‹ Contes bleus: (volume 4)Chapitre 26 sur 29 · AUX GRANDS MAUX LES GRANDS REMEDES · texte numérisé non relu

AUX GRANDS MAUX LES GRANDS REMEDES

La nouvelle était fausse; le prince avait été trèsfroideinent accueilli. C'était sa faute. Triste, abattu,

rêveur, Charmant n'avait trouvé ni une plaisanterie pour les soldats ni un mot de confiance pour les officiers. 11 entra sous la tente du général et se laissa tomber sur un siège en soupirant. Tonlo n'était guère moins accablé.

— Sire, dit Bayonnette, laissez-moi vous parler avec la franchise d'un soldat, avec la liberté d'un ancien ami. L'armée murmure, elle hésite; il faut l'enlever ou nous sommes perdus. L'ennemi est en vue, attaquons. Cinq minutes décident quelquefois du destin des empires; nous en sommes là. N'attendez pas qu'il soit trop tard.

— C'est bien, dit le roi; faites monter à cheval; dans un instant je suis à vous.

Resté seul avec Rachimbourg et Tonto, le roi prit la parole, et d'un ton désespéré :

— Mes bons amis, dit-il, quittez un maître qui ne peut plus rien pour vous. Je ne disputerai point à mes ennemis une vie misérable. Trahi par l'amitié, assassiné par un perfide, je reconnais dans mon malheur, la main de Dieu qui me frappe. C'est le châtiment de mon crime; j'ai tué ia reine par ma stupide vengeance; fheure est venue d'expier ma faute; je suis prêt.

— Sire, dit Tonto, essayant de sourire, secouez ces tristes pensées. Si la reine était là, elle vous dirait de vous défendre. Vous pouvez m'en croire, ajouta-t-il en tortillant sa moustache naissante. Je connais les femmes, moi ! Fussent-elles mortes, elles aimeraient encore à se venger. D'ailleurs vous n'avez pas tué la reine; et peut-être n'est-elle pas si morte que vous pensez.

— Enfant, qu'est-ce que tu dis? s'écria le roi. Tu perds la tête.

— Je dis qu'il y a des femmes qui font exprès de mourir pour faire enrager leurs maris; pourquoi n'y en aurait-il pas qui ressusciteraient pour les faire enrager davantage? Laissez les morts; songez aux vivants qui vous aiment. Vous êtes roi, battez-vous en roi; et s'il faut tomber, tombez en roi.

— Sire, dit Bayonnette, entrant l'épée à la main, le temps presse.

— Général, faites sonner le boute-selle, cria Tonto, nous partons.

Charmant laissa sortir le général, et regardant Tonto :

— Non, dit-il, je ne partirai pas. Je ne sais ce que j'éprouve; je me fais horreur à moi-même. Je ne

crains pas la inorl, je vais me tuer, et cependant j'ai peur, je ne me battrai pas.

— Sire, dit Tonto, au nom du ciel, rappelez votre courage. A cheval, il le faut. — Grand Dieu! s'écriat-il en se tordant les mains, le roi ne m'écoute pas, nous sommes perdus! — Allons, dit-il, en prenant le prince par son manteau, levez-vous, sire; à cheval, malheureux! Charmant, sauve ton royaume, sauve ton peuple, sauve tout ce qui t'aime. Lâche! regardemoi ; je ne suis qu'un enfant, je vais mourir pour toi. Ne te déshonore pas, bats -toi. Si tu ne te lèves pas, moi, ton serviteur, je t'insulte; tu es un lâche, entends-tu, un lâche!

Et, pif! paf ! voilà le roi soufUeté par un page insolent.

— Mort et danmationî cria le roi en tirant son épée. Avant de mourir j'aurai le plaisir de tuer ce misérable!

Mais le misérable avait couru hors de la tente. D'un bond il avait sauté à cheval, et l'épée à la main, il marchait droit à l'ennemi en criant :

— Le roi! mes amis, le roi! Sonnez, trompettes! En avant! en avant!

Charmant^ fou de colère, avait lancé so:i cheval a

r.GO IMF IWF.

la poursuite du i)age. Gomuie un taureau à (jui on tend le drapeau rouge, il courait tête baissée, sans s'inquiéter du danger ni de la mort; Bayonnette courait après le roi; l'armée courait après son général : c'est la plus belle cbarge de cavalerie qu'on ait jamais vue dans l'bisloire.

Au bruit des escadrons qui faisaient trembler la terre, l'ennemi, surpris, eut à peine le temps de se mettre en bataille. Mais un homme a reconnu le roi;

c'est l'infameWieduwillst. Charmant est seul, et, tout

occupé de sa vengeance, il ne voit rien que le page

qu'il poursuit. Le traître se précipite sur le prince,

e sabre au i)Oing. C'en était fait du roi, si, par un

dévoueinent hardi, Tonto, enfonçant l'éperon dans le ventre de son cheval, n'eût fait cabrer l'animal et ne l'eût jeté snr Wieduwillst. Le page reçut le coup destiné à son maître; il poussa un grand cri, ouvrit les bras et tomba; mais au moins sa mort fut vengée. Dans la gorge du perfide médecin le roi enfonça son épée jusqu'à la garde, et, avec un certain plaisir, la retira toute dégouttante de sang. L'homme est décidément le roi des animaux... féroces.

La mort du traître décidait la journée. L'armée royale, électrisée par l'héroïsme de son chef, eut bientôt dissipé quelques bataillons sans consistance. La rébellion, qui n'avait plus rien à espérer, demanda grâce, et fut aussitôt écoutée par un prince heureux et clément.

Une heure après être sorti de ce camp où il voulait mourir. Charmant y rentrait en triomphateur, ramenant avec lui et vainqueurs et vaincus, confondus dans les mêmes rangs. Les premiers criaient fort, les seconds bien davantage. Rien n'aiguise le dévouement comme un peu de trahison.

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ou l'on voit qu'il ne faut pas JUGEli LES GENS SUll l'aPPARENCE. ET QUE TONTO n'ÉTAIT PAS TONTO.

Le roi entra dans la tente pour s'y reposer un instant; la vue de Rachimbourg lui remit Tonto en mémoire.

— Le page est mort? demanda- t-il.

— Non, sire, répondit Rachimbourg; malheureusement pour lui, il vit encore; il est perdu. Je l'ai fait transporter à deux pas d'ici, chez sa tante, la marquise de Costoro.

— C'est le neveu de la marquise? dit le roi. On ne me l'a jamais dit.

— Votre Majesté l'aura oublié, répondit tranquillement le valet de chambre. Le pauvre enfant a une grave blessure à l'épaule; il ne s'en relèvera pas. Ce serait un grand bonheur pour lui que de voir Votre Majesté avant que de mourir.

— C'est bien, dit le roi ; conduis-moi près de ce moribond.

En arrivant au château, le roi fut reçu par la marquise et introduit dans une chambre où les rideaux

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lie laissaient entrer qu'un jour douteux. Sur un lit de repos était couché le page, pale et sanglant; il eut cependant la force de soulever la tête et de saluer le roi.

— Qu'est ceci? s'écria Charmant; voilà la plus étrange blessure que j'aie vue de ma vie : le page n'a plus qu'une moustache.

— Sire, dit la marquise, c'est probablement le 1er du sabre qui aura brûlé l'autre moustache en passant. Rien n'est capricieux comme les plaies d'armes blanches. Chacun sait ça.

— Quel prodige! dit le prince; d'un coté c'est Tonto, mon page, ce mauvais sujet; de l'autre, c'est...

non, je ne me trompe pas, c'est toi, mon bon ange et mon sauveur, c'est toi, ina pauvre Pazza.

Et le roi se mit à deux genoux, et prit une main qu'on lui abandonnait.

— Sire, dit Pazza, mes jours sont comptés, mais avant de mourir...

— Non, non, Pazza, tu ne mourras pas! s'écria le prince tout en larmes.

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— Avant de mourir, ajouta-t-elle eu baissant les yeux, je voudrais que Votre Majesté me pardonnât les deux soufflets que ce matin, dans un zèle indiscret...

— Assez, dit le roi; je te pardonne. Après tout, un trône et l'honneur valent bien... ce que j'ai reçu.

— Hélas ! dit Pazza, ce n'est pas tout.

— Comment, dit le roi, qu'y a-t-il encore?

— Sire, s'écria la marquise, qu'avez-vous fait? Voilà mon enfant qui se meurt.

— Reviens à toi, Pazza, s'écria le roi. Parle, et sois sûre que je te pardonne d'avance tout ce que tu as fait. Hélas! ce n'est pas toi qui as besoin de pardon.

— Sire, le docteur, le petit docteur qui s'est permis de donner à Votre Majesté...

— Vous l'avez envové? dit le roi en fronçant le sourcil.

— Non, sire, c'était moi-inème. Hélas! que n'aU" rais-je })as fait j)our sauver mon roi? C'est moi qui, toujours pour retirer Votre Majesté des embûches d'un traître, me suis permis d'appliquer...

— Assez, dit Charmant, je te pardonne, quoique la leçon ait été un peu forte.

— Hélas ! ce n'est pas tout, dit Pazza.

— Encore! dit le roi en se levant.

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— Ml! ma tante, je me trouve mal, dit la pauvre Pazza.

Cependant, à force de soins, elle revint à la vie, et tournant des veux languissants vers le roi tout ému :

— Sire, dit-elle, la bohémienne du bal masqué, qui s'est permis...

— Était-ce toi, Pazza? dit Charmant. Oh! pour ceux-là, je te les pardonne, je les ai bien mérités. Douter de toi, la sincérité même. Mais, j'y pense, s'écria le roi, te souviens-tu de ce serment téméraire que tu me Us le soir de notre mariage? Méchante, tu as tenu ta promesse; à moi de tenir la mienne. Pazza, dépeche-toi de guérir et de rentrer dans ce château d'où le bonheur est sorti avec toi.

— J'ai une dernière faveur à denumder à Votre Majesté, dit Pazza. Rachimbourg a été témoin ce matin d'une scène dont je rougis et que tout le monde doit ignorer. Je recommande à votre bonté ce fidèle serviteur.

— Rachimbourg, dit le roi, prends cette bourse, et, sur ta tête, garde-nous le secret.

Rachimbourg mit un genou en terre auprès du lit de la reine, et, baisant la main de sa souveraine :

— Majesté, dit-il tout bas, c'est le quatrième secret, et le quatrième...

Puis, se relevant :

— Dieu bénisse la main qui m'étrenne! cria-t-il à baute voix.

Quelques moments après cette scène touchante, Pazza était endormie. Le roi, toujours inquiet, causait avec la marquise.

— Ma tante, disait-il, croyez-vous qu'elle guérisse?

— Bah ! dit la vieille daine, le plaisir fait revenir des portes du tombeau la femme la plus malade. Qu'est ce

donc que le bonheur? Embrassez la reine, mon neveu, cela lui fera ])lus de bien que tous vos médecins.

Le roi se baissa vers la reine endormie et la baisa sur le front. Un sourire angélique, un songe heureux peut-être, éclaira ce pale visage. Et le roi se mita pleurer comme un enfant.

ou IL EST PUOUVÉ QUE L.\ FEMME DOIT OBÉISSANCE A SON MARI.

La marquise avait raison (les femmes ont toujours raison... passé soixante ans). Quinze jours de bonheur mirent Pazza sur pied et lui permirent de faire une entrée triomphale auprès du roi son époux. Sa pâleur et son bras en écharpe ajoutaient encore à sa grâce et à sa beauté. Charmant n'avait d'yeux que pour la reine, et le peuple faisait comme le roi.

Pour arriver au château, il fallut plus d'une heure. L'édilité de la capitale des Herbes-Folles n'avait pas élevé moins de trois arcs de triomphe, forteresses menaçantes, défendues chacune par trente-six députations et trente-six discours. Le premier arc, fait en treillis, garni de fleurs et de verdure, portait pour inscription :

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