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LE ROI BIZARRE ET LE PRINCE CHARMANT

Dans le royaume des Herbes-Folles, heureux pays, terre bénie du ciel, où les hommes ont toujours raison, où les femmes n'ont jamais tort, vivait, il y a longtemps, un roi qui ne songeait qu'au bonheur de son peuple, et qui, dit-on, ne s'ennuyait jamais. Son peuple l'aimait-il? On en doute. Ce qui est sûr, c'est que les courtisans

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avaient pour leur prince peu d'estime et moins d'amour. Aussi l'avaient-ils surnommé le roi Bizarre, seul titre sous lequel il soit connu dans l'histoire, comme on le voit dans /es yrandesChionicques des Roymilmes et Principautez du monde qui 11 ont jamais existé, docte chef-d'œuvre quia immortalisé l'érudition etla critique du révérend Père en Dieu, dom Melcliisedech de Mentiras y Necedad.

Resté veuf après un an de mariage, Bizarre avait reporté toute son affection sur son fils et son héritier. C'était le plus joli des enfants. Sa figure était fraîche comme une rose du Bengale ; de beaux cheveux blonds lui tombaient sur les épaules en boucles dorées ; joignez à cela des yeux bleus et limpides, un nez droit, une petite bouche, et un menton pointu, vous aurez un portrait de chérubin. A huit ans, cette jeune merveille dansait à ravir, montait à cheval comme Franconi, et faisait des armes comme Gâtechair. Qui n'eût été séduit par son sourire et la façon toute royale dont il saluait la foule en passant, quand il était de bonne humeur? Aussi la voix du peuple, qui ne se trompe jamais, l'avait-elle baptisé le prince Charmant, et le nom lui en est resté.

Charmant était beau comme le jour; mais le soleil lui-même a, dit-on, des taches, et les princes ne dédaignent pas de ressembler au soleil. L'enfant éblouissait la cour par sa bonne mine; mais il y avait quelques ombres qui n'échappaient point à l'œil perçant de l'amour ou de l'envie. Souple, agile, adroit à tous les exercices du corps, Charmant avait l'esprit nonchalant ; il s'était mis en tête de tout savoir sans rien étudier. Il est vrai que gouvernantes, courtisans et valets lui répétaient sans cesse que le travail n'est point fait pour les rois, et qu'un prince en sait toujours assez quand, d'une main prodigue et dédaigneuse, il jette aux poêles, aux écrivains, aux artistes, un peu de cet argent que le peuple est trop heureux de lui offrir.

Ces maximes chatouillaient l'orgueil de Charmant ; aussi à douze ans l'aimable enfant, avec une fermeté précoce, avait-il refusé d'ouvrir un alphabet. Trois précepteurs, choisis parmi les plus habiles et les plus patients, un abbé, un philosophe, un colonel, avaient essayé tour à tour de fléchir ce jeune courage; l'abbé y avait perdu sa philosophie, le philosophe sa tactique, et le colonel son latin. Resté maître du champ de ba-

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taille, Charmant n'écoutait plus que son caprice ; il vivait sans contrainte et sans loi. Têtu comme une mule, colère commeun dindon, friand comme un chat, fainéant comme une couleuvre, dureste prince accompli, il était la gloire du beau pays des Herbes-Folles, l'espoir et l'amour d'un peuple qui dans ses rois n'estime que la grâce et la beauté.

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