OU) LE PETIT ABTISTE
onvarte, nn faune doit toujoiiTS rire... Bravo, disait-il en se reculant pour regarder son ouvrage, bravo, mais c'est que çâ n'est pas mal du tout ; — ^voyez donc, Pierre, Graciani, Mantoue, Valentin, voyez donc ; du reste on a raison de le dire, on fait bien tout ce qu'on aime à faire, et moi, j'adore la sculpture, j'ai sucé l'amour de la sculpture avec le lait de ma nourrice, son mari était sculpteur..."
En àiarchant toujours â reculons, pour mieux admirer, sous toutes ses faces, la tète qu'il venait si habilement de remplacer sur les épaules du faune, il marcha sur le pied de quelqu'un, qui lui dit :
"Prends donc garde, enfant !*'
Ce n'était pas une voix d'enfant qui avait parlé. Michel-Ange se retourna, et, à son grand étonnement, il vit que la personne qui se frottait le pied était Laurent de Médicis ;- puis derrière le maître du logis, tous les convives, dans la foule desquels il reconnut son père et son oncle.
Honteux et confhs, Michel-Ange allait se confondre en excusas, lop9<|ue Laurent de Médicis lui pinça galement l'oreiUe.
*'Mes|«îgneurs, dit-il en se tournant vers sa société, —ceci est moins le coup d'essai d'un commençant que l'œuvre d'un maître. — ^Toutefois, ajouta-t-il en s'ad^essant au jeune de Canosse,— comme il faut que la critique vienne toujours se mêler au plus beau chef-d'œuvre, — je te dirai, Michel-Ange,— que ce faune est vieux et que tu lui as laissé toutes ses dents. Ne sais-tu donc pas qu'il en manque toujours quelques-unes aux vieillards?
2< iaGH£]>AN6S BYTOICABOTTI ;
— C'est juste, monseigneur/' dit Michel>-Ange. Et aussitôt il arracha une dent à son faune, en lui creusant la genoiye de lùani^^ à laisser <a:oire que cette dent était tombée.
Cette action intelligente excita, au plus haut point, l'admiration de tout ce qui était artiste dans le palais Médicis ; on couvrit le jeune Buonarotti d'applaudisse* ments, et le soir, en se retirant an château de Caprèse ayec son père et son onde, Michel-Ange n'entendît plus ses deux grands parents lui adresser les r^résentations qu'ils, ne cessaient de lui faire ordinairement sur son goût prononcé pour les arts.
Comme le carrosse qui ramenait la famiUe Buonarotti s'arrêtait devant le perron du château, le podestat remarqua Urbino mêlé aux domestiques qui éclairaient avec des torches ; l'air du vieillard avait quelque chose d'étrange et de radieux.
^'Excellence, dit-U en se précipitant pour baisser le marchepied, tout est découvert. Votre Excellence peut» elle m'accorder une minute d'audience?''
LES MTSTiBES PBVOILisS.
Sur un signe du podestat, Urbino prît un flambeau des mains d'un des valets, et, précédant son maître, il l'éclaîra jusque dans sa chambre à coucher, oh l'attendait un bon feu.
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Comme le podestat allait s'asseoir dans son grand fauteuil, il aperçut^ à l'entrée da la duunbre, la figure riante du prieur.
^^Si je n'aimais pa& tant mon neyea, dit ce dernier en ayançant, je pourrais croire que la curiosité m'a guidé sur vos pas> mon frère ; toutefôis, je ravwie, curiosité ou intérêt, je ne aérais pas fâché de connaître le résultat des découvertes d'Urbino ; à en juger par la physionomie efi^ayée de ce bon et fid^ serviteur, cela doit être tragique, a
-^Asseyez^vous, mon frère, dit le podestat; qui se twma (tout de suite après vers^UrbLuo ; — ^parle, mon vieil ami, lui dit-U avec bonté ; — mon frère et moi, nous attendons avec impatience les détails que tu as à nous donner... mais pas de foUes présomptions, je t'en prie, ne dis que ce que tu sais»
— ^Hélasl Excellence, répondit IJrbiDO, se tenant respectueusement debout devant ses maîtres, si je ne disais que ce que je sais, je ne dirais rien du tout.
— ^Âlc»^, que signifient tes belles découvertes, Urbino ? lui demanda le prieur.
— Cela signifie, Excellence, répondit Urbino, qu'on a bien raison de dire que le crime est tôt ou tard découvert, que le bon Dieu ne laisse rien d'impuni ;^-que celui qui fait mal, et qui croit avoir pris toutes ses précautions pour n'être pas découvert, est découvert, par ces mêmes précautions qu'il a prises pour ne pas l'être.
—Au fait, mon vieux Urbino," lui dit le podestat d'un ton patemeL
Urbino reprit d'un ton emphatique : ^^Le jour de la
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naissance du signor Michel-Ange, votre fils... c'était nn jeudi, le 6 mars 1474... Je n'oublierai jamais cette époque...
— ^Passons les mois de nojoirice, Urbino, interrompit le prieur avec bonté.
— ^Ah I je le voudrais bien, Excellence, répondit TJrtûno, car c'est précisément cela qui Ta perdu, le jeune signer.
— ^Lemois de nourrice? demanda le prieur en souriant.
— ^La nourrice, — ^Excellence, aflirma TJrbino.
— ^Pauvre femme I dit le podestat, elle est morte que Michel-Ange n'avait pas encore toutes ses dents.
— ^C'est juste, Excellence ; mais elle était femme d'un sculpteur, elle était artiste elle-même, à ce que disait son mari; et le signor Michel-Ange le dit à qui veutj^ l'entendre, il a sucé l'amour des arts avec le lait de sa nourrice... Donc...
— ^Urbino,— dit le podestat d'un ton sévère, il se fait tard, et je te prie de dire, sans préambule, ce que tu as découvert sur la conduite de mon fils.
— Oui, Excellence, et nous allez le tancer vertement, et chasser ce petit démon tentateur, François Graciani, et faire pendre un certain Ghirlandaïo... Mais je commence... — Savez-vous, Excellence, ce que ce scélérat de Gracianî portait à notre jeune héritier des comte de Canosse... sous son bras, et caché avec tant de soin, que si le valet de cet autre scélérat nommé Ghirlandaïo ne me l'avait pas dit ce soir à vêpres, je ne l'aurais jamais su?... Le savez-vous?... En avez-vous une idée? Non...
ou, ij: petit abtistb. 29
Daignez^m'écouter, excellence... —Après votre départ pour le palais Médicis, j'eus une idée, moi, c'était d'aller Toir ma sœur ; — ^l'histoire de trois florins me trottait par la tête ; j'arrive, la famille était à dîner... un seul plat de macaroni ; mais quel macaroni ! je suis fou du macaroni, moi ; je m'assieds, on me remplit mon assiette, je mange ; — tout en nmgeant, — Et les florins ? dis-je à mon beau-&ère.-|-Eh bien, ils ont payé le propriétaire, me répondit-il. — ^Et tu ne sais pas de qui ils te viennent? — Pas le moins du monde, me dit-il. — ^Cepèndant tu crois avoir reconnu la voix de mon jeune maître, le signor Michel-Ange? — ^Dame, je dis ça un peu en l'air, reprend mon beau-frère. Cette voix était douce, et, chaque fois que j'entends une douce voix, il me semble que c'est celle du signor Michel-Ange; mais ma femme assure que je me trompe, et que la voix de ton jeune maître est encore plus douce que cdle de cette nuit. — Cela vient peut-être de ce qu'il l'a forcée pour crier Gare I répliqua ma petite nièce, une petite fille de neuf ans, mais futée comme tout... et un esprit... un esprit... mais je ne suis pas ici pour fkire l'éloge de ma famille, ce dont je demande excuse & Leurs Excellences; — je continue.— N'importe, quel qu'il soit, que le bon Dieu bénisse, et lui accorde honneur, fortune, sagesse et longue vie, répliqua Biffi. — ^A lui et aux siens, ajouta ma sœur ; j'ai dû ' me séparer des florins, mais le papier qui les enveloppait, je le garderai comme une sainte et pieuse relique. — ^VoyonsMe papier,— dis-je à ma sœur. — ^EUe l'avait sous un vefre, elle le prend, elle me le donne... Le voici, F "ellence, — ^ajouta le vieux serviteur en
:80 laCHEL-AKGE BtJOKABOm;
ToaTrant soi» les yeux du podestat. — Stérîne me ?a confié sur moin honneur, jusqu'à demain. — Voyez, Excellence ; n'est-ce point- là l'écriture du signor Michel- Ange.
— ^Mois oui, dit le podestat, qui, après avoir examiné le papier, le passa au prieur. — Que tous en semble, mon firère?
— Que c'est bien là l'écriture de mon neveu, dit le prieur.
— ^Leurs Excellences peuvent voir, dit Urbîno ; — ^il n'y fL qu'un nom sur ce papier, celui de Qhirlandaw.
— ^C'est le nom d'un peintre assez fameux, dit le podestat ; mais continue, Urbino4
— Ce nom ne m'était pas "inconnu,— dît TJrbino;—après beaucoup de réflexions, je me souviens que je ne le ponnais que parce que j'ai un ancien camarade, valet chez cet honune ; — ^mais j'ignorais son adresse ; heureusement j'ai l'idée d'aller à l'office, j'y verrai quelqu'un qui me l'a donnera, dis-je... je vais à l'église de Sainte-Croix. — Je rencontre sous le porche Paolo, le même domestique de ce Ghirlandaîo ; — je lui offire l'eau bénite ; une politesse en demande une autre, n me p£(ye une chaise, nous nous asseyons, et tout de suite l'autre me dit, — pour me braver sans doute : — ^Eh bien, votre jeune maître est des nôtres ! — Comment, des vôtres ? que je lui dis. — Oui, qu'il me répond, il a pour maître Ghirlandaîo. — Apprenez, rîpostai-je vivement, que mon jeune maître, l'héritier des comtes de Canosse, ne reconnaît pour maître que Dieu, et n'est le serviteur de personne. — Ce n'était pas -mal répondu ; je lui croyais le clou rivé.
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comme on dît ; pas du toat, Paolo se met à rire^-^^IiB serviteur, non, mais l'élève du Ghirlandaîo, oui ; — ^ah I le petit Graciani a eu du mal à Je faire venir là. — ^A ce nom de Graciani je devins tout oreille, comme vous vous en doutez bien, Excellence,— et tout de suite je me dis : — C'est là où on estropie les gens ; je ne me trompais pas, comme la suite de mon conte... pardon. Excellence, c'est histoire que je voulais dire... comme la suite de cette histoire vous l'apprendra. — ^Imagine-toi, Urbino, me dit Faolo, que ce petit Graciani a la patience de copier en secret les œuvres de notre maître, et de les porter à ton jeune seigneur, qui a appris ainsi le grand art de la peinture, mais si bien appris, que depuis six jours le Ghirlandaîo a^reçu le signor Michel-Ange dans ses ateliers, et lui paji^e je ne sais combien de florins par an... c'est beau, ça, pour un jeune homme de quatorze ans, qu'a ton jeune maître,— de gagner' déjà des florins. •T^Vous comprenez, — ^Excellence ;— voilà m^ trois florins, et mon donneur de florins trouvé ;— c'est le signor Michel-Ange,-^plus de doute, le mystère est découvert ; et j'accours ici ; mais vous n'étiez pas encore revenu du palais Médicis; enfin, vous voici, et mon conte fait.
— ^Mon fils ne peut encore être couché, dit le podestat ; va, Urbino, lui dire de venir me parler.
— J'y vais. Excellence, j'y vais, dit Urbino, en sortant avec empressement."
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