CONTE FINLANDAIS
11 y avait une fois un paysan qui avail trois liis : Pierre, Paul cL Jean. Pierre était grand, gros, rouge et bete; Paul était maigre, jaune, envieux et mé chant; Jean était pétri de malice et blanc comme une femme, mais si petit, si petit qu'il se serait caché dans les grandes bottes de son père; aussi l'avait-on surnommé Poucinet.
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Pour toute richesse ici-bas le paysan n'avait que
sa famille; c'était fête au logis quand, par hasard, on y entrevoyait l'ombre d'un sou. Le seigle était cher, la vie rude; aussi, dès que les trois enfants commencèrent à travailler, le bon père les engagea - 1 - il soir et matin à quitter la cabane où ils étaient nés, et à courir le monde pour y chercher fortune.
— A l'étranger, leur disait-il, le pain n'est pas toujours facile à gagner, mais il y en a; tandis qu'ici, ce qui peut vous arriver de plus heureux, c'est de mourir de faim.
Mais voici qu'à une lieue de la cabane le roi du
pays avait son palais ; un magnifique édifice tout en
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bois avec vingt balcons découpés et six fenêtres vitrées. Et voilà que tout à coup, par une belle nuit d'été, juste eu face des fenêtres, il sort de terre un grand chêne, avec tant de branches et de feuilles qu'on ne voyait plus clair dans la maison du roi. Abattre ce géant u'était pas chose facile; il u'y avait pas de cognée qui ne s'émoussàt sur le tronc, et pour chaque branche ou chaque racine qu'on coupait, il en poussait deux. En vain le roi avait promis trois sacs d'écus à qui le délivrerait de ce voisinage incommode. De guerre asse, il avait fallu se résigner à éclairer le palais en plein jour.
Ce n'est pas tout : dans un pays où les ruisseaux sortent de la pierre même, il n'y avait pas d'eau dans le manoir royal. L'été, il fallait se laver les mains avec de la bière et se débarbouiller avec de l'hydromel. C'était une honte; aussi le prince avait-il promis des terres, de l'argent et un titre de marquis à celui qui, dans la cour du château, creuserait un puits assez profond pour donner de l'eau toute l'année. Mais personne n'avait pu gagner le prix, car le palais était sur une hauteur, et à un pied du sol on trouvait le granit.
Le roi avait mis ces deux choses dans sa tête, et ne
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voulait pas en démordre. Si petit prince qu'il fût, il n'était pas moins entêté qu'un empereur de Chine. C'est le privilège de la charge. Pour en venir à ses fins, il fit afficher dans toute l'étendue de ses domaines une grande pancarte revêtue des armes royales. A celui qui abattrait le chêne et creuserait le puits, il n'offrait rien de moins que la main de la princesse sa
fille et la moitié de son royaume. La princesse était belle comme le jour, la moitié d'un royaume n'est jamais à dédaigner; il y avait \h de quoi tenter plus d'un ambitieux.
Aussi de Suède et de Norvège, de Danemark et de Russie, des îles et du continent vint-il une foule de robustes ouvriers, la cognée sur l'épaule et la pioche à la main. Mais ils eurent beau tailler et couper, pio
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cher et creuser, ce fut peine perdue. A chaque coup le chêne devenait plus dur et le granit ne devenait pas i)lus tendre; si bien que les plus hardis finirent par y renoncer.
Un jour que dans le pays on avait beaucoup parlé de cette affaire qui tournait toutes les têtes, les trois frères se demandèrent pourquoi, si leur père y consentait, ils n'iraient point tenter la fortune. Réussir, ils n'y comptaient guère, et ne prétendaient ni à la princesse ni à la moitié du royaume; mais qui sait s'ils ne trouveraient pas, à la cour ou ailleurs, une
place et un bon maître? c'était tout ce qu'il leur fallait. Le père approuva ses fils; Pierre, Paul et Jean se mirent en route pour aller au palais du roi.
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Tandis qu'ils marchaient, Poucinet courait le long de la route, allant et venant comme un chien en chasse, regardant tout, étudiant tout, furetant partout. Mouches, herhes, cailloux, rien n'échappait à ses veux de souris. Sans cesse il arrêtait ses frères pour leur demander le pourquoi de toutes choses; pourquoi les aheilles entraient-elles dans le calice des fleurs? pourquoi les hirondelles rasaient-elles les rivières? pourquoi les papillons volaient-ils en zigzag? A toutes ces questions Pierre se mettait à rire, Paul haussait les épaules et imposait silence à Poucinet, en l'appelant un orgueilleux et un impertinent.
Chemin faisant, on entra dans un grand hois de sapins qui couvrait une montagne. Sur la hauteur on entendait un hruit de cognée, un craquement de branches qui tombaient.
— Ça m'étonne bien qu'on abatte des arbres sur la crête d'une montagne, dit Poucinet.
— Ça m'étonnerait bien si tu ne t'étonnais pas, répondit Paul d'un ton sec. Tout est merveille pour les ignorants.
— Enfant! on dirait que tu n'as jamais vu de bûcherons, ajouta Pierre en tapant sur la joue de son petit frère.
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— C'est égal, ditPoucinet, je suis curieux de voir ce qui se passe làliaut.
— Va, dit Paul, ^ fatigue-toi; cela te servira de leçon, | petit vaniteux, qui veux en savoir plus j que tes grands frères.
Poucinet ne s'inquiéta guère de la remarque; il grimpa, il courut, écoutant d'où venait le bruit et se dirigeant de ce côté.
Quand il arriva en haut de la montagne, que croyez vous qu'il trouva?
Une cognée enchantée, qui toute seule et d'elle-même taillait un pin de la plus belle venue.
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— Bonjour, madame de la Cognée, dit Poucinet. Ça ne vous ennuie pas d'être là toute seule à hacher ce
vieil arbre?
— Il y a longues années que je t'attends, mon fils, répondit la cognée.
— Eh bien, me voici, répondit Poucinet.
Et, sans s'étonner de rien, il prit la cognée, la mit dans son grand sac de cuir et descendit gaiement.
— Quelle merveille monsieur l'étonné a -t-il vue là haut? dit Paul en regardant Poucinet d'un air dédai-
gneux
— C'était bien une cognée que nous entendions, répondit l'enfant.
— Je te l'avais dit, reprit Pierre; te voilà en nage pour rien; tu aurais mieux fait de rester avec nous.
Un peu plus loin la route était péniblement ouverte entre des masses de rochers, et dans le lointain on entendait sur la hauteur un bruit sec comme celui du fer qui frappe sur la pierre.
— Ça m'étonne bien qu'on attaque un rocher par là-haut, dit Poucinet.
— Vraiment, dit Paul, monsieur est sorti hier de sa coquille; il n'a jamais entendu un pivert frappant de son bec le creux d'un vieil arbre.
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— C'est vrai, dit Pierre en riant, c'est un pivert, reste avec nous, bambin.
— C'est égal, dit Poucinet, je suis curieux de voir ce qui se passe là-haut.
Et le voilà qui se met à grimper sur le rocher en rampant sur les mains et les genoux, tandis que Pierre et Paul se moquaient de lui.
Quand il arriva en haut du rocher, que croyez-vous qu'il trouva? Une pioche enchantée qui, toute seule et d'elle-même, creusait le roc comme si c'eût été une terre molle. A chaque coup elle pénétrait de plus d'un pied.
— Bonjour, madame de la Pioche, dit Poucinet; çanevous ennuie pas d'être là toute seule à creuser ce vieux rocher?
— Il y a longues années que je t'attends, mon fils, répondit la pioche.
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— Eh bien, me voici, répondit Poucinet.
Et, sans s'étonner de rien, il prit la pioche, la démancha, mit les deux morceaux dans son grand sac de cuir, et descendit gaiement.
— Quel miracle Sa Seigneurie a-t-elle vu là-haut? demanda Paul d'un ton impertinent.
— C'était une pioche qu'on entendait, répondit l'enfant.
Et il reprit son chemin sans en dire davantage.
Un peu plus loin on arriva à un ruisseau : l'eau était transparente et fraîche; les voyageurs avaient soif: chacun se mit à boire dans le creux de sa main.
— Ça m'étonne bien qu'il y ait tant d'eau dans une vallée si peu profonde, dit Poucinet. Je voudrais savoir d'où sort ce ruisseau.
— Vous verrez, dit Paul, qu'un de ces jours cet impertinent en remontrera au bon Dieu en personne. Monsieur l'étonné ne sait pas encore que les ruisseaux sortent de terre?
— C'est égal, dit Poucinet, je suis curieux de voir d'où vient cette eau.
Et le voilà qui remonte le ruisseau malgré les cris et les reproches de ses frères. Il va, il court jusqu'à ce qu'enfin l'eau diminue, diminue.
Cliacun se mit à boire dans le creux de sa maiii.
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El, quand il fut arrivé au bout, que croyez-vous qu'il trouva? Une coquille de noix, du fond de laquelle l'eau jaillissait et brillait au soleil.
— Bonjour, madame de la Source, dit Poucinet; ça ne vous ennuie pas d'être là toute seule à jaillir dans votre petit coin ?
— Il y ^ longues années que je t'attends, mon fils, répondit la coquille de noix.
— Eh bien, me voici, dit Poucinet.
Et, sans s'étonner de rien, il prit la coquille de noix, la tamponna avec de la mousse afin que l'eau ne pût pas sortir, et puis il mit la noix dans son grand sac de cuir et descendit gaiement.
— Sais-tu maintenant d'où sort ce ruisseau? lui cria Pierre du plus loin qu'il l'aperçut.
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— Oui, mon frère, dit Poucinet; il sort d'un petit trou .
— Cet enfant a trop d'esprit, dit Paul; on ne pourra jamais l'élever.
— J'ai vu ce que je voulais voir, dit tout bas Poucinet; et je sais ce que je voulais savoir, ça me suffit.
Et, sur ce, il se frotta les mains.
On arriva enfin au palais du roi. Le chêne était plus gros et plus touffu que jamais; il n'y avait point de puits dans la cour du château, et à la porte du palais était toujours pendue la grande pancarte qui promettait la main de la princesse et la moitié du royaume à quiconque, noble, bourgeois ou paysan, exécuterait les deux choses que désirait Sa Majesté. Seulement, comme le roi était fatigué de tant d'essais inutiles qui n'avaient servi qu'à le désespérer, on avait mis une petite pancarte au-dessous de la grande ; et sur cette petite pancarte on avait écrit en lettres rouges ce qui suit :
« Soit donné avis par les présentes que, dans son inépuisable bonté. Sa Majesté le roi a daigné ordon-
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ner que quiconque ne réussira point à abattre le chêne, ou à creuser le puits, aura les oreilles coupées sur l'heure même , pour lui apprendre à se connaître lui-même, ce qui est la première leçon de la sagesse. »
Et afin que tout le monde pût profiter de ce conseil prudent, on avait cloué autour de la pancarte une trentaine d'oreilles toutes sanglantes, à l'adresse de ceux qui manqueraient un peu de modestie.
Quand Pierre eut lu l'affiche, il se mit à rire, retroussa ses moustaches, regarda ses bras où les veines gonflées marquaient comme autant de cordes bleues; puis il tourna deux fois sa cognée autour de sa tête, et d'un coup il abattit une des grosses branches de l'arbre maudit.
Mais tout aussitôt il en repoussa deux, chacune plus grande et plus forte que la première; si bien que les gardes du roi saisirent le malheureux bûcheron.
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et, séance tenante, Ini coupèrent les deux oreilles.
— Tu n'es qu'un maladroit, dit Paul à son frère.
11 prit à son tour sa cognée, tourna lentement autour de l'arbre, et, voyant une racine qui sortait du sol, il la trancha d'un seul coup. Au même instant deux énormes racines firent sauter la terre, et de chacune d'elles s'élança un jet vigoureux tout chargé de feuillage.
— Saisissez ce misérable ! s'écria le roi furieux; et puisque l'exemple de son frère ne lui a pas servi, coupez-lui les deux oreilles au ras de la joue.
Sitôt dit, sitôt fait; mais ce double malheur de famille ne parut pas effrayer Poucinet ; il avança résolument pour tenter la fortune.
— Chassez-moi cet avorton! cria le roi; et s'il résiste, coupez-lui de suite les oreilles; il y gagnera une leçon et nous épargnera sa sottise.
— Pardon, Majesté! dit Poucinet, un roi n'a que sa parole; j'ai le droit d'essayer; il sera toujours temps de me couper les oreilles quand je n'aurai pas réussi.
— Va donc, dit le roi en soupirant; mais prends garde que je ne te fasse couper le nez par-dessus le marché.
Du fond de son grand sac de cuir Poucinet tira la
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cognée eiicliaiiléc; elle était presque aussi haute que lui, et il eut quelque peine à la mettre debout, le manche appuyé sur la terre.
— Coupe! coupe! lui cria-t-il.
Et voici la cognée qui coupe, qui taille, qui fend, qui abat à droite, à gauche, en haut, en bas. Tronc, branches, racines, tout est en morceaux; ce fut l'affaire d'un quart d'heure; et cependant il y avait tant
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de bois, tant de bois, que la cour tout entière s'en
chauffa pendant plus d'un an.
Quand l'arbre fut abattu et rasé, Poucinet s'approcha du roi, qui avait fait asseoir la princesse auprès de lui, et il leur fit à tous deux un salut gracieux.
— Votre Majesté, dit-il, estelle satisfaite de son fidèle sujet?
— Oui, dit le roi; mais il me faut mon puits, ou sinon gare tes oreilles!
— Que Votre Majesté veuille bien m'indiquer l'endroit qui lui convient, dit Poucinet; j'essayerai encore une fois d'être agréable à mon souverain.
On se rendit dans la grande cour du palais ; le roi se plaça sur un siège élevé; la princesse se mit un peu au-dessous de son père et commença à regarder avec une certaine inquiétude le petit mari que le ciel lui envoyait. Ce n'était pas un époux de cette taille qu'elle avait rêvé.
Sans se troubler le moins du monde, Poucinet tira de son grand sac de cuir la pioche enchantée; il l'enmancha tranquillement, puis, la plaçant à terre au lieu indiqué :
El voici l'eau qui jaillit au milieu des Heurs en chantnnl avec Mil doux m ii i-m u re.
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— Pioche! pioche! lui cria-t-il.
Et voilà la pioche qui lait sauter en éclats le granit, et qui, en moins d'un quart d'heure, creuse un puits de plus de cent pieds de profondeur.
— Votre Majesté, dit Poucinet en saluant le roi, trouve-t-elle que cette citerne soit assez creuse?
— Oui, certes, dit le roi; mais il y manque de l'eau.
— Que Votre Majesté m'accorde une minute, dit Poucinet, et sa juste impatience sera satisfaite.
Disant cela, il tira de son grand sac de cuir la coquille de noix tout enveloppée de mousse, et la plaça sur une grande vasque où, faute d'eau, on avait mis des fleurs. Une fois que la coquille fut solidement entrée dans la terre :
— Jaillis! jaillis! cria-t-il.
Et voici l'eau qui jaillit au milieu des fleurs en chantant avec un doux murmure, et qui retombe en pluie et en cascade, avec une telle fraîcheur que toute la cour en avait froid, avec une telle abondance qu'en un quart d'heure le puits était rempli, et qu'il fallut creuser en toute hâte un ruisseau pour se délivrer de cette richesse menaçante.
— Sire, dit Poucinet en mettant un genou en terre
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devant le fauteuil royal, Votre Majesté trouve-t-elle que j'aie rempli ses conditions?
— Oui, marquis de Poucinette, répondit le roi; je suis prêt à te céder la moitié de mon royaume, ou à t'en payer le prix, au moyen d'un impôt que mes fidèles sujets seront trop heureux d'acquitter; mais, pour te donner la princesse et t'appeler mon gendre, c'est une autre affaire, car cela ne dépend pas de moi seul.
— Que faut-il faire? demanda fièrement Poucinet, en mettant le poing sur la hanche et en regardant la princesse.
— Tu le sauras demain, reprit le roi ; en attendant tu es mon hôte, et on va te préparer la plus belle chambre du château.
Le roi parti, Poucinet courut à ses deux frères, qui, avec leurs oreilles coupées, avaient l'air de chiens ratiers.
— Ah! mes bons amis ! leur dit-il, voyez si j'avais tort de m'étonner de toutes choses et d'en chercher la raison?
— Tu as eu de la chance, reprit froidement Paul; la fortune est aveugle et ne choisit pas toujours le plus digne.
— Tu as bien fait, mon enfant, dit Pierre. Avec ou
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sans oreilles, je me réjouis de ton bonheur, et je voudrais que notre père fût ici.
Poucinet emmena ses deux frères avec lui; et, comme il était en faveur, le jour même un chambellan trouva moyen d'occuper au château les deux essorillés.
Rentré dans ses appartements, le roi ne dormit pas. Un gendre tel que Poucinet ne lui plaisait guère; Sa Majesté cherchait comment elle pourrait ne pas tenir sa parole sans avoir l'air d'y manquer. Pour les honnêtes gens, c'est une œuvre difficile. Placé entre son honneur et son intérêt, jamais un coquin n'hésite; mais c'est pour cela qu'il est un coquin.
Dans son anxiété, le roi fit appeler Pierre et Paul; les deux frères pouvaient seuls lui faire connaître l'origine, le caractère et les mœurs de Poucinet. Pierre fit l'éloge de son petit frère, ce qui charma médiocrement Sa Majesté; Paul mit le roi plus à son aise en lui prouvant que Poucinet n'était qu'un aventurier, et qu'il serait ridicule qu'un grand prince se crût obligé envers un vilain.
— Cet enfant est si vaniteux, ajouta le méchant
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frère, qu'il se croit de taille à affronter un géant. Dans ce district vit un Troll \ qui est la terreur du
voisinage; il enlève les bœufs et les vaches à dix lieues à la ronde; eh bien, Poucinet a répété plusieurs fois que, s'il voulait, il ferait de ce monstre son valet.
— C'est ce que nous verrons, dit le roi.
Là-dessus il congédia les deux frères, et dormit tranquillement.
* Chez les Scandinaves, les Trolls sont des géants monstrueux qui habitent les lacs et les forêts. C'est probablement de ce nom qu'est venu notre mot de drôle, qui en route a changé de sens.
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Le lendemain, en présence de tonte la conr, le roi fit appeler Poucinet. Il arriva blanc comme le lis, frais comme la rose, souriant comme le matin.
— Mon gendre, dit le roi en appuyant sur ces mots, un brave tel que vous ne peut pas épouser une princesse sans lui donner une maison digne d'elle. Il y a dans ces bois un Troll qui a, dit-on, vingt pieds de haut, et qui mange un bœuf à son déjeuner. Ivec un habit galonné, un chapeau à trois cornes, des épaulettes d'or et une hallebarde de quinze pieds, cela ferait un portier digne d'un roi.
Ma fille vous prie de lui faire ce petit cadeau, après quoi elle verra à vous donner sa main.
— Ça n'est pas aisé, dit Poucinet; mais pour plaire à Son Altesse, j'essayerai.
Il descendit à l'office, mit dans son grand sac de
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cuir la cognée enchantée, un pain, un morceau de fromage et un couteau, puis, jetant son sac sur son épaule, il prit le chemin des bois. Pierre pleurait, Paul souriait, et comptait bien qu'une fois parti, son frère ne reviendrait jamais.
Entré dans la forêt, Poucinet regarda de droite et de gauche, mais les herbes l'empêchaient de voir. Alors il se mit à chanter à plein gosier :
Troll par ci, Troll par là, Où donc es-tu? Je te défie!
11 me faut ton corps ou ta vie ; Troll par ci, Troll par là, Veux- tu te montrer?
— Me voilà!
Me voilà ! cridi le géant avec un hurlement épouvantable; attends-moi, je ne ferai de toi qu'une bouchée.
— Ne te presse pas, mon bon ami, répondit Poucinet de sa petite voix pointue; j'ai une heure à te donner.
Quand le Troll arriva, il tourna la tête de tous côtés, fort étonné de ne rien voir; enfin, baissant les yeux, il aperçut un enfant assis sur un arbre renversé et tenant un grand sac de cuir entre ses genoux.