PO UC IN ET
— Est-ce toi (|in m'as tiré de iiiou somme, vaurien? dit-il en roulant de gros yeux flandjoyants.
— Moi-même, mon cher, dit Poucinet; je viens te prendr.e à mon service.
— Ah î ah! dit le géant, qui était aussi béte qu'il était grand; nous allons rire. Je vais te jeter dans ce nid de corbeaux que j'aperçois là-haut; ça t'apprendra à rôder dans ma foret.
— Ta foret? reprit l'enfant; elle est à moi plus qu'à toi; si tu dis un mot, je la rase en un quart d'heure.
102 POUCINKT.
— Ali! ah! (lit le géant, je voudrais voir ea, mou petit bouhounue.
Poucinet avait placé la coguée à terre.
— Coupe! coupe! lui cria-t-il.
Et voici la cognée qui coupe, qui taille, qui fend, qui abat, à droite, à gauche, en bas, en haut. Et voilà les branches qui pleuvent sur la tête du Troll, dru comme grêle en temps d'orage.
— Assez, assez, dit le géant, qui commençait à avoir peur; ne me détruis pas ma forêt. Qui donc es-tu ?
— Je suis de fameux sorcier Poucinet; et je n'ai qu'à dire un mot pour que ma cognée te tranche la tête. Tu ne sais pas encore à qui tu as affaire. Reste là.
Le géant s'arrêta, fort intrigué de ce qu'il avait vu. Poucinet, qui avait faim, ouvrit son grand sac de cuir et en tira son pain et son fromage.
— Qu'est-ce que c'est que cette chose blanche? de manda le Troll, qui n'avait jamais vu de fromage.
— C'est une pierre, dit Poucinet- Et il y mordit à belles dents.
— Tu manges des pierres? dit le géant.
— Oui, c'est nia nourriture habituelle; c'est pour
— Assez, assez, il i l le géant, (j u i c o m m e n ç a i l à avoir peur; ne me détruis |>as ma torét.
POUCINRT. i65
cela que je ne grandis pas comme toi, qui manges des bœufs; mais c'est pour cela que, dans ma petite taille, je suis dix fois j)lus fort que toi. Mène-moi à ta maison.
Le Troll était vaincu; il marcha devant Poucinet comme un gros chien devant un enfant, et le fit entrer dans son immense cabane.
— Écoute, dit Poucinet au géant; il faut que l'un de nous deux soit le maître et que l'autre soit le va-
lOG POUCINET.
let. Faisons un marché. Si je ne fais pas ce qne tu lais, je serai ton esclave; si tune fais pas ce que je fi is, tu seras le mien.
— Accepté, dit le Troll; j'aimecais à avoir pour valet un petit fûté comme toi. Ça me fatigue de penser, tu auras de l'esprit pour moi. Pour connuencer, voici mes deux seaux : va me chercher de l'eau pour faire le pot-au-feu.
Poucinet leva la tête pour regarder les deux seaux. C'étaient deux tonnes énormes qui avaient chacune dix pieds de haut et six de large ; il lui eût été plus facile de s'y noyer que de les remuer.
— Ah ! ah î dit le géant en ouvrant sa large bouche, te voijà déjà empêché, mon fils; fais donc ce que je fais, va puiser de l'eau.
— A quoi bon? dit Poucinet ; je cours chercher la source, et je la jetterai dans la marmite, ce sera plus tôt fini.
— Non, non, cria le Troll ; tu m'as déjà gâté ma forêt, je ne veux pas que tu me prennes ma source : demain je serais à sec. Fais le feu, je vais chercher de l'eau.
Une fois la marmite accrochée, le géant y jeta un bœuf coupé par morceaux, avec cinquante choux et
i»uuciîni:t. 107
une voiUu'e de carottes. Il écuiiia avec uiu^ [loèle à l'rire, et goûta plus d'une fois au bouillon.
— Â. table maintenant, dit-il; nous verrons si tu feras ce que je ferai. Pour ma part, je me sens d'humeur à manger ce bœuf tout entier, et toi par-dessus le marché; tu me serviras de dessert.
— A table, dit Poucinet.
Mais avant de s'asseoir, il glissa sous sa jaquette son grand sac de cuir qui lui descendait du cou jusqu'aux pieds.
Voici les deux compères à table; le Troll mangeait, mangeait; Poucinet n'y allait pas non plus de main morte; mais c'était dans son sac qu'il jetait viande, choux et carottes, sans que rien l'arrêtât.
— Ouf! dit le géant, je n'en puis plus, je vais défaire un bouton de ma veste.
— Mange donc, paresseux, cria Poucinet en enfonçant la moitié d'un chou sous son menton.
— Ouf! dit le géant, je défais un second bouton. Quel estomac d'autruche as-tu donc, mon fds ? On voit que tu es habitué à manger des pierres.
— Mange donc, paresseux, cria Poucinet en enfonçant un gros morceau de bœuf sous son menton.
168 rOUCllNET.
— Oui ! dit le géant, je défais mon troisième bouton, j'élouflé. Et toi, sorcier?
— Bah! dit Poucinet, rien n'est plus facile que de se doruier un peu d'air.
11 prit son couteau, et fendit sa jaquette et son sac dans
toute la longueur de l'estomac.
— A ton tour, ditil au géant, fais ce que je fais.
— Serviteur, dit le Troll , j'aime mieux être ton valet; je ne digère pas l'acier.
Chose dite, chose faite ; le géant baisa la main de Poucinet en signe de soumission; puis chargeant sur une épaule son petit maître et sur l'autre un gros sac d'or, il prit le chemin du château.
POUCINET.
Il V avait le te au palais, et l'on ne pensait pas plus à Poucinet que si le géant l'avait mangé depuis huit jours, quand tout à coup on entendit un fracas effroyable. Le château trembla jusque dans ses fondements. C'était le Troll qui, trouvant la grande porte trop basse pour lui, l'avait jetée à terre d'un coup de pied.
Chacun courut à la fenêtre, le roi comme les autres, et on aperçut Poucinet tran-
170 POIÎCINET.
(juillement assis sur l'épaule de sou terrible valet. Notre aveuturier eutra de plaiu-pied par le balcou du preuiier étage, et uiettaut uu geuou à terre devant sa fiancée :
— Princesse, dit-il, vous avez désiré un esclave, en voici deux.
Cette parole galante fut insérée le lendemain dans le bulletin officiel de la Gazette de la Cour ; mais au moment où elle fut dite, elle embarrassa un peu le roi . Comme il ne savait que répondre, il tira la princesse dans l'embrasure d'une fenêtre :
— Ma fille, lui dit-il, je n'ai plus de motif pour refuser ta main à ce hardi jeune homme; sacrifie-toi à la raison d'État; on ne marie pas les princesses pour leur plaisir.
— Permettez, mon père, dit l'infante en faisant une révérence. Princesse ou non, toute fille aime à se marier suivant son goût; laissez-moi défendre mes droits à ma façon.
— Poucinet, ajouta-t-elle à haute voix, vous êtes brave et heureux, mais cela ne suffit pas pour plaire aux dames.
— Je le sais, dit Poucinet, il faut de plus faire leur volonté et se plier à leurs caprices.
l'UUCliNET. 171
— Vous cLes un ««airou d'espril, réjiondil la j)riiicessc. Puisque vous devinez si bien, je vous pro pose nue dernière épreuve qui ne doit pas vous ell'rayer, car vous n'aurez que moi pour adversaire. Joutons à qui sera le plus fin ; ma main sera le prix du combat.
Pou ci net lit un profond salut ; toute la cour descendit dans la salle du trône, où, à l'effroi général, on
trouva le Troll assis par terre. La salle n'avait que quinze pieds de haut, le pauvre géant n'y pouvait tenir debout. Sur un signe de son jeune maître, il vint en rampant se mettre auprès de lui, heureux et fier de lui obéir. C'était la force au service de l'esprit.
172 POUCINET.
— Coiiiiueiicuiis, dit la princesse, mais par une folie. On dit que les femmes n'ont pas peur de mentir, voyons qui de nous deux supportera le mieux un mensonge. Le premier qui dira : C'est trop forty sera vaincu.
— Pour mentir en riant, ou pour dire la vérité sérieusement, je suis aux ordres de Son Altesse, répondit Poucinet.
— Je suis sûre, dit la princesse, que vous n'avez pas une ferme aussi belle que la nôtre. Quand deux bergers cornent à chaque bout de nos terres, le premier n'entend pas le second, le second n'entend pas le premier.
— Qu'est-ce que cela? dit Poucinet. L'enclos de mon père est si vaste que, lorsqu'une génisse de deux mois entre par une porte, elle en sort par l'autre déjà vache et donnant du lait.
— Ça ne m'étonne pas, dit la princesse ; mais vous n'ayez pas un taureau aussi gros que le nôtre. Un homme peut s'asseoir sur chacune de ses cornes, et ces deux hommes ne peuvent pas se toucher avec un aiguillon de vingt pieds.
— Qu'est-ce que cela? dit Poucinet. Le taureau de mon père a la tète si large, qu'un valet placé sur une
POUCINET. 173
de ses cornes ne peut apercevoir le valet perché sur l'autre corne.
— Cela ne m'étonne pas, dit la princesse; mais vous n'avez pas autant de lait que nous, car nous en emplissons chaque jour vingt tonnes qui ont chacune cent pieds de hauteur, et chaque semaine nous empilons une montagne de fromages qui n'est ni moins large ni moins élevée que la grande pyramide d'Egypte.
— Qu'est-ce que cela? dit Poucinet. Dans l'étable de mon père, on fait de si grands fromages, qu'un jour notre jument étant tombée dans la forme, nous ne l'avons retrouvée qu'après un voyage de sept jours, encore la pauvre bête avait-elle les reins cassés. Pour m'en servir, j'ai été obligé de lui remplacer l'épine du dos par un grand sapin; ce qui allait à merveille. Mais un beau matin, voilà le sapin qui pousse une branche en l'air, et cette branche devient si haute, qu'en grimpant après j'arrivai jusqu'au ciel. Là, je vois une dame en blanc qui filait l'écume de la mer pour en faire du fil de la vierge; je veux en prendre, crac, le fil casse, et je tombe dans un trou de souris. Là, qu'est-ce que je vois, votre père et ma mère qui filaient chacun leur quenouille, et, comme votre père était maladroit, voici
174 POUChM::!.
ma iiiùrc ciui lui duiiiie un tel suui'llcl, qu'elle lui eu l'ail trenlhler la moustache.
— C'est trop tort, s'écria la princesse furieuse; jamais mon père n'a souffert une pareille indignité.
— Elle a dit : C'est trop fort^ cria le géant; maitre, la princesse est à nous.
Pas encore, dit la princesse en rougissant. Poucinet, j'ai trois énigmes à vous proposer; devinez-les, je n'aurai plus qu'à obéir à mon père.
Dites-moi quelle est la chose qui tombe toujours et qui ne se casse jamais.
— Ah ! dit Pou ci net ^ il y ^ longtemps que ma mère me l'a appris : c'est une cascade.
-=- C'est pourtant vrai, s'écria le géant. Qui est-ce qui aurait deviné ça?
POUCIM:!. 175
— Ditcs-iiioi, continua la princesse, d'une voix plus émue : Qu'est-ce qui fait tous les jours la même route et ne revient jamais sur ses pas?
— Ah! dit Poucinel, il y a longtemps que ma mère me l'a appris : c'est le soleil.
— C'est bon, dit la princesse, pâle de colère; reste une dernière question. Qu'est-ce que vous pensez et que je ne pense pas? Qu'est-ce que je ne pense pas et que vous pensez? Quelle est la chose que nous pensons tous les deux? Quelle est celle que nous ne pensons ni l'un ni l'autre?
Poucinet baissa la tète et réfléchit; il était embarrassé.
— Maître, dit le Troll, si la chose est trop difficile, ne vous cassez pas la tète. Faites un signe, j'emporte la princesse, ça sera fini tout de suite.
— Tais-toi, esclave, dit Poucinet. La force ne peut rien, mon pauvre ami; tu devrais en savoir quelque chose; laisse-moi essaver d'un autre moven.
— Madame, dit-il au milieu d'un profond silence; je n'ose deviner, et cependant, dans cette énigme, j'entrevois mon bonheur. J'ai osé penser que vos paroles n'auraient pour moi nulle obscurité, et vous avez justement pensé le contraire. Vous avez la
\H\ POUCINET.
bonté de croire que je ne suis pas indigne de vous plaire, et je n'ai pas la témérité de le penser. Enfin, ajouta-t-il en souriant, ce que nous pensons tous les deux, c'est qu'il y en a de plus sots que nous dans ce monde; ce que nous ne pensons ni l'un ni l'autre, c'est que le roi, votre auguste père, et ce pauvre Troll aient autant...
— Silence, dit la princesse, voici ma main.
— Que pensez-vous donc sur mon compte, s'écria le roi, je serais heureux de le savoir.
— Mon bon père, dit la princesse en lui sautant au cou, nous pensons que vous êtes le plus sage des rois et le meilleur des hommes.
— Bien, dit le roi, je le sais. En attendant, il faut faire quelque chose pour mon bon peuple. Poucinet, je vous nomme duc.
— Vive le duc de Poucinet! vive mon maître, cria le géant d'une telle voix, qu'on crut que le tonnerre tombait sur la maison. Heureusement on en fut quitte pour la peur et pour vingt carreaux brisés.
Le lidèlc géant ne trouva rion de mieux à taire (juc de mettre la voiture sur sa tète.
POUCINET. 179
Raconter les noces de la princesse et de Poncinet, serait chose inutile; toutes les noces se ressemblent, il n'y a de différence que dans les lendemains.
Cependant, de la part d'un historien sincère, il serait inexcusable de ne pas dire que la présence du Troll ajouta beaucoup d'agrément à cette fête magnifique. C'est ainsi qu'à la sortie du moustier, dans l'excès de sa joie, le fidèle géant ne trouva rien de mieux à faire que de mettre la voiture de noce sur sa tête et de ramener ainsi les époux au palais. C'est là un de ces incidents qu'il est bon de noter, car on ne les voit pas tous les jours.
Le soir, il y eut fête dans toute la résidence. Festins, discours, verres de couleur, épithalames, feu d'artifice, fleurs et bouquets, rien ne manqua à la solennité ; ce fut une joie universelle.
Dans le château, chacun riait, chantait, mangeait, parlait ou buvait; un seul homme, caché dans un coin, s'amusait d'une façon qui n'était point celle de tout le monde; c'était Paul. Il se trouvait heureux qu'on lui eût coupé les oreilles, parce qu'il deve-
180 POUCINET.
liait sourd et n'entendait pas les éloges prodigués à son frère; en revanche, il se trouvait malheureux de n'être pas aveugle, parce qu'il lui fallait voir le sourire des deux fiancés. Aussi finit-il par s'enfuir dans les bois, où il fut mangé par les ours; j'en souhaite autant à tous les envieux.
Poucinet était si petit qu'il était bien difficile de le respecter; mais il était si affable et si doux, qu'il eût bientôt conquis l'amour de sa femme et l'affection du peuple tout entier. Après la mort de son beau-père, il occupa le trône pendant cinquante-deux ans, sans que jamais personne un seul jour désirât une révolution. Fait incroyable, s'il ne nous était attesté par la chronique officielle de son règne. Il avait tant de finesse, dit l'histoire, qu'il devinait toujours ce qui pouvait servir ou plaire à chacun de ses sujets; il était si bon, que le plaisir d'autrui faisait toute sa joie. 11 ne vivait que pour les autres.
Mais pourquoi louer sa bonté? n'est-ce pas la vertu des gens d'esprit? Quoiqu'on en dise, il n'y a pas de bonnes bêtes ici-bas; je ne parle que des bêtes à deux pieds et sans plume. Quand on est bête, on n'est pas bon; quand on est bon, on n'est pas bête: croyez-en ma vieille expérience. Si tous les imbéciles
POUCINET. 1S!
ne sont pas méchants, ce dont je doute, tons les méchants sont des imbéciles. C'est la morale de mon conte; elle en vaut bien une autre. Qu'on en trouve une meilleure, je Tirai dire à Rome.
V^E VISITE A PlIAGUE.
oiisieur, dit le ke(lner\ entrant dans ma chambre avec la majesté d'un notaire de comédie, la plume à l'oreille, l'encrier à la main et un registre sous le bras; monsieur aurait-il l'obligeance de s'inscrire sur le livre de riiôtcl?
Là, monsieur, ajouta-t-il en
C'est le garçon de riiôLcI.
ouvrant le registre et en me montrant une page toute sillonnée de lignes noires. Que monsieur prenne seulement la peine d'écrire son nom, son prénom, son âge, son domicile, la date de son passe-port, celle du dernier visa, sa profession, sa condition de célibataire ou d'homme marié, sa religion...
— Pardieu ! interrompis-je, on est furieusement curieux à Prague; j'ai souvent voyagé, jamais on ne m'en a demandé si long.
— Monsieur est en Autriche, dit le kellner en clignant de l'œil; c'est un pays où l'on aime beaucoup la statistique.
Je pris la plume d'assez mauvaise grâce. Après avoir rempli les six premières colonnes, je remarquai que le voyageur inscrit en haut de la page s'était déclaré rentier, marié et catholique, et qu'au-dessous de ces trois mots sacramentels, tous les survenants avaient écrit à la file : dito^ dito^ dito. C'était sans doute l'ordre du jour en Autriche; je crus ne pouvoir mieux faire que de suivre l'exemple de mes devanciers. Un Français qui voyage est toujours plus ou moins rentier, catholique ou marié.
Le kellner se baissa sur le registre et lut mon nom avec une attention qui me toucha. Il suivit du doigt
chaque colonne, réfléchit, se gratta l'oreille, puis, clignant de l'œil une seconde fois, ce qui lui donnait un faux air de Méphisto[)hélès :
— Monsieur le professeur, dit -il, i^arde l'incognito?
— Pour garder l'incognito, encore faut- il être connu, répondis-je assez étonné de ce titre de professeur donfe on me saluait en Bohême. Vous me prenez pour un autre.
— Quoi! s'écria le kellne)\ n'aurais-je pas l'honneur de parler à M. le professeur L..., de Paris, que nous attendons depuis trois jours?
— De plus fort en plus fort. Vous êtes le diahle, mon bon ami, sinon le coryphée de la statistique autrichienne.
— Rien de tout cela, monsieur, répondit-il avec la fausse humilité d'un homme flatté de la méprise. Depuis trois jours il y a chez le portier une lettre à l'adresse de monsieur le professeur. Je vais la faire monter à l'instant.
Sur quoi il me salua en clignant de l'œil une troisième fois. C'était sa façon d'avoir de l'esprit.
Une lettre! A Paris, on ne s'en émeut guère; à l'étranger, c'est une bonne fortune. Loin de son pays,
ISfi CONTES BOHÈMES,
on songe à ceux qu'on aime. Seul, on a besoin de s'entourer de ces chers souvenirs; il est doux de se dire qu'on n'est pas oublié.
La lettre n'était pas de France, mais d'Allemagne. C'était mon bon et vieil ami, le docteur Wolfgang Gottlob, professeur de philologie à l'Université d'Heidelberg, qui, pour se consoler d'avoir manqué ma visite, m'écrivait ce qui suit, dans un latin fort imprégné de Cicéron :
LAUSDEO PROF. S. D. BETULEIO PROF.
« S. V. B. E. E. Q. V. Te in Bohemiam salvum venisse, et quietum tandem Praga ad signum Cœrulei Sideris (vulgo zum hlauen Sterne]^ consedisse, vehementer exopto. Me absentem fuisse Heidelberga, meo tempore pernecessario, submoleste fero; hoc me tamen consolor; te brevi ad hanc germanicam musarum arcem rediturum sodales nostri una voce renuntiant. Accipe interea hanc hospitalem tesseram, quam non minus tibi quam discipulo et amico nostro Stephano Strjbrskyo, jucundam fore spero. Tuas etiam Pragenses expecto litteras, ut, sicut ait Tullius noster, habeam rationem non modo negotii, verum etiam otii tui. Nec enim te fugit aureum Socratis dictum :
Panla pliilôn hoina. Cura iil valcas, et ulsciani quando co<>ites lleidelbergani. Etiani atquc ctiani vale. »
Je me permets de traduire cette épitre pour celles de mes aiiuables lectrices qui auraieut perdu leur latiu à redresser les fausses idées de MM. leurs maris :
LE niOFESSEUR GOTTLOB AU l'ilOFESSEUR I..., SALLÎ.
(( Si VOUS vous portez bien, bonne nouvelle; moi, je me porte bien. Je désire vivement que vous soyez arrivé en bonne santé dans la Bohême, et que, tranquille entin, vous vous reposiez à Prague, a l'hôtel de l'Etoile- Bleue. Je regrette beaucoup de ne m' être pas trouvé à IIeidell)erg quand ma présence y eût été si nécessaire; une chose toutefois me console : tous mes confrères m'annoncent que vous reviendrez bientôt en ce séjour des Muses germaniques. Recevez cependant cette ies- Hcrahospitalis^ qui, je l'espère, fera plaisir et à vous et à mon ami et disciple Stéphane Strjbrsky. J'attends vos lettres de Prague ahn d'avoir, comme dit Cicéron, le compte de vos plaisirs non moins que de vos affaires. Vous n'avez pas oublié l'excellent mot de Socrate : Entre amis tout eM commun. Soignez votre santé, et dites-moi quand vous viendrez à Heidelberg. Adieu, et une fois encore adieu. »
La tessrra ho^pilalis^ que je serrai dans mon portefeuille, était une carte de visite à laquelle le respectable Wolfgang Gottlob avait donné une tournure épigraphique.
A son élève bien-aimé
Le docteur Sstepan Strjbrsry
Kolowrat strasse 719
Le D*" WOLFGANG GOTTI.OB. C. I. P. P. 0. ^ MAGNIFIQUE r.ECTEUR
recommande comme un ami
et un frère
le docteur et professeur L.
de Paris.
Reddes incolumem^ precor,
Et serves animx dimidiitm mex.
Douce hospitalité de l'Allemagne, sainte confrérie de l'étude qui tant de fois m'avez donné un foyer à l'étranger, je ne puis assez vous bénir! Si les voyages ne m'ont pas rendu sage et vertueux, comme ce prudent Ulysse qui dès le siège de Troie avait trouvé l'art de toujours revenir sur l'eau,
Advcrsis rerum immersabilis undis,
du moins ils ont élargi l'horizon de ma pensée, ils m'ont agrandi le cœur, ils m'ont appris que de sa
* Conseiller intime, professeur public ordinaire.
CONTES B()I1ÊMI<:S. J89
main libérale Dieu a semé par toute la terre des merveilles à admirer, des hommes à aimer.
Tout égayé de cette bonne lettre, je partis à la découverte de Prague, avec la furie de ces voyageurs novices qui prennent la fatigue pour le plaisir. Murray à la main (c'est la seule autorité infaillible que reconnaissent les Anglais), je courus au vieux pont de la Moldau. Je regardai l'endroit où Jean Népomucène, un grand saint, fut jeté à l'eau, aimant mieux mourir que de livrer à un mari, roi et jaloux, la confession de la reine, sa royale pénitente. De là je montai au Hradschin, j'en interrogeai les souvenirs, je visitai l'église, ses tombeaux, ses reliques, ses trésors. Redescendu en ville, rien n'échappa à ma curiosité. Le Clemeniinum, le Carolinum^ le Muséum^ le vieux cimetière des juifs, tout y passa. Enfin, à deux heures, suivant l'usage, je dînai, non pas à l'hôtel, mais dans l'île Sophie, en plein air, au milieu des eaux et des fleurs, aux sons d'une musique excellente. Pour que rien ne manquât aux plaisirs de cette folle journée, je descendis dans la Schinzeninsel par le pont suspendu, ne voulunt point passer au pays de Freyschûtz sans toucher une carabine. Là j'appris par expérience que je pouvais partir en guerre, sans jamais craindre de
190 CONTES r.OIIÈMES.
violer le cinquième conimandenieiit. A dix pas je manquerais un bataillon, à moins de faire comme le pauvre Max, et de vendre monameau diable. C'est un peu trop cher pour un vieux philosophe; je le laisse aux amoureux et aux Césars.
Le soleil baissait à l'horizon, les eaux paisibles de la Moldau s'enflammaient aux derniers ravons du jour, quand, fatigué de n'avoir regardé depuis le matin que des pierres, des vitraux et des peintures, je pensai qu'il serait doux de voir une ligure anrie. La rue Kolowrat n'était pas loin, j'y courus, et trouvai bientôt le numéro 719. C'était une maison d'apparence modeste, avec une porte basse, surmontée d'un masque de lion ; je frappai, point de réponse; je frappai une seconde fois, j'entendis à l'intérieur une voix d'homme.
— Nanynkal criait cette voix, Nanynka, ihckdo klepa na dwere.
— Bon Dieu! m'écriai-je, est-ce que je sais le bohème sans l'avoir appris? Klepa^ c'est le klopfen allemand, on frappe; dwere^ c'est tliur^ c'est la porte. 0 puissance de la linguistique!
— Dobre gitro^ pane\ me dit brusquement, en ou-
* Bonjour, monsieur.
CONTES BOHEMES. 191
vrant la porte, imo grande fille en jnpon vert, en camisole rouge. C'était Nanynka qui, d'un mot, dissipait ma science et mon rêve. Dobre gitro^ pour moi, c'était de l'hébreu.
Je lui demandai en allemand si son maître était au logis; elle se mit à rire aux éclats. Je tirai de mon portefeuille la tessera Jiospitalis^ et j'essayai de lire le nom de mon hôte; peine perdue, Nanynka riait de plus belle. De désespoir, je lui tendis la carte maudite en criant :
— Sstepan ! Sstepan !
Nanynka riait toujours, et si fort, que de colère je me pris à rire à mon tour.
Heureusement la voix intérieure vint à mon secours en appelant Nanynka.
La grande fille me fit signe d'entrer, et, prenant la carte, elle monta un petit escalier en répétant :
— JSiemec, pane^ niemec\ deux mots qui ne laissaient pas que de m'intriguer.
Un instant après, Stéphane me serrait la main. Des cheveux blonds rejetés en arrière, des yeux bleus et limpides, le nez et la moustache en l'air, c'était une
' Un Allemand, monsieur, un Allemand.
de ces ligures franches et loyales qu'on aime à première vue.
— Que je suis heureux de vous tenir dans ma maison! disait-il; que je suis fâché de ne point parler français ! N'importe, vous parlez allemand , nous pourrons maudire dans leur langue ces ahominables Tudesques. Que mon vieux maître a été bon de songer à moi ! Entrez, que je vous présente toute ma famille, ma grand'mère et ma sœur.
Au fond d'un parloir sombre, à peine éclairé par un dernier rayon de soleil, était l'aïeule, tournant son rouet, le rouet de Marguerite; en face d'elle, une jeune fille chantait au piano un air national, qu'elle interrompit au bruit de nos pas.
— Chère maman, dit Stéphane, un Français, un ami du professeur Gottlob. Docteur, je vous présente Cathinka, ma sœur.
La connaissance fut bientôt faite, et nous voilà tous quatre assis et causant tranquillement comme de vieux amis.
Quand je dis tranquillement, je ne parle ni des allées et venues de la grande Nanynka, ni des signes mystérieux qu'elle traçait dans l'air, ni des paroles qu'elle murmurait à l'oreille de sa jeune maîtresse, ni des clefs qui résonnaient dans sa main. Dans la langue de l'hospitalité, langue que parlait déjà le vieil Abraham, cela veut dire : a Voilà un hôte. C'est Dieu qui nous l'envoie. Sauvons l'honneur de la maison. »
Pendant ce manège innocent, la conversation allait son train; mais j'avais beau aborder mille sujets différents, Stéphane, par un invincible penchant, revenait toujours à l'éloge de la Bohème, à des tirades contre les Allemands. Il appartenait à cette famille d'esprits, si bien nommée par Hazlitt la famille des joueurs d'orgue ; gens aimables, du reste, mais qui tournent toujours la même idée et ne chantent jamais qu'un seul air.
— Donnez-moi la main, disait-il; Slaves et Français sont des frères. Si le sort n'avait jeté entre nous ces froids Germains, il y a longtemps que l'Europe ne ferait plus qu'une patrie. Nous autres Tchèques, si nous avons remplacé les vieux Celtes de la Bohème, nous en avons gardé l'esprit, la bravoure, l'amour de la liberté. Avez-vous vu au Hradschin la Chambre de
I9i CONTES liOlIFJIES.
la Diète, la Landtagstabe^ et la fenêtre d'où nos pères jetèrent d'une hauteur de quatre-vingts pieds les conseillers de la tyrannie impériale? C'est ce qu'on appelait la coutume bohème; cette façon de voter avait du bon, quoi qu'on dise. La fenêtre est toujours là, et vous en verrez de non moins célèbres à l'hôtel d(! ville. Tous nos ennemis politiques ont pi^ssé j)ar ce chemin. Nous autres Bohèmes, on nous tue, mais nous ne cédons pas. Nous avons toujours dans les veines le san<^ de Népomucène, de lluss et de Ziska.
A l'étranger, je n'aime guère à parler politique; il ine semble que l'hospitalité impose une grande réserve; j'essayai d'amener Stéphane en France. Je ne pouvais plus nud tomber.
— Autrefois, dit-il, nos pères ont combattu ensemble. A la bataille de Crécy, ce vieux roi aveugle, qui se fait attacher entre ses deux écuyers, fonce sur l'Anglais et meurt en héros, c'est un Bohême, c'est notre roi Jean de Luxembourg. Je suis sûr qu'en France, au pays des braves, on ne l'a pas oublié. Qui sait si l'alliance ne se renouera pas un jour, et non pas contre les Anglais?
C'était le moment de tenter une diversion. Je lui parlai de la langue tchèque ou bohème, de la parenté
CONTES BOHEMES. 195
de tous le? idiomes indo-européens; la grammaire aryenne me semblait un terrain neutre à l'abri de la discorde. N'étant philologues ni l'un ni l'autre, nous n'avions aucune raison de nous prendre aux cheveux. Je me trompais. A peine le sujet était-il effleuré, que Sephane se mettant à rire :
— Tenez, dit-il, ceci me rappelle une bonne histoire de l'empereur Sigismond, qui, au travers de ses vices et de ses faiblesses, avait gardé l'esprit national. Au concile de Constance, il commença une belle harangue en latin impérial : « Videte, patres^ dit-il aux « Pères du Concile, iit eradicetis schismam Hussita- « rum, ^) Sur quoi, un moine de notre pays, hardi et franc comme im Bohême, se leva et lui dit : « Serea umime rex^ schisma est gcneris nentri. — Et com- (i ment le sais-tu? dit Sigismond revenant à la langue « de son pays. — C'est Alexandre Gallus qui l'enc( seigne, répondit le moine. — Et qui est cet Alexandre a Gallus? — C'était un moine, dit notre pédant tondu. (( — Voilà un plaisant pataud, s'écria Sigismond. Moi «je suis l'empereur de Rome; ma parole, je crois, (c vaut bien celle d'un moine. » Et le Concile de rire en attendant qu'il brûlât notre martyr. N'est-ce pas là de l'esprit français?
— Tout à fait; mais parlez-moi de votre littérature; ou dit que Scliaffarik etPalacky out réveillé chez vous la traditiou et ranimé le sentiment national.
— Ce ne sont pas les seuls, reprit Stéphane; j'espère que nous remettrons bientôt en vigueur la fameuse loi de Mathias, qui chassait du pays comme un traître quiconque ne parlait pas bohème, et lui confisquait tous ses biens.
— C'est pousser un peu loin l'amour de la philologie.
— Songez donc, reprit-il, que nous avons une langue et une littérature admirables. Fils de l'Orient, nous en avons apporté avec nous les trésors. Légendes, contes, poésies, c'est là notre domaine, comme la musique. Les Allemands ne font que nous piller.
— Vous avez des contes?
— Demandez à grand' mère, elle vous en dira jusqu'à demain. Et nous les avons recueillis; Kulda, Maly, Daxner, Madame Niemec, les ont publiés, VVenzig les a traduits en allemand ^ ; je vous prêterai son livre quand vous voudrez.
— J'aimerais mieux vous entendre. Un conte, dans
* WestsJawischer Mœrchenschat z . J)eutsch bearbeitet von J. Wenzig. C'est un charmant recueil.
un livre, c'est une fleur sécliée; récité, c'est la fleur sur pied, avec toute sa grâce et sa fraîcheur.
— Eh bien! mon hôte, je tâcherai de vous plaire; grand'mère et Cathinka en feront autant de leur côté, et quand vous serez de retour en France, vous réciterez aux Français les contes des Bohèmes, leurs amis.
Je commence par un conte d'étudiant; il a pour titre : Es-tu content? ou F Histoire des nez.
ES TU CONTENT? OU l'hISTOIRE DES NEZ.
A Dewitz, aux environs de Prague, il y avait une fois un fermier, riche et bizarre, qui avait une jolie fille à marier. Les étudiants de Prague (en ce temps-là il y en avait vingt-cinq mille) allaient souvent du côté de Dewitz, et il en est plus d'un qui eût volontiers conduit la charrue pour devenir le gendre du fermier. Mais comment faire? La première condition que le rusé paysan imposait à chaque nouveau valet était celle-ci : (c Je t'engage pour un an, c'est-à-dire jusqu'à ce que le coucou chante le retour du printemps, si d'ici là tu me dis une seule fois que tu n'es pas content, je te coupe le bout du nez. Du reste, ajoutait-il en riant.
je te donne le même droit sur ma personne. » Et il faisait comme il avait dit. Prague était rempli d'étudiants auxquels on avait recollé le bout du nez, ce qui n'empêchait pas la cicatrice et encore moins les mauvaises plaisanteries. Revenir de Devvitz défiguré et ridicule, c'était de quoi refroidir la passion.
Un certain Coranda, assez lourd de sa personne, mais froid, fin et rusé, ce qui n'est pas un mauvais moyen de faire fortune, voulut tenter l'aventure. Le fermier l'accueillit avec sa bonhomie ordinaire, et, le marché conclu, l'envoya aux champs labourer. A l'heure du déjeuner, on appela les autres valets, mais on eut soin d'oublier notre homme; à diner, on fit de même. Coranda ne se troubla point, revint au logis, et tandis que la fermière portait du grain aux poules, il décrocha dans la cuisine un énorme jambon, prit un grand pain dans la huche, et s'en alla aux champs dîner et faire un somme.
Lorsqu'il revint le soir :
— Es-tu content? lui cria le fermier.
— Très-content, répondit Coranda ; j'ai mieux dîné que vous.
Voici la fermière qui accourt en criant au voleur; et notre homme de rire. Le fermier pâlit.
— Vous n'cles pas cuiileut? dit Coraiida.
— Un jambon n'est qu'un jambon, reprit le maître. Je ne me trouble pas pour si peu.
Mais depuis lors on eut soin de ne pas laisser à jeun notre étudiant.
Vint le dimanche. Le fermier et sa femme montèrent en char pour se rendre à l'église, et dirent au prétendu valet :
— Tu soigneras le diner; tu mettras dans la marmite ce morceau de viande, et tu y joindras oignons, carottes, ciboules et persil.
— Bien, dit Coranda.
Il y avait à la ferme un petit chien mignon qui se nommait Persil. Coranda le tue, le dépouille et le fait bouillir proprement ^^ dans le pot-aufeu. Quand la 1 fermière revint, elle appela son favori; hélas! elle ne trouva qu'une peau sanglante pendue à la fenêtre.
=- Qu'as-tu fait? dit-elle à Coranda.
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— Ce que vous m'avez commandé, maîtresse : j'ai mis oignons, carottes, ciboules et Persil dans la marmite.
— Méchant sol! cria le fennier, tu as eu le cœur de tuer cette innocente créature, qui taisait la joie de la maison?
— Vous n'êtes pas content, dit Coranda en tirant son couteau de sa poche.
— Je ne dis pas cela, reprit le bonhomme. Un chien mort n'est qu'un chien mori.
Et il soupira.
Quelques jours plus tard, le fermier et sa femme allèrent au marché. Comme ils se méfiaient de leur terrible valet, ils lui dirent :
— Tu resteras au logis, tu ne te permettras rien de ton chef, tu feras exactement ce que feront les autres.
— Bien, dit Coranda.
Il y avait dans la cour un vieil appentis dont le toit menaçait ruine. Vinrent les maçons pour le réparer; suivant l'usage, ils commencèrent par le démolir. Voilà mon Coranda qui prend une échelle et monte sur le toit de la maison, qui était tout neuf. Bardeaux, lattes, clous, crampons, il arrache tout et en disperse
au vent les débris. Quand le fermier revint, la maison était à jour.
— Drôle, s'écria-t-il, quel nouveau tour m'as-tu joué?
— Je vous ai obéi, maître, reprit Coranda ; vous m'avez dit de faire ce que feraient les autres.
Est-ce que vous n'êtes pas content?
Et il tira son couteau.
— Content, dit le fermier , content ; pourquoi serais -je |^ mécontent ? Quel ques lattes de plus ou de moins ne me ruineront pas.
Et il soupira.
Le soir venu, le fermier et sa femme se dirent qu'il était grand temps d'en finir avec ce diable incarné. Gomme c'étaient des
gens sensés, ils ne faisaient jainais rien sans consulter leur tille, l'usage étant en Bohême que les enfants
aient toujours plus d'es prit que les parents.
— Père, dit Hélène, je me cacherai de bon .-^^'-^. matin dans le grand poirier, et je ferai le ^^^M coucou ; tu diras à Goranda que l'année est passée, puisque le coucou chante; tu le payeras et tu le renverras.
Chose dite, chose faite. Dés le matin on entend dans la campagne le cri plaintif de l'oiseau du printemps :
Cou-cou, cou-cou.
Qui parut surpris? ce fut le fermier.
— Or çà, mon garçon, dit-il à C^oranda, voici la saison nouvelle; le coucou chante sur le poirier làbas; viens que je te paye et séparons-nous bons amis.
co^TKs noiiiaiKs. ^03
— Un coucou, dit Coiaiida, je n'ai jamais vu ce bel oiseau.
Il courl à l'ai'hi'c et le secoue à tour de bras. On entend un cri, et voilà que de l'arbre tondre une jeune lille, Dieu merci avec plus de peur que de mal.
— Scélérat! criait le l'ermier.
— Vous n'êtes pas content? dit Coranda en tirant son couteau.
— Misérable! tu me tues ma lille et lu veux encore (pie je sois content; je suis l'on de colère; va-t'en, si tu ne veux périr de ma main.
— Je partirai quand je vous aurai coupé le nez, dit Coranda. J'ai tenu ma parole, tenez la vôtre.
— Holà ! dit le lermier en mettant la main devant son visage, tu me laisseras bien racheter mon nez ;•
— Soit, dit Coranda.
— Veux- tu dix moutons?
— Non. — ^^Deux bœufs?
— Non.
— Dix vaches?
— Non , j'aime mieux vous couper le nez.
Et il aiguisa son couteau sur le seuil de la maison.
— Père , dit Hélène, j'ai fait la faute, je la réparerai.
Coranda, voulez-vous ma main
'^ au lieu du nez de mon père?
'=^- — Oui, dit Coranda,
— J'y mets une condition, dit la jeune fille; je prends pour ma part la suite du marché. Le premier de nous qui ne sera pas content en ménage, on lui coupera le nez.
— Bien, dit Coranda, j'aimerais mieux que ce lut la langue, mais après le nez on y viendra.
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Jamais on ne vit |)lus belles noces à Dewilz, et jamais il n'y eut jilus heureux ménage. Coranda et la belle Hélène l'urent des époux accomplis. Jamais on n'entendit se plaindre ni le mari ni la femme; ils s'aimèrent à couteaux tirés, et, grâce à leur ingénieux contrat, ils gardèrent pendant une longue union et leur amour et leur nez.
LE TAIN d'or.
— Ton histoire est brutale, mon fils, dit la grand'mère; c'est un récit d'étudiant, ce n'est pas un vrai conte. Ceux dont on m'a bercée dans mon enlance étaient plus gracieux, plus poétiques et plus vrais.
— Contez, grand'mère; nous vous écoutons. L'aïeule arrêta le rouet, dressa la quenouille, et, levant une main tremblante, nous dit :