L HISTOIRE DE SSWANDA^ LA CORNEMUSE
Slephane avait un excellent vin de Tokay, transparent et doré comme la topaze; nous avions déjà trinqué quatre ou cinq fois à la mémoire de Ziska, à l'avenir des Slaves, quand je rappelai à Wenlzel la promesse qu'on nous avait faite en son nom.
Voulez-Yous, dit-il, une histoire qui vous fasse rire ?
— Non, non, dit Cathinka. Une histoire qui nous fasse peur. Il est si amusant d'avoir peui
' Prononcez GUwanda.
quand on ne craint rien et qu*on a près de soi tous ses annis.
— Eh bien! dit Wentzel, écoutez donc l'histoire de Sswaiida.
SSWANDA LA CORNEMUSE
Sswanda la cornemuse était un joyeux compagnon Comme tout vrai musicien, il était né avec une soif inguérissable ; c'était en outre un joueur enragé; il eût risqué son âme au strajak' Quand à force de souffler il avait gagné sa journée, il se donnait volontiers quelques heures de bon tem ps, causant avec la bouteille et jouant aux cartes avec le premier venu, jusqu'à ce qu'il rentrât dans sa maison aussi léger d'argent qu'il en était sorti. Du reste, toujours gai, rieur, goguenard, si bien que pas un buveur ne quittait la table tant que la Cornemuse était là. Aussi son nom vit-il encore en Bohême, et là où les Allemands disent : « C'est un loustic, » nous disons : « C'est un Sswanda. »
Un jour qu'il y avait fête à Mokran, et il n'y avait pas de bonne fête sans la Cornemuse,
' C'est une espèce de bouillotte.
Sswanda ayant souillé dans son instrument jusqu'à minuit et gagné pas mal dezwanziger^, voulut s'amuser pour son compte. Prières ni pro messes ne purentle décider à continuer ces chansons ; il voulait boire tout son soûl et battre les cartes à son aise. Pour la première fois, il ne trouva personne qui voulût jouer avec lui.
Sswanda n'était pas homme à quitter l'auberge tant qu'il avait un kreutzer dans sa poche, et ce jour-là il en avait beaucoup, A force de parler, de rire et de boire, il lui prit une de ceà idées iixes qui ne sont pas rares cliez ceux qui regardent trop souvent le fond de leur verre : il voulait jouer à tout prix et provoquait tout ses voisins.
Furieux de ne pas trouver un partner, il se leva d'un pas mal assuré, paya ce qu'il avait bu, et sortit de l'auberge.
— A Drazic, se disait-il, il y a pèlerinage: le maître d'école et le bailli sont d'honnêtes gens qui n'ont pas peur de la dame de pique. Là je trouverai des hommes, hurrah !
Et de joie il fit claquer ses doigts et sauta de
• Pièce do 20 kreutzers [80 c).
telle force qu'il lui fallut faire au moins dix pas avant de remettre sa tête et ses jambes en équilibre.
La nuit était claire, la lune brillait comme l'œil d'un poisson. Arrivé à un carrefour, Sswanda leva les yeux par hasard, et resta immobile et muet. Une nuée de corbeaux tournait en croassant au-dessus de sa tête ; en face de lui étaient quatre poutres dressées en façon de colonnes, et réunies en l'air par quatre travées. A chaque travée pendait un cadavre à demi rongé. C'était un pilori; spectacle peu récréatif pour une âme moins stoïque que Sswanda.
11 n'était pas remis du premier frisson que tout à coup parut devant lui un homme vêtu de noir, les joues pâles, les yeux brillants comme des escarboucles.
Où vas-tu si tard, l'ami Cornemuse? dit le nou veau venu d'une voix adoucie.
— A Drazic, monsieur de l'habit noir, répondit l'intrépide SsAvanda.
— Veux-tu gagner quelque chose avec ta musique ?
— Je suis las de souffler, répondit Sswanda,
J'ai ramassé quelques zivanziger, je veux m'amuser.
— Qui te parle de zwanziger? C'est avec de l'or que nous payons.
Disant cela, l'étranger lui mit sous les yeux une poignée de ducats qui brillaient comme du feu. La Cornemuse était fils de bonne mère, il ne savait pas résister à une prière ainsi faite ; il suivit l'homme noir et ses ducats.
Combien de temps marcha-t-il? c'est ce qu'il ne put jamais se rappeler. 11 est vrai qu'il avait la tête un peu lourde. Le seul souvenir qui lui resta, ce fut que l'homme noir l'avertit d'accepter tout ce qu'on lui offrirait, or ou vin, mais de ne jamais remercier autrement qu'en disant : « Bonne chance, mon frère 1 »
Sans trop savoir comment il était entré, il se trouva dans une pièce sombre où trois hommes, vêtus de noir comme son guide, jouaient au strajak. Il n'y avait d'autre lumière que leurs yeux flamboyants. Sur la table étaient des monceaux d'or et une cruche de vin où chacun buvait à la ronde.
— Mes frères, dit l'homme noir, je vous amène l'ami Sswanda, que depuis longtemps vous con-
naissez de réputation. En ce jour de fête, j'ai cru vous faire plaisir en vous procurant un peu de musique.
— Bonne idée, dit un des joueurs.
Et, prenant la cruche :
— Tiens, Cornemuse, ajouta-t-il, bois et joue. Sswanda eut quelques scrupules; mais, après
tout, on n'a pas de charbon sans mettie ses doigts dans les cendres. Le vin, quoique un peu chaud, n'était pas mauvais. Il remit la cruche sur la table, leva son chapeau et dit :
— Bonne chance, mon frère! » c'est ce qu'on lui avait recommandé.
La cornemuse enflée, le voilà qui commence; jamais ses chansons n'avaient produit une joie pareille. Chaque note faisait sauter les joueurs. Leurs yeux jetaient des flammes, ils se trémoussaient sur leur chaise, ils remuaient les ducats à poignée, ils criaient, ils riaient aux éclats sans que tressaillit un muscle de leur face blafarde. La cruche passait de main en main, toujours pleine, sans que jamais personne y versât rien.
Aussitôt que Sswanda avait fini un air, on lui tendait la cruche, où il ne faisait faute de mettre
CONTES BOHEMES. 175
le nez, on jetait dans son chapeau des poignées d'or.
— Bonne chance, mon frère I répétait-il étourdi de sa nouvelle fortune, bonne chance !
La fête dura longtemps, jusqu'à ce qu'enfin la Cornemuse s'étant mis à jouer une polka, les hommes noirs, dans un transport de gaieté, quittèrent la table et dansèrent et valsèrent avec une ardeur et une rage qui s'accordait mal avec leurs visages glacés. Un des danseurs prit tout l'or amoncelés sur le tapis, en remplit le chapeau de Sswanda.
— Tiens, dit-il, voilà pour le plaisir que tu nous fais!
— Que Dieu vous bénisse, mes bons seigneurs, s'écria le musicien ébloui.
Il n'avait pas achevé que salon, cartes, hommes noirs, tout disparut.
Au matin, un paysan qui menait du fumier auj champs entendit le son d'une cornemuse, en approchant du carrefour. « C'est Sswanda,» dit-il ; mais où était le ménétrier? Assis sur un angle du pilori, il soufflait, soufflait, tandis que le vent du matin balançait les cadavres des quatre pendus.
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— Holà, compagnon, cria le paysan , depuis quand fais-tu le coucou là-haul?
Et voilà Sswanda qui tressaille, laisse tomber sa cornemuse, ouvre les yeux et glisse, éperdu, le long d'un poteau. Sa première pensée néan moins fut pour ses ducats ; il fouille dans ses poches, retourne son chapeau ; pas même un kreutzer I
— Ami, lui dit le paysan en se signant, Dieu t'a puni; il t'a donné le diable pour compère; tu aimes trop les cartes.
— Tu as raison, dit Sswanda tremblant; je n'y toucherai plus de ma vie.
Il tint parole, et pour remercier le ciel qui l'avait tiré d'un si grand danger, il prit la fatale cornemuse qui avait fait danser le diable, et la suspendit en ex-voto dans l'église de Strakonic, au pays de sa naissance. On l'y voit encore aujourd'hui, et l'on cite en proverbe la cornemuse de Stiakoiiic. On dit même qu'elle résonne tous les ans au jour et à l'heure où Sswanda en a joué pour Satan et ses amis.