HISTOIRE DU ROI DE SAMARIE
Il y avait une fois en Samarie un vieux roi qui chaque année réduisait les impôts.
— C'est un vrai conte de fées ? dit Stéphane. Bravo !
Ce roi avait trois fils, et comme il ne songeait qu'au bonheur de son peuple...
A ce moment Nanynka, ine touchant l'épaule et me faisant suivre son doigt, me montra la pendule qui marquait dix heures, et l'aïeule doucement endormie dans son grand fauteuil. Sans savoir le bohème, je compris ce langage. Wentzel et moi nous nous levâmes sans bruit en disant : A demain ! Cathinka nous adressa son plus gracieux sourire, Stéphane nous serra la main, et Nanynka, en fermant la porte, accompagna son bonsoir d'un Miegte se dobre, pane-! qui enrichit mon glossaire tchèque d'une nouvelle locution.
Wentzel m'accompagna jusqu'à l'hôtel. Nous n'avions pas fait dix pas qu'il commença à son tour l'éloge de la Bohême.
— Ban, pensai-je; encore un joueur d'orgue ; Népomucène va revenir sur l'eau.
Je ne me trompais que de moitié. Wentzel laissa en repos les héros slaves du temps passé ; mais avec une extrême vivacité il me déclara que les plus charmantes femmes du monde étaient en Bohême, les plus charmantes femmes fie Bohême à Prague, et la plus charmante femme
• Portez-vous bien, monsieur.
COUTES BOHEMES. 193
de Prague au numéro 719 de la rue Kolowrat. Il alla même jusqu'à me confier qu'il élait le fiancé de Cathinka et le plus heureux des hommes. A vrai dire, je m'en doutais.
Si je l'avais laissé faire, il m'eût tenu jusqu'à minuit dans les rues de Prague pour me conter, à la clarté des étoiles, cette éternelle histoire qui n'a jamais fatigué que ceux qui l'écoutent ; mais je tombais de lassitude et de sommeil, je demandai grâce à mon nouvel ami.
A la porte de l'Étoile-Bleue, je retrouvai mon aimable kellner avec son immuable sourire. Il me conduisit jusqu'à ma chambre et me souhaita le bonsoir, en clignant de l'œil d'une façon formidable, comme si ce mot cachait un mystère. Grâce au ciel, j'étais si fatigué et si heureux que je m'endormis à l'instant. Dieu sait quels beaux rêves je fis cette nuit-là !
— Et le roi de Samarie? me dit ma petile nièce, à laquelle, en oncle bien élevé, je viens de lire mon conte de jour de l'an.
— Mon enfant, le commencement du conte était si beau que j'en ai oublié la fin. Si je la retrouve, je te la dirai une autre fois.
— Ce sera l'histoire de l'année prochaine?
— Ma fille, pour faire de ce conte une histoire, un an, c'est bien peu.
— Il faut donc dix ans, mon oncle? Tu ne réponds pas ; vous verrez qu'il faudra attendre cent ans I
— Mon enfant, c'est la vérité en personne qui parle par ta bouche. Tu es plus sage que le roi Salomon»
CONTE N APOLITAI N *
Il y avait une fols un roi qu'on appelait le roi des Tours-Vermeilles. Ce prince n'avait qu'un fils qu'il aimait comme la prunelle de ses yeux. C'était l'unique espoir d'une dynastie près de finir. Marier cet illustre rejeton, lui trouver une princesse noble, riche, belle, et surtout douce et bonne (notez ces deux points-ci), c'élait toute l'ambition du vieux roi. Chaque soir il s'endormait en pensant à cette union désirée ; chaque nuit il rêvait qu'il était grand-père, et il embras-
* Traduit librement du Pentamerone.
sait en songe toute une armée de petits garçons qui défilaient devant lui la couronne au front et le sceptre au poing.
Par malheur, au milieu de toutes les vertus qui ne manquent jamais à un héritier de la couronne, Carlino (c'était le nom du jeune prince) avait ce léger défaut, qu'il était plus farouche qu'un poulain sauvage. Au seul nom de femme il secouait la tête et fuyait dans les bois. Quel était le chagrin du roi, il n'est guère besoin de le dire. A voir son trône sans successeurs, sa race à la veille de s'éteindre, il était plus triste et plus désolé qu'un passager qui fait naufrage au port. Mais il avait beau se désespérer, rien ne touchait Carlino. Les larmes d'un père, les prières d'un peuple entier, l'intérêt de l'État, rien ne pouvait attendrir ce cœur de roche. A le raisonner, vingt prédicateurs avaient perdu leur éloquence, et trente sénateurs leur latin. Être entêté fut toujours un privilège royal, Carlino savait cela de naissance; il se serait cru déshonoré s'il n'eût rendu des points à un mulet.
Mais souvent il arrive plus de choses en une heure qu'en cent ans ; personne ne peut dire : « Voilà un chemin oii je ne passerai jamais. » Un
LES TROIS CITROKS. 199
matin qu'on était à table, et que le prince, toujours sermonné par son père, s'occupait pour toute réponse à regarder les mouches qui tournaient en Pair, il oublia qu'il tenait à la main un couteau; dans un geste d'impatience il se piqua le doigt. Le sang jaillit, tomba dans une assiette de crème qu'on venait de servir à Carlino, et y fit un bizarre mélange de rose et de blanc. Hasard ou punition du ciel, le caprice le plus fou saisit le prince à cette vue.
— Sire, dit-il à son père, si je ne trouve pas bientôt une femme aussi blanche et aussi rose que cette crème colorée de mon sang, je suis un homme perdu. Cette nymphe, cette merveille, elle doit exister quelque part; je l'aime, j'en perds la tête, il me la faut, je la veux. A cœur résolu rien d'impossible. Si vous voulez que je vive, laissez-moi courir le monde pour trouver mon rêve ; autrement dès demain je serai mort de désir et d'ennui.
Qui resta ébahi en entendant ces belles foliesl Ce fut le pauvre roi des Tours-Vermeilles. Il lui sembla que son palais lui croulait sur la tête ; il pâlit, il rougit, il balbutia, il pleura ; puis enfin retrouvant la parole :
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— 0 mon fils, s'écria-t-il, bâton de ma vieillesse, sang de mon cœur, vie de mon âme, quelle idée t'es-tu mise dans la tête? As-tu perdu la cervelle? Hier tu me faisais mourir de chagrin en refusant de te marier et de me donner des héritiers; aujourd'hui, pour me chasser de ce bas monde, voilà que tu te coiffes d'une autre chimère. Où veux-tu aller, malheureux? Pourquoi laisser ta maison, ton foyer, ton berceau? Sais-tu à quels périls, à quelles misères le voyageur s'expose? Chasse loin de toi ces dangereuses fantaisies; reste avec moi, mon enfant, si tu ne veux pas m'ôter la vie et ruiner du même coup ton royaume et ta maison.
Toutes ces paroles, et d'autres non moins sages, n'eurent pas plus d'effet qu'une harangue officielle. Carlino, l'œil fixe, le sourcil froncé, n'entendait plus que sa passion. Tout ce qu'on lui disait lui entrait par une oreille et lui sortait par l'autre ; c'était de l'éloquence jetée au vent.
Quand le vieux roi, fatigué de prières et de larmes, s'aperçut eufm qu'on attendrirait plus aisément un coq de plomb sur son clocher, qu'un enfant gâté qui suit son caprice, il poussa un long soupir, et se décida à laisser partir Carlino.
Après lui avoir donné des avis qu'il n'écouta guère, de bons sacs d'écus qu'il reçut un peu mieux que les avis, et deux valets dévoués, le roi dit adieu à ce fils rebelle; il le serra contre son sein, et le cœur bien gros, il monta au haut cle la grande tour pour suivre longtemps des yeux l'ingrat qui le quittait. Lorsque Carlino disparut à l'horizon, le pauvre roi crut qu'on lui arrachait l'âme; il cacha sa tête dans ses mains et se mit à pleurer, non pas comme un enfant, mais comme un père. Larmes d'enfant, c'est la pluie d'été : de grosses gouttes qui ne mouillent guère; larmes d'un père, c'est la pluie d'automne, elle tombe lentement et ne sèche pas.
Tandis que le roi se désolait, notre aventurier, monté sur un beau cheval, trottait la plume au vent et le cœur léger; on eût dit d'un Alexandre à qui la fortune livrait le monde. Trouver ce qu'il cherchait n'était point facile, aussi son \oyage dura-t-il plus d'un jour. 11 courut par monts et par vaux, traversa royaumes, duchés, comtés et baronnies, visita villes, villages, châteaux et chaumières, regardant toutes les femmes et regardé de toutes, mêmes de celles qui baissaient les yeux ; mais il eut beau faire, la vieille
Europe ne lui donna point le trésor qu'il avait rêvé.
Au bout de quatre mois, il arriva à Marseille, résolu de s'embarquer pour les grandes Indes. Mais, à la vue de la mer en furie, ses braves et fidèles serviteurs furent pris d'une épidémie que les médecins nomment en hébreu retet, et en grec la migraine aux pieds. Au grand regret de ces bonnes gens, il leur fallut quitter leur jeune maître et rester tranquillement à terre, chaudement couchés entre deux draps, tandis que Garlino, monté sur un frêle navire, défiait les orages et les flots.
Rien n'arrête un cœur que le désir emporte. Le prince courut l'Egypte, les Indes et la Chine, allant de province en province, de cité en cité, de maison en maison, de cabane en cabane, cherchant partout l'original de celte belle image qu'il avait gravée dans la tête : ce fut peine perdue. Il vit des femmes de toutes les couleurs et de toutes les nuances : brunes, blondes, châtaines, rousses, blanches, jaunes, rouges, noires, mais celle qu'il aimait, il ne la trouva point.
Toujours courant, toujours cherchant, Carlino finit par arriver au bout du monde, n'ayant plus
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devant lui que la mer et le ciel. C'en était fait de ses espérances, son rêve lui échoppait. Désolé, il se promenait à grands pas sur la grève, lorsqu'il aperçut un vieillard qui se chauffait au soleil. Le prince lui demanda s'il n'y avait rien au delà de ces flots qui se perdaient dans le lointain.
— Non, répondit le vieillard, personne n'a jamais rien trouvé dans cette mer sans îles et
sans rivages, ou du moins ceux qui s'y sont aventurés n'en sont jamais revenus. Je me souviens qu'autrefois, quand j'étais enfant, nos anciens disaient tenir de leurs pères, que là-bas, bien loin, bien loin par delà l'horizon, se trouvait l'île des Parques. Mais malheur à l'imprudent qui approche ces fées inexorables ! leur vue donne la mort.
— Qu'importe? s'écria Carlino; pour conquérir mon rêve, j'affronterais les enfers.
Une barque était là, le prince y sauta et déplia la voile. Le vent, qui soufflait au large, poussa au loin l'esquif, la terre disparut, le téméraire se trouva seul au milieu de l'Océan. En vain il regardait à l'horizon : rien que la mer, partout la mer ; en vain la barque, lancée au travers des
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vagues écumantes, dévorait l'espace comme un cheval qui jette au vent sa crinière : rien que la mer, toujours la mer. Les flots chassaient les flots, les heures poussaient les heures, le soleil déclinait, la solitude et le silence semhlaienl s'agrandir autour de Carlino, quand tout à coup il poussa un cri ; dans le lointain il apercevait un point noir. Au môme instant la barque, entraînée par le courant vola comme une flèche et vint s'échouer sur le sable, au pied d'immenses rochers, qui élevaient jusqu'au ciel leurs sombres aiguilles déchirées par le temps. Le sort avait jeté Carlino sur cette plage, d'où nul n'est revenu.
Monter au travers de cette muraille n'était pas chose aisée ; il n'y avait ni route ni sentier ; et lorsqu'après de longues fatigues, Carlino, les mains en sang et le corps brisé, arriva enfin sur un plateau, ce qu'il y trouva n'était pas fait pour le payer de sa peine. Des glaces amoncelées, des roches noires et humides sortant du milieu des neiges, pas un arbre, pas une herbe, pas un brin de mousse : c'était l'image de l'hiver et de la mort. Dans ce désert il n'y avait de vivant qu'une misérable masure, dont le toit en planches était chargé de grosses pierres, afin de résister à la
rage des venls. En approchant de ce réduit, le prince y vit un spectacle si étrange, qu'il resta muet de surprise et d'effroi.
Au fond de la pièce était une grande tapisserie où l'on avait représenté toutes les condiîions de la vie. On y voyait des rois, des soldats, des laboureurs, des bergers, et à côté d'eux des dames richement parées, des paysannes fdant leur quenouille. Sur le premier plan, garçons et fillettes dansaient gaiement en se tenant par la main. Devant cctie tapisserie se promenait la maîtresse du logis ; c'était une vieillie femme, si l'on peut donner ce nom de femme à la mort en personne, à un squeletle dont les os étaient à peine cachés par une peau plus transparente et plus jaune que la cire. Semblable à une araignée qui va fondre sur sa proie, la vieille, armée de longs ciseaux, épiait d'un œil jaloux toutes ces figures; puis, tout à coup elle se jetait sur elles et coupait au hasard. Et alors de cette tapisserie sortait une clameur lugubre qui eût glacé le cœur le plus hardi. Larmes des enfants, sanglots des mères, désespoir de ceux qui aiment, dernier murmure de la vieillesse, on eût dit que toutes les douleurs humaines se confondaient dans ce suprême
gémissement. A ce cri la vieille éclatait de rire ; son hideux visage s'éclairait d'une joie féroce, tandis qu'une main invisible rajustait les tils de cette toile éternellement détruite, élernellement réparée.
Déjà la mégère, rouvrant ses ciseaux, se rapprochait de la tapisserie, quand elle aperçut l'ombre de Carlino.
— Sauve-toi, malheureux, lui cria-t-elle sans se retourner ; je sais ce qui t'amène, je ne peux rien pour toi. Adresse-toi à ma sœur, peut-être fera-t-elle ce que tu désires. Elle est la vie, je suis la mort.
Notre aventurier ne se le fit pas dire deux fois -, il courut droit devant lui, trop heureux de fuir cette scène d'horreurs.
Bientôt le pays changea d'aspect ; Carlino se trouva dans une fertile vallée. Partout des moissons, des prés en fleurs, des vignes suspendues en guirlandes, des oliviers couverts de fruits. A l'ombre d'un figuier, au bord d'une eau vive, était assise une femme aveugle qui achevait d'enrouler autour de son fuseau des fils d'or et de soie. Auprès d'elle étaient rangées des quenoùil-
les chargées créloupes de toutes sortes : lin, chanvre, laine, soie et le reste.
Quand elle eut fini sa besogne, la fée allongea sa main tremblante, prit une quenouille au hasard, et se mit à filer.
Carlino fit un profond salut à la dame, et, d'une foix émue, essaya de lui conter l'histoire de son pèlerinage ; mais, aux premiers mots, la fée l'arrêta.
— Mon enfant, lui dit-elle, je ne puis rien pour toi. Je ne suis qu'une pauvre aveugle, et ne sais pas moi-même ce que je fais. Cette quenouille, que je n'ai pas choisie, va décider du sort de tous ceux qui naissent à celte heure. Richesse ou pauvreté, bonheur ou malheur, sont attachés à ce fil que je ne vois point. Esclave du destin, je ne puis rien créer. Adresse-toi à mon autre sœur, peut-être fera-t-elle ce que tu désires. Elle est la naissance, je suis la vie.
— Merci, madame, dit Carlino.
Et, le cœur léger, il courut au-devant de la plus jeune des Parques.
11 la trouva bientôt, belle et fraîche comme le printemps. Autour d'elle tout germait, tout naissait : le blé fendait la terre et allongeait ses poin-
tes vertes au milieu des noirs sillons, les orangers ouvraient leur fleur, les bourgeons des grands arbres faisaient éclater leurs écailles rougissantes, les poussins, à peine emplumés, couraient autour de la poule inquiète, les agneaux pendaient aux mamelles de leur mère. C'était le premier sourire de la vie.
La fée accueillit le prince avec une grâce parfaite. Après lavoir écouté sans rire de sa folie, elle le fit souper avec elle, etau dessertlui donna trois citrons, ainsi qu'un joli couteau à manche de nacre et d'argent.
— Carlino, lui dit-elle, tu peux maintenant retourner chez ton père ; le prix est gagné ; tu as trouvé ce que tu cherchais. Pars donc, et quand tu seras rentré dans ton royaume, à la première fontaine que tu verras, coupe un de ces citrons ; il en sortira une fée qui te dira : «Donne-moi à boire. » Sers-lui vite de l'eau, sinon elle te glissera entre les doigts comme du vif-argent. Si la seconde t'échappe de même, aie l'œil à la dernière : donne-lui vite à boire, et tu auras une femme selon ton cœur.
Ivre de joie, le prince baisa dix fois l'aimable main qui comblait tous ses vœux. Il était plus
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heureux que sage, el ne méritait guère de réussir. Mais quoi ! les fées ont des caprices, el la fortune est toujours fée.
Du bout du monde au royaume des Tours-Vermeilles, il y a loin. En traversant les terres elles mers, Carlino essuya plus d'un orage et brava plus d'un danger; mais enfin, après une longue route et mille épreuves, il arriva au pays de ses pères, toujours porteur des trois citrons qu'il avait gardés comme la prunelle de ses yeux.
Il n'était plus qu'à deux heures du château royal, lorsqu'il entra dans un bois épais où il avait chassé plus d'une fois. Une fontaine transparente, bordée de folles herbes, ombragée de bouleaux aux feuilles tremblantes, invitait le voyageur à se reposer. Carlino s'assit sur un tapis de verdure émaillé de pâquerettes, et, prenant son couteau, il coupa un des citrons.
Tout à coup part devant lui, comme un éclair, une jeune fille blanche comme le lait, rouge comme la fraise.
— Donne-moi à boire, dit-elle.
— Qu'elle est belle! s'écria le prince, si ravi de tant de charmes, qu'il en oublia les conseils de la Parque.
Mal lui en prit : en une seconde, la fée avait paru et disparu. Carlino se frappa la tête, et resta plus étonné qu'un enfant qui veut prendre de l'eau entre ses doigts ouverts.
Il essaya de se calmer et, d'une main mal assurée, ouvrit le deuxième citron ; mais la seconde fée était encore plus belle et plus fugitive que sa sœur. Tandis que Carlino l'admirait tout ébahi, en un clin d'œilelle s'envola.
Cette fois le prince se mit à fondre en larmes; on eût dit que la fontaine et lui ne faisaient qu'un. Il sanglotait, il s'arrachait les cheveux, il appelait sur sa tête toutes les malédictions du ciel.
— Suis-je assez malheureux ! criait-il ; deux fois je les laisse échapper comme si j'avais les mains nouées. Sot que je suis ! je mérite mon sort. Je devrais courir comme un lévrier, je reste là comme une souche. Voilà de belle besogne! Enfin, tout n'est pas perdu : le troisième coup fait feu. Si ce couteau que m'a remis la Parque me trompe encore une fois, je sais bien ce que j'en ferai !
Parlant ainsi, il coupe le dernier citron. La troi- '!»*ème fée sort, et dit comme ses compagnes :
- Donne-moi à boire.
Mais aussitôt le prince lui offre de reaii, et voilà qu'il lui reste dans les mains une belle et mince jeune fille, blanche comme la crème, avec des filets roses sur les joues ; on eût dit d'un œillet qui s'épanouit au matin. C'était une merveille telle que le monde n'en a jamais vu, une beauté sans pareille, une fraîcheur sans égale, une grâce qu'on n'a pas môme rêvée. Sos cheveux étaient plus blonds que l'or, sesyeuxbleus, d'une douceur limpide, laissaient lire au fond de son cœur, ses lèvres roses semblaient ne s'ouvrir que pour consoler et pour charmer; en deux mois, delà tète aux pieds, c'était la créature la plus enchanteresse qui soit jamais tombée du ciel sur la terre; il est fâcheux qu'on ne nous ait pas gardé son poi trait.
A contempler sa fiancée, le prince perdait la tête de surprise et de joie ; il avait peine à comprendre comment de l'écorce amère d'un citron était sorti ce miracle de blancheur et de bonté I
— Est-ce que je dors, disait-il, est-ce que je rêve? Si je suis lejouet d'une illusion, par pitié, ne m'éveillez pas.
Le sourire de la fée l'eut bientôt rassuré ; elle accepta la main que lui offrait le prince, et ce
fut elle qui demanda la première à se rendre auprès de ce bon roi des Tours-Vermeilles, qui sérail si heureux de bénir ses deux enfants.
— Ma clicre âme, dit Carlino, je suis aussi pressé que vous de voir mon père et de lui prouver que j'avais raison ; mais nous ne pouvons pas entrer au château, bras dessus bras dessous, comme deux bourgeois qui reviennent des champs. C'est en princesse qu'il vous fautarriver; c'est en reine qu'on doit vous recevoir. Attendez moi dans celte retraite ; je cours au palais, et avant deux heures, j'en reviens avec des parures dignes de vous, avec les équipages et la suite qui désormais ne vous quitteront plus.
Sur quui il lui baisa tendrement la main et partit.
Quand la jeune fille se trouva seule, elle eut peur; le cri d'un corbeau, le bruissement de la forêt, une branche morte que cassait le vent, tout l'effrayait. Tremblante, elle regarda autour d'elle, et vit, tout auprès de la fontaine, un vieux chêne, dont le tronc, creusé par les ans, lui offrait un abri. Elle monta dans l'arbre, et s'y cacha toute entière, hormis sa tête charmante que le feuillage encadrait , et qui se réfléchissait dans
l'onde transparente comme dans le miroir le plus pur.
Or, il y avait dans les environs une esclave, une négresse que sa maîtresse envoyait tous les malins chercher de l'eau à la fontaine. Lucie, c'était le nom de l'Africaine, arriva comme de coutume, portant sa cruche sur l'épaule, mais au moment de la remplir, elle vit dans l'eau l'image de la fée. La sotte, qui ne s'était jamais regardée, s'imagina que cette figure était la sienne, et s'écria :
— Pauvre Lucie ! toi si belle, si fraîche î et la patronne t'envoie comme une bête de somme chercher de l'eau. Non, jamais!
Et dans sa vanité, elle cassa la cruche et revint à la maison.
Quand sa maîtresse lui demanda pourquoi la cruche était brisée, l'esclave répondit en haussant les épaules :
— Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse.
Sur quoi sa patronne lui donna un petit baril de bois, et lui enjoignit d'aller aussitôt le remplir à la fontaine.
La négresse courut à la source, et regardant
214 CONTES DLEUS.
avec amour l'image qui tremblait dans l'eau, elle soupira et dit :
— Non, je ne suis pas un singe, comme on le répète; je suis plus belle que ma maîtresse. C'est aux ânes à porter un tonneau 1
Elle prit le baril, le jeta à terre, le brisa en mille pièces et s'en retourna en grondant.
Quand la patronne, qui l'attendait, lui demanda où était le baril, l'esclave, en colère, répondit :
— Un âne m'a heurtée, le baril est tombé, tout est cassé.
A ees mots, la maîtresse perdit patience, et, prenant un balai, elle donna à l'Africaine une de ces leçons qu on n'oublie pas de plusieurs jours ; puis, décrochant une outre de cuir qui était pendue au mur :
— Cours, misérable taupe, lui dit-elle; si, dans un instant, tu ne m'apportes pas cette outre pleine d'eau, je te blanchirai la peau de la bonne façon.
La négresse prit ses jambes à son cou. Elle avait vu l'éclair, le tonnerre lui faisait peur. Mais, quand l'outre fut emplie, Lucie regarda dans la fontaine, et retrouvant l'image souriante :
— Non, cria-t-elle en furie, je ne serai point une porteuse d'eau ; je ne suis point faite pour crever comme un chien au service d'une maîtresse enragée I
Disant ainsi, elle retira de sa tête la grande épingle qui retenait son chignon, perça l'outre de part en part , et en fit un arrosoir d'où sortaient mille jets d'eau. A cette vue, la fée cachée dans l'arbre se prit à rire ; la négresse leva les yeux, aperçut la belle, et comprit tout.
— Bon 1 dit-elle, c'est toi qui m'as fait battre ;
tu me le payeras I
Puis, prenant sa voix la plus douce :
— Que faites-vous là-haut, ma jolie fille? demanda-t-elle.
Et la fée, qui était aussi bonne que belle, se mit à consoler l'esclave en causant avec elle. La connaissance fut bientôt faite : une âme innocente va au-devant de l'amitié. La fée, sans dé fiance, conta de point en point à la négresse tout ce qui lui était arrivé avec le prince, comment elle se trouvait seule dans le bois, et comment, d'une minute à l'autre, Carlino arriverait en grand équipage pour conduire sa fiancée au roi
216 COKTES BLEUS.
des Tours-Vermeilles, et l'épouser devanl foule la cour.
En écoutant ce récit, l'Africaine, qui était pleine de malice et d'envie, conçut une idée abominable :
— Madame , dit-elle , votre époux approchi avec toute sa suite, il faut être sous les armes, vos cheveux sont en désordre ; laissez-moi monter près de vous, je vous recoifferai.
— Soyez bienvenue comme le premier jour de mai, répondit la fée avec un gracieux sourire; et elle tendit à la négresse une petite main blanche qui, prise entre deux pattes noirâtres, avait l'air d'un miroir de cristal dans un cadre d'ébène.
A peine grimpée, la méchante esclave dénoua les cheveux de la fée, et commença à la peigner ; puis lout à coup, prenant sa grande épingle, elle la lui enfonça dans le cerveau. En se sentant blessée, la fée cria :
— Palombe! palombe!
Aussitôt elle devint un pigeon ramier, et s'enfuit dans les airs. Sur quoi l'horrible négresse prit froidement la place de sa victime, et allongea sa tète noire au milieu du feuillage. On eût dit
d'une slalue de jayet dans une niche d'émeraude.
Cependant le prince, monté sur un magnifique palefroi, accourait à toute bride, laissant derrière lui une longue cavalcade qui soulevait au loin la poussière. Qui fut étonné de trouver un corbeau où il avait laissé un cygne, ce fut le pauvre Carlino ; peu s'en fallut qu'il n'en perdît le sentiment. Il voulut parler; les larmes lui étouffaient la voix. ïl regardait de tous côtés, cherchant sa bien-aimée sous chaque feuille. Mais la négresse, prenant un air de souffrance, lui dit en baissant les yeux :
— Ne cherchez pas, mon prince; une méchante fée a fait de moi sa victime; un sort fatal a changé votre lis en charbon.
Tout en maudissant les fées, qui s'étaient jouées de sa ci^édulité , Carlino , en véritable prince, ne voulut pas manquer à sa parole. II tendit galamment la main à Lucie et l'aida à descendre de l'arbre, tout en poussant des soupirs à déraciner les chênes de la forêt. Quand on eut habillé l'Africaine en princesse, qu'on l'eut couverte de diamants et de dentelles, ce qui la parait comme les étoiles parent la nuit, en la rendant plus noire, Carlino la fit asseoir à sa droite, dans
un magnifique carrosse tout en glaces, et attelé de six chevaux blancs. Ce fut dans cet équipage qu'il reprit le chemin du palais , avec la joie d'un condamné qui a déjà la corde au cou.
A une lieue du château, on trouva le vieux roi. Les récits merveilleux de son fils lui avaient tourné la tête. Malgré l'étiquette et les chambellans, il accourait pour admirer l'incomparable beauté de sa bru. Quand au lieu de la colombe ^u'on lui avait promise il aperçut une corneille :
— Per Baccho ! s'écria-t-il , ceci est trop fort. Je savais bien que mon fils était fou, on ne m'avait pas dit qu'il fût aveugle. Est-ce là ce lis incomparable qu'on est allé chercher au bout du monde? Est-ce cette rose plus fraîche que l'aurore, ce miracle de beauté qui est sorti d'un citron? S'imagine-t-on c(ue je souffrirai cette nouvelle insulte à mes cheveux blancs? Croit-on que je laisserai l'empire des Tours-Vermeilles, ce glorieux héritage de mes ancêtres, à des enfants moricauds? Je ne veux pas que cette guenon entre dans mon palais!
Le prince se jeta aux pieds de son père et essaya de le fléchir. Le premier ministre, homme de grande expérience, remontra à son maître
qu'à la cour, du soir au matin, le blanc devenait noir, le noir devenait blanc ; on ne devait pas s'étonner d'une métamorpliose toute naturelle et qui cesserait au premier jour. Que pouvait faire le seigneur des Tours-Vermeilles? Il était roi, il était père, à ce double titre toujours habitué à faire la volonté des autres ; il céda et consentit d'assez mauvaise grâce à cette singulière union. La gazette de la cour annonça à tout le royaume l'heureux choix qu'avait fait le prince, et ordonna au bon peuple de se réjouir. La noce fut seulement retardée de huit jours : il ne fallait pas moins pour faire tous les préparatifs de cette grande cérémonie.
On mena la négresse dans de magnifiques appartements; des comtesses se disputèrent l'honneur de lui chausser sa pantoufle, des duchesses obtinrent, non sans peine, le glorieux privilège de lui passer sa chemise ; puis on pavoisa la ville et le château de drapeau:^ de toutes les couleurs; on abattit des murs, on planta des ifs, on sabla des allées ; on rhabilla d'anciens discours, on remit à neuf de vieux compliments, on recousut des poëmes et des madrigaux qui avaient déjà traîné partout. Il n'y eut plus dans le royaume
qu'un mot d'ordre : remercier le prince d'avoir choisi une femme si digne de lui.
La cuisine ne fut pas oubliée : trois cents marmitons, cent cuisiniers, cinquante maîtres d'hôtel se mirent à l'œuvre, sous la direction du fameux Bouchibus, chef des fourneaux du roi. On tuait des petits cochons, on dépeçait des moutons, on lardait des chapons, on plumait des pigeons, on embrochait des dindons ; c'était un massacre universel. Il n'y a pas de bonnes fêtes si la basse-cour n'y a sa part.
Au milieu de toute celte agitation, un beau ramier, aux ailes bleuâtres, vint se poser sur une fenêtre de la cuisine. D'une voix douce et plaintive, il chantait en soupirant :
Rou-cou, rou-cou, rou-cou ; chef de cuisine, Dis-moi, que fait le prince avec la Sarrazine?
Le grand Bouchibus était trop occupé des affaires publiques pour faire attenlion au ramage d'un pigeon; mais à la longue il fut étonné d'entendre le langage des oiseaux, et crut bien faire d'annoncer cette merveille à sa nouvelle maîtresse. L'Africaine ne dédaigna pas de descendre à la cuisine, et aussitôt qu'elle eut entendu cette
musique, elle ordonna au maître d'hôlel d'attraper le ramier et d'en faire un hachis.
Sitôt dit, sitôt fait; le pauvre ramier se laissa prendre sans résistance. En un instant, Bouchibus, armé de son grand couteau, lui coupa la tête et la jeta dans le jardin. Trois gouttes de sang en tombèrent, et trois jours plus tard il sortit de terre un beau pied de citron, qui grandit si vite qu'avant le soir il était en fleurs.
Or, il arriva que le prince, prenant le frais sur son balcon, aperçut ce citronnier qu'il n'avait jamais vu. 11 appela le cuisinier et lui demanda qui avait planté ce bel arbre. Le récit de Bouchibus intrigua vivement Carlino ; aussi ordonna-t-il que, sous peine de mort, personne ne touchât au citronnier, et qu'on en eût le plus grand soin.
Le lendemain à son réveil, le prince courut au jardin. Il y avait déjà trois citrons sur l'arbre, trois citrons tout pareils à ceux que la Parque avait donnés à notre aventurier. Carlino cueillit ces beaux fruits et s'enferma à double tour dans ses appartements.
Dune main tout émue il emplit d'eau une coupe d'or, garnie de rubis, qui avait appartenu
à sa mère et il ouvrit le couteau qui ne l'avait jamais quitté.
Il fendit un citron, la première fée sortit; Carlino la regarda à peine et la laissa s'envoler; il en fut de même de la seconde ; mais dès que parut la troisième, le prince lui tendit la coupe où elle but en souriant, plus belle et plus gracieuse que jamais.
Alors la fée conta au jeune prince tout ce qu'elle avait souffert de la méchante négresse, et Carlino hors de lui, plein de fureur et plein de joie, se mit à crier, à maudire, à chanter, à pleurer. On eût dit qu'en un clin d'œil il passait du ciel à l'enfer et de Tenfer au ciel. 11 en fit tant et tant que le roi accourut. Ce fut son tour d'être fou ; il se mit à danser la couronne en tête et le sceptre à la main. Puis tout à coup il s'arrêta, fronça le sourcil, ce qui était signe qu'il pensait à quelque chose, jeta sur sa bru un grand voile qui la couvrait de la tête aux pieds, et la prenant par la main, il l'entraîna dans la salle à manger.
C'était l'heure de déjeuner ; ministres et courtisans étaient rangés autour d'une longue table magnifiquement servie ; on attendait l'entrée des
princes pour s'asseoir. Le roi appela les convives l'un après l'autre; à mesure que chacun approchait delà fée, le monarque écartait le voile qui cachait ce soleil naissant, et demandait au nouveau venu :
— Que doit-on faire à qui a voulu étouffer cette merveille?
Et chacun, ébahi, répondait à sa façon. Quelques-uns disaient que l'auteur d'un pareil crime méritait une cravate de chanvre ; d'autres voulaient qu'on lui mît une pierre au cou en le jetant à l'eau. Lui couper la tète parut au vieux ministre une peine trop douce pour un pareil scélérat : il vota pour qu'on l'écorchâl vif, et l'assistance applaudit à tant d'humanité.
Quand vint le tour delà négresse, elle approcha sans défiance et ne reconnut pas la fée.
— Sire, dit-elle au roi, le monstre qui a pu affliger cette charmante personne mérite assuré ment d'être brûlé vif dans un four et d'avoir ses cendres jetées aux vents.
— Tu tes jugée toi-même, s'écria le roi des Tours-Vermeilles. Maudite, reconnais ta victime, et prépare-toi à mourir. Qu'on dresse un bûcher sur la grande place du château, je veux que mon
1)011 peuple ait le plaisir de voir griller celte sorcière. Cela l'occupera une heure ou deux
— Sire, dit la jeune fée en prenant la main du roi, A^otre Majesté ne me refusera pas un cadeau de noces.
— Non certes, mon enfant, dit le vieux roi, demande-moi ce que tu voudras. Te fallût-il ma couronne, je serais trop heureux de te l'offrir.
— Sire, reprit la fée, accordez-moi la grâce de cette malheureuse. Esclave, ignorante, misérable, la vie ne lui a enseigné que la haine et l'envie; laissez-moi la rendre heureuse, et lui apprendre que le bonheur ici-bas, c'est d'aimer.
— Ma fille, dit le roi, on voit que vous êtes fée; vous n'entendez rien à la justice humaine. Chez nous on ne corrige pas les méchants, on les tue ; c'est plus tôt fait. Mais enfin, j'ai donné ma parole ; apprivoisez ce serpent à vos risques et périls, je ne m'y oppose pas.
La fée releva la négresse qui lui baisait les mains en pleurant; on se mit à table ; le roi était si content, qu'il mangea comme quatre. Quant à Carlino, qui avait toujours les yeux sur sa fiancée, il se coupa cinq ou six fois le pouce par distraction, ce qui chaque fois le mit de la plus
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belle humeur. Tout est plaisir quand le cœur esl charmé.
Lorsque le vieux roi mourut, comblé d'années et de gloire, Carlino et son aimable femme montèrent à leur tour sur le trône. Pendant un demisiècle, si l'on en croit 1 histoire, ils n'augmentèrent pas les impôts, et ne firent verser ni une goutte de sang ni une larme ; aussi après plus de mille ans le bon peuple des Tours-Vermeilles soupire-t-il encore quand on lui parle de cet âge lointain, et ce ne sont pas seulement les petits enfants qui demandent quand reviendra le bon temps où régnaient les fées.
ou L'ART DE GOUVERNER LES HOMMES