‹ Contes bleus (volume 2)Chapitre 18 sur 25 · MADEMOISELLE PAZZA · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE PAZZA

Quoiqu'il eût été élevé à la cour, le roi Bizarre était un homme de sens; l'ignorance de Charmant ne lui plaisait guère, et souvent il se demandait avec inquiétude ce que deviendrait son royaume entre les mains d'un prince que le plus bas des flatteurs tromperait aisément. Mais que faire? Quel moyen employer contre cet enfant qu'une femme adorée lui avait légué en mourant? Plutôt que de voir pleurer son fils, Bizarre lui eût cédé sa couronne; la tendresse le désarmait. L'amour n'est pas aveugle, quoi qu'en disent les poètes;

liélas ! on serait trop heureux si l'on n'y voyait goutte. Le tourment de celui qui aime, c'est que, malgré lui, il se fait l'esclave et le complice de l'ingrat qui se sent aimé.

Chaque soir, après le conseil, le roi Bizarre allait finir sa journée chez la marquise de Costoro. C'était une vieille dame qui autrefois avait fait danser le roi sur ses genoux, et qui seule pouvait lui rappeler les doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Elle était, disait-on, fort laide et un peu sorcière ; mais le monde est si méchant, que de ses médisances il ne faut jamais croire que la moitié. La marquise avait de grands traits et de nobles cheveux blancs ; il était aisé de \oir qu'elle avait été belle au temps jadis.

Un jour que Charmant avait été plus déraisonnable que de coutume, le roi entra chez la marquise d'un air soucieux. Suivant son habitude, il s'assit devant une table de jeu toute prête, et prenant des cartes, il commença une patience. C'était sa façon d'amortir sa pensée, et d'oublier durant quelques heures les soucis des affaires et les ennuis de la royauté. A peine avait-il rangé seize cartes en un carré parfait, qu'il poussa un long soupir.

— Marquise, s'écria-t-il, vous voyez le plus malheureux des pères et des rois. Malgré sa gentillesse naturelle, Charmant devient chaque joui plus volontaire et plus vicieux. Grand Dieu ! devais-] e laisser après moi un héritier semblable, et confier le bonheur de mon peuple à un sol couronné !

— Ainsi est faite la nature, répondit la marquise ; elle verse toujours d'un seul côté. Fainéantise et beauté marchent de compagnie; esprit et laideur ne se quittent guère; j'en ai l'exemple dans ma maison. On m'a envoyé il y a quelques jours une arrière-petite-nièce, qui n'a plus que moi de parente : c'est noir comme un crapaud, maigre comme une araignée, avec cela malin comme un singe, et savant comme un livre, et ça n'a pas dix ans. Jugez-en vous-même, Sire, voici mon petit monstre qui vient vous saluer.

Bizarre tourna la tête et aperçut un enfant qui répondait de tous points à l'éloge que faisait la marquise. Un front bombé, des yeux noirs et sauvages, des cheveux ébouriffés et relevés à la chinoise, une peau mate et brune, de grandes dents blanches, des mains rouges emmanchées de longs bras, cela ne faisait pas une nymphe bocagére.

Mais d^me chrysalide sort le papillon ; laissez l'enfant ouvrir ses ailes, vous verrez quelles jolies femmes on fait avec ces affreuses petites filles de dix ans.

Le petit 7nonstre s'approcha du roi et lui fit une révérence si sérieuse que Bizarre ne pu! s'empêcher de rire, quoiqu'il en eût peu d'envie.

— Qm es tu? dit le roi en prenant le menton de l'enfant.

— Sire, répondit-elle gravement,je suis dona Dolores-Rosario-Coral-Concha-Baltazara - Melchiora - Gaspara y Todos Santos, fille de noble chevalier don Pascual-Bartolomeo-Francesco de Asiz y...

— Assez, dit le roi, je ne te demande pas ta généalogie, nous ne sommes ici ni à Ion baptême ni à ton mariage ; comment t'appelle-t-on tous les jours ?

— Sire, dit-elle, on m'appelle Pazza'.

— Et pourquoi t'appelle-t-on Pazza ?

— Parce que ce n'est pas mon nom, sire.

— Voilà qui est étrange, dit le roi.

— Non, sire, répondit l'enfant, voilà qui est naturel. Ma tante prétend que je suis trop folle

> C'est-à-dire la Folle, en italien. 11 parait que dans le royaume des Herbes-Folles on parle un langage fort mélangé.

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pour qu'aucun saint veuille m'avouer pour sa filleule ; c'est pourquoi elle m'a donné un nom qui ne peut offenser personne en paradis

— Bien répondu, mon enfant; je vois que tu n'es pas une fille ordinaire. Il n'est pas donné à tout le monde de ménager tous les saints du paradis. Puisque tu en sais si long, peux-tu me dire ce que c'est qu'un savant?

— Oui, sire ; un savant est un homme qui sait ce qu'il dit quand il parle, et ce qu'il fait quand il agit.

— Peste ! dit le roi, si mes savants étaient tels que tu les imagines, je ferais de l'Académie mon Conseil d'État, et je lui donnerais mon royaume à gouverner. Qu'est-ce qu'un ignorant?

— Sire, reprit Pazza, il y a trois espèces d'ignorants : celui qui ne sait rien, celui qui parle de ce qu'il ne sait pas, et celui qui ne veut rien apprendre; tous trois sont bons à rôtir ou à pendre,

— C'est un proverbe que tu me récites là ; sais-tu comment on appelle les proverbes?

— Oui, sire ; on les nomme la sagesse des nations.

— Et pourquoi les nomme-t-on ainsi ?

— Parce qu'ils sont fous, reprit Pazza ; ils disent blanc et noir, il y en a de toutes les couleurs et pour tous les goûts. Les proverbes sont comme les cloches, qui répondent oui et non, suivanf l'humeur de celui qui écoute leur chanson.

Sur quoi Pazza, sautant des deux pieds, attrapa une mouche qui bourdonnait au nez du roi, puis, laissant Bizarre tout interdit, elle alla prendre sa poupée et s'assit à terre en la berçant dans ses bras.

— Eh bien! Sire, dit la marquise, que pensez-vous de cette enfant?

— Elle a trop d'esprit, répondit le roi, elle ne vivra pas.

— Ah ! sire, s'écria l'enfant, ce que vous dites là n'est pas honnête pour ma tante, qui n'a plus dix ans.

— Silence ! petite Bohême, dit la vieille dame en souriant ; est-ce qu'on fait la leçon aux rois?

— Marquise, dit Bizarre, il me vient une idée tellement étrange que j'ose à peine vous la confier, et cependant j'ai une furieuse envie de h suivre. Je ne puis rien faire de mon fils, la raison n'a pas de prise sur cet entêté; qui sait si la folie ne réussirait pas mieux? Si je m'en croyais;

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jeferais de Pazza le précepteur de Charmant. Cet indocile, qui résiste à tous ses maîtres, serait peut-èlre sans défense contre un entant. La seule objection, c'est que personne ne sera de mon avis; j'aurai tout le monde contre moi.

— Bah ! dit la marquise, tout le monde est si bête que c'est avoir raison que de ne pas penser comme ces gens-là.

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