LA PREMIÈRE LEÇON
C'est ainsi que Pazza fut chargée d'instruire le jeune prince. Il n'y eut point de nomination officielle; on n'annonça point dans la Gazette de la cour que le roi, avec sa sagesse ordinaire, avait trouvé du premier coup un génie hors ligne, et lui avait confié le cœur et l'esprit de son enfant; mais dès le lendemain on envoya Charmant chez la marquise, et on lui permit de jouer avec Pazza.
Ptestés seuls, les deux enfants se regardèrent en silence. Pazza, la plus hardie, parla la première.
* — Comment L'appelles-tu? dit elle à son nouveau compagnon.
— Ceux qui ne me connaissent pus m'appellent Altesse, répondit Charmant d'un ton piqué; ceux qui nie connaissent m'appellent simplement Monseigneur, et tout le monde me dit : Vow. L'étiquette le veut ainsi.
— Qu'est-ce que l'étiquette? dit Pazza.
— Je ne sais pas, répondit Charmant. Quand je saute, quand je crie, quand je veux me rouler par terre, on me dit que c'est contre l'étiquette; alors je me tiens tranquille et je m'ennuie : voilà l'étiquette.
— Puisque nous sommes ici pour nous amuser, reprit Pazza, il n'y a donc pas d'étiquette; tutoie-moi comme si j'étais ta sœur, je te tutoierai comme si tu étais mon frère, et je ne t'appellerai pas monseigneur.
— Mais tu ne me connais pas.
— Qu'est-ce que ça fait? dit Pazza; je t'aimerai, ça vaudra mieux. On dit que tu danses à merveille : apprends-moi à danser, veux-tu?
La glace était rompue; Charmant prit la jeune fille par la taille, et en moins d'une demi-heure lui apprit la polka de ce temps-là .
— Comme tu danses bien! lui dit-il; tu as saisi le mouvement tout de suite.
— C'est que tu es un bon maître, lui dit-elle ; à mon tour de t'apprendre quelque chose.
Elle prit un beau livre d'images et lui fil voir des monuments, des poissons, des hommes d'État, des perroquets, des savants, des bêtes curieuses, des fleurs, toutes choses qui amusèrent beaucoup Charmant.
— Vois-tu, lui dit Pazza, il y a l'explication de toutes les images : lisons-la.
— Je ne sais pas lire, reprit Charmant.
— Je te l'apprendrai; je serai ta petite maîtresse.
— Non, répondit le royal entêté, je ne veux pas lire. Mes maîtres m' ennuient .
— C'est très-bien; mais je ne suis pas un maître; tiens, voilà un A, un bel À; dis : À.
— Non, reprit Char niant en fronçant le sourcil; jamais je ne dirai : À.
— Pour me faire plaisir?
— Non, jamais ! En voilà assez, je n'aime pas qu'on ne soit pas de mon avis.
— Monsieur, ditPazza, un homme galant ne refuse rien aux dames.
— Je refuserais le diable en jupons, reprit le jeune prince en se rengorgeant; laisse-moi tranquille, je ne t'aime plus; désormais appelle-moi monseigneur.
— Monseigneur Charmant ou mon charmant seigneur, répondit Pazza rouge de colère, vous lirez ou vous direz pourquoi.
— Je ne lirai pas .
— Non! une fois, deux fois, trois fois?
— Non ! non ! non !
Pazza leva la main; pif! paf! voilà le lils du roi soûl-
fleté. On avait dit à Pazza qu'elle avait de l'esprit jusqu'au bout des doigts; elle avait eu tort de prendre la chose au sérieux; il ne faut jamais rire avec les enfants.
En recevant ce premier avis au lecteur, Charmant pâlit et trembla, le sang lui monta au visage, de grosses larmes lui vinrent dans les yeux ; il regarda sa jeune maîtresse d'un air qui la fit tressaillir. Puis tout à coup, et par un suprême effort, il reprit possession de lui-même, et d'une voix légèrement émue :
— Pazza, dit-il, voici l'A.
Et le même jour, et dans la même séance, il apprit les vingt-quatre lettres de l'alphabet. A la fin de la semaine, il épelait couramment. Le mois n'était pas écoulé qu'il lisait à livre ouvert.
Qui fut heureux? Ce fut le roi Bizarre. Il embrassait Pazza sur les deux joues, il la voulait toujours auprès de son lils ou auprès de lui; il faisait de cette enfant son amie et son conseil, au grand dédain de tous les courtisans. Charmant, toujours sombre et silencieux, apprit tout ce que put lui enseigner son jeune mentor, et retourna bientôt auprès de ses anciens précepteurs, qu'il émerveilla par son intelligence et sa douceur. Il répétait si bien sa grammaire,
que l'abbé se demanda un jour si par hasard ces définitions, qu'il n'avait jamais comprises, n'avaient pas un sens. Charmant n'étonna pas moins le philosophe,
qui Ions les soirs lui enseignait le contraire de ce que l'abbé lui avait appris le matin. Mais de tous ses maîtres, celui qu'il écouta avec le moins de répugnance fut le colonel. Il est vrai que Rayonnette, — c'était le nom du colonel, — était un habile stratégiste, et qu'il pouvait dire, comme un ancien, mais avec une légère variante:
Homo sum, hum an i nihil a me alienum puto.
(Je suis homme, et rien de ce qui touche à l'art de dépêcher les pauvres humains ne m'est étranger.) Ce fut lui qui initia Charmant aux mystères du bouton de guêtres et du passe-poil; ce fut lui qui apprit à son élève que la plus noble étude d'un prince, c'était l'école de bataillon, et que le fond de la politique c'était
de passer des revues afin de faire la guerre, et de faire
la guerre afin de passer des revues.
Peut-être n'était-ce pas tout à fait de cette façon que Bizarre entendait Fart de gouverner; mais, outre qu'il se réservait l'avenir, il était si heureux des progrès de Charmant, qu'il ne voulait troubler en rien cette œuvre admirable d'une éducation longtemps désespérée.
— Mon fils, lui disait-il souvent, n'oublie pas que tu dois tout à Pazza.
Tandis que le roi parlait ainsi, Pazza, rouge de plaisir, regardait tendrement le jeune homme. Malgré tout son esprit, elle était assez folle pour l'aimer. Charmant se contentait de répondre froidement que la reconnaissance est la vertu des princes, et que Pazza apprendrait un jour que son élève n'avait rien oublié.