainsi votre musique?

— ^Hélas I monsieur, répondit Haydn avec une tristesse naïve, je croyais que plus le papier était noir, plus la musique était belle."

Sept ans se passèrent ainsi ; mais au moment où les études d'Haydn allaient finir, le doyen Reïter mourut, et le jeune artiste, forcé de quitter la maîtrise de la cathédrale de Vienne, se trouva bientôt, sans protection, sans argent, sur le pavé de la capitale de l'Autriche. H loua, sans seulement savoir comment il payerait, un mauvais galetas mal éclairé, et y fit porter le seul meuble qu'il possédait, un vieux piano qui se tenait à peine sur ses pieds.

110 SÇPPBSli UB txxbaueb;

LB8 TBOIS BTAaBB.

%. Le jeune Haydn avait été obligé, pour vivre, de se défaire d'une partie de ses vêtements ; de sorte que le pauvre jeune homme se voyait hors d'état de se produire. Son père et sa mère venaient de mourir, il restait seul au monde. La misère, la faim avaient cr eusé sè s^oues ; mais il y avait dans cet artiste tant de vie, ohe si grande chaleur, que le désespoir ne s'était pas encore emparé de son âme. ' Souvent assis sur un siège de planches construit 'par ses mains, ou à genoux devant son piano, il savait encore trouver, dans ses inspirations de poésie musicale, des consolations à sa douleur, des joies même, si j'ose m'exprimer ainsi, au milieu des souffrances atroces que la privation des premières nécessités de la vie lui faisait éprouver.y^

Et cependant il ne faut pas croire que notre jeune héros se bornait à chanter et à souffrir, il s'ingéniait de toutes les manières pour avoir des leçons à donner ; par- Ibis, quelques amis du doyen Beïter, connaissant le talent d'Haydn, lui indiquaient telle ou telle personne qui demandait un maître de clavecin ou de chant ; il

on, JQSBPH HA.TDN. 11)

s'empressait d'y courir ; mais sa mifrôre était si grande, ses vêtements si usés, son air si honteusement timide, que la plupart du temps il n'était pas même admis en présence de Técolière future ; les domestiques prenaient sur eux de congédier le pauvre jeune homme, qui avait plutôt Tair 4e demander l'aumône que de donner dea leçons, ^.rr^'if

Un Jour, en rentrant chez lui, U rencontre, dans l'escalier qui conduisait à son galetas, une jeune femme qui descendait en compagnie d'une vieille dame. U s'arrête pour les laisser passer. La jeune femme en ce moment cédait à un élan de gaieté bien naturelle à son âge ; mais, apercevant le pâle visage d'Haydn, le rire s'effaça aussitôt de ses lèvres.

Haydn, à cette époque, avait dix-sept ans; il était grand, maigre, si mai^eque son corps en était voûté ; une pâleur maladive poùvrait ses traits ; ses grands yeux bleus avaient une expression sauvage. Le désordre do ses vêtements annonçait à quel degré de misère il était réduit.

"Quel est ce jeune homme? que fait-il? Le malheur aurait-il dégradé ainsi ce beau visage?" Telles furent les questions que s'adressa cette jeune femme. Deux fois en descendant elle se retourna, deux fois elle vit Haydn immobile et les yeux fixes. Elle ne put s'empêcher de rougir en rencontrant son regard, et, se hâtant de descendre, elle gagna son carrosse où elle monta. . / Quand elle revint, par une étrange fatalité sans doute, elle retrouva, à la même place, le même jeune homme le front appuyé dans ses mains. Il ne releva pas la tèto

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quand elle passa près de lui et que sa robe l'effleura ; seulement il tressaillit, et la jeune fille entendit un soupir. Tout heureuse et gaie qu'elle était, elle comprit qu'une grande douleur 'devait être cachée sous cet air résigné. Avec cette spontanéité d'une âme impressionnable et vive, elle retint sa vieille compagne, et s'adressant au jeune homme :

"Monsieur..." lui dit-elle.

Il leva la têtç, et ue put dérober â la jeune indiscrète une larme mal essuyée. Al* "Monsieur, reprit-elle presque honteuse de son indiscrétion, vous paraissez malheureux. Pourrais-je connaître la cause de vos çouffîrances? S'il est en mon pouvoir de les calmer, parlez ; ou plutôt veuillez donner la main â ma tante et nous accompagner jusqu'à notre demeure."J^^

Le jeune homme se leva ; mais, au lieu d'avancer la main, il jeta un regard d'humiliation sur ses habits.

"Pas de fierté, monsieur, lui dit-elle avec bonté ; ne soyez pas intimidé."

Un sourire de gratitude brilla sur les lèvres décolorées du jeune artiste. Il of&it son bras â la vieille dame.

"Demeurez-vous loin d'ici? demanda l'heureuse fille.

— ^Là-haut.

— Et nous, ici. . . dit-elle en s'arrêtant au premier étage.

— ^Vous êtes mademoiselle Martinez ?

— ^Vous l'avez dit, monsieur... Puis-je, â mon tour, Bavoir quel est votre nom ?

— Joseph Haydn, fils d'un pauvre charron de Rohrau ; Je suis venu à Vienne sous les auspices du doyen Beïter.

on, JOSEPH HATDK. IIS

— ^'était mon msdtre, interrompit mademoiselle Martinez.

— ^Le mien aqssî, dit Haydn en rougissant.

— Et vous êtes...?

— ^Artiste, mademoiselle.

— ^Pourquoi ne dpnnez-vous pas de leçons?"

Pour toute réponse le jeune homme regarda ses vêtements d'un air de tristesse.

"Monsieur, je veusç être votre écolière ; vous m'enseignerez le chant: y consentez-vous?" dit mademoiselle Martin^^^vec une étourderie calculée.

Un éclair de joie illumina soudainement le visage expressif de notre jeune homme.

"Vraiment... je ne sais si je le puis..." dit Haydn en refusjant le siège qu'on lui offrait et s'obstinant à rester debout.

"Monsieur, je suis majeure, ajouta mademoiselle Martinez, maîtresse de mes actions, de ma fortune ; et ma chère tante, que vous voyez, est bien plutôt mon amie que mon chaperon ; aiasi tous pouvez, sans consulter V^ea grands parents, m'accepter pour écolière. Le doyen Beïter me parlait souvent d'un de ses écoliers, un jeune homme d'un grand avenir, qu'il nommait Sepperl. . .

— Sepperl est le diminutif de Joseph, dit Haydn en rougissant.

— ^Vous seriez Sepperl ! s'écria mademoiselle Martinez ; alors nous nous connaissons sans nous être jamais vus... Vous êtes seul, étranger, et. . . (La jeune fille n'osa achever le mot pauvre qui lui était venu sur les lèvres) et. . .

sans amis dans cette grande ville de Vienne? Étrangère

114 SEPPEBL LE TTMBALTEB;

moi-même, Je comprends votre position. Soyez mi frère pour moi ; acceptez, je tous prie, mi logement dans ma maison ; vous partagerez ma table. Venez, monsieur, me donner une première leçon.''

Le soir de ce même jour, mademoiselle Martinez présenta son protégé à Métastase, qui demeurait au-dessus d'elle. Ainsi, dans la même maison, habitaient le premier poète lyrique et le premier symphoniste du siècle ; cependant il y avait entre eux cette différence, que Métastase vivait au sein des jouissances, comblé des faveurs de la cour, tandis que le pauvre musicien avait souvent passé au lit une partie de ses journées, n'ayant pas de bois pour se chauffer, ni d'argent pour en acheter.

Maintenant il «avait un toit pour s'abriter, un repas assuré tous les jours, et des habits propres pour se vêtir. Cependant, ceux qui le rencontraient chez mademoiselle Martinez étaient loin de se douter que ces habits qui couvraient le pauvre artiste fussent les seuls qu'il possédât ; que le repas auquel il ne touchait qu'en tremblant était le premier, le seul de la journée.

Un beau jour, mademoiselle Martinez, pour des affaires que nous ignorons, quitta Vienne subitement; Métastase retourna en Italie ; et voilà Haydn ^encore une fois pauvre, isolé dans cette grande ville de Vienne.

Le propriétaire de la maison où il logeait se hâta de lui signifier que l'appartement de mademoiselle Martinez était loué à de nouveaux locataires, et qu^il eût à quitter, le lendemain, la chambre qu'il y occupait. ;

Haydn ne se le fit pas dire deux fois ; il mit dans un

ou, JOSEPH HATDH. 115

mouchoir tout ce qu'il possédait, et partit sans savoir où il irait coucher. .^^,>v,:^ \ .

UB FEBBUQUIEB DU FAUBOUBG DB lisOPOLDSIADT.

Depuis le matin Haydn errait, son paquet & la main, dans les rues de Vienne, lorsqu'en passant dans le fan* bourg de Léopoldstadt, la fatigue, la chaleur, l'épuisement de la faim, le forcèrent à entrer dans la boutique d'un perruquier. L'honnête industriel, le prenant pour une pratique, lui offrit une chaise, et s'empressa de lui passer une serviette sous le menton. Notre jeune homme le laissa faire ; il n'avait pas d'ailleurs là force de l'en empêcher. Le perruquier prit sa savonnette, son plat à barbe, et se disposait à exercer ses fonctions, lorsque, s'arrêtant tout d'un coup, le plat d'une main et la savon* nette de l'autre, il s'écria :"^

^^Mais que voulez-vous donc de moi,. monsieur? vous n'avez pas de barbe ! '*

N'obtenant pas de réponse, il regarde sa pratique, et s'aperçoit qu'elle s'est évanouie.

Les pauvres gens, mieux que les riches, savent com>

116 SEFFEBL LB TTMBAUTgR ;

prendre ceux qui souffireut. En yoyaut la pâleur de ce jeune homme, le perruquier devina que la faim seule était la cause de sa défaillance ; il appela sa femme, sa fille, et avec leur aide il transporta cet infortuné sur un lit; les plus tendres soins lui furent aussitôt prodigués.

Tombé ainsi par hasard diez un homme charitable, Haydn, cédant à ses sollicitations, consentit à loger chez lui jusqu'à ce qu'il eût trouvé à utiliser son talent. Ne voulant pas cependant rester à la charge de cette famiUe respectable, peu à l'aise elle-même, il se mi;ltiplîait pour gagner quelque argent ; dès huit heures du matin, il ée rendait au lutrin chez les frères de la Merci; à dix heures il allait toucher de l'orgue à la chapelle du comte de Haugwitz ; et à onze il chantait à la grand'messe de la cathédrale. Et pourtant une matinée si bien et si durement employée ne lui rapportait que dis-sept kreutzer (environ quinze sous) ! Mais Dieu, qui veut bien nous éprouver quelquefois, qui récompense toujours ceux qui ne se découragent pas et mettent sa confiance en lui, lui fit Rencontrer, vers cette époque, Porpora, compositeur italien, dans les entretiens duquel il puisa des notions très-utiles pour son art. Plusieurs compositions qu'il fit alors lui attirèrent l'attention du prince Antoine Estôrhazy ; mais le successeur de ce prince, le prince Nicolas, fit davantage pour notre jeune compositeur : il l'attacha définitivement à sa personne sous le titre de maître de chapelle. La douceur de cette vie nouvelle, au lieu de porter atteinte à son talent, ne fit au contraire que le développe^ dans toute sa puissance. Debout de très^

. ou, JOSEPlQ HAYDN. 117

bonne heure, ëon premier soin était de s'habiller avec une propreté presque recherchée ; de même que Buffon, qui ne pouvait travailler qu'avec des manchettes de dentelles, Haydn n'aurait pu tien entreprendre en négligé. Du reste, sa modestie, égalait son immense talent ; exempt de jalousie, il mettait une bonhomie charmante à vanter, même à défendre les artistes de son temps; aussi "^ ne prononçait-il jamais le nom de Gluck qu'avec une trèsgrande admiration.

A la première représentation de Don Juan de Mozart, les avis se trouvaient partagés, et l'on demandait à Haydn son opinion... "Je ne suis point en état de juger, répondit-il avec une admirable modestie : tout ce que je sais, c'est que Mozart est incontestablement le premier compositeur du monde."

Au couronnement de Léopold II, Mozart fit représenter à Prague la Clemema dî Tito. Qn invita Haydn à s'y rendre : "Non, non, dit-il ; où Mozart parait, Haydn ne doit pas se montrer."

Lorsque la vieillesse commença â l'accabler, le dépérissement qui s'ensuivit l'effraya â un tel point qu'il ne voulut plus voir personne ; et à tous ceux qui venaient s'informer de sa santé, on remettait une carte sur laquelle il avait tracé ces rnots : "jMe/ne kraft ist dahin" (Ma force est éteinte) .

Depuis, il ne sortit qu'une seule fois de sa retraite de Gumpendorf, et ce fut pour assister à un triomphe que lui décernait la classe la plus distinguée de ses admirateurs. H faillit expirer de plaisir et d'attendrissement ;

118 SEPPEBL LE TIMBALIER.

on fht obligé de remporter avant la fin du concert, aa milieu de son oratorio de la Création^ exécuté par trois cents musiciens. H mourut deux mois après, le 31 mai 1809, à l'âge de soixante et dix-sept aos^^ r- I

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