‹ Contes bleus: (volume 4)Chapitre 11 sur 29 · CONTE NAPOLITAIN · texte numérisé non relu

CONTE NAPOLITAIN

11 V avait une lois un roi qu'on appelait lo roi des Toiirs-Vermoillos. Ce prince n'avait qu'un tils (pril aimait comme la prunelle de ses yeux. C'était Tunique espoir d'une dynastie près de lîuir. Marier cet illustre rejeton, lui trouver une princesse noble, riche, belle, et

* Traduit librement du PeMlamfrone.

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c'était toiit(' raiiibitioii du vieux roi. Ctiaciuc soir il s'endoruiait eu peusaut à cette uuiou désirée; cliaque uuit il rêvait qu'il était graud-père, et il eml)rassait surtout douce et boune (uotez ces deux poiuts-ci),

eu songe toute une aruiée de petits garcous qui déli- 1 aient devant lui la couronne au front et le sceptre au poing.

Par malheur, au milieu de toutes les vertus qui ne manquent jamais à un héritier de la couronne, Carlino (c'était le nom du jeune prince) avait ce léger défaut, qu'il était plus farouche qu'un poulain sauvage. Au seul nom de femme il secouait la tête et fuyait dans les bois. Quel était le chagrin du roi? il n'est guère besoin de le dire. A voir son trône sans successeurs, sa race à la veille de s'éteindre, il était plus triste et plus désolé qu'un passager qui fait nau-

l'rage au port. Mais il avait beau se désespérer, rien ne touchait Carlino. Les larmes d'un {)ère, les piières d'un peuple entier, l'intérêt de l'État, rien ne pouvait attendrir ce cœur de roche. A le raisonner, vingt prédicateurs avaient perdu leur éloquence, et trente sénateurs leur latin. Être entêté fut toujours un privilège royal, Carlino savait cela de naissance; il se serait cru déshonoré s'il n'eût rendu des points à un mulet.

Mais souvent il arrive plus de choses en une heure qu'en cent ans; personne ne peut dire : «Voilà un chemin où je ne passerai jamais. » Un matin qu'on était à table, et que le prince, toujours sermonné par son père, s'occupait pour toute réponse à regarder les mouches qui tournaient en l'air, il oublia qu'il tenait à la main un couteau; dans un geste d'impatience il se piqua le doigt. Le sang jaillit, tomba dans une assiette de crème qu'on venait de servir à Carlino, et y fit un bizarre mélange de rose et de blanc. Hasard ou punition du ciel, le caprice le plus fou saisit le prince à cette vue.

— Sire, dit-il à son père, si je ne trouve pas bientôt une femme aussi blanche et aussi rose que cette crème colorée de mon sang, je suis un homme perdu. Cette nymphe, cette merveille, elle doit exister quelque

part; je l'aime, j'en perds la tête, il me la faut, je la veux. A cœur résolu rien d'impossible. Si vous voulez

que je vive, laissez-moi courir le monde pour trouver mon rêve ; autrement dès demain je serai mort de désir et d'ennui.

Qui resta ébahi en entendant ces belles folies? Ce fut le pauvre roi des Tours-Vermeilles. Il lui sembla que son palais lui croulait sur la tête; il pâlit, il rougit, il balbutia, il pleura; puis enfin retrouvant la parole :

— 0 mon fils, s'écria-t-il, bâton de ma vieillesse, sang de mon cœur, vie de mon âme, quelle idée t'es-tu mise dans la tête? As-tu perdu la cervelle? Hier tu me faisais mourir de chagrin en refusant de te marier et de me donner des héritiers; aujourd'hui, pour

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me chasser de ce bas monde, voilà que tu te coiffes d'une autre chimère. Où veux- tu aller, malheureux? Pourquoi laisser ta maison, ton foyer, ton berceau? Sais-tu à quels périls, à quelles misères le voyageur s expose? Chasse loin de toi ces dangereuses fantaisies; reste avec moi, mon enfant, si tu ne veux pas m'ôter la vie et ruiner du même coup ton royaume el ta maison.

Toutes ces paroles, et d'autres non moins sages, n'eurent pas plus d'effet qu'une harangue officielle. Carlino, l'œil fixe, le sourcil froncé, n'entendait plus que sa passion. Tout ce qu'on lui disait lui entrait par une oreille et lui sortait par l'autre; c'était de l'éloquence jetée au vent.

Quand le vieux roi, fatigué de prières et de larmes, s'aperçut enfin qu'on attendrirait plus aisément un coq de plomb sur son clocher, qu'un enfant gâté qui suit son caprice, il poussa un long soupir, et se décida à laisser partir Carlino. Après lui avoir donné des avis qu'il n'écouta guère, de bons sacs d'écus qu'il reçut un peu mieux que les avis, et deux valets dévoués, le roi dit adieu à ce fils rebelle; il le serra contre son sein, et le cœur bien gros, il monta au haut de la grande tour pour suivre longtemps des

yeux l'ingrat qui le quittait. Lorsque Carlino disparut

à l'horizon, le pauvre roi crut qu'on lui arrachait

l'âme; il cacha sa tête dans ses mains et se mit à pleurer, non pas comme un enfant, mais comme un père. Larmes d'enfant, c'est la pluie d'été : de grosses gouttes qui ne mouillent guère; larmes d'un père, c'est la pluie d'automne, elle tombe lentement et ne sèche pas.

Tandis que le roi se désolait, notre aventurier, monté sur un beau cheval, trottait la plume au vent et le cœur léger; on eût dit d'un Alexandre à qui la fortune livrait le monde. Trouver ce qu'il cherchait n'était point facile, aussi son voyage dura-t-il plus d'un jour. 11 courut par monts et par vaux, traversa royaumes, duchés, comtés et baronnies, visita villes, villages, châteaux et chaumières, regardant toutes les femmes et regardé de toutes, même de celles qui baissaient les yeux; mais il eut beau faire, la vieille Europe ne lui donna point le trésor qu'il avait rêvé.

Au l)oul de (luatre mois, il arriva à Marseille, résolu de s'embarquer pour les grandes Indes. Mais, à

la vue de la mer en furie, ses braves et tidèles serviteurs furent pris d'une épidémie que les médecins nomment en hébreu relet^ et en grec la migraine aux pieds. Au grand regret de ces bonnes gens, il leur lallut quitter leur jeune maître et rester tranquillement à terre, chaudement couchés entre deux draps,

tandis que Carliiio, monté sur un frêle navire, déliait

. ^ . les orages et les flots.

Rien n'arrête un cœur que le désir emporte. Le prince courut l'Egypte, les Indes et la Chine, allant de province en province, de cité en cité, de maison en maison, de cabane en cabane, cherchant partout l'original de cette belle image qu'il avait gravée dans la tête :

ce fut peine perdue. Il vit des fenmies de toutes les couleurs et de toutes les nuances : brunes, blondes, châtaines, rousses, blanches, jaunes, rouges; noires, mais celle qu'il aimait, il ne la trouva point.

Toujours courant, toujours cherchant, Carlino finit par arriver au bout du monde, n'ayant plus devant lui que la mer et le ciel. C'en était

'-TSuem.

fait de ses espérances, son rêve lui échappait. Désolé,

il se promenait à grands pas sur la grève, lorsqu'il aperçut un vieillard qui se chauffait au soleil. Le prince lui demanda s'il n'v avait rien au delà de ces flots qui se perdaient dans le lointain.

— Non, répon- ^^^ dit le vieillard, personne n'a jamais rien trouvé dans cette mer sans îles et sans rivages, ou du moins ceux qui s'v sont aventurés n'en sont jamais revenus. Je me souviens qu'autrefois, quand j'étais en-

nt, nos anciens

isaient tenir de leurs pères, que làbas, bien loin, bien loin par delà l'horizon, se trouvait l'île des Parques. Mais malheur à l'imprudent qui approche ces fées inexorables; leur vue donne la mort.

oi

i — Qu'importe? s'écria Carlino; pour conquérir mon rêve, j'affronterais les enfers.

Une barque était là, le prince y sauta et déplia la voile. Le vent, qui soufflait au large, poussa au loin l'esquif, la terre disparut, le téméraire se trouva seul au milieu de l'Océan. En vain il regardait à l'horizon :

rien que la mer, partout la mer; en vain la barque, lancée au travers des vagues écumantes, dévorait l'es^^^ pace comme un cheval qui jette au vent sa criniérc^B^T rien que la mer, toujours la mer. Les flots chassaieni les flots, les heures poussaient les heures, le soleil déclinait, la solitude et le silence semblaient s'agrandir autour de Carlino, quand tout à coup il poussa un cri; dans h^ lointain il apercevait un point noir. Au

luùiiie iiisLaiiL la iiarque, eiitraiiice par le cuuranl,

vola coimiie mio (lèclie et

viiil s'éeliouer sur le sal)le,

au pied d'immenses ro-

eliers, ({ui élevaient jus-

(|u'au eiel leurs sombres

aij'uilles déchirées par le

lemps. Le sort avait jeté

Carlino snr cette plage,

d'où nul n'est revenu.

Monter au travers de cette muraille n'était pas chose aisée; il n'v avait ni route ni sentier; et lorsqu'après de longues fatigues, Carlino, les mains en sang et le corps brisé, arriva enlin sur un plateau, ce qu'il y trouva n'était pas tait pour le payer de sa peine. Des glaces amoncelées, des roches noires et humides sortant du milieu des neiges, pas un arbre, pas une herbe, pas une mousse : c'était l'image de

l'hiver et de la mort. Dans ce désert il n'y avait de vivant qu'une misérable masure, dont le toit en planches était chargé de grosses pierres, afin de résister à la rage des vents. En approchant de ce réduit, le prince y vit un spectacle si étrange, qu'il resta muet de surprise et d'effroi.

Au fond de la pièce était une grande tapisserie où l'on avait représenté toutes les conditions de la vie. On V vovait des rois, des soldats, des laboureurs, des bergers, et à coté d'eux des dames richement parées, des paysannes filant leur quenouille. Sur le premier plan, garçons et fillettes dansaient gaiement en se tenant par la main. Devant cette tapisserie se promenait la maîtresse du logis; c'était une vieille femme, si l'on peut donner ce nom de femme à la mort en personne, à un squelette dont les os étaient à peine cachés par une peau plus transparente et plus jaune que la cire. Semblable à une araignée qui va fondre sur sa proie, la vieille, armée de longs ciseaux, épiait d'un œil jaloux toutes ces figures; puis, tout à coup elle se jetait sur elles et coupait au hasard. Et alors de cette tapisserie sortait une clameur lugubre, qui eût glacé le cœur le plus hardi. Larmes des enfants, sanglots des mères, désespoir de ceux qui aiment,

I.a vieille, armée de longs ciseaux, épiail d'un œil jaloux loulcs ces litrures.

LES TROIS CITUONS. 27J

dernier murmure de la vieillesse, on eût dit que toutes les douleurs humaines se confondaient dans ce suprême gémissement. A ce cri la vieille éclatait de rire; son hideux visage s'éclairait d'une joie féroce, tandis qu'une main invisible rajustait les fils de cette toile éternellement détruite, éternellement réparée.

Déjà la mégère, rouvrant ses ciseaux, se rapprochait de la tapisserie, quand elle aperçut l'ornbre de Carlino.

— Sauve-toi, malheureux, lui cria-t-elle sans se retourner; je sais ce qui t'amène, je ne peux rien pour toi. Adresse- toi à ma sœur, peut-être fera-t-elle ce que tu désires. Elle est la vie, je suis la mort.

Notre aventurier ne se le fit pas dire deux fois; il courut droit devant lui, trop heureux de fuir cette scène d'horreurs.

Bientôt le pays changea d'aspect; Carlino se trouva dans une fertile vallée. Partout des moissons, des prés en fleurs, des vignes suspendues en guirlandes, des oliviers couverts de fruits. A l'ombre d'un figuier, au bord d'une eau vive, était assise une femme aveugle qui achevait d'enrouler autour de son fuseau des fils d'or et de soie. Auprès d'elle étaient rangées des que-

nouilles chargées d'éloupes de toutes sortes ■", lin, chanvre, laine, soie et le reste.

Quand elle eut fini sa besogne, la fée allongea sa

main tremblante, prit une quenouille au hasard, et se mit à filer.

Carlino fit un profond salut à la dame, et, d'une voix émue, essaya de lui' conter l'histoire de son pèlerinage; mais, aux premiers mots, la fée l'arrêta.

Il la trouva bicnitùl, belle eL fraîche connue le printemps. C'était le premier sourire tie la vie.

— Mon enfant, Ini dit-elle, je ne puis rien pour toi. Je ne suis qu'une pauvre aveugle, et ne sais pas moi-nuhne ce que je fais. Cette quenouille, que je n'ai pas choisie, va décider du sort de tous ceux qui naissent à cette heure. Richesse ou pauvreté, honheur ou malheur, sont attachés à ce lîl que je ne vois point. Esclave du destin, je ne puis rien créer. Adresse-toi à mon autre sœur, peut-être fera-t-elle ce que tu désires. Elle est la naissance, je suis la vie.

— Merci, madame, dit Carlino.

Et, le cœur léger, il courut au-devant de la plus jeune des Parques. ^

H la trouva bientôt, belle et fraîche comme le printemps. Autour d'elle tout germait, tout naissait : le blé fendait la terre et allongeait ses pointes vertes au milieu des noirs sillons, les orangers ouvraient leur fleur, les bourgeons des grands arbres faisaient éclater leurs écailles rougissantes, les poussins, à peine emplumés, couraient autour de la poule inquiète, les agneaux pendaient aux mamelles de leur mère. C'était le premier sourire de la vie.

La fée accueillit le prince avec une grâce parfaite. Après l'avoir écouté sans rire de sa folie, elle le fit souper avec elle, et au dessert lui donna trois citrons.

rii\ IJ^S T II 01 s Cl THON s.

ainsi qu'un joli couteau à manche de nacre et d'argent.

— Carlino, lui dit-elle, tu peux maintenant relourner chez ton père; le prix est gagné; tu as trouvé ce que tu cherchais. Pars donc, et quand tu seras rentré dans ton royaume, à la première fontaine que tu verras, coupe un de ces citrons; il en sortira une fée qui te dira : c( Donne-moi à hoire. » Sers-lui vile de l'eau, sinon elle te glissera entre les doigts comme du vif-argent. Si la seconde t'échappe de môme, aie l'œil à la dernière : donne-lui vite à boire, et tu auras une femme selon ton cœur.

Ivre de joie, le prince baisa dix fois l'aimable main qui coml)lait tous ses vœux. Il était plus heureux que sage, et ne méritait guère de réussir. Mais quoi! les fées ont des caprices, et la fortune est toujours fée.

Du bout du monde au royaume des Tours-Vermeilles, il y a loin. En traversant les terres et les mers, Carlino essuya plus d'un orage et brava plus d'un danger; mais enfin, après une longue route et mille épreuves, il arriva au pays de ses pères, toujours porteur des trois citrons qu'il avait gardés comme la prunelle de ses yeux.

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il n'était plus qu'à doux heures du clialoau l'ovîd, loi's(ju'il eulra dans uu hois épais où il avait cliassé plus d'une Ibis. Une fontaine transparente, l)ordée de loi les herbes, onihraq:ée de bouleaux ï:^*^ ^

aux leuilles trein- r^

blantes, invitait le "**

voyageur à se reposer. Carlino s'as- ^ sit sur un tapis de verdure émaillé de pâquerettes, et, prenant son couteau, il coupa lin des citrons.

Tout à coup part devant lui, comme un éclaii", une jeune fille blanche comme le lait, rouge comme la fraise.

— Donne-moi à boire, dit-elle.

— Qu'elle est belle! s'écria le prince, si ravi de tant de charmes, qu'il er oublia les conseils de la Parque.

Mal lui en prit *, 'n une seconde, la fée avait paru et disparu. Carlino se frappa la tète, et resta plus

étonné qu'un enfant qui veut prendre de l'eau entre ses doigts ouverts.

Il essaya de se calmer et, d'une main mal assurée, ouvrit le deuxième citron; mais la seconde fée était encore plus belle et plus fugitive que sa sœur. Tandis que Carlino l'admirait tout ébahi, en un clin d'œil elle s'envola.

Cette fois le prince se mit à fondre en larmes; on eût dit que la fontaine et lui ne faisaient qu'un. Il sanglotait, il s'arrachait les cheveux, il appelait sur sa tête toutes les malédictions du ciel.

— Suis-je assez malheureux! criait-il; deux fois je les laisse échapper comme si j'avais les mains nouées. Sot que je suis! je mérite mon sort. Je devrais courir comme un lévrier, je reste là comme une souche. Voilà de belle besogne! Enfin, tout n'est pas perdu : le troisième coup fait feu. Si ce couteau que m'a remis la Parque me trompe encore une fois, je sais bien ce que j'en ferai!

Parlant ainsi, il coupe le dernier citron. La troisième fée sort, et dit comme ses compagnes :

— Donne-moi à boire.

Mais aussitôt le prince lui offre de l'eau, et voilà qu'il lui reste dans les mains une belle et mince

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jeune lille, blanche comme la crème, avec des filets roses sur les joues; on eut dit d'un œillet qui s'épanouit au matin. C'était une merveille telle que le monde n'en a jamais vu, une beauté sans pareille, une fraîcheur sans égale, une grâce qu'on n'a pas même rêvée. Ses cheveux étaient plus blonds que l'or, ses yeux bleus, d'une douceur limpide, laissaient lire au fond de son cœur, ses lèvres roses semblaient ne s'ouvrir que pour consoler et pour charmer; en deux mots, de la tète aux pieds, c'était la créature la plus enchanteresse qui soit jamais tombée du ciel sur la terre; il est fâcheux qu'on ne nous ait pas gardé son portrait.

A contempler sa fiancée, le prince perdait la tète de surprise et de joie; il avait peine à comprendre comment de l'écorce amère d'un citron était sorti ce miracle de blancheur et de bonté!

— Est-ce queje dors, disait-il, esi:-ce que je rêve? Si je suis le jouet d'une illusion, par pitié, ne m'éveillez pas.

Le sourire de la fée l'eut bientôt rassuré; elle accepta la main que lui offrait le prince, et ce fut elle qui demanda la première à se rendre auprès de ce ])on j'oi des Tours-Vermeilles, qui serait si heureux de bénir ses deux enfants.

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— Ma chère àiiic, dit Carliiio, je suis aussi pressé que vous de voir mon père et de lui prouver que j'avais raison; mais nous ne pouvons pas entrer au châ-

teau, hras dessus bras dessous, comme deux bourgeois qui reviennent des champs. C'est en princesse qu'il vous faut arriver; c'est en reine qu'on doit vous recevoir. Attendez-moi dans cette retraite; je cours au palais, et, avant deux heures, j'en reviens avec des

parures dignes de vous, avec les équipages et la suite qui désormais ne vous quitteront plus.

Sur quoi il lui baisa tendrement la main et partit.

Quand la jeune fille se trouva seule, elle eut peur; le cri d'un corbeau, le bruissement de la foret, une branche morte que cassait le vent, tout l'effrayai (. Tremblante, elle regarda autour d'elle, et vit, tout auprès de la fontaine, nn vieux chêne, dont le tronc, creusé par les ans, lui offrait un abri. Elle monta dans l'arbre, et s'y cacha toute entière, hormis sa tête charmante que le feuillage encadrait, et qui se réfléchissait dans l'onde transparente comme dans le miroir le plus pur. ^

Or, il y avait dans les environs une esclave, une négresse que sa maîtresse envoyait tous les matins chercher de l'eau à la fontaine. Lucie, c'était le nom de l'Africaine, arriva comme de coutume, portant sa cruche sur l'épaule, mais au moment de la remplir, elle vit dans l'eau l'image de la fée. La sotte, qui ne s'était jamais regardée, s'imagina que cette figure était la sienne, et s'écria :

— Pauvre Lucie! toi si belle, si fraîche! et la patronne t'envoie comme une bête de somme chercher de l'eau. Non, jamais!

'282 LKS TROIS CITUONS.

Et dans sa vanité, elle cassa la crnche et revint à

la maison.

Quand sa maîtresse lui demanda pourquoi la cruche était brisée, l'esclave répondit en haussant les épaules :

— Tant va la cruche à l'eau qu'à la fm elle se casse.

Sur quoi sa patronne lui donna un petit baril de bois, et lui enjoignit d'aller aussitôt le remplir à la fontaine.

La négresse courut à la source, et regardant avec amour l'image qui tremblait dans l'eau, elle soupira et dit :

— Non, je ne suis pas un singe, comme on le

l'épète; je suis plus belle que ma maîtresse. C'est aux ânes à porter un tonneau!

Elle pril le baril, le jeta à terre, le brisa en mille pièces et s'en retourna en grondant.

Quand la })atronne, qui l'attendait, lui demanda où était le baril, l'esclave, en colère, répondit :

— Un âne m'a heurtée, le baril est tombé, tout est cassé.

A ces mots, la maîtresse per- i^^^^^^^W' dit patience, et, prenant un balai, elle donna à l'Airicaine une de ces leçons cpi'on n'oublie pas de plusieurs jours; puis, décrochant une outre de cuir 'qui Jiiii^^^^^ ' ^^^ était pendue au mur : IllilIViU^i/f "^ ii . '^ >

— ' Cours, misérable taupe, lui dit -elle; si, dans un instant, tu ne m'apportes pas cette outre pleine d'eau, je te blanchirai la peau de la bonne façon.

La négresse prit ses janjbes à son cou. Elle avait

284 LES THOIS CITRONS.

vu l'éclair, le tonnerre lui faisait peur. Mais, quand l'outre l'ut emplie, Lucie regarda dans la fontaine, et retrouvant l'image souriante :

— Non, cria-t-elle en furie, je ne serai point une porteuse d'eau; je ne suis point faite pour crever comme un chien au service d'une maîtresse enragée!

Disant ainsi, elle retira de sa tête la grande épingle qui retenait son chignon, pei'ça l'outre de part en part, et en lit un arrosoir d'où sortaient mille jets

d'eau. A celte vue, la fée cachée dans l'arljre se {iiil à rire; la négresse leva les yeux, aperçut la belle, et comprit tout.

— Bon, dit-elle, c'est toi qui m'a t'ait battre, tu me le j)ayeras!

Puis, prenant sa voix la plus douce :

— Que faites-vous là-haut, ma jolie iillc? demandât-elle.

Et la fée, qui était aussi bonne que belle, se mit à consoler l'esclave en causant avec elle. La connaissance fut bientôt faite : une âme innocente va audevant de l'amitié. La fée, sans défiance, conta de point en point à la négresse tout ce qui lui était arrivé avec le prince, comment elle se trouvait seule dans le bois, et comment, d'une minute à l'autre, Carlino arriverait en grand équipage pour conduire sa fiancée au roi des Tours-Vermeilles, et l'épouser devant toute la cour.

En écoutant ce récit, l'Africaine, qui était pleine de malice et d'envie, conçut une idée abominable :

— Madame, dit-elle, votre époux approche avec toute sa suite, il faut être sous les armes ; vos cheveux sont en désordre; laissez-moi monter près de vous, je vous recoifferai.

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— Soyez bienvenue comme le premier jour de mai, répondit la fée avec un gracieux sourire; et elle tendit à la négresse une petite main blanche qui, prise entre deux pattes noirâtres, avait l'air d'un miroir de cristal dans un cadre d'ébène.

A peine grimpée, la méchante esclave dénoua les cheveux de la fée, et commença à la peigner; puis tout à coup, prenant sa grande épingle, elle la lui enfonça dans le cerveau. En se sentant blessée, la fée cria :

— Palombe î palombe !

Aussitôt elle devint un pigeon ramier, et s'enfuit dans les airs. Sur quoi l'horrible négresse prit froidement la place de sa victime, et allongea sa tête noire au milieu du feuillage. On eût dit d'une statue de javet dans une niche d'émeraude.

Cependant le prince, monté sur un magnihque palefroi, accourait à toute bride, laissant derrière lui

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