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une loRf^iie cavalcade qui soulevait au loni la poussière. Qui lut étonné de trouver un corbeau où il avait laissé un cygne, ce fut le pauvre Carlino; })eu s'en fallut qu'il n'en perdit le sentiment. 11 voulut parler, les larmes lui étouffaient la voix, il regardait de tous côtés, cherchant sa bien-aimée sous chaque feuille. Mais la négresse, prenant un air de souffrance, lui dit en
baissant les veux :
— Ne cherchez pas, mon prince; une méchante fée a fait de moi sa victime; un sort fatal a changé votre lis en charbon.
Tout en maudissant les fées, qui s'étaient jouées de sa crédulité, Carlino, en véritable prince, ne voulut pas manquer à sa parole. Il tendit galamment la main à Lucie et l'aida à descendre de l'arbre, tout en poussant des soupirs à déraciner les chênes de la foret. Quand on eut habillé l'Africaine en princesse, qu'on l'eut couverte de diamants et de dentelles, ce qui la parait comme les étoiles parent la nuit, en la rendant
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plus noire, Carlino la Ht asseoir à sa droite, dans un magnifique carrosse tout en glaces, et attelé de six chevaux blancs. Ce fut dans cet équipage qu'il reprit le chemin du palais, avec la joie d'un condamné qui a déjà la corde au cou.
A une lieue du château, on trouva le vieux roi. Les récits merveilleux de son fils lui avaient tourné la tête. Malgré l'étiquette et les chambellans, il accou-
rait pour admirer l'incomparable beauté de sa bru. Quand au lieu de la colombe qu'on lui avait promise il aperçut une corneille :
— Per Bacclio! s'écria-t-il, ceci est trop fort. Je savais bien que mon fils était fou, on ne m'avait pas dit qu'il fût aveugle. Est-ce là ce lis incomparable 'qu'on
est allé chercher au bout du monde? Est-ce cette rose plus fraîche que l'aurore, ce miracle de beauté qui est sorti d'un citron? S'imagine-t-on que je souffrirai cette nouvelle insulte à mes cheveux blancs? Croit-on que je laisserai l'empire des Tours-Vermeilles, ce glorieux héritage de mes ancêtres, à des enfants moricauds? Je ne veux pas que cette guenon entre dans mon palais!
Le prince se jeta aux pieds de son père et essaya de le fléchir. Le premier ministre, homme de grande expérience, remontra à son maître qu'à la cour, du soir au matin, le blanc devenait noir, le noir devenait blanc; on ne devait pas s'étonner d'une métamorphose toute naturelle et qui cesserait au premier jour. Que pouvait faire le seigneur des Tours-Vermeilles? 11 était roi, il était père, à ce double titre toujours habitué à faire la volonté des autres ; il céda et consentit d'assez mauvaise grâce à cette singulière union. La gazette de la cour annonça à tout le royaume l'heureux choix qu'avait fait le prince, et ordonna au bon peuple de se réjouir. La noce fut seulement retardée de huit jours : il ne fallait pas moins pour faire tous les préparatifs de cette grande cérémonie.
On mena la négresse dans de magnifiques apparte-
ments; des comtesses se disputèrent l'honneur de lui chausser sa pantoufle, des duchesses obtinrent, non sans peine, le glorieux privilège de lui passer sa chemise; puis on pavoisa la ville et le château de drapeaux de toutes les couleurs; on abattit des murs, on
planta des ifs, on sabla des allées ; on rhabilla d'anciens discours, on remit à neuf de vieux compliments, on recousu t des poëmes et des madrigaux qui avaient déjà traîné partout. Il n'y eut plus dans le royaume qu'un
mot d'ordre : remercier le prince d'avoir choisi une
[emme si digne de lui
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La cuisine ne fut pas oubliée : trois cents marmitons, cent cuisiniers, cinquante maîtres d'hôtel se mirent à l'œuvre, sous la direction du fameux Bouchibus, chef des fourneaux du roi. On tuait des petits cochons, on dépeçait des moutons, on lardait des chapons, on plumait des pigeons, on embrochait des dindons ; c'était un massacre universel. 11 n'y a pas de bonnes fêtes si la basse-cour n'y a sa part.
Au milieu de toute cette agitation, un beau ramier, aux ailes bleuâtres, vint se poser sur une fenêtre de la cuisine. D'une voix douce et plaintive, il chantait en soupirant :
Rou-coii, rou-cou, rou-cou; chef de cuisine, Dis-moi, que fait le prince avec la Sarrazine?
Le grand Bouchibus était trop occupé des affaires publiques pour faire attention au ramage d'un pigeon ; mais à la longue il fut étonné d'entendre le langage des oiseaux, et crut bien faire d'annoncer cette merveille à sa nouvelle maîtresse. L'Africaine ne dédaigna pas
de descendre à la cuisine, et aussitôt qu'elle eut entendu cette musique, elle ordonna au maître d'hôtel d'attraper le ramier et d'en faire un hachis.
Sitôt dit, sitôt fait; le pauvre ramier se laissa prendre sans résistance. En un instant, Bouchihus, armé de son grand couteau, lui coupa la tête et la jeta dans le jardin. Trois gouttes de sang en tomhèrent, et trois jours plus tard il sortit de terre un beau pied de citron, qui grandit si vite qu'avant le soir il était en fleurs.
Or, il arriva que le prince, prenant le frais sur son balcon, aperçut ce citronnier qu'il n'avait jamais vu. 11 appela le cuisinier et lui demanda qui avait planté ce bel arbre. Le récit de Bouchihus intrigua vivement Carlino; aussi ordonna-t-il que sous peine de mort personne ne touchât au citronnier, et qu'on en eût le plus grand soin.
Le lendemain, à son réveil, le prince courut au jardin. Il y avait déjà trois citrons sur l'arbre, trois citrons tout pareils à ceux que la Parque avait donnés à notre aventurier. Carlino cueillit ces beaux fruits et s'enferma à double tour dans ses appartements.
D'une main tout émue il emplit d'eau une coupe d'or, garnie de rubis, qui avait appartenu à sa mère,
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et il ouvrit le couteau qui ne l'avait jamais quitté. Il fendit un citron, la première fée sortit; Carlino la regarda à peine et la laissa s'envoler; il en fut de même de la seconde; mais dès que parut la troisième, le prince lui tendit la coupe ou elle but en souriant, plus belle et plus gracieuse que jamais.
x\lors la fée conta au jeune prince tout ce qu'elle avait souffert de la mé- ^^^.. y
chante négresse, et Carlino, hors de lui, plein de fureur et plein de joie, se mit à crier, à maudire, à chanter, à pleurer. On eut dit qu'en un clin d'œil il passait du ciel à l'enfer et de l'enfer au ciel. 11 en fit tant et tant que le roi accourut. Ce fut son tour d'être fou; il se mit à danser
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la couronne en tête et le sceptre à la main. Puis tout à coup il s'arrêta, fronça le sourcil, ce qui était signe qu'il pensait à quelque chose, jeta sur sa bru un grand voile qui la couvrait de la tête aux pieds, et, la prenant par la main, il l'entraîna dans la salle à manger.
C'était l'heure de déjeuner; ministres et courtisans étaient rangés autour d'une longue table magnifiquement servie; on attendait l'entrée des princes pour s'asseoir. Le roi appela les convives l'un après l'autre; à mesure que chacun approchait de la fée, le monarque écartait le voile qui cachait ce soleil naissant, et demandait au nouveau venu:
— Que doit-on faire à qui a voulu étouffer cette merveille?
Et chacun, ébahi, répondait à sa façon. Quelquesuns disaient que l'auteur d'un pareil crime méritait une cravate de chanvre; d'autres voulaient qu'on lui mît une pierre au cou en le jetant à l'eau. Lui couper la tête parut au vieux ministre une peine trop douce pour un pareil scélérat : il vota pour qu'on l'écorchât vif, et l'assistance applaudit à tant d'humanité.
Quand vint le tour de la négresse, elle approcha sans défiance et ne reconnut pas la fée.
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— Sire, dil-rllo au roi, le monstre qui a pu allliger celte eliariiiaute personne mérite assurément d'être brûlé vit dans un four et d'avoir ses cendres jetées aux vents.
— Tu t'es jugée toi-mem(% s'écria le roi des Tours- Veriiieilles. Maudite, reconnais ta victime, et pré-
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pare-toi à mourir. Qu'on dresse un bûcher sur la grande place du chàtean, je veux que mon bon })euple ait le plaisir de voir griller cette sorcière. Cela l'occupera une heure ou deux.
— Sire, dit la jeune fée en prenant la main du roi. Votre Majesté ne me refusera pas un cadeau de noces.
— Non certes, mon enfant, dit le vieux roi, de-
mande-moi ce que lu voudras. Te fallùt-il ma couronne, je serais trop heureux de te l'offrir.
— Sire, reprit la fée, accordez-moi la grâce de cette malheureuse. Esclave, ignorante, misérable, la vie ne lui a enseigné que la haine et l'envie; laissezmoi la rendre heureuse, et lui apprendre que le bonheur ici-bas, c'est d'aimer.
— Ma lille, dit le roi, on voit bien que vous êtes fée; vous n'entendez rien à la justice humaine. Chez
nous on ne corrige pas les -f 1 méchants, on les tue; c'est plus tôt fait. Mais enfin, j'ai donné ma parole; apprivoisez ce serpent à vos risques et périls, je ne m'y oppose pas.
La fée releva la négresse qui lui baisait les mains en pleurant; on se mita table; le roi était si content, qu'il mangea comme quatre. Quant à Carlino, qui avait toujours les yeux sur sa tiancée, il se coupa cinq ou six fois le pouce par distraction, ce qui chaque fois le mit de la plus belle humeur. Tout est phiisir quand le cœur est charmé.
Lorsque le vieux roi mourut, comblé d'anuées et de gloire, Carliuo et son aimable femme montèrent à leur tour sur le trône. Pendant un demi-siècle, si l'on en croit l'histoire, ils n'augmentèrent pas les impôts, et ne firent verser ni une goutte de sang ni une larme; aussi après plus de mille ans le bon peuple des Tours-Vermeilles soupire-t-il encore quand on lui parle de cet âge lointain, et ce ne sont pas seulement les petits enfants qui demandent quand reviendra le bon temps où régnaient les fées.
Oi; l/AI'vT DE GOUVERNER LES HOMMES