‹ Contes bleus: (volume 3)Chapitre 22 sur 33 · LE ROI BIZARRE ET LE PRINCE CHARMANT · texte numérisé non relu

LE ROI BIZARRE ET LE PRINCE CHARMANT

ans le royaume des Herbes- Folles, heureux pays, terre bénie du ciel, où les hommes ont toujours raison, où les femmes n'ont jamais tort, vivait, il y a longtemps, un roi qui ne songeait qu'au bonheur de son peuple, et qui, dit-on, ne s'ennuyait jamais. Son

peuple l'aim ait-il? On en doute. Ce qui est sûr, c'est que les courtisans avaient pour leur prince peu d'estime et moins d'amour. Aussi l'avaient-ils surnommé le roi Bizarre, seul titre sous lequel il soit connu dans l'histoire, comme on le voit dans les grandes Chronicques des Royaulmes et Principautez du monde qui n'ont jamais existé, docte chef-d'œuvre qui a immortalisé l'érudition et la critique du révérend Père en Dieu dom Melchisedech de Mentiras y Necedad.

Resté veuf après un an de mariage, Bizarre avait, reporté toute son affection sur son fils et son héritier.

C'était le plus joli des enfants.

Sa figure était fraîche comme une rose du Bengale; de beaux cheveux blonds lui tombaient sur les épaules en boucles do- : rées; joignez à cela des yeux bleus et limpides, un nez droit une petite bouche et un menton poinlu, vous aurez un portrait de chérubin. A huit ans, cette jeune merveille dansait à ravir, montait à cheval comme Franconi, et faisait des armes comme Gâtechair. Qui n'eût été séduit par son sourire et la façon toute royale dont il saluait la foule en passant,

quand il était de bonne humeur? Aussi la voix du peuple, qui ne se trompe jamais, l'avait-elle baptisé le prince Charmant, et le nom lui en est resté.

Charmant était beau comme le jour; mais le soleil lui-même a, dit-on, des taches, et les princes ne dédaignent pas de ressembler au soleil. L'enfant éblouissait la cour par sa bonne mine; mais il y avait quelques ombres qui n'échappaient point à l'œil perçant de l'amour ou de l'envie. Souple, agile, adroit à tous les exercices du corps, Charmant avait l'esprit nonchalant; il s'était mis en tête de tout savoir sans rien étudier. Il est vrai que gouvernantes, courtisans et valets lui répétaient sans cesse que le travail n'est point fait pour les rois, et qu'un prince en sait toujours assez quand d'une main prodigue et dédaigneuse il jette aux poètes, aux écrivains, aux artistes, un peu de cet argent que le peuple est trop heureux de lui offrir.

Ces maximes chatouillaient l'orgueil de Charmant; aussi à douze ans l'aimable enfant, avec une fermeté précoce, avait-il refusé d'ouvrir un alphabet. Trois précepteurs, choisis parmi les plus habiles et les plus patients, un abbé, un philosophe, un colonel, avaient essayé tour à tour de fléchir ce jeune cou-

rage; l'abbé y avait perdu sa philosophie, le philosophe sa tactique, et le colonel son latin. Resté maitre du champ de bataille, Charmant n'écoutait plus que son caprice; il vivait sans contrainte et sans loi. Têtu comme une mule, colère comme un dindon, friand comme un chat, fainéant comme une couleuvre, du reste prince accompli, il était la gloire du beau pays des Herbes-Folles, l'espoir et l'amour d'un peuple qui dans ses rois n'estime que la grâce et la beauté.

MADEMOISELLE PA'ZZA

Quoiqu'il eut été élevé à la cour, le roi Bizarre était un homme de sens; l'ignorance de Charmant ne lui plaisait guère, et souvent il se demandait avec inquiétude ce que deviendrait son royaume entre les mains d'un prince que le plus bas des flatteurs tromperait aisément. Mais que faire? Quel moyen employer contre cet enfant qu'une femme adorée lui avait légué en mourant? Plutôt que de voir pleurer son lils, Bizarre lui eut cédé sa couronne; la tendresse le désarmait. L'amour n'est pas aveugle, quoi qu'en disent les poètes; hélas ! on serait trop heureux

si l'on n'y voyait goutte. Le tourmenl de celui qui aime, c'est que, malgré lui, il se fail l'esclave el le complice de l'ingrat qui se sent aimé.

Chaque soir, après le conseil, le roi Bizarre allait finir sa journée chez la marquise de Costoro. C'était une vieille dame qui autrefois avait fait danser le roi sur ses genoux, et qui seule pouvait lui rappeler les doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Elle était, disait-on, fort laide et un peu sorcière; mais le monde est si méchant, que de ses médisances il ne faut jamais croire que la moitié. La marquise avait de grands traits et de nobles cheveux blancs; il était aisé de voir qu'elle avait été belle au temps jadis.

Un jour que Charmant avait été plus déraisonnable que de coutume, le roi entra chez la marquise d'un air soucieux. Suivant son habitude, il s'assit devant une table de jeu toute prête, et prenant des cartes, il commença une patience. C'était sa façon d'amortir sa pensée, et d'oublier durant quelques heures les soucis des affaires et les ennuis de la royauté. A peine

avait-il rangé seize cartes en un carré parfait, qu'il

poussa un long soupir.

— Marquise, s'écria-il, vous voyez le plus malheureux des pères et des rois. Malgré sa gentillesse naturelle, Charmant devient chaque jour plus volontaire et plus vicieux. Grand Dieu! devais-je laisser après moi un héritier semblable, et confier le bonheur de mon peuple à un sot couronné !

— Ainsi est faite la nature, répondit la marquise; elle verse toujours d'un seul côté. Fainéantise et beauté marchent de compagnie; esprit et laideur ne se quittent guère; j'en ai l'exemple dans ma maison. On m'a envoyé il y a quelques jours une arrière-petitenièce, qui n'a plus que moi de parente : c'est noir comme un crapaud, maigre comme une araignée, avec cela malin comme un singe, et savant comme un livre, et ça n'a pas dix ans. Jugez-en vous-même, Sire, voici mon petit monstre qui vient vous saluer.

Bizarre tourna la tête et aperçut un enfant qui répondait de tous points à l'éloge que faisait la marquise. Un front bombé, des yeux noirs et sauvages, des cheveux ébouriffés et relevés à la chinoise, une peau mate et brune, de grandes dents blanches, des mains rouges emmanchées de longs bras, cela ne

PIF l\U 505

faisait pas une nymphe bocagère. Mais d'une chrysalide sort le papillon; laissez l'enfant ouvrir ses ailes, vous verrez quelles jolies femmes on fait avec ces affreuses petites iilles de dix ans.

Le petit monstre s'approcha du roi et lui lit une révérence si sérieuse que Bizarre ne put s'empêcher de rire, quoiqu'il en eût peu d'envie,

— Qui es-tu? dit le roi en prenant le menton de l'enfant.

— Sire, répondit-elle gravement, je suis dona l)olores-Rosario-Coral-Concha-Baltazara-Melchiora-Gas para y Todos Santos, fille de noble chevalier don Pas cual-Bartolomeo-Francesco de Asiz y...

— Assez, dit le roi, je ne te demande pas ta généalogie, nous ne sommes ici ni à ton baptême ni à ton mariage; comment t'appelle-t-on tous les jours?

— Sire, dit -elle, on m'appelle Pazza1.

— Et pourquoi t'appelle-t-on Pazza?

— Parce que ce n'est pas mon nom, sire.

— Voilà qui est étrange, dit le roi.

— Non, sire, répondit l'enfant, voilà qui est na tu rel . Ma tante prétend que je suis trop folle pour qu'au

1 C'est-à-dire la Folle, en italien. Il paraît que dans le royaume des Herbes Folles on parle un langage fort mélangé.

cun saint veuille m'avouer pour sa filleule; c'est pourquoi elle m'a donné un nom qui ne peut offenser personne en paradis.

— Bien répondu, mon enfant; je vois que tu n'es pas une fille ordinaire: Il n'est pas donné à tout le monde de ménager tous les saints du paradis. Puisque tu en sais si long, peux-tu me dire ce que c'est qu'un savant?

— Oui, sire; un savant est un homme qui sait ce qu'il dit quand il parle, et ce qu'il fait quand il agit.

— Peste! dit le roi, si mes savants étaient tels que tu les imagines, je ferais de l'Académie mon Conseil d'État, et je lui donnerais mon royaume à gouverner. Qu'est-ce qu'un ignorant?

— Sire, reprit Pazza, il y a trois espèces d'ignorants : celui qui ne sait rien, celui qui parle de ce qu'il ne sait pas, et celui qui ne veut rien apprendre ; tous trois sont bons à rôtir ou à pendre.

— C'est un proverbe que tu me récites là; sais-tu comment on appelle les proverbes?

— Oui, sire; on les nomme la sagesse des nations,

— Et pourquoi les noinme-t-on ainsi?

— Parce qu'ils sont fous, reprit Pazza; ils disent blanc et noir, il y en a de toutes les couleurs et pour

PIF l'A F. 507

Ions les goûts. Les proverbes sont comme les cloches, qui répondent oui et non, suivant l'humeur de celui qui écoule leur chanson.

Sur quoi Pazza, sautant des deux pieds, attrapa nue mouche qui bourdonnait au nez du roi, puis, laissant Bizarre f tout interdit, elle alla prendre sa poupée cl W*0.

s'assil à terre en la ber- lllfl«B

çant dans ses bras. BÉNI

— Eh bien ! sire, dit JjB| la marquise, que pensez-vous de colle en- ANS font?

— Elle a trop d'esprit, répondit le roi, elle ne vivra pas.

— Ah! sire, s'écria l'enfant, ce que vous dites là n'est pas honnête pour ma tante, qui n'a plus dix ans.

— Silence! petite Bohême, dit la vieille dame en souriant; est-ce qu'on fait la leçon aux rois?

— Marquise, dit Bizarre, il me vient une idée tellement étrange que j'ose à peine vous la confier, et

7M l'IF 1»AK

cependant j'ai une iurieuse envie de la suivre. Je ne puis rien faire de mon fils, la raison n'a pas de prise sur cet entêté; qui sait si la folie ne réussirait pas mieux? Si je m'en croyais, je ferais de Pazza le précepteur de Charmant. Cet indocile, qui résiste à tous ses maîtres, serait peut-être sans défense contre un enfant. La seule objection, c'est que personnelle sera de mon avis; j'aurai tout le monde contre moi.

— Bah! dit la marquise, tout le monde est si bête que c'est avoir raison que de ne pas penser comme ces çens-là.

Page 1