‹ Contes bleus: (volume 3)Chapitre 11 sur 33 · MAGNIFIQUE RECTEUR · texte numérisé non relu

MAGNIFIQUE RECTEUR

recommande comme un ami

et un frère

le docteur et professeur L.

de Paris.

Reddes incolumem, precor,

Et serves animx dimidium mex.

Douce hospitalité de l'Allemagne, sainte confrérie de l'étude qui tant de fois m'avez donné un foyer à l'étranger, je ne puis assez vous bénir! Si les voyages ne m'ont pas rendu sage et vertueux, comme ce prudent Ulysse qui dès le siège de Troie avait trouvé l'art de toujours revenir sur l'eau,

Adversis rerum immersabilis undis,

du moins ils ont élargi l'horizon de ma pensée, ils m'ont agrandi le cœur, ils m'ont appris que de sa

1 Conseiller intime, professeur public, ordinaire.

main libérale Dieu a semé par toute la terre des merveilles à admirer, des hommes à aimer.

Tout égayé de cette bonne lettre, je partis à la découverte de Prague, avec la furie de ces voyageurs novices qui prennent la fatigue pour le plaisir. Murray à la main (c'est la seule autorité infaillible que reconnaissent les Anglais), je courus au vieux pont de la Moldau. Je regardai l'endroit où Jean Népomucène, un grand saint, fut jeté à l'eau, aimant mieux mourir que de livrer à un mari, roi et jaloux, la confession de la reine, sa royale pénitente. De là je montai au Hradschin, j'en interrogeai les souvenirs, je visitai l'église, ses tombeaux, ses reliques, ses trésors. Redescendu en ville, rien n'échappa à ma curiosité. Le Clemenlinum, le Carolimim, le Muséum, le vieux cimetière des juifs, tout y passa. Enfin, à deux heures, suivant l'usage, je dinai, non pas à l'hôtel, mais dans l'île Sophie, en plein air, au milieu des eaux et des fleurs, aux sons d'une musique excellente. Pour que rien ne manquât aux plaisirs de cette folle journée, je descendis dans la Schutzeninsel par le pont suspendu, ne

et/

voulant point passer au pays de Freyschùtz sans toucher une carabine. Là j'appris par expérience que je pouvais partir en guerre, sans jamais craindre de

190 CONTES liOIlKMES.

violer le cinquième commandement. A dix pas je manquerais un bataillon, à moins de faire comme le pauvre Max, et de vendre mon âme au diable. C'est un peu trop cher pour un vieux philosophe; je le laisse aux amoureux et aux Césars.

Le soleil baissait à l'horizon, les eaux paisibles de la Moldau s'enflammaient aux derniers rayons du jour, quand, fatigué de n'avoir regardé depuis le matin que des pierres, des vitraux et des peintures, je pensai qu'il serait doux de voir une ligure amie, La rue Kolowrat n'était pas loin, j'y courus, et trouvai bientôt le numéro 719. C'était une maison d'apparence modeste, avec une porte basse, surmontée d'un masque de lion ; je frappai, point de réponse; je frappai une seconde fois, j'entendis à l'intérieur une voix d'homme.

— Nanynka ! criait cette voix, Nanynka, nekdo klepa na dwere.

— Bon Dieu! m'écriai-je, est-ce que je sais le bohème sans l'avoir appris? Klepa, c'est le klopfên allemand, on frappe; dwere, c'est thur, c'est la porte. 0 puissance de la linguistique!

— Dobre (jitro, pane\ me dit brusquement, en ou»

' Uonjour, monsieur.

via ni la porte, une grande fille en jupon vert, en camisole rouge. C'était Nanynka qui, d'un mot, dissipail ma science et mon rêve. Bobre gitro, pour moi, c'étail de l'hébreu.

Je lui demandai en allemand si son maître était au logis; elle se mit à rire aux éclats. J$ tirai de mon portefeuille la tessera hospitalis, et j'essayai de lire le nom de mon hôte; peine perdue, Nanynka riait de plus belle. De désespoir, je lui tendis la carte maudite en criant :

— Sstepan ! Sstepan !

Nanynka riait toujours, et si fort, que de colère je me pris à rire à mon tour.

Heureusement la voix intérieure vint à mon secours en appelant Nanynka.

La grande fille me fit signe d'entrer, et, prenant la carte, elle monta un petit escalier en répétant :

— Niemec, pane, niemec\ deux mots qui ne laissaient pas que de m'intriguer.

Un instant après, Stéphane me serrait la main. Des cheveux blonds rejetés en arrière, des yeux bleus et limpides, le nez et la moustache en l'air, c'était une

1 Yn Allemand, monsieur, nn Allemand.

de ces figures franches et loyales qu'on aime à première vue.

— Que je suis heureux de vous tenir dans ma maison! disait-il; que je suis fâché de ne point parler français ! N'importe, vous parlez allemand , nous pourrons maudire dans leur langue ces abominables Tudesques. Que mon vieux maître a été bon de songer à moi! Entrez, que je vous présente toute ma famille, ma grand'mère et ma sœur.

Au fond d'un parloir sombre, à peine éclairé par un dernier rayon de soleil, était l'aïeule, tournant son rouet, le rouet de Marguerite; en face d'elle, une jeune fille chantait au piano un air national, qu'elle interrompit au bruit de nos pas.

— Chère maman, dit Stéphane, un Français, un ami du professeur Gottlob. Docteur, je vous présente Cathinka, ma sœur.

La connaissance fut bientôt faite, et nous voilà tous quatre assis et causant tranquillement comme de vieux amis.

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Quand je dis tranquillement, je ne parle ni des allées et venues de la grande Nanynka, ni des signes mystérieux qu'elle traçait dans l'air, ni des paroles qu'elle murmurait à l'oreille de sa jeune maîtresse, ni des clefs qui résonnaient dans sa main. Dans la langue de l'hospitalité, langue que parlait déjà le vieil Abraham, cela veut dire : « Voilà un hôte. C'est Dieu qui nous l'envoie. Sauvons l'honneur de la maison. » Pendant ce manège innocent, la conversation allait son train; mais j'avais beau aborder mille sujets différents, Stéphane, par un invincible penchant, revenait toujours à l'éloge de la Bohème, à des tirades contre les Allemands. Il appartenait à cette famille d'esprits, si bien nommée par Hazlitt la famille des joueurs d'orgue; gens aimables, du reste, mais qui tournent toujours la même idée et ne chantent jamais qu'un seul air.

— Donnez- moi la main, disait-il; Slaves et Français sont des frères. Si le sort n'avait jeté entre nous ces froids Germains, il y a longtemps que l'Europe ne ferait plus qu'une patrie. Nous autres Tchèques, si nous avons remplacé les vieux Celtes de la Bohême, nous en avons gardé l'esprit, la bravoure, l'amour de la liberté. Avez-vous vu au Hradschin la Chambre de

la Diète, la Landtagstube, et la fenêtre d'où nos pères jetèrent d'une hauteur de quatre-vingts pieds les conseillers de la tyrannie impériale? C'est ce qu'on appelait la coutume bohème; cette façon de voter avait du bon, quoi qu'on dise. La fenêtre est toujours là, et vous en verrez de non moins célèbres à l'hôtel de ville. Tous nos ennemis politiques ont passé par ce chemin. Nous autres Bohèmes, on nous tue, mais nous ne cédons pas. Nous avons toujours dans les veines le sang de Népomucène, de Huss et de Ziska.

A l'étranger, je n'aime guère à parler politique; il me semble que l'hospitalité impose une grande réserve; j'essayai d'amener Stéphane en France. Je ne pouvais plus mal tomber.

— Autrefois, dit-il, nos pères ont combattu ensemble. A la bataille de Crécy, ce vieux roi aveugle, qui se fait attacher entre ses deux écuyers, fonce sur l'Anglais et meurt en héros, c'est un Bohême, c'est notre roi Jean de Luxembourg. Je suis sûr qu'en France, au pays des braves, on ne l'a pas oublié. Qui sait si l'alliance ne se renouera pas un jour, et non pas contre les Anglais?

C'était le moment de tenter une diversion. Je lui parlai de la langue tchèque on bohème, de la parenté

CONTES BOHEMES. 195

de tous les idiomes indo-européens; la grammaire aryenne un4 semblait un terrain neutre à l'abri delà discorde. N'étant philologues ni l'un ni l'autre, nous n'avions aucune raison de nous prendre aux cheveux. Je me trompais. A peine le sujet était-il effleuré, que Sephane se mettant à rire :

— Tenez, dit-il, ceci me rappelle une bonne histoire de l'empereur Sigismond, qui, au travers de ses vices et de ses faiblesses, avait gardé l'esprit national. Au concile de Constance, il commença une belle harangue en latin impérial : « Videte, patres, dit-il aux a Pères du Concile, ut eradicetis schismam Humta- « rum. » Sur quoi, un moine de notre pays, hardi et franc comme un Bohême, se leva et lui dit : « Sereanissime rex, schisma est generis neutri. — Et corn- « ment le sais-tu? dit Sigismond revenant à la langue «de son pays. — C'est Alexandre Gallus qui l'en- « seigne, répondit le moine. — Et qui est cet Alexandre « Gallus? — C'était un moine, dit notre pédant tondu. « — Voilà un plaisant pataud, s'écria Sigismond. Moi «je suis l'empereur cle Rome; ma parole, je crois, « vaut bien celle d'un moine. » Et le Concile de rire en attendant qu'il brûlât notre martyr. N'est-ce pas là de l'esprit français?

— Tout à fait; mais parlez-moi de votre littérature ; on dit que Schaffarik et Palacky ont réveillé chez vous la tradition et ranimé le sentiment national.

— Ce ne sont pas les seuls, reprit Stéphane; j'espère que nous remettrons bientôt en vigueur la fameuse loi de Mathias, qui chassait du pays comme un traître quiconque ne parlait pas bohème, et lui confisquait tous ses biens.

— C'est pousser un peu loin l'amour de la philo logie.

— Songez donc, reprit-il, que nous avons une langue et une littérature admirables. Fils de l'Orient, nous en avons apporté avec nous les trésors. Légendes, contes, poésies, c'est là notre domaine, comme la musique. Les Allemands ne font que nous piller.

— Vous avez des contes?

— Demandez à grand'mère, elle vous en dira jusqu'à demain. Et nous les avons recueillis; Kulda, Maly, Daxner, Madame Niemec, les ont publiés, VYenzig les a traduits en allemand l; je vous prêterai son livre quand vous voudrez.

— J'aimerais mieux vous entendre. Un conte, dans

1 Weslslawischer Mœrchemchatz. Deutsch bearbeitet von J. Wenzig. C'est un charmant recueil.

un livre, c'est une fleur séchée; récité, c'est la fleur sur pied, avec loute sa grâce et sa fraîcheur.

— Eh bien! mon hôte, je tacherai de vous plaire; grand'mère et Cathinka en feront autant de leur côte, et quand vous serez de retour en France, vous réciterez aux Français les contes des Bohèmes, leurs amis.

Je commence par un conte d'étudiant; il a pour tilre : Es-tu content? ou l'Histoire des nez.

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