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rais })liis le droit de le blâmer sans olïeiise iii de le louer sans (laiterie.
— Tu en penses donc beaucoup de mal?
— Non. Un peu de mal et beaucoup de bien; mais qu'importe?
Après ces mots, le domino ouvrit son éventail et retomba dans sa rêverie.
Cette indilférence étonna Charmant; il parla avec vivacité, on lui répondit froidement; il pressa, il pria, il s'entlamma, et lit tant qu'on se résigna enlin à l'écouter, nen })lus dans la salle de bal, où la chaleur était accablante et la curiosité indiscrète, mais sous ces longues charmilles, où de rares promeneurs cher'chaient un peu de silence et de fraicheur.
La nuit avançait; déjà plusieurs ibis la bohémienne avait parlé de se retirer, au grand regret du prince, qui lui demandait en vain de se démasquer. L'inconnue ne répondait pas.
— Vous me désespérez, madame! s'écria le roi, qui se sentait pris de je ne sais quel respect et quel attrait pour cette mystérieuse figure. Pourquoi ce cruel silence?
— C'est que je vous ai reconnu, seigneur, répon dit l'étrangère d^m Ion ému. (^ette voix cpii va au
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cœur, ce langage, cette grâce disent trop (jui vous
êtes. Laissez-moi partir, prince Charmant.
— Non, madame, s'écria le prince, séduit par tant d'esprit; vous seule m'avez deviné, vous seule m'avez compris; c'est à vous qu'appartiennent mon cœur et ma couronne. Faites tomber ce masque jaloux; à l'instant même nous rentrons au bal, et je présente à cette foule ignorante la femme à qui j'ai eu le bonheur de ne pas déplaire. Dites un mot, tout mon peuple est à vos genoux.
— Seigneur, répondit l'inconnue avec tristesse, permettez-moi de refuser une offre qui m'honore et dont je garderai toujours le souvenir. Je suis ambitieuse, je l'avoue; il fut un temps où j'aurais été fière de partager votre trône et votre nom; mais avant tout je suis femme, et mets tout mon bonheur dans l'amour. Je ne veux point d'un cœur partagé, fût-ce par un souvenir; je suis jalouse, même du passé.
— Je n'ai jamais aimé personne, s'écria le prince avec une vivacité qui fit tressaillir l'étrangère. Il y a dans mon mariage un mystère que je ne puis révéler qu'à ma femme; mais je puis vous jurer que je n'ai jamais donné mon ca^ur; j'aime j)Our la première fois.
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— Moiilrez-nioi voire main, dit la bohéniieniie, et approchez de celte lampe; je verrai si vous me dites la vérité.
Charmant tendit la main avec assurance: la bohémienne en suivit loules les lignes, el soupira.
— Vous avez raison, seigneur, dit-elle; vous n'avez jamais aimé. Mais cela ne suftit point à ma jalousie. Avant moi une autre femme vous a aimé. La mort ne rompt pas ces liens sacrés; la reine vous aime en • core, vous lui appartenez! Accepter ce cœur dont vous ne pouvez plus disposer, ce serait de ma part une profanation et un crime. Adieu.
— Madame, dit le roi d'une voix mal assurée, vous ne savez pas ce que vous me faites souffrir. 11 est des choses que je voulais ensevelir dans un éternel silence et que vous me forcez de révéler. La reine ne m'a jamais aimé; l'ambition seule a dicté sa conduite.
— Cela n'est pas, dit l'inconnue en quittant le bras du prince. La reine vous aimait.
— Non, madame, reprit Charmant; il y a eu dans tout ceci une abominable intrigue dont mon père et moi nous avons été les victimes.
— Assez! dit l'étrangère, dont les mains s'agi-
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laiciil, dont les doigts se ci'isj)aieiit de façon étrange. Respectez les morts; ne les calomniez pas.
— Madame, s'écria le prince, je vons l'afiirme, et personne n'a jamais douté de ma parole : la reine ne m'a jamais aimé; c'était une créature méchante.
— Ah! dit le domino.
— Volontaire, violente, jalouse!
— Si elle était jalouse, elle vous aimait, interrompit le lïiasque. Cherchez une preuve qui ait au moins un air de vraisemblance; n'accusez pas un cœur qui était tout à vous.
— Elle m'aimait si peu, dit le roi tout ému, que le
soir même de son mariage elle a osé me dire en face qu'elle ne m'avait épousé que pour ma couronne.
— - Cela n'est pas, dit la bohémienne en levant les mains , cela n'est pas.
Madame, dit Charmant, je le jure.
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-Tu en as menti! cria rétranf>'èrc.
Et pif! paf ! voici deux soufflets qui aveuglent le prince, voilà l'inconnue qui s'enfuit.
Furieux, le roi recula de deux pas et porta la main à la garde de son épée ; mais on ne va pas au l)al comme en guerre. Pour toute arme le prince trouva un nœud de rubans. Il courut après son ennemie, mais où était-elle passée? Dans ce dédale de charmilles, Charmant se perdit vingt fois; il ne rencontra que de paisibles dominos qui se promenaient deux à deux, et ne s'inquiétaient guère de son passage. Haletant, éperdu, désespéré, il rentra dans la salle du bal; c'est là sans doute que l'éti^angère avait cherché un refuge : mais comment la découvrir?
Une idée lumineuse traversa l'esprit du prince; s'il pouvait faire tomber tous les masques, il retrouverait sans doute la bohémienne confondue par la présence du roi, trahie par sa propre agitation. Aussitôt Charmant sauta sur une chaise, et d'une voix qui fit tressaillir tout le bal :
— Mesdames et messieurs, dit-il, le jour approche, le plaisir languit; ranimons la fête par un nouveau caprice, à bas l'incognito! Je donne l'exemple; qui m'aime me suive!
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Il ota son domino, jeta son masque et parut clans
le déshabillé espagnol le plus galant et le plus riche qu'un prince ait jamais porté.
Ce fut un cri général; tous les yeux se portèrent sur le roi d'abord, puis tout aussitôt sur le domino noir à rubans roses, qui s'éloignait au plus vite, avec une modestie qui n'avait rien d'affecté. Chacun se démasqua, toutes les femmes approchèrent du prince, et l'on remarqua qu'il avait le goût le plus vif pour le costume bohème. Jeunes ou vieilles, toutes les bohémiennes reçurent son hommage, il leur prit la main, il les regarda d'un air qui fit crever d'envie les autres masques; puis, tout d'un coup, il fit un signe à l'orchestre, la danse recommença, le prince disparut.
Il courut aux charmilles comme s'il allait y retrouver la traîtresse qui l'avait outragé. Qui le conduisait? La vengeance sans doule?Le sang lui bouillait dans les veines, il marchait au hasard, il s'arrêtait brusquement. Il regardait, il écoulait, il épiait. A la moindre luenr qui traversait le feuillage, il se lançait
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comme un Ibii, riant, pleurant tout ensemble, la tète perdue.
Au détour d'une allée il rencontra Racliimbourg, qui s'avança vers lui, l'air effaré, les mains tremblantes.
— Sire, murmura-t-il d'une voix mystérieuse, Votre Majesté Fa vu?
— Qui? demanda le roi.
— Le fantôme, sire; il a passé près de moi, je suis un homme perdu; demain je serai mort.
— Quel fantôme? dit Charmant. Que me chante cet imbécile?
— Un spectre, un domino aux yeux de flamme, qui m'a fait mettre à genoux et qui m'a donné deux soufflets.
— C'est elle! s'écria le roi, c'est elle! Pourquoi l'as- tu laissée sortir?
— Majesté, je n'avais pas ma hallebarde; mais si jamais je la revois, morte ou vivante, je l'abats.
— Garde-t'en bien! dit le roi. Si jamais elle revient, ne l'effraye pas, suis-la, découvre sa retraite. Mais où est-elle? où a-t-elle passé? Conduis-moi; si je la retrouve, ta fortune est faite.
— Sire, dit l'honnête concierge en regardant la
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lune, si le fantôme est quelque part, il est là-haut; je l'ai vu, comme je vous vois, qui se dissipait dans le brouillard. Mais avant de s'envoler il m'a dit deux mots pour Votre Majesté.
— Parle vite.
— Sire, ces mots sont terribles; jamais je n'oserai
les répéter à Votre
Majesté.
— Parle donc; je le veux, je l'ordonne.
— Sire, le fantôme a dit d'une voix sépulcrale :
(( Va dire au roi que s'il en épouse une autre, il est mort. La bien-ai-
r mée reviendra. »
— Tiens, dit le prince dont lesyeux
brillaient d'un éclat étrange, prends ma bourse. Désormais je t'attache à ma personne; je te nomme mon premier valet de chambre. Je compte sur ton
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dévouement el ta discrétion. Que ce secret reste à jamais entre nous.
— C'est le second, murmura Racliimbourg; et il s'éloigna d'un pas ferme, en homme qui ne se laisse ni abattre par la peur ni éblouir par la fortune. C'était nn esprit fort!
Le lendemain, la Gazette de la cour contenait dans la partie non officielle les lignes suivantes, véritable lettre sans adresse :
c( On a fait courir le bruit que le roi pensait à se remarier prochainement. Le roi sait ce qu'il doit à son peuple et se sacrifiera toujours au bonheur de ses sujets. Mais le peuple des Herbes-Folles a trop de délicatesse pour ne pas respecter une douleur récente. Le roi ne songe qu'à une femme aimée; c'est du temps qu'il espère une consolation qui lui est refusée aujourd'hui. »
Cette note agita la cour et la ville. Les jeunes filles trouvèrent que le prince avait des scrupules excessifs; plus d'une mère haussa les épaules et dit que le roi avait des préjugés bourgeois; mais le soir il y eut brouille dans tous les bons ménages. Point de femme un peu bien née qui ne cherchât querelle à son indigne époux et ne le forçât d'avouer qu'il n'y
avait dans (oui lo royaume qu'un cœur capal)le d'aimer et qu'un mari fidèle : c'était le roi Charmant.