QUI FUT LB PLUS ATTBAPÂ
En approcliant de l& bibliothèque, devant laquelle il fallait passer pour se rendre dans la chambre de Michel- Ange, Urbino aperçut de la lumière ; il j entra, et vît, à la clarté d'une lampe, Michel assis à une table et ache» yant son dessin commencé le matin.
^^Ah 1 c'est pour le coup que nous allons dire adieu aux arts, aux artistes et aux apprentis artistes I dit le vieillard en s'apercevant du genre de travail de son Jeune maître. Le seigneur podestat vous demande, signor, ajouta-t-il. Il vous demande pour vous tancer un peu vertement, je l'espère... tout est découvert, — ^tout.
—Quoi? demanda Michel-Ange en se levant et en suivant Urbino qui l'éclairait.
— ^Tout, signor, le complot est découvert, les coupables sont connus, et c'est pour le coup, je le répète, que nous allons dire adieu aux arts, aux artistes, au signor Graciani, et que nous allons vivre désormais en grand seigneur que nous sommes, à ne rien faire du matin au soir, à dormir tard, nous lever tard, nous coucher de boxme heure, faire la sieste au moins six heures par jour. . .
ou, LS PETIT ABTISTB. S3
— ^Eh bien, Toilà une vie de marmotté joliment organisée ! dit Michel-Ange en riant.
—Riez, — riez, — ^signor, dit Urbino un peu piqué du peu d'effet que produisaient ses paroles;., riez... riez... rira bien qui rira le dernier ; allez, allez, vous ne vous attendez guère à ce qui va vous arriver... et le plus attrapé ne sera pas le vieux Urbino,Jmais bien encore le Graciani, \ipï joue ici le rôle du démon tentateur, mais le Grhirlandaïo, chef d'une école ot, à ce qu'H paraît, on défigure et on estropie les gens... Enfin, nous voici arrivés."
Et Urbino, soulevant la draperie, annonça à haute voix — ^le signer Michel-Ange.
^'^Tuis, au lien de se retirer, le bon vieillard se glissa furtivement dans un coin du vaste appartement du podestat, et, se frottant les mains, attendit avec impatience l'issue d'un entretien qui devait donner gain de cause à ses prévisions. Mais quel fut l'étonnement du vieillard, quand, au lieu de gronder Michel-Ange, le podestat, le visage ému, tendit les bras à son fils, et, la voix tendrement altérée, lui dit : â
"Viens dans mes bras, mon cher enfant, tu es un véritable et digne descendant de notre ancienne et noble maison ; — ^tu seras un jour l'orgn^eii de ton père et la joie des Canosses. — ^Puisque telle est ta vocation, sois artiste, mon fils, et, puisque tu fais un si noble emploi de l'argent que tu gagnes... continue... Ainsi, ajouta le vieillard avec une familière bonté, le Ghirlandaïo, au lieu de recevoir une rétribution de toi comme de ses autres
élëveSi te paye... Et combien te donne-t-il par an?
84 HICHEL-AKGE BUONABOTTI ;
— Six, huit et dix florins, c'est selon, mon père... répondit Michel-Ange,— et, puisque tous savez tout, je vous avouerai franchement que je n'aurais pas accepté cet argent, si je n'en eusse eu besoin pour ce pauvre Biffl.
— ^n n'y a aucune honte à recevoir de l'argent bien gagné, mon neveu, dit le prieur... et celui-ci te £ût honneur.
— ^A compter de demain, Michel-Ange, — ^reprit le podestat, tu diras à Graciani qu'il a son couvert mis chez moi tous les jours ;— et maintenant va te coucher, cher enfant, et dors en paix avec la bénédiction du plus heureux des pères.
— ^£t des oncles, ajouta le prieur en souriant et embrassant à son tour son neveu.
— ^Eh bien, Urbino, dit Michel-Ange en s'en retournant à sa chambre, au vieux serviteur qui écl^ait sa marche,— eh bien, quel est le plus attrapé ?
— C'est moi, signor, dit le vieillard, l'oreille basse.— Je n'avais pas idée qu'un grand seigneur pût faire des arts."
Ce que je viens de raconter là est exact, mes jeunes lecteurs. Michel-Ange, à l'âge de quatorze ans, recevait du Grhirlandaïo, son maître, six, huit et dix florins par an ; ce dernier s'y était engagé par écrit, ainsi que le prouve un papier dont Yasari a conservé la copie*
Mais l'école du Ghirlandaïo ne pouvait suffire au génie de Michel-Ange ; à cette époque de l'art, il n'y avait pas '* de maître qui eût réellement quelque chose à lui ap-
prendre, tous se déclarèrent inférieurs à cet enfant de
ou, LB FBIIT ABTI8XB. 35
quinze ans.— Étant obligé de puiser ses ressources en lui-même, de là Tient sans doute le principe de sa force et la cause de son originalité.
Se servant de l'amour de Laurent de Médicis pour les arts, Michel-Ange fonda une académie de peinture et de sculpture; il la dirigeait avec application et succès, lorsque les troubles de la maison de Médicis le forcèrent à habiter Bologne et Venise ; mais il ne séjourna que peu de temps dans cette dernière ville et revint à Florence. X A cette époque, Michel-Ange apprit que le cardinal de Saint-Grégoire faisait û de ses ouvrages, mettant bien au-dessus de ses plus grands chefs-d'œuvre les moindres statues antiques. Il imagina de jouer un tour à ce personnage, ressemblant à tant d'autres qui n'apportent dans le monde que des idées faites, sans jamais prendre la peine de s'en faire une à soi.
L'Italie est le pays où l'on fait le plus de fouilles. — Un jour, des gens qui passaient leur vie à ce travail trouvèrent un Cupidon dont le bras manquait; cette statue était d'une grande beauté 7 ils imaginèrent d'aller la porte^au cardinal de Saint-Grégoire ; celui-ci s'extasia, en donna un prix fou, et, la faisant placer dans l'endroit le plus apparent de la maison, il envoya c hercherj iichel- Ange, soit pour le braver, soit pour avoir seulement son avis sur cette antiquité.
^< Je n'y vois rien d'extraordinaire, — dit Michel-Ange froidement.
— ^En feriez-vous autant?... lui demanda le cardinal.
— ^Mais. . . sans beaucoup de peine, je pense, dit Michel- Ange souriant^'une façon singulière.
86 MXCaaEL-AlïGB BUOKABOTTi;
— Cest qae vous n'avez pas bien examiné cette statae, signor Michel-Ange ; voyez donc le fini de ce torse, l'expression de cette tête, ces jambes, ces bras...
—Ce bras... Son Excellence veut dire?...
^— Feu d'artistes modernes, je crois, ponrraient faire ce bras, signor Michel-Ange.
— ^Si Son Excellence veut me donner le temps d'aller jusque chez moi, je pouirai "peut-être lui prouver le contraire, dit Michel-Ange.
— Je vous attends, dit le cardinal, pensant que Michel- Ange allait lui apporter une statue qui serait bien loin du Cupidon trouvé dans les fouilles."
Michel-Ange ne tarda pas à revenir, mais il n'était suivi d'aucun esclave portant un fardeau ; il était seul, et tenait enveloppé, dans le pan de son manteau, un objet de peu de volume qu'il déplia :— c'était un bras. — Il s'approche du Cupidon et le lui pose au côté où il manquait ; ce bras s'adaptait parfaitement au torse... — C'était le bras du Cupidon.
"Miracle I cria le cardinal.
-T-Non, mais malice, lui répondit Michel-Ange... J'ai voulu prouver à Son Excellence que les modernes pouvaient aussi bien faire que les anciens ; c'est moi qui ai fait ce Cupidon, qui lui ai cassé le bras, et qui ai enterré le reste du corps dans un endroit où je savais que l'on ferait des fouilles... Voilà le mystère."
Michel-Ange ne fut pas seulement un grand peintre, il fut un grand sculpteur et un grand poëte en môme temps. — ^Laurent de Médicis, surnommé le Magnifique, ayant conçu le projet de former une école de sculpture,
OU) I«B PETIT ▲BIX3T1&. 97
jeta les yeux âor Michel-Ange, et oe choix développa en lui ce nonveau talent. La mort de Laarent de Médicis allait bientôt le priver des ressonrces qu'il trouvait dans sa protection, car Michel-Ange n'était pas riche, lorsque le prieur de l'église du Saint-Esprit lui conunandà~un cruciûx en bois, et lui donna un logement au couvent. — n lui procura aussi des cadavres humains pour étudier l'anatomîe. Michel-Ange,. disséquant lui-même, trouva bientôt, dans cette pénible occupatlon| le secret des lignes|€t la pureté du dessin. (^
/^Michel-Ange ne connut, âans sa jeunesse, d'autre be* soin que cdui d'exercer son esprit, d'autre plaisir que celui de culUver les arts. Devenu riche dans un fige plus avancé, il méprisa le luxe et méconnut même les douceurs de la vie. Il dormait tout habillé, ne vivait souvent que de pain et d'eau, et passait les nuits au travail ou en promenades solitaires. Écon<Hne, frugal, désintéressé, d'une austérité de mœurs remarquable, et d'une rare inflexibilité de caractère, teUes étaient les stoïques vertus qu'il professa toujours. — ^Aimé et recherché des grands, il les fuyait ; — bien que très-bon et communicatif, la vie solitaire avait des charmes pour lui. — -M» /èmw*6,— disait-il, — <îeBt mon art; mes enfants, ce sont m£s ouvrages: cette postérité me suffit. Laurent OMbertiy ajoutait-il, a laissé de grands Mens et de nom» breux héritiers/ saurait-on auJourcPhui quHl eût vécu s'il n^eûtfait les portes de brome du baptistère de Sainte Jean? Ses biens sont dissipes^ ses enfants sont morts^ mais les portes de brome sont encore surjiied. / Le seul être que Michel-Ange ait réellement chéri»
88 lOCHEL-AHaB BUONABOm ;
ftit TJrbin, le fils dllrbino, dont il est fait mention une fois, je crois, dans l'histoire racontée plus haut.
" Quand je serai morty — lui dit-il un }ovj> ;r-'qw feras tu^moncher Vrbinf
— Il faudra bieriy — lui répondit celui-ci, ^- jwe ^e cherche un autre maître.
— Non^ je ne le souffrirai pas^^ lui dit-il. Et il lui donna dix mille francs. — MaisUrbin n'eut pas besoin de cette somme ; il mourut avant son maître. Michel-Auge le soigna nuit et jour dans sa maladie, et resta longtemps inconsolable de sa mort.
La plus grande partie de ses chefs-d'œuvre en sculpture et en peinture sont à Florence. Le Musée de Paris ne possède rien de lui; seulement on y voit un plâtre moulé sur son Mclise^ et la copie de son beau tableau le Jugement dernier.
A i'âge de quatre-vingt-dix-ans, sentant sa fin approcher, il fit venir son neveu Léonard Buonarotti, à qui il dicta ce testament :
^'Je laisse mon âme à Dieu, mon corps â la terre, et mon bien à mes parents les plus proches."
H mourut le 17 février 1564. — On le porta d'abord dans l'église des Saints-Apôtres ; mais le grand-duc le fit déterrer secrètement et transporter à Florence, où son corps fUt inhumé avec les plus grands honneurs. L'histoire a conservé la description de son catafalque, à la décoration duquel contribuèrent tous les arts qu'avait cultivés Michel-Ange. Puis le grand-duc, ayant fourni â Léonard Buonarotti tous les marbres nécessaires pour l'exécution d'un mausolée projeté par Yasari, un
ou, LE PETIT ABTISTE. 89
des élèves de Mîchel-Ânge, on confia les statues en rûndea bosses à trois sculpteors florentins : VArchiteC" ture^ à Jean Dell'Opera ; laPeinture^ à Baptiste Lorenzi, et la Sculpture^ à Valerio Cicelî.
Le palais de Buonarottî, à Florence, toujours habité par les descendants de cet homme illustre, possède une superbe galarie où les meilleurs maîtres de Florence ont représenté, dans une série de tableaux, les traits les plus remarquables de la vie de Michel-Ange.
SE^BASTIEN GOMÈSs
ou«
LE ItULATRE DE MUHILLO.
l'atelieb db maitbe mubillo.
Le soleil venait de s'élever, et tout dormait encore â SéviUe, lorsque plusieurs jeunes gens, dont le plus jeune pouvait avoir quinze ans, et le plus âgé vingt, se rencontrèrent, un matin du mois de juin de l'année 1558, à la porte d'une belle maison située sur la place du petit cloître Saint-François.
^^Antolinès.
— Tobar.
— ^Villavicemio.
— ^Baba.
42 SEBASTIEN ooKis;
— ^Mendès.
— Souaxès.
— Cordova/*
Tels forent les noms qu'ils se donnèrent en se saluant ; puis, Tun d'eux ayant firappë, un vieux nègre vint ouvrir,
<<^Salut, mon vieux Gomès, lui dirent-ils presque tous ft la fois... le maître est-il levé?
— ^Pas encore, mes jeunes seigneurs, — ^répondit le nègre sur un ton lent et guttural.
—Et son fils?
— ^Le signor Gaspard fhme un cigarito dans le jardin avec le si^or Menesès Ozorio, dit le nègre ralentissant encore le ton.
— Comme tu dis 9a, Gomès I lui dit Baba, on dirait que tu dors encore.
— ^Dame ! signor Baba, je ne suis pas sûr d'être bien éveillé.
— ^Paresseux I s'écrièrent quelques-uns en se précipitant en tumulte dans l'atelier et se dirigeant chacun vers son chevalet.
— ^Paresseux !... répéta le nègre, les suivant, — ^pareeh seux... je ne sais pas ce que c'est que d'être paresseux... mes jeunes seigneurs, mais je sais bien que, si le boa Dieu m'eût fait naître maître au lieu de me faire naître esclave... j'aurais passé ma vie à dormir... c'est si bon! "y^
— Far saint Jacques de Compostelle,-H3'écrîa Souarès, -—qui avait ouvert sa boîte et pris sa palette, — ^lequel
OU) L& ISXHtàTBSL "DE JfUBILLO. 48
de voas, messeigneurs, est resté Mer le dernier à Tatolier?
— -Est-ta coimne Gk>mès, encore endormi, SonarèsP répondit Antolinès; ne te rappelleskta pas que nous -sommes sortis tous ens^nble ?
— Gomès, qui est entré à Tatelier après notre départ? cria Tomar regardant son chevalet.
— ^Là... quelque tour encore du Zombi, dît Gomès avec tous les signes de la peur.
— ^Le Zombî I le Zombi I dit Souarès avec humeur, si je l'attrapais, ton Zombi, je lui frotterais les épaules à lui faire dire son vrai nom... c'est un très-mauvais badinage à me jouer à moi surtout, messieurs, qui, de tous tous, nettoie toujours le mieux sa palette... Mes pinceaux sont sales comme si je venais de m'en servir.
— ^Tiens, encore une petite figure sur le coin de ma toile, dit Mendès, s'arrêtant devant son chevalet.
— Oh! messieurs, le portrait du chanoine Istaritz, s'écria Cordova, voyez I
— C'est vrai, parfait, parlant I cria-t-on à la ronde. / — ^Et, sur ma toile, une tête d'enfant qui n'est pas mal du tout, messieurs, voyez, dit Dacosta. — ^Ah ça ! messieurs, il est temps que cela finisse, le badinage devient fastidieux.
— ^Encore le Zcmibi ! murmm*a Gomès à voix basse.
— ^Ma foi, si c'est le Zombi de Gomès qui fait toutes ces petites figures que nous trouvons tous les matins sur nos toiles, ditVillavicemio, 11 devrait bien, puisqu'il s'en mêle, venir faire une tête de viei^e dans nia descente de
44 sbBAsnsax ooiâs;
Groiz... Je ne peux réussir ft M donner cette expression chaste et honnête qae doit avoir la céleste mère du Christ... voilà hait jonrs que tous les matins je la peina et que tous les soirs je l'efiace."
En achevant œs mots, Yillavîcemio, qui s'était approché avec nonchalance de son chevalet, poussa un cri et resta pâle devant sa toile.
«^Voyez donc Yillavicemio, messieurs, s'écria^Baba, il vient d'être changé en statue/'
Puis, comme il continuait à garder le silence, chaque élève s'avança à la suite l'unde l'autre, et tous restèrent saisis.
. Au milieu de la toile de Ylllavicemlo, au pied de la croix, et à la place oh la veille le jeune Espagnol avait effacé sa tête de vierge, il y en avait une autre... ébauchée seulement, mais d'une expression si ravissante, d'une si grande pureté de lignes, si gracieuse de tons et si chaste d'expression, au milieu des autres personnages qui l'environnaient, qu'elle faisait, pour lônsi dire, une tache au tableau.
*'Que c'est beau, messieurs I dirent tous ces jeunes gens ravis.
— ^En vérité, je ne vois pas qui a pu faire cette têtelà... dit Souarès, à moins que ce ne soit Gaspard.
— ^Présent!... dit gaiement un jeune homme de seize ans, entrant dans l'atelier et précédant un homme d'un certain âge, que les élèves saluèrent du nom de Menesès Ozorio.
— Ce sournois de Gaspard I dit Baba, son père se plaint de'^ce qu'il préfère la littérature à la peinture, et,
ou, LE MUULTBB DE MUEILLO. 45
^^lui rebours de tout le inonde, il fait de la peinture la nuit et de la littérature le jour.
— Qui m'accuse de peindre la nuit? demanda Gaspard en riant.
— ^Tiens V* dirent à la fois les élèves dont les toiles avaient 'une augmentation de figures, de têtes ou de bras,
Menesès regarda et s'écria, le ton et la voix sérieux :
'^Messieurs, sur mon âme, ce n'est pas de Gaspard.
— Sur quoi jugez-vous cela, signor Ozorio? dit Cbevès.
— Sur ce que Gaspard en est incapable...
•—De faire une niche? acheva Tobar.
— ^De faire aussi bien," ajouta Ozorio.
Tous les élèves éclatèrent de rire.
"Alors, c'est vous, signor Ozorio... dirent-ils.
—Je ne déme^lirais certes pas cette toucne-là, répondit Ozorio, mais ce n'est pas moi ; je ne suis d'âge ni â me lever la nuit sans nécessité ni à vous faire des niches...
— ^Alors qui est-ce donc ?
— ^Le Zombi, murmura sourdement le vieux Gomès.
— ^A l'ouvrage, messieurs, à l'ouvrage, dit Gaspard levant la tête au plafond, j'entends mon maître qui se lève... sa toilette est vite faite... moi... je me sauve.
— Oîi vas-tu donc ?
— ^Avec le signor Ozorio, lui lire des vers de ma £eu;on«
46 SiBASTIEK GOid»;
^— Je suis né la victime du père et da fils, dit Oztaià en riant; étant petit, Murillo me chatouillait et me rossait pour me faire rire ou pleurer à Tinstar du paysan de Yalesquès, et, depuis que je suis grand, le fils m'é* corche les* oreilles avec sa poésie plus que sauvage... Dieu me garde des petits enfants de cette famille^.. 1% ce sera de la musique au mpi ns qu'il me faudra écouter... et Dieu sait si je suis né musicien 1... Au revoir, mes jeunes amis.
— Sébastien I Sébastien! Sébastien I"
A ces cris mille fois répétés par les élèves, et dans tous les tons, un pauvre mulâtre se précipita dans Tatelier.
"Voici, mes maîtres, dit-il tout tremblant.
— Sébastien, une toile neuve, dit l'un; — Sébastien, l'huile grasse, criait un autre ; — Sébastien, mon appuimain; — Sébastien, broie du jaune de Naples; — ^pour moi, de la terre de Sienne ; — ^pour moi, de l'oci'e ; — à moi, du vermillon ; — allons, Sébastien, vite, vite."
Et, à toutes ces demandes qui se croisaient et se heurtaient, le pauvre petit mulâtre, ne sachant auxquelles obéir, se démenait, suait, servant l'un, servant l'autre, et, ne pouvant les servir tous à la fois, recevait des rebuffades de tous.
ou, LK JfCUiTKB StS 1C6BILL0. 47
LB KAITRB ET I»'SSCI<AYB»
"Eh bien, que vous est-il donc arrivé? on dirait le feu i l'atelier/' s'écria une voix dore et brôve, et qui commanda le silence ; tous les élèves s'inclinèrent devant le nouveau venu.
C'était un homme d'une quarantaine d'années environ, d'une figure noble, fière, et vêtu avec élégance.
^'Regardez, maître Murillo, dit Yillavioemio montrant son chevalet.
— ^Bîenl bravo, Yillavicemio... dit Murillo; mais tu fais des progrès à vue d'œil.
— Ce n'est pas moi qui ai peint ça, maître. I dit Yillar vicemio d'un ton de regret. -'^
— Tant pis, et qui donc alors?... reprît Murillo... mais qui donc? parlez, parlez... ajouta-t-il vivement... mais c'est admirable... quel ton, quelle fhdcheur, quel coloris, quelle délicatesse de touche 1... Je ne crains pad de le dire, messieurs, celui de vous qui a fait cette tête de viei^e sera notre maître à tous... Eh bien, personne ne dit mot... tout le monde se tait... ancun de vous ne l'avoue... moi, Murillo, je l'avouenôs si je l'avais faite...
48 SEBASTIEN GOMfts;
et, par Jaques de Compostelle! je voudrais ravoir faite... Est-ce toi, Raba?
— ^Non, seigneur.
— ^Et toi, Souarès?
— ^Hélas ! pas davantage...
— Serait-ce Gaspard, par exemple?
— ^n l'a nié, signer Murillo, dit Chavès.
— S'il a dit non, il faut l'en croire, répondit Murillo. •• mais enfin qui l'a donc faite? cette tête de vierge n'est pas venue toute seule se planter au milieu de la toile de Villavicemio.
— ^Dame, seigneur Murillo, dit Cordova, le plus jeune de la classe, s'il faut en croire Gomès... et le petit Sébastien...
—Eh bien?
— Ce serait le 2#ombî, en qui... Cordova n'acheva pas, hué qu'il fût aussitôt par tous les élèves. . . Il i^outa vivement : c'est ça, riez... riez... moquez-vous bien de moi... cependant vous ne pouvez pas nier, messieurs, qu'il se passe ici, depuis quelque temps, des dioses très-extraordinaires... des choses qui n'arrivent pas tous les jours. ^
— l^n, puisque c'est toutes les nuits, répondit Villavicemio.
-^^-Que se passa-t-il toutes les nuits?" demanda Murillo sans^ cesser de regarder la tête de vierge peinte si miraculeusement.
Cordova prit la parole. /S . ^'D'après vos ordres, seigneur, aucun de nous ne quitte l'atelier sans remettre tout en ordre, nettoyer sa
on, LE inTLATBB DB uuBnxo. 49
palette, laver ses pinceanx et les essayer, ranger soa chevalet, retoomer sa toUe £êns devant derrière... eh bien, seigneur Morillo, depuis environ un mois... oh ! il y a bien un mois de cela, messieurs, s'il n'y a pas davantage... depuis environ un mois, donc, tous les matins, quand nous arrivons, l'un de nous trouve sa palette - toute chargée de couleur, l'autre ses pinceaux sales... et /'^ar ci, par là, sur nos toiles... à l'un, un bras qu'il n'avait qu'ébauché, et qu'il trouve fini ; à l'autre, sur un coin de son tableau, un diable qui le regarde en riant et en lui montrant ses cornes ; à un autre, tantôt une
tète d'ange, une autre fois celle d'un vieillard ; puis le profil d'une jeune fille, ou le portrait grotesque d'un homme qui sera venu la veille dans l'atelier... enfin, signer Murillo, je n'en finirais pas si je vous racontais tout ce qui se passe la nuit de surnaturel dans votre atelier.
— Gaspard serait-il somnambule? demanda Yillavicemio à son maître.
— ^Non ; et puis il serait assez étonnant qu'il travaillât mieux la nuit, et les yeux fermés, que le jour, et les yeux ouverts... non... mes jeunes amis... et celui qui a fait cette tète est plus qu'un élève, est plus qu'un imitateur ; c'est incorrect, ça n'est pas fini, mais... il y a du feu sacré dans le pinceau de celui qui a fait cette figurelà... Du reste, c'est facile à savoir... Sébastien...
— C'est à Sébastien que vous allez vous adresser pour cela, seigneur, dit Yillavicemio, — ^il n'en sait pas plus que nous... ahl non, je me trompe, il affirme positivement que c'est le ZombL
50 SÉBASTIEN ooMâs ;
*-Cest oe que nooa allons y<Hr«.. Sébastien I
— ^Mîdtre ! dit le petit mulâtrei qui, au premier appel, était accooro*
— ^Ne t'ai-je pas ordonné de coiieh^ ici tons les eom?
— Oui, msdtre.
— ^Et y couches-tu?
— Oui, maître.
— ^Alors réponds... Qui vient la nuit dans Tatelier, ou le matin avant que les élèves arrivent... qoil Réponds.
— ^Personne, mtdtre, répondit le petit mulâtre interdit et tortillant dans ses doigts les glands de sa résille.
— ^Personne, tu mens, méchant petit esclave, tu mens : conmie nous, n'en vois*tu pas les résultats?"
Et Murillo désigna au mulâtre la tête de vierge du tableau VOlavicemio.
' "Personne que... moi... maître, je vous le jure, dit Sébastien les mains jointes.
Écoute-moi bien, dit Murillo les yeux et la voix sévère, — je veux savoir qui a fait cette tète de vierge... je le veux 1... entends-tu? ainsi que toutes ces petites figures que le matin ces messieurs trouvent sur leur toile... je le veux!... entends-tu bien?... cette nuit, au lieu de dormir, tu veilleras... et si demain tu n'as pas découvert le coupable... tu recevras vingt coups de verge bien appliqués par mon majordome, qui ne frappe pas en Tair, tu le sais... ainsi, c'est dit... heim... tu murmures... je crois... si tu as quelques observations à faire, fais-les. . . parle, je te le permets. . ^
— Je voulais dire, maître... dit Sébastien les larmes
ou, LE MUUkTBB DS MCFBILLO. 51
aux yeux..* 8i.«.Hoat restait en place... cette nuit... et qu'il n'y eût rien de nouveau sur les toiles de ces messieurs...
— Cest différent... au lieu de vingt-cinq coups de verge, tu en recevrais trente... J'ai dit; maintenant, à l'ouvri^e, messieurs."
La leçon commença, et, tout le temps qu'elle dura, un silence parfait s'établit parmi tous ces jeunes gens; maître MuriUo sentait et comprenait d'une telle façon l'art sublime auquel il devait sa brillante existence, qu'il ne soufirait pas que, devant lui et pendant qu'on travaillait f une parole profane fût prononcée, et le maître entendait par parole profane toutes celles qui n'avaient pas rapport à la peinture.
LB ZOUBI.
Après le départ de Murillo, il sembla que chaque élève avait â se venger du silence imposé par lui ; autant tout paraissait mort quand le maître était là, autant tout vivait quand le maître n'y était pas, jusqu'aux chevalets, qui avaient l'air de s'animer. Dans ce moment, comme ce qui occupait le plus les élèves, c'étaient ces
52 sâBASTIBN ooMàs;
petites figures si délicates et si suaves, qui semblaient naître tous les matins pour s'évanouir toutes les nuits et faire placé à d'autres, la conversation s'établit sur ce sujet.
"Dis donc, Sébastien, lui cria Yillavîcemio aussitôt que la portière de l'atelier fût retombée sur Murillo et que le pas du maître se fût perdu dans la profondeur du vestibule, — ^pourquoi, lorsque le maître fa demandé qui avait fait ces petites figures, ne lui as-tu pas fait la même réponse qu'à nous... Le Zombif
— ^Parce que cette réponse aurait senti le fouet, sîgnor Yillavicemio, répondit Sébastien, à qui le départ de Murillo avait, ainsi qu'aux élèves, délié la lange. '
— ^Ah! le fouet!... tu ne l'échapperas pas demain matin, je l'espère, avec ton Zombi. . . s'écria Mendès.
— ^Ne parlez pas en mal du Zombi, signor Mendès, dit Sébastien d'un air de frayeur afiëctée ; car, tenez, le voilà qui se'' venge de vous et qui tire le bras droit de votre Saint-Jaques... ce bras a au moins un pouce de plus que l'autre.
— Sébastien a raison, Mendès, dit Baba se penchant sur le chevalet de son voisin, — ce bras est trop long... Dis donc, Sébastien, qu'est-ce que le Zombi?
— Oui, Sébastien, qu'est-ce que le Zombi? s'écrièrent plusieurs voix à la fois.
— ^Dame I messieurs, dit Sébastien, je ne l'ai jamais vu ; mais mon père, qui ne l'a pas vu plus que moi, tenait de son grand'père, qui ne l'avait pas vu non plus, que c'était un revenant, un malin esprit, qui venait la nuit sur la terre exprès pour faire du mal.
ou, LB KCLATBB DS JCUBUXO. 53
vonârais faire au8»i bien le jour qu'il fidt mal la nuit, dit Tobar... Fais-moi passer le jaune de Naples, Sébastien*
— ^Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est assez jaune comme cela, signor Tobar? lui répondit Sébastien.
— ^Et moi, Sébastien, est-C9 que je ùâs jaone? lui demanda Chavès.
— Oh ! vous, c'est différent, seigneur, vous faîtes bleu. . • d'un beau bleu féroce, encore : vos eaux sont bleues, vos arbres sont bleus^ vos prairies sont bleues... C'est exprès que vous faites bleu ?
— ^Non, certes... dit Chavès*
—On le dirait, dit Sébastien*
— ^Est-iLpingulier, ce petit esclave, dit Baba ; avec son petit air mais, U est malin comme un singe* .. -
! — ^Le nègre est un peu de l'espèce singe I dit YiUavicemio, qui avait l'observation de Sebastien sur le cœur*
— ^Mêlée avec celle du perroquet, fit observer Tobar*
— ^A la différence près que le perroquet ne fait^que répéter, répliqua Saba, et que Sébastien dit et rencontre juste*
— Comme le perroquet,' ft force de parler, on dit juste quelquefois par hasard, ajouta Tobar*
— Sébastien, que dis-tu de cette tête? dit Femandès*
— ^Pourquoi n'est-elle pas ronde, signor? lui demanda le mulâtre, est-ce que vous ne les dmez pas rondes?
— El moi, que dis-tu de la mienne? dit Souarès*
— Oh 1 la vôtre, signor Souarès, elle est plate comme si vous l'aviez écrasée esprès*"
M S&BÂSIXEV GOKÎS ;
Gomme i chaqae obserralâoii da petit mulâtre les élèves éclataient de rire^ Baba s'éeria :
^^C'est très-drôle, messieurs ; nous avons tous l'air de n'adresser des qaestions à Sébastien qae pour nous moquer de lui, et cependant le coup d'œil de cet enfant est. SI fin et si juste, que, avouez-le, messieurs, chacun de nous s'empresse de rectifier l'erreur relevée par cet esclave, a^. Quant à moii je l'avoue, je fais grand cas de ses observations : il s'y entend, croyez-moi, en couleur.
— ^Dame!... ft force d'en broyer... dit Sébastioi, qu'une raillerie trouvait inébranlable, et qui rougissait d'un compliment, qui se roidissait devant une réprimande ou un châtiment, et qui sentût son cœur se fondre sous une bonne et douce parole.
-*-Et en dessin ?. . . lui demanda YiUavieemio.
-^h I mon Dieu 1 je ne fais que vous répéter les paroles du maître, dit Sébastien d'un air de bonhomie si naturel qu'on pouvait le croire vrai ; je ne suis, aa'^ demeurant, comme disaient quelques-uns d'entre vous, qu'un perroquet... et surtout qu'un esclave, ajouta-t-il d'un accent si singulier, que tous les élèves, si gais, m, insouciants qu'ils en étaient quelquefois cruels, s'en sentirent émus.
—Drôle de petit corps ! lui dit Raba en lui donnant une petite tape d'amitié sur l'oreille ; — adieu, Sébastien ; attrape le Zombi, ou gare à tes épaules I
— ^Attrape le Zombi, ou gare à tes épaules ! lui répéta ^chaque élève en quittant l'atelier ; — adieu, Sébastien, — bonne chance ; — ^mes respects Jixi Zombi." .
do. f^
ou, lÈt XDULTKE BB KDBILLO. S5
OB QUE c'était QUB LB ZOMBI,
*^Le Zombi ! le Zombi ! répéta Sébastien, regardant le dermer qui sortait de l'atelier... O mon Dieu, Dieu des chrétiens, j^renez pitié de moi l '^
En achevant ces mots, dits da même accent avec lequel il avait déjà prononcé le nom d'esclave^ Sébastien se mit â ranger l'atelier. La nuit le surprit dans cette occupation ; alors il alluma une lampe, et, après avoir examiné avec crainte et mystère si personne ne le voyait, il prit cette lampe d'une main et s'approcha du chevalet de Villavicemio, dont il retourna la toile... Puis, fixant^ ses regards sur cette tête de vierge soj^îse de cette toile d'une façon si miraculeuse, ses yeux morts, ses traits stupides, tout ce visage d'esclave, étaient animés. Le maître a dit : J'aurais voulu l'avoir faite !... murmura-t- 11 entre ses dents... Et il resta comme plongé dans une sainte et pieuse. extase.
H était depuis longtemps immobile, et son esprit si loin de l'endroit où il était, qu'il tressaillit et poussa \m cri à l'attouchement d'une main qui se posa sur son bras.
56 skBAsnES aoidki;
*^Sébastien I dit une voix cassée et timide.
— ^Mon père I dit Sébastien tournant la tète vers xax ^g^d et vieux nègre qui se tenait aebout près de luL
— Que fais-tu là, fils?...
— ^Rien père, je regarde.
— Sébastien, dit le vieux nègre regardant son fils aveo une sorte d'inquiétude fébrile,— j'ai entendu ce que les élèves ont dit en sortant ; est-ce que tu vas veiller?
— Oui, père, afiSrma l'enfant.
— ^Et le 2k>mbi? dit le vieux nègre jetant un r^ard d'effiroi dans les profondeurs de ce vaste atelier que la faible clarté de la lampe tenait dans l'ombre.
— Je ne le crains pas, père, dit Sébastien avec ud sourire d'incrédulité naïve.
— Oh ! fils, ne plaisante pas ainsi, dit le vieux nègre ployant presque le genou sous la peur qui le dominait, — ^ne le brave pas ! — s'il t'enlevait... dis-moi, que deviendrait le vieux Gomès?... Je resterai avec toi, fils; j'ai bien peur, mais ça n'y fait rien : il nous enlèvera tous les deux s'il le veut.
— ^Bon père, dit le jeune mulâtre, le Zombi n'existe pas; c'est une vieille superstition de notre pays... Le révérend père Ambrosio, qui vient ici souvent, vous l'a dit, mon père, il fautie croire ; c'est un saint homme, et qui ne ment pas..'^
— ^Mais ces petites figures, fils, mais cette tête de vierge qui les a tous jetés ce matin dans une si grande surprise, que le maître lui-même en parlait encore à dîner au seigneur Menesès Ozoria, au jeune maître
ou, LE UULATBE DE MURILLO. 57
Gaspard et à tout le monde... qui les & mis là... si ce n'est pas le Zombi? .
— Vous le saurez plus tard... père... laissez-moi.
^»Tu as beau dire, petit, je ne te quitte pas... Songe donc, enfant, que tu es tout pour moi; les hommes blancs ont des maisons, de l'argent... ils ont la liberté... la liberté, enfant, tu ne sais pas ce que c'est, toi qui es né esclave... mais moi... moi, je le suis devenu... moi, je suis né libre... Sébastien.
V — Oh I vous avez raison, père, être esclave I c'est afr
fireux, dit Sébastien en fondant en larmes.
AfOreux... répéta le vieux nègre, afEreux... et sans
espoir de briser jamais sa chidne... la tienne surtout,
Sébastien.
— ^Mon père, dit le jeune mulâtre levant la main verâ
le dôme vitré de l'atelier, à travers lequel on voyait briller les étoiles au ciel, — ^là haut il y a un Dieu, un Dieu pour tous, dit-on, pour le nègre comme pour le blanc, pour le mdtre comme pour l'esclave... prions-le, mon père, il nous exaucera...
)^P faudrait un miracle, fils.
— ^Dieu peut en faire, mon père.
— ^Hélas I mon fils,... il n'en fait plus.
— Qui sait... père?... désespérer est d'un mauvais chrétien, m'a dit le révérend père Ambrosio... Allez donc vous coucher en paix, allez, dormez bien, laissezmoi, laissez-moi seul, mon père, je ne suis plus un enfant, j'ai quinze ans I... bonsoir, père.
— ^Bonsoir, fils... Dieu te rende libre I
58 BÊBAfiTisN GOidss;
— Yons d'abord, père, tous Tarez dit... moi, je sois né esclaye, j'y suis habitue... bonsoir, père.
— ^Bonsoir, dit enfin le vieux nègre se décidant à (s'en aller, bonsoir.''
LA TâTE DE LA TIBBGE.
Lorsque Sébastien se vit seul, il fit un bond de joie ; mais tout à coup, se ravisant, il dit douloureusement :
"Mon Dieu! vingt-cinq coups de verges, si je ne l'avoue pas ; — ^vingt-cinq coups si demain il n'y a pas de nouvelles figures ; — ^vingt-cinq coups peut-être si on vient à connaître le coupable... allons, c'était un rêve, pauvre esclave, effaçons tout, et que cane m'arrive plus... mon Dieu I je m'endors... ajouta-t-il en bâillant... prions Dieu, qui sait... Dieu me suggérera peut-être les moyens de me tirer de là."
Et Sebastien s'agenouiUa sur la natte qui lui servait de lit tous les soirs ; mais bientôt, fatigué qu'il était des travaux de la journée, le sommeil le surprit au milieu de sa prière, et son corps, ayant trouvé un point d'appui contre une des colonnes de marbre qui soutenaient l'atelier, il y resta endormi.
on, LB MOULTBE BB MUBIIXO. 69
Un demi-jour pénétrait dans Tatelier lorsque Sébastien se réveilla ; Thorlc^e du petit cloître Saint-François sonnait alors la demie de trois heures : Sébastien se secoua pour se réveiller'tout à fait. '
'^Debout, paresseux, debout, se dit-il, et, forçant ses yeux à se tenir ouverts, ses jambes à rester debout, ses bras à s'étendre jusqu'à en faire craquer les os des jointures... il se répéta : — ^Allons, mon garçon, trois heures devant toi, trois heures qui n'appartiennent qu'à toi... trois heures où tu es ton mdtre; profites-en, pauvre esclave, quand on se réveillera... il sera temps alors de reprendre ta chaîne et de la sentir... du courage... fais ce que tu veux... trois heures... ce n'est pas tropi^
L'enfant, tout à fait réveillé, s'avança vers le chevalet de Villavicemio. "D'abord, dit-il, effaçons toutes ces f gures, — ^ajouta-t-il en prenant un pinceau qu'il trempa dans l'huile ; puis il découvrit la tête de la vierge, qui, éclairée qu'elle était par la demi-teinte d'un jour naissant, paraissait et plus pure et plus suave encore... L'effacer... r^rit-il après un moment d'examen, et souriant à sa délicieuse image qu'il avait créée la veille... l'effacer. . . ils ne l'ont pas osé, eux, avec tous leurs sarcasmes. . • et moi. . . j'aurais plus de courage qu'eux I . . . Non. . . non. . • je préfère être battu, tué s'il le faut... mais cette tête vit... elle respire... elle parle... mon Dieu... mais si je l'efface... il me semble que son sang coulerait... ce serait un assassinat... finissons-la plutôt."
Ce mot était à peine prononcé, qâé la palette se trou* vait dans les mains de Sébastien, et les couleurs s'y
60 skBÀgnsax ooidbft;
aggloméraient en foule;... pois, rappni-main dressé contre le chevalet, il se mit à ToaTrage...
^^Â.près tout, s'il faut l'effacer, j'aurai bien le temps de l'effacer avant que le mait ^;e ^ se lève et que les élèves n'arrivent, — se dit-il: — ses cheveux n'ondulent pas bien... ici une dureté... là... une touche plus douce««. glaçons ceci... cette ligne est trop arrêtée... elle vieillit... la vierge doit prier... ^entr'ouvrons un peu les lèvres... Oh I mon Dieu... elle respire maintenant... ses yeux me regardent... son Dront charmant s'anime, j'entends un soupir sous le voile qui retombe sur ses épaules... ohl ma belle sainte vierge I "
Le jour se levait toujours, les rayons du soleil, i>én6trant par les vitraux dans l'atelier, inondaient de leur lumière éclatante tous les objets qu'il renfermait, et Sébastien, To ut enti er devant sa composition, oubliait tout ; et l'heure qui s'avançait, et son dur esclavage, et ses vingt-cinq coups de verges qui l'attendaient tout entier ; * livré à cet art né en lui, et que son séjour chez Murillo avait développé d'une façoii presque miraculeuse, le jeune artiste ne voyait que la tête de la vierge Marie qui lui souriait pleine de grâces et de bonté... H était libre aux cieux avec elle lorsque soudain un bruit de pas, de voix bien connues, l'^Q^^a à sa contemplation»^ Ij ypagp na esclave sur la terrcï^"""*^
ou. CB iroiAIBB I^ XOBILLO. ^1
mfB FinnxioH ou unb bAc<»cpen8b.
Sébastien, sans se retonmôr, oomxMit qne maître Ma« tUlo et ses élevés se troavaîent derrière loi ; surpris, atterré, il n'eut ni la pensée de (Percher & se justifier ni même Tidée de Itiîr ; il aurait voulu que le plancher de ^'atelier s'ouvrit et l'engloutit; mais, vain souhait, le pauvre esclave baissa la tète^ et, sa palette d'une main, ses pinceaux de l'autre, il attendit, en proie à l'angoisse la plus horrible, la punition qu'iï avait méritée.
H y eut un moment de silence de part et ^'autre ; car, si Sébastien était comme pétrfUé de se trouver pris en flagrant délit, maître Murillo et ses élèves n'étaient pas moins surpris de ce qu'ils.voyaient.
• Ces derniers çdlaient sans doute, avec toute la fougue de leur âge, exprimer leur admiration, lorsque le nudtre, faisant un signe de la main, s'avança gravement vers son esclave, et, cachant sous un air froid et sévôre l'émotion qu'éprouve tout véritable artiste à la vue d'un artiste qui se révèle, il lui diti :
^'Sébastien... quel est ton maître?
— Yous... seigneur... répondit l'enfant d'une voix i peine intelligible.
62 skBAfftms ooiifts;
— Ton maître en peinture, Sébastien.
— ^Vons... seigneur... répondit encore resclaye en tremblant.
— Jamais je ne f ai do^mé de le9on, enfant, repartit Murillo étonné.
— ^Non, maître, mais Tons en donniez aux antres... et... j'écoutais... répondit Sébastien enhardi par le ton radouci de son maître.
— ^Et tu en profitais?... dit encore Murillo.
-^Pardon... vous ne me Tayiez pas défendu I...** dit Sébastien.
Murillo reprit yiyeâient :
^^Et, par le vieux patron ^es jËspagnes 1 tu profitais comme pas un de mes élèves ne l'a encore fiût ;... ainsi, ajouta-t-il avec une pause... tu travaillais la nuit?
— ^Non, maître... le jour.
— ^A quelle heure donc? mes élèves arrivent ft sLc ordinairement.
— ^De trois à cinq... maître... aujourd'hui je me suis oubUé!..."
Murillo sourit.
^'Et as-tu oublié aussi ce que je t'ai promis hier, Sébastien?" lui ditril.
Le pauvre esclave se sentit défaillir ; il pfilit et frémit comme s'il entendait déjà le sifflement des verges sur son corps.
^^Ohl seigneur Miuillol s'écrièrent tous les élèves d'une voix suppliante, grâce pour Sébastien4/
— Je ne demande certes pas mieux, . messieurs, et je vais même plus loin, non-seulement cet enfant
ou, LB MUULTEB BB XOBIIXO. 68
ne mérite pas une punition, mais il a droit ft une récompense...
— ^Une récompense I répéta Sébastien pouyant à peine se soutenir, et se hasardant à lever nn œil homide et indécis sur son maître.
— Oui, Sébastien, une récompense, — reprit Murillo avec bonté, — car pout en être venu à faire une tête comme celle de cette sainte Vierge... comme même toutes ces petites figures que f ai vues sur toutes les toiles de ces messieurs, tu as dû avoir à vaincre bien des difflcultés, sans compter tes heures de repos, que tu consacrais au travail, sans compter ton sommeil, dont tu te privais en partie pour travailler sans qu'on s'en doutât... 4t tout ce qu'il t'a fallu d'attention pour m'éoouter, tout ce qu'il fa fallu de mémoire pour te rappeler... et d'ftpplîPAtînTi y^nr mftijtrft pn flanvra ., nOU,
enfant, ce n'est pas une punition que tu mérites, c'est une récompense... Que désires-tu?"
Sébastien ne savait s'il veiUait ou s'il dormait, ses yeux se promenaient étonnés, du visage satisfait de son >midtre aux visages riants des élèves, puis il se touchait pour voir si réellement c'était bien de lui qu'il s'agissait.
^^Allons, du courage, Sébastien, lui dit Villavicemio & l'oreille, le maître est content, demande ce que tu voudras... un beau ducat tout neuf, va, je parie que le sei* gneur Murillo ne te le refUsera pas.
— ^Un, — se récria Baba, — au moins dix...
— Vingt, cria Gaspard, je coB^^iais mon pore... il les donnera...
— ^Vous êtes bien généreux de ma bourse, mon fils.
64 siBASTiEK ooxis;
Imais je ne vons dédirai pas, ni vous autres non plos^ messieurs, dit maître Murillo, souriant avec bonhomie... Allons, Sébastien... tout paiie ici, excepté toi, et c'est pourtant à toi que je m'adresse... mon enfant, — ajouta le grand peintre, examinant attivement son esclave, qu'aucune parole des élèves ne semblait émouvoir... ces récompenses te suffisent-elles?... Mais parle donc... Oh! je suis si content de ce que tu as fait, pauvre petit, de tes compositions, de ta touche légère et fine, de ton coloris, de cette tête, enfin, dont le dessin pourrait être plus correct, mais dont Texpression est célestement divine, et que ton pinceau a créée, que je te donnerai tout ce que tu me demanderas... tout ce qui sera en mon pouvoir du moins.
— Oh I maître !... maître... non, je n'ose pas,"
Et Sébastien, qui était tombé à deux genoux devant le seigneur Murillo, joignit ses mains en les levant d'une manière suppliante... On voyait sur les lèvres entr'ou* Vertes de cet enfant, on lisait dans ses yeux expressifs, sur son front de génie, comme une pensée dévorante que la timidité seule empêchait d'éclater au dehors, mais qui gonflait les veines de son front d'enfant et venait expirer sur ses lèvres pâles et tremblantes.
*^Est-il bête? dit Gaspard... puisque mon père te dit de parler...
— ^Parle donc, ajoutait un autre, — demande un pen d'or.
— ^Non, demande de Beaux habits, Sébastien, ta taille est droite, svelte, bien découpée, cela t'ira bien.
— Je devine, moi, messieurs, dit Villavicemio... Je
ou, LB MULATBB DB ICUBUXO. 65
parie que ce & quoi Sébastien tient le plus, ce serait i être reçu an nombre des élèves du seigneur Morillo/'
Un éclair de joie sillonna les yeux du jeune mulâtre.
^^Si c'est ça... demande-le, mon enfant, lui ditMurillo avec bonté.
— ^£t demande-lui aussi la meilleure place au jour, dit Gronzalès, dont le chevalet était mal placé, étant entré le dernier à Tatelier*
— ^£h bien, est-ce ça?..." loi dit Murillo.
Sébastien secoua la tête.
"Non, dit MuriUo. ^
— ^Tiens, Sébastien, lui dit Gaspard, mon père est dans ses bons jours, risque-toi, demande-lui ta liberté/'
Un cri s'échappa de la poitrine de Sébastien, un cri de joie, d'angoisse, presque un cri de douleur.
"Oh I la liberté de mon père I la liberté de mon père I dit-il en suffoquant et fondant en larmes.
— Et la tienne, ne la veux-tu pas?..." lui demanda Murillo.
Sébastien, baissa la tâte en comprimant un sanglot.
"Celle de mon père d*abord, ditril.
/—Oui, pauvre enfant, et la tienne avec lui I" dit Murillo, qui, «le pouvant plus contenir son émotion, se baissa sur Sébastien, le releva et le serra avec transport sur son sein.
Des sanglots ayant retenti dans un coin de l'atelier, tout le monde tourna les yeux de ce côté... le vieux nègre Gomès pleurait à arracher l'âme...
"Tu es libre, Gomès, lui dit Murillo en lui tendant la main.
66 tâBASTmir ociifts ;
— lilnre de tous servir tonte ma vie, maître, répondit Gromôs en tombant & deux genoux.
— Oh I mon maître, mon bon maître !..." Ce fht tout ce quQ rémotion la plus vive put permettre à Sébastien de dire.
'^Sébastien, lui dit Murîllo en se retournant vers lui, ton pinceau avait trahi en toi un homme de génie, ta demande a prouvé que tu étais un homme de cœur; l'artiste est complet... A compter d'aujourd'hui, Je te reçois au nombre de mes élèves.
— ^Votre élève?... Oh ! non, c'est trop ! s'écria Sébastien ; moi fils de nègre, moi mulâtre, moi esclave, votre élève...
^n n'y a devant Dieu ni nègres, ni mulâtres, ni esclaves I dit Murillo avec une onction religieuse et l pieuse.... il n'y a que des hommes... qu'il en soit de même chez moi.
—Mais... ces messieurs. <. dit Sébastien jetant un timide regard sur les élèves.
. ^Nous serons tous enchantés de t'avoir pour camarade, lui dirent tous les élèves à la fois.
— ^Et moi de t'avoir pour frère, ajouta Gaspard venant serrer la main de Sébastien. *
—Bien, mon fils, bien," dit Murillo à son fils. Fuis, se retournant vers le jeune mulâtre, il ajouta : — Mon fils t'a nommé son frère ; moi, je te nomme mon fils, Sébastien... Heureux Murîllo, j'ai plus fait que de faire des tableaux, j'ai fait un peintre !... car ton nom ne passera i la postérité qu'en compagnie du mien, ta gloire sera le complément de la mienne: je veux que les
ou, LE XULATRE DE HURUXO. 67
siôcles à Tenir, parlant de toi, ne disent que le middtre de MuriUoP
EfTectivement, mes jeunes lecteurs, Sébastien Gomès fut plus connu sous ce surnom que sous son vrai nom ; admis au nombre des élèves de son maître, il devint dans la suite un des plus grands peintres dont l'Espagne s'honore. Murillo le fit naturaliser, le maria, et lui laissa un legs dans son testament.
Plusieurs particuliers de Séville conservent soigneusement les ouvrages de Sébastien Gomès ; — ^mais ce qu'on admire le plus de cet artiste^ et qui se trouve dans l'église de SéviUe, ce sont: Notre-Dame avec V Enfant Jésus dans ses bras; une Sainte Anne^ un Saint Joseph^ et un Christ attaché à la colonne^ ayant à ses pieds saint Pierre, qui semble imploser son pardon.
De tous les élèves de Murillo, Gomès est celui qui est
paiïenu^leJiûieux-Jimtfir. Il possède, comme son
maître, un coloris onctueux, un pinceau agréable, des
' carnations» de la belle fraîcheur, une manière vraie et
une grande intelligence du clair-obscur.
Sébastien Gomès ne survécut que de quelques années à Murillo ; il mourut, dit-on, vers l'an 1589 ou 90.